UNE PROMENADE
Quand vous dites ma foi ou sur ma fin, vous en appelez aux espérances de votre loi èhrétienne, à la certitude des promesses de votre Dieu* Quand vous vous écriez : juste ciell vous implorez la justice da Dieu qui règne dans le ciel, apparemment à l'occasion de quelque action qui blesse la justice. C'est très bien si le sujet est important et grave, très bien encore si vous élevez votre pensée à Dieu en proférant son nom ; mais s'il n'en est pas ainsi, vous avez pris ce nom en vain, ce qui est expressément défendu par la loi divine. Tout cela .n'est-il pas vrai?
— Mais, oui, en effet... il semble bien... Mais, Monsieur, en disant ces mots, je n'ai pourtant aucune intention d'offenser Dieu. Ces paroles échappent sans qu'on pense à ce qu'elles signifient ; on dit mon Dieu comme on dit sans doute , certainement.
— Eh ! voilà précisément le mal : c'est que le nom de Dieu vienne sur nos lèvres sans que .sa penséflÉ soit dans notre cœur ; c'est que ce nom ne nous saisisse d'aucune vénération; c'est qu'il puisse ainsi passer sans être aperçu. Certes, il serait beau d'entendre souvent le nom de Dieu sortir de la bouche des hommes, si en même tefrips leur cœur était plein de Dieu. Eh! de quoi parlent plus volontiers les âmes pieuses? et quel autre sujet d'entretien ont les élus dans le ciel? Mais, chose bien étonnante! on peut assurer que ceux de la bouche desquels sortie plus fréquemment le nom de Dieu, sont commune-
ment ceux qui pensent le moins à ce grand Être. Je ne dis pas cela pour vous, Mademoiselle, mais.*.
— Oh! Monsieur, vous pouvez bien le dire pour moi; je sens trop que cela me regarde aussi. Mais que vous dirai-je? tout le monde parle ainsi ; j'ai suivi l'exemple.
— Oui, presque tout le monde parle ainsi, parce que presque tout le monde vit dans l'ignorance de Dieu ; parce que cet Évangile, donné pour apprendre à le connaître et à l'aimer, n'est une règle invariable que pour un petit nombre de personnes. Mais écoutez parler ces personnes-là, dont l'Évangile a fait de nouvelles créatures; les entendrez-vous proférer à tout propos le nom sacré du Dieu qui règne, dans leur âme? Quand ce mot Dieu sort de leur bouche, il sort aussi de leur cœur.
— Mais n'est-ce pas un bon signe qu'on fasse revenir si souvent le nom de Dieu dans la conversation? S'il n'était pas aimé dans le monde, son nom n'y serait pas si souvent répété.
Il y a eu des temps où la religion était plus répandue, plus généralement respectée que dans le nôtre. C'est alors que la pensée de Dieu présidait à tous les actes importants de la vie, et se mêlait saintement à tout ; on ne formait pas une entreprise sans T invoquer ; on n'obtenait pas un succès sans lui rendre grâces ; rien ne commençait ni ne finissait bien s'il ne commençait sous ses auspices et ne finissait
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par sa lotlâftge. C'est alors que prit naissance cette forme aimable de salutation, Adieu (1), que nous avons gardée. C'est alors que les médecins les plus illustres terminaient ainsi leurs ordonnances : Ainsi je te traite y Dieu te guérisse (2). Les mœurs ont changé; on rougirait aujourd'hui de la pieuse simplicité de nos pères ; mais on a conservé par habitude des formules de langage qu'ils employaient par sentiment; le nom de Dieu figure encore en tête de la moitié des phrases de la conversation d'un homme bien élevé (3). Vingt fois, au théâtre, dans la farce la plus indécente, on entendra ce nom sortir de la bouche d'un pauvre comédien, qui n'a peut-être jamais eu le bonheur d'élever sa pensée jusqu'à ce grand Être dont on lui fait prostituer le nom. Voulez-vous voir ce que c'est que la force de l'habitude î Vous auriez honte de dire le mot pardieu, que j'ai honte moi-même de répéter; mais au fond vous faites la même chose en disant mon Dieu.
— Est-ce un grand péché de prendre le nom de Dieu en vain?
— Jugez-en vous-même. Les deux tables de la loi ne renferment que dix articles, qui sont capitaux ; et vous y voyez figurer la défense de prendre le
(1) Je vous recommande à Dieu.
(2) Notamment le célèbre Ambroise Paré.
(8) Newton, un des plus grands génies dont s'honorent les sciences, ne prononçait jamais le nom de Dieu sans se découvrir et se livrer pendant un instant à un profond recueillement.
, àSX ENVIRONS BB LOEC&L , 331
nom de Dieu en vain. Croyez-vous que l'Évangile ait changé quelque chose à cette loi? Au contraire, il l'a fortifiée.
— Comment cela?
— L'Évangile nous a donné de Dieu des idées bien plus parfaites que n'en avaient les Hébreux. L'Évangile nous a dévoilé tout le caractère de notre Père céleste. Mcfise l'avait montré au peuple d'Israël sous les traits d'un législateur et d'un juge. L'ÉJ vangile a fait plus : il nous l'a fait connaître comme le plus tendre des pères, un Père qui pardonne, qui vient au-devant de ses enfants pour leur offrir la réconciliation, un Père qui se détermine au plus grand sacrifice pour ramener à lui sa famille coupable. Par l'Évangile nous sommes pleinement assurés que Dieu est amour. En nous donnant son Fils, il nous a donné toutes choses par-dessus ; et si nous acceptons ses offres généreuses, nous avons devant nous une éternité de paix et de bonheur. Ce qu'il a fait pour l'homme, l'homme n'aurait pu le concevoir, l'homme n'était pas même en état de le désirer. Avons-nous donc moins de raisons de l'honorer que n'en avaient les Juifs? et sommes-nous moins coupables de profaner son nom? Ce serait commettre un grand péché, ou, si vous voulez, donner une grande preuve de l'empire du péché.
— Je ne comprends pas bien ceci.
— Toutes les actions défendues dans la sainte
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Écriture sont des péchés, mais on peut dire que tous ces péchés ne 6ont que le signe, la manifestation du grand péché, de celui qui les a tous produits et qui les renferme tous. Ce péché, commis dès le commencement du genre humain, et perpétué d'âge en âge, c'est d'avoir enlevé à Dieu notre cœur qui lui appartenait, c'est de n'avoir plus voulu être ses enfants, de l'avoir renié pour notre Père. Ce péché, Sans nos jours, c'est de tenir pour profane le sang de la nouvelle alliance, de refuser de connaître Jésus-Christ, et par conséquent de connaître Dieu, puisque c'est en Jésus-Christ seul qu'on peut véritablement connaître Dieu. Celui qui vit hors de ces relations si douces que l'Évangile nous a mis à même de former, celui-là ne saurait attacher au nom du Dieu saint et bon les idées respectueuses et tendres qu'y attache le vrai chrétien ; il n'est pas étonnant qu'il abuse de ce nom, et qu'il le prodigue sans réserve en de vains discours. — Ce que j'ai donc à vous recommander, et ce que nous devons tous nous prescrire à nous-mêmes, ce n'est pas tant de ne point prendre le nom de Dieu en vain, que d'apprendre à connaître et à aimer ce Père et ce Maître adorable : et nous ne pouvons l'apprendre que de lui-même dans l'Évangile de son Fils.
Dialogue sur Luc, IX, 43-56.
Hermas (lisant). En vérité, c'est trop fort !
Onésime (qui écrit, s'interrompt pour dire) : Qu'estce qui est trop fort?
Hermas. La stupidité de ces hommes-là.
Onésime. De quels hommes voulez-vous parler t
Hermas. Je suis fâché de vous le dire : ce sont les apôtres.
Onésime. Les apôtres ! non pas après la Pentecôte, j'espère.
Hermas. Non; mais quand ce serait avant?
Onésime. Si c'était avant, c'est-à-dire avant que
le rayon de l'Esprit de Dieu fût descendu dans la
nuit, ou, si vous l'aimez mieux, dans le demi-jour
de leur âme, je passerais condamnation sur leur
stupidité, me rappelant ces paroles de saint Paul :
Quand j'étais enfant, je parlais en enfant, je jugeais en
enfant, je pensais en enfant.
Hebmas. Mais ce n'est pas de l'enfance, c'est de la stupidité, vous dis-je; et je ne connais pas un homme du monde, pas un incrédule, qui ne parlât et ne jugeât mieux. Pensez à l'endroit que je viens délire : c'est Luc IX, 43 — 56.
Onésime. Oh! que vous voilà bien, concordance vivante ! Je ne suis pas si habile, et j'avoue à ma honte que rarement les chiffres d'un chapitre et d'un verset m'en rappellent aussitôt le contenu. Vous épargnerez du temps en me lisant l'endroit.
Hermas. Eh bien, écoutez :
« Et comme ils étaient tous dans l'admiration de tout ce que Jésus faisait , il dit à ses disciples : Pour vous, écoutez bien ces paroles ; le Fils de* l'homme doit être livré entre les mains des hommes. Mais ils n'entendaient point cette parole; elle était si obscure pour eux qu'ils n'y comprenaient rien, et ils craignaient de l'interroger sur ce sujet.
« Et il survint une dispute parmi eux, lequel d'entre eux serait le plus grand. Mais Jésus, voyant les pensées de leur cœur, prit un petit enfant et le mit auprès de lui, et il leur dit : Quiconque recevra ce petit enfant en mon nom, me reçoit; et quiconque me recevra, reçoit celui qui m'a envoyé. Car celui qui est le plus petit parmi vous tous, c'est celui-là qui sera grand.
« Et Jean, prenant la parole, dit : Maître, nous avons vu quelqu'un qui chassait les démons en ton
HBRMAS ET ONBSIXB. 335
nom ; et nous l'en ayons empêché; parce qu'il ne te suit point avec nous.— Et Jésus lui dit : Ne l'empêchez pas ; car celui qui n'est pas contre nous est pour nous.
« Or, comme le temps auquel il devait être enlevé du monde approchait, il se mit en chemin, résolu d'aller à Jérusalem. Et il envoya devant lui des mes^ gagers, qui, étant partis, entrèrent dans une bourgade des Samaritains, pour lui préparer un logement. Mais les Samaritains ne le reçurent pas, parce qu'il paraissait aller à Jérusalem. Et Jacques et Jean, ses disciples, voyant cela, lui dirent : Seigneur, veux-tu que nous disions que le feu du ciel descende sur eux et les consume, comme Êlie le fit? — Mais Jésus, se tournant vers eux, les censura et leur dit : Vous ne savez de quel esprit vous êtes animési Car le Filg de l'homme est venu, non pour faire périr les hommes, mais pour les sauver. Et ils allèrent dans une autre bourgade. » ;
N'y a-t-il pas de quoi confondre î
Onésime. Je ne suis pas confondu; je suis confus seulement. . . et pour mon propre compte.
Hermas. Quoi! vous jugeriez-vous capable de donner à gauche sur tant de points à la fois, et sur des points si graves! Il y aurait là, vraiment, plus que de l'humilité!
Onêsime. Il n'y aurait là que de la réflexion et de. i^ bonïrt^&Si; et, je vous connais bien, cher
336 FERMAS ET ON&IHK.
ami, vous ne tarderez pas à parler comme moi. Pour le moment, vous me paraissez dans Terreur, non sur un seul point, mais sur deux à la fois.
Hermas. Eh bien, soit: redressez-moi ; je ne demande pas mieux.
Oxésime. Je le sais bien ; et je me recommande pour la revanche : vous ne tarderez guère. Pour en venir au fait, il me semble voir dans votre bonnement au sujet du passage en question, que vous ne savez pas jusqu'où va l'aveuglement de l'homme naturel, ni quel peut être, dans bien des cas, celui d'un chrétien sincère. Vous prétendez marquer la limite des égarements du premier; la sagesse ou la puissance spirituelle du second vous parait sans bornes. Et je dis, moi, que le premier est plus stupide, et le second moins infaillible, que vous ne le supposez.
Hermas. Ne disputons pas sur le premier point : je vous l'accorde. Dieu est la lumière des esprits; quiconque ne marche pas avec lui marche dans les ténèbres; toutes les chutes sont possibles sur une route qu'aucun rayon n'éclaire; et c'est une pure grâce de Dieu que tous ne roulent pas dans l'abîme. Il y a longtemps que, dans ce genre, je ne m'étonne de rien. Rien ne m'étonne surtout en fait de grossièreté morale de la part d'un Juif contemporain de noire Seigneur. Pharisiens et sadducéens, scribes el docteurs, tous ne semblent iaire usage de leur