UNE PROMENADE AUX ENVIRONS DE LOEGHE
*tnarquable; et, les yeux tournés sur la montagne nue, dont les rayons du soleil naissant faisaient ressortir toutes les aspérités, elles semblaient chercher ces sentiers que ma faible vue n'a pu y découvrir, et qui offrent le seul moyen de communication directe entre ce pays et le canton de Berne. L'une de ces personnes était une femme d'un âge assez avancé, l'autre était une jeune fille ; toutes les deux semblaient appartenir à la classe ai$ée des campagnes, et leur accent me les fit reconnaître pour des compatriotes.
— Eh bien, Jenny, dit la plus âgée, te serais-tu fait une idée de pareilles montagnes, et aurais-tu cru qu'on pût arriver de l'autre côté de ce rocher?
— Mon Dieu, non, dit la jeune fille, je ne l'aurais jamais imaginé ; et c'est tout au plus si je peux le croire encore.
— Dans un moment lu n'auras plus de doute ; voici des voyageurs qui sortent du village, probablement après avoir fini leur cure ; ils sont sur des mulets, et viennent.de notre côté : sûrement c'est pour passer la Gemmi. Aurais-tu envie d'ôtre de la partie, pourvoir?
— Ma foi non, ils se passeront de moi; je ne suis
pas si folle que d'y aller; la tête me tournerait^ et
dans un moment vous pae reverriez près de vous,
mais dans un bel état. Mais tenez, ne voilà-t-il pas
un petit garçon qui monte avec eux? Au nom de
326 rm prokhcadi
-Dieu, est-ce qu'ils comptent remmener par là-hautî Il est trop petit.
— Tout petit qu'il est, il paraît qu'il a plus de courage que toi, et que la tète ne lui tourne pas si facilement.
— Cela se peut, et tant mieux pour lui ; peut-être qu'il est né dans une contrée toute semblable. Juste ciel ! quel pays ! retournons dans le nôtre, aussitôt que nous pourrons.
J'étais auprès des deux étrangères, et je m'étais arrêté comme elles. Nous nous rangeâmes pour laisser passer la petite caravane. Quand elle eut passé, nous la suivîmes lentement ; et la jeune fille, qui me connaissait pour m'avoir rencontré au bain, m'adressa la parole :
— Ma tante n'est pas du tout effrayée de cette Gemmi ; elle y grimperait sans crainte, malgré son âge et son embonpoint. Ne croyez-vous pourtant pas, Monsieur, que ce passage est dangereux?
— Mademoiselle, lui dis-je, Dieu m'est témoin que j'aimerais tout autant prendre un autre chemin; mais puisqu'il n'y a que celui-là, et que tout le monde y passe, j'y passerais aussi sans crainte.
La jeune fille sourit :
— Oh ! dit-elle, il n'y a pas besoin que vous invoquiez le témoignage de Dieu ; je vous crois sans cela. Mais vous conviendrez qu'une femme n'est pas obligée d'avoir autant de courage qu'un homme. .
— La peur est plus excusable chez une femme ; mais toutes n'ont pas peur; et, aussi vrai que je me confie à la Parole divine, je vous déclare qu'il en a déjà passé des milliers.
La jeune fille me regarda d'un air étonné et mécontent ;
— Vous avez là un drôle de langage, Monsieur ; et je ne sais trop que penser de vous. Parlez-vous toujours ainsi ?
— Non, je ne parle point toujours ainsi. Je ne fais qu'imiter en ce moment une personne de ma connaissance.
— Eh bien! cette personne a tort, grand tort; c'est une profanation que de mêler ainsi les choses saintes aux discours les plus frivoles. J'ai peu d'édu* cation, vous pouvez bien le voir à mon langage ; mais il n'y a pas besoin d'éducation pour sentir cela ; cette personne vous donne un très mauvais exemple. Si je la connaissais, je le lui dirais.
— En ce cas, dites-le-vous à vous-même, car c'est de vous que je parle.
— De moi?
— - De vous. N'avez-vous pas tout à l'heure , ëfi causant avec Madame, employé les mêmes expressions dont vous me blâmez de m'être servi? Que faites-vous en disant mon Dieu, sinon prendre Dieu à témoin de la vérité de ce que vous dites? Si cette exclamation ne signifie pas cela, elle ne signifie rien.