‹ Méditations inéditesChapitre 10 sur 51 · livre tout entier au seul travail de la raison · texte numérisé non relu

livre tout entier au seul travail de la raison

Mais il entend aussitôt une voix intérieure lui (lire : Insensé, dans cette lumière factice que tu amasses, l'âme de tout ton travail va mourir.

Et en effet, la sève de la raison s'épuise ; l'idée, qui était l'âme de ce travail, meurt.

C'est ainsi que l'on voit des hommes perdre l'idée qui les vivifia quelque temps, l'exterminer sous l'effort même et sous l'orgueil de leur raison. C'est ainsi que l'on voit (les vérités divines, de larges traditions toujours diminuées par les enfants des hommes, mourir enfin parmi les peuples sous le poids accablant des commentaires dont les chargent leurs propres apôtres , s'épuiser dans les dérivations subtiles qui en détruisent Tunité ; et finir comme le fleuve qui disparaît sous les sables, ou bien encore comme le prophète couché sans vie, sous le tombeau que lui bâtit et lui orne le prêtre après l'avoir lapidé (i).

(Ij S. MaUhicu, XXIII, 2U.

102 HUITlÈMt: MÉDITATION.

Ainsi meurt l'idée dans un homme et dans un peuple, sous sa propre grandeur, par sa tendance exclusive à croître et à multiplier, à se verser dans la forme par Foubli du retour vers Dieu, qui seul retrempe et rajeunit.

Et l'amour, l'émotion la plus forte que l'homme puisse éprouver, qui se promet toujours une éternelle durée , à peine a-t-il germé, qu'au lieu de le contenir, d'en offrir à Dieu les prémices, de le sanctifier en Dieu, le cœur laisse aussitôt descendre ce sentiment divin dans la voie de la chute, et le laisse finir par la chair, après avoir commencé par l'esprit. L'amour attire l'homme hors de lui, il l'y précipite tout entier. Plus fort que toute autre force, il est aussi plus empressé de se répandre au dehors, et il cherche la mort avec fureur dans ses dernières réalisations.

L'amour est un feu trop puissant, que les cœurs faibles ne peuvent contenir et qu'ils éteignent en Texhalant. Il est semblable à la flamme électrique qui, lorsqu'elle a jailli,

s'annule; mais qui, tant qu'elle est contenue dans les deux foyers qui la portent, augmente leur attraction (i). Heureux les cœurs qu'unit un amour fort, un amour éternel et croissant, un amour qui s'affermit dans son progrès, parce qu'au lieu de se répandre il se concentre en Dieu !

L'amour aussi meurt donc par son expansion même. Mais, le pourrait-on croire ? l'amour même que le cœur porte à Dieu, peut aussi, par le fatal entraînement de la nature faussée, être soumis à la loi de la chute. Qu'ils sont doux et féconds ces premiers jours de l'alliance, où l'âme qui s'est fatiguée dans le monde revient à Dieu pour lui dire : « Sois mon Père et mon Dieu ! » Reçue dans les bras de ce père, au milieu de la joie des anges , elle se sent inondée de confiance et de bonheur. Quels tressail-

(i) Idée reprise plus tard et mise plus en relief dans les chapitres de la Connaissance de l'àme, intitules : hs Jkni.r Fo//é/>, la Conscience et le Sacrifice, la Transformation.

[Note des éditcnrs.)

i04 HUITIEME MEDITATION.

lements mystérieux clans les profondeurs de son être! Quels célestes parfums s'exhalent de son cœur renouvelé! C'est l'heure de la liberté sainte, de la joie débordante, de l'amour dégagé de crainte, qui ne connaît qu'une loi : « aimer et faire ce que l'on « veut (i) »; c'est l'heure de l'amour intérieur, du rapport mystique et profond de l'âme à Dieu.

Mais l'amour se produit au dehors ; et n'est-ce pas sa loi, comme la loi de tout ce qui vit ? Il faut qu'il se réalise en œuvres et en pratiques. Mais, si on oublie de veiller et de prier, n'arrive-t-il pas que les pratiques épuisent l'amour et que les œuvres le dissipent?

Le cœur de l'homme se complaît dans son œuvre et s'y attache, et il lui faut lutter pour ne la pas préférer à Dieu.

Oui, telle est la tendance de notre activité naturelle, on aime à se vêtir de sa vertu comme d'un manteau, et ce tissu de nos

(I) Ama etfacquod vis. C'est un mot de saint Augustin. (JVote'cZes éditeurs.)

LA LOI DE DIEU. — LA CHUTE. iOo

lionnes œuvres nous dérobe la rosée du ciel; la sève diminue dans le cœur, l'âme laisse appesantir sur elle le joug des ordonnances humaines ; elle s'épuise et s'absorbe dans l'accomplissement des préceptes, elle fait beaucoup de choses et ne sait plus qu'une seule est nécessaire. Elle paye, comme dit l'Evangile, la dîme de l'aneth, celle de la menthe et du cumin, et elle oublie de pratiquer la miséricorde et la foi. La fleur de l'amour se fane, la liberté s'enfuit, la vie du cœur s'éteint. Telle est la voie désolante qui mène du saint amour à la justice des Pharisiens. Tels sont, dans l'atmosphère de ce monde , les naturels progrès d'un germe d'amour de Dieu, déposé dans un cœur mortel, à moins que l'àme à qui Dieu s'est donné ne se rende aussi chaque jour à lui, et n'oublie continuellement ses œuvres et sa justice pour rentrer en elle-même, afin d'y recevoir d'en haut ce pain de tous les jours, sans le(|uel la vie divine elle-même s'affaiblit dans notre cœur.

Ainsi tout dégénère et tombe, et dans tout mouvement ici-bas se montre la loi de la chute. On sent comment s'avancent avec la vie l'épuisement, le refroidissement et la mort. Et ne semble-t-il pas , qu'avec les années , la rapidité du mouvement fatal, l'incontinente expansion du dedans au dehors va toujours en s'accélérant ?

Qui n'a senti qu'à mesure que l'on avance dans la vie, on se sent plus pressé de vivre, on vit plus vite? N'est-ce qu'une insignifiante illusion que cette longueur fabuleuse de nos années d'enfance ? A cet âsfe d'innocence et de simplicité un an est un cycle sans fin, chaque jour est une vie entière. Mais, lorsque plus tard les hommes agissent, ils se répandent ; alors leurs années pressées passent en fuyant comme le continuel torrent de leurs pensées et de leurs soucis. L'homme ne se repose plus et ne saurait presque plus s'arrêter. Ne serait-ce pas qu'en effet la vie commence avec calme et lenteur, puis va toujours se précipitant d'un mouvement que

sa marche accélère et que notre volonté surexcite? Pourquoi douter de la vie longue et calme des premiers hommes, et des développements séculaires des générations patriarcales, placées à l'origine du mouvement près de la source du fleuve humain ? La tendance au dehors était moindre, la force de l'homme plus concentrée, la vie n'était pas encore excitée par le nombre même des générations, et demeurait plus ferme dans chaque homme. Mais plus l'humanité croissait et s'étendait sous le soleil de ce monde, plus elle voulait s'étendre et croître; un entraînement plus irrésistible portait l'homme au dehors et pressait les générations. La vie en pullulant devenait plus rapide et plus brève.

Regardons au milieu de nous ces i^aces |)lus soumises que les autres au brûlant soleil du midi, à ces climats d'extrême développement. La vie rapide et morcelée s'y ramifie sans fin et avance sans repos : Thomme et la femme engendrent très-tot et quittent

i08 HUITIEME MEDITATION.

la vie aussi promptement qu'ils la dounent. Leur existence sur la terre n'est qu'une bouillante jeunesse, suivie d'une prompte décrépitude; pour eux, presque pas d'âge viril ; cet âge de force et de constance, de station au milieu du monde, où, la croissance cessant, la décroissance ne commence pas encore, n'a pas sa place dans cette vie qui ne s'arrête pas.

Là, pendant que l'homme pullule, l'humanité est pauvre et dégradée. La lumière de l'intelligence n'éclaire pas ces tribus, l'amour y demeure inconnu. L'humanité, plongée dans la dissolution, livrée avec excès à l'expansion de la bouillante nature , est morte de cœur et d'esprit.

La forme même de la face humaine y est hideuse : projetée au dehors dans tous ses traits par une stupide diffluence et une brutale excentricité, elle témoigne assez que ces hommes se sont précipités dans les ténèbres extérieures.

Quel torrent que la vie, lorsqu'elle ne se

rattache plus à Dieu et à l'éternité ! Que ses flots se précipitent vite ! Que de débris dans son cours et que ses eaux disparaissent promptement ! Et sa trace est une trace vide comme le lit du torrent desséché.

Jusques à quand l'homme s'empressera-t-il de faire alliance avec la mort? Quand donc apprendra-t-il à se maintenir dans la vie, à en chercher la source, à en vouloir les lois? La loi de Dieu est-elle obscure ? Faut-il aller bien loin pour la trouver ?

En quel lieu n'est-elle pas écrite? Dieu ne l'écrit-il pas en grands symboles, dans la marche du soleil , dans la forme de la terre, et dans le mouvement de toute vie ? Ne l'a-t-il pas écrite en ordonnances vivantes dans le cœur même de l'homme, dans ses espérances et dans ses désespoirs, dans ses amours et dans ses dégoûts? Ne l'a-t-il pas gravée sur la nuit et sur le jour, dans le mouvement des saisons, sur l'enfance et sur la vieillesse, sur la vie et sur la mort? Dieu n'a-t-il pas ensuite fait connaître sa loi en

no HUITIÈME MEDITATION.

termes clairs, en langue articulée, « comme « un homme qui parle à son ami (i)? »

N'a-t-il pas demandé les prémices de tout ce que produit la terre ? N'impose-t-il pas à tout ce qui vit un sacrifice ?

Serait-ce qu'il a besoin de ces prémices ? ou n'est-ce pas plutôt qu'il veut bénir toute croissance en la rattachant à lui par un lien? Et s'il demande le sacrifice, serait-ce pour arrêter la vie? N'est-ce pas plutôt pour la rendre au centuple, pour la restituer profonde et libre, centrale et immortelle? Après le travail ne demande-t-il pas le repos ? n'établit-il pas le Sabbat après l'accomplissement des œuvres, afin que tout se repose en lui, tout, depuis l'homme et le peuple choisi, jusqu'à la béte attachée à la terre ?

Malheureusement toutes ces lois ont été transgressées. L'homme en omet tout ce qu'il peut en omettre. Il faut qu'il croisse et multiplie, qu'il avance et travaille : la vie l'y force. Mais il peut se soustraire à la loi du (1) Exode, xxxiiij H.

retour, à la loi du repos en Dieu, comme lorsqu'lsraël infidèle disait : « Je ne veux « pas me reposer », et comme ces peuples qui, dans l'empressement de leur terrestre industrie, veulent effacer de leur vie publique le repos du dimanche.

L'homme ne peut se soustraire à la vie que Dieu donne , il faut qu'il la reçoive. Mais il refuse d'accomplir le cycle entier qui part de Dieu et qui ramène à Dieu; il s'éloigne de Dieu par la vie même que Dieu lui donne.

Dieu donne à tout l'accroissement, mais les jets s'élancent loin de lui. Dieu n'a-t-il pas rempli d'ardeur la jeunesse des nations.'^ mais où sont les nations qui, recevant de Dieu la force de marcher, n'ont pas marché loin de sa face ? Il ne cesse de donner et nous refusons de lui rendre.

Il nous féconde, nous ne lui rapportons point de fruit.

11 j)lante la vigne, bâtit le pressoir, y met les vignerons, et, quand il vient nous de-

il2 HUITIÈME MÉDITATION.

mander les fruits des plants qu'il a posés, nous les lui refusons. S'il nous envoie des serviteurs, nous les frappons, et, s'il envoie son propre fils, « voici, disons-nous, l'iiéri- « tier , tuons-le et l'héritage sera pour « nous (i). »

Voilà le mal de l'homme : vouloir garder pour soi, pour l'absorber dans son égoïsme, pour l'engloutir dans sa concupiscence, l'héritage de la vie ; et ce désir funeste est la racine de la mort. Car, puisque nous fuyons toujours, chargés du trésor de la vie, pour l'épuiser et pour le profaner, il faut bien, à moins de nous laisser perdre, que Dieu nous arrête. Il nous arrête par la croix et par la mort.

(I) S.Luc, XX, i4.

L'humanité périssait sans retour et s'engloutissait dans le mal sans Jésus-Christ. Saisie par l'entraînement du mal, comme par ime de ces rotations terribles qui dévorent l'homme entier dès qu'elles le tiennent par quelque endroit, l'humanité périssait tout entière, sans la croix du Sauveur.

Qu'est-ce que la croix de Jésus-Christ ? C'est le corps livré aux clous, à la lance, au marteau; l'esprit remis entre les mains de Dieu.

C'est le retour à Dieu par le renoncement à la vie fausse. C'est la seconde partie de la loi que l'homme refuse d'accomplir, parce qu'il s'est perverti dans la première : c'est

i14 NiaiVIÈME Mb:i)lTAT10N.

ce recueillement en Dieu qui, pour être faussé, ne peut plus s'accomplir qu'en souffrant.

Certes, lorsque la croix nous touche, cette heure est bien amère; et qui peut ne pas s'écrier : ce Mon Père, délivrez-moi de cette

« heure que ce calice, s'il est possible,

a s'éloigne de moi? » Et cependant, comme dans son agonie et dans sa nuit, l'ame peut dire avec Jésus-Christ ce mot : a Mais c'est pour « cela même que je suis venu en cette heure. « Que votre volonté soit faite , ô mon Père, et (( non la mienne. » L'âme sent, à travers ses terreurs, la volonté de Dieu et l'attraction de sa loi sainte, et elle s'y livre, malgré les révoltes de l'homme entier.

Mais, lorsque la lumière nous inonde et que notre âme est dans son jour ; lorsque, dans cette lumière divine, l'âme sent la servitude qui l'accable, le lourd vêtement de mort que le péché lui fait; qu'elle sent chaque pas en ce monde l'endurcir, l'épuiser, la faner; qu'elle voit pulluler en elle le mal comme un nid de vipères et le péché comme

LA CROIX. Ho

une tanière de renards ; qu'elle se sent emportée dans la vie par un entraînement faux, glisser loin du foyer de l'être sans répondre à son attraction, traverser des flots de lumière sans en être transfigurée, des flots de grâce sans pouvoir s'en nourrir : c'est alors que du plus intime de notre être s'élève un cri : c( Oh que ma délivrance arrive au prix rt de tout mon sang ! » L'âme a soif d'un baptême de sang. Elle dit avec Jésus-Christ : a Je dois être baptisée d'un baptême, et comte bien je me sens pressée jusqu'à ce qu'il s'ac- (f complisse (i)! »

Elle s'écrie, comme saint Paul : « Je désire K ma dissolution (2). )»

Elle dit avec les héros du martyre : « J'at- « tends avec impatience la dent des bêtes; « quand verrai-je arriver Theure où je serai « broyé comme le froment (3) ? »

Que la souffrance est douce à l'âme vivante et lumineuse qui gémit de se voir

(1) Luc, XII, ^0.— (2) Philip., i, 2"^.— (3) S. Ignat., Ep. iJ Uoni., )v.

i{6 iNEUVIÈME MÉDITATION.

liée au cadavre qu'on appelle la vie de ce inonde !

Oui, c'est alors que Tâme, dans un transport divin, à l'heure de la clairvoyance et de la vérité, se saisit de la croix, Tembrasse avec amour, l'adore, elle et la mort qu'elle porte.

Et dès que l'âme a baisé la croix, qu'elle s'y est attachée avec amour, la mort en Jésus- Christ commence et le martyre commence avec l'amour. L'âme sent, à des souffrances inconnues, terribles, mais précieuses, que la vie fausse est entamée, que la vie véritable s'éveille, que la main divine est sur nous.

Si l'âme est forte, si elle sait accepter la mort^ si elle ne se soustrait pas à la souffrance après l'avoir désirée, la croix l'élève alors, par de terribles degrés d'épreuves et de douleurs, jusqu'à la source de la vie.

Les uns ont à livrer leur corps aux bêtes ou leur tête aux bourreaux, et se trouvent tout à coup, par une violente révolution de tout leur être subie en Dieu, face à face avec lui.

D'autres, touchés du doigt de Dieu, comme Job , supportent, pendant toute une vie d'homme , des souffrances dont nul ne sait la cause ni le remède. Couchés sur un lit de douleur, ils absorbent par la patience d'incalculables maux dont ils délivrent l'humanité : on les voit prendre le mal des autres et l'épuiser. Ces âmes renouvellent par leur vie entière, pour toute l'humanité, ce dévouement des mères pour leurs enfants, des saints pour tous les hommes, qui boivent, lorsqu'il le faut, de leurs lèvres héroïques^ l'affreux venin des plus horribles plîues.

Dominatrices de la chair et du sang, elles offrent en tous temps à Dieu cette vie terrestre, et se rattachent à lui dans chaque élan de leur douleur.

La vie physique, dans ces vases de souffrance, semble lutter contre les éléments pour se porter de la chair à l'esprit, pour remonter son cours vers Dieu, sa source première, au lieu de le descendre vers la nature.

nS NRIVII^MK MÉDITATION.

Il en est qui, du jour où ils ont embrassé la croix pour entrer dans la voie du retour, se voient abandonnés des hommes et repoussés par tous ; une solitude effrayante, plus terrible que celle du désert, s'étend autour de leur cœur ; Jésus leur fait connaître l'heure où il fut trahi par Judas, renié par saint Pierre, abandonné par tous^ où le peuple demanda son sang, où la synagogue le maudit.

Qu'il est dur de lutter contre l'esprit d'un homme, de sentir entre un seul homme et soi le feu de la colère ! Mais qu'est-ce que lutter contre l'esprit d'un peuple et se sentir chargé de la haine du genre humain ?

Dans ces heures, qu'on ne peut connaître sans les avoir goûtées, la force commune du genre humain semble nous délaisser, et repousser l'âme tremblante, isolée de l'esprit puissant qui vivifie l'humanité. C'est là que seule, en face de Dieu, l'âme doit apprendre à s'appuyer sur lui, à porter sur lui tout entière, à se livrer sans partage à son Dieu.

C'est là que Dieu nous guérit de cette tendance funeste à faire nos œuvres en vue des hommes, et nous enseigne à fuir la gloire qui vient d'eux et à chercher celle qui vient de lui. C'est là qu'il délivre Tesprit des opinions dominatrices d'un siècle, pour l'attacher à l'éternelle vérité. C'est là qu'il donne aux prophètes, contre le peuple, un front plus dur que son front (i). C'est là qu'il apprend à l'àme à aimer tous les hommes sans espérance de retour, à se verser, ainsi que notre Père céleste, sur les méchants comme sur les bons, à soulager les plus malades, à secourir les plus ingrats.

C'est par ces âmes que Dieu tient en ses mains l'esprit des siècles et les ramène à lui.

Les vérités, toujours diminuées par les enfants des hommes, iraient en s' épuisant, par le cours des générations, sans ces canaux secrets par lesquels Dieu rattache à lui les divagantes pensées du genre humain. C'est par eux, qu'aux plus tristes époques d'oubli de {\) Ézéchiel, m, 8,

iW NELVIKME MKlJlTATION.

Dieu, apparaît l'esprit de retour, et que, dans l'épuisement des décadences, la sève nouvelle commence à fermenter.

Que dire des âmes destinées à connaître et le délaissement des hommes et le délaissement de Dieu ? de ces âmes que le Christ entraîne avec lui sur la croix jusqu'à la dernière agonie, jusqu'au moment suprême où il s'écrie : « Mon Père, mon Père, pourquoi a m'avez-vous abandonné?»

Dans celte épreuve excessive, l'âme crie vers Dieu : « Seigneur, vous m'enveloppez « des fdets de la mort et vous me faites sen- « tir les terreurs de renfer(i).» Maison dirait qu'un roc obstrue tout notre élan vers Dieu et qu'un nuage empêche notre prière de passer. Et Dieu semble vouloir tenter si l'âme est assez forte pour vivre au sein de la mort et pour subsister dans l'enfer. Comment le pourrait-elle ? et pourtant il le faut.

C'est donc alors qu'il faut mourir à sa vie propre et ne plus vivre qu'en Jésus-Christ,

{\) Ps. XVII, 6.

qui seul peut traverser ce passage elsu|)porter la peine du f/^i//? pour délivrer riioniiue (lereuler. Et c'est par là qu'une àme créée peut atteindre, avec Jésus-Christ, jusqu'au fond de Tahîme, pour ramener des Ames perdues dans le dernier éloigncMnent de Dieu.

Telle est la vertu de la croix , de cette croix que Jésus a saisie et portée, lorsqu'après avoir dit : « Je viens pour accom- « plir la loi, > il dit vers la fin de sa course; : f( Je suis sorti de mon Père et je suis venu « dans le monde, maintenant je quitte le « monde et je retourne à mon Père. »

La croix est le point fixe placé au centre du monde, pour arrêter Pentrainement fatal de toutes choses à la mort. Elle est le seul point fort, sur lequel l'homme délaissé, qui descendait sans retour vers la chule, puisse se poser pour s'arrêter vers Dieu. Elle est l'arbre de vie, car elle ramène toute existence à son foyer, source* de la vie propre, et tout foyer vers le foyer divin, source do toute vie.

O croix ! unique espoir du monde, refuge unique contre le mal, heureux celui qui dès cette vie sait te choisir pour ornement, pour arme et pour trésor. Ta vue est effrayante aux hommes de la nature ; elle les révolte, les scandalise ; ils n'y voient que mort et torture; ils ne voient pas la sève divine, puissante et réparatrice, circuler dans tes fibres cachées, ni les anges monter et descendre au-dessus du corps crucifié. Bien différente de toute la scène du monde qui séduit du dehors et ne donne que mort et dégoût quand on y entre, l'âme trouve que ton approche est dure. Mais celui qui te pénètre entre dans la ligne vivante, dans la voie substantielle hors de laquelle tout est ténèbres et misère.

La croix, arbre de vie, étend aujourd'hui sur la terre ses célestes rameaux ; elle a trois branches dont Jésus -Christ conseille aux hommes de recueilhr les fruits.

Ces branches sont : la chasteté, la pauvreté , l'obéissance. Leurs fruits répandus sur le monde doivent le guérir et le sauver.

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