III. l'obéissance
Nous voyons toutes les créatures obéir à l'instinct de leur être, tous les éléments à leur loi.
Le fleuve, entraîné dans le gouffre par
(1) Marc, IX, 34.
rattractioiî terrestre, y verse toutes ses eaux saus en rien retenir, et tombe avec la vitesse même que la terre lui demande. Le feu, dès que le souffle le dégage et qu'une tâche lui est imposée, s'empresse d'agir et ronge avec ardeur ce qu'on ' lui donne à dévorer : l'homme le laisse agir seul, et l'élément poursuit son œuvre jusqu'au terme.
Les astres dans le ciel continuent leur course éternelle dans une infatigable docilité. L'obéissance de toutes les créatures n'hésite jamais. On la dirait sérieuse et grave. Il semble que chaque chose fasse son œuvre avec crainte et respect.
Mais l'homme, quand il reçoit un ordre, regarde de tous cotés pour voir ce qu'il fera.
Il comprend peu ce qu'on lui dit, et il refuse souvent de faire ce qu'il comprend. Ce n'est qu'après bien des épreuves, de longues erreurs, de cruelles expériences, qu'il revient à la loi, qu'il la regarde et voit qu'il la faut accomplir. Cette indocile hésitation de
l'homme maintient le monde en retard , trouble toute harmonie et rend le vrai progrés des choses lent et boiteux, semblable au mouvement difficile d'un mécanisme faussé, dont les rouages obéissent mal, dont les pièces emboîtent mollement, qu'entrave le temps perdu.
Comme la dent usée d'un rouage qui glisse et passe quand vient son tour de mordre , l'homme à tout instant transgresse le vouloir actuel de Dieu, la motion providentielle du moment. Toujours lancé dans la tendance de sa volonté propre, il ne sait plus obéir ni écouter. La force divine le sollicite toujours; il ne la sent même pas, il continue sa marche inerte sans répondre , sans réagir ; la voix de Dieu n'a plus de prise sur le pontife de la création, elle crie en lui, il n'entend pas. — Il dort dans le mortel engourdissement de la volonté propre , semblable à l'esprit fatigué du prêtre languissant, qui prononce la parole sacrée sans la saisir, qui marche à travers la lumière sans le savoir,
qui suit le cours distrait de ses propres pensées pendant que la parole de Dieu passe par ses lèvres; qui, lorsqu'il a tout dit, n'a rien gardé et ne sait plus ce qu'il a dit, ni même s'il a dit quelque chose.
L'obéissance serait la vie et le réveil, la délivrance de la plus dangereuse léthargie, du plus stupide engourdissement. L'homme qui s'unit de cœur à l'obéissance de Jésus- Christ, qui dit avec le Christ : « O Père, je « viens pour faire ta volonté, w cet homme ne se précipite plus dans la course de mort qui emporte le monde; car il écoute et il s'arrête quand Dieu lui parle. Il ne fuit pas comme Jonas sur un vaisseau rapide pour éviter la voix de Dieu; mais il s'arrête dans son voyage terrestre au moindre signe divin, soit pour prier^ soit pour attendre, soit pour souffrir, soit pour mourir, 11 s'arrête au milieu de son œuvre et de son plus rapide élan, comme un coursier parlait, pour prendre toujours les mouvements nouveaux que Dieu lui donne; il réprime les plus fortes
tendances de la nature , pour recueillir son cœur vers Dieu, comme Taustére religieux qui interrompt au moindre signe le repas acheté par un jour de travail, et modère sa faim dévorante pour prier un instant.
Et cette obéissance est l'union de l'âme avec Dieu. La chasteté, la pauvreté préparent notre âme et la tournent vers Dieu : l'obéissance la lui donne. C'est alors que la vie divine commence en nous , que Dieu nous parle et que nous répondons , que nous réagissons lorsqu'il agit sur nous. C'est alors que l'homme se refait sur le modèle divin ; son âme est réparée, sa vie renouvelée, et l'homme nouveau croît et grandit, cr J'ai, « dit le Christ, une nourriture à prendre a que vous ne connaissez pas; ma nourri- « ture est de faire la volonté de mon Père « qui m'envoie (i). »
C'est là la nourriture de l'homme nouveau, et, sans cet aliment divin, il n'est ni foi ni (1) Joan., IV, 32.
LES BRANCHES DE LA CROIX.— L'OBEISSANCE. iVo
prière qui puisse faire descendre en nous la vie divine.
La chasteté nous élève au-dessus de la vie du sang. La pauvreté nous élève au-dessus des désirs de la chair qui s'attachent aux biens de ce monde. L'obéissance nous élève audessus de nous-mêmes pour nous donner à Dieu, elle nous élève plus haut que l'homme. L'homme alors n'est plus « né du sang ni <c des désirs de la chair ni de la volonté de « rhomme,maisde Dieu même (i);» l'homme alors est enfant de Dieu.
Il n'y a pas de vie divine pour l'âme qui ne se soumet pas à Dieu jusqu'à l'obéissance absolue, qui ne se soumet pas jusqu'à mourir. ((Celui, dit Jésus-Christ, qui ne hait pas sa « propre vie ne peut pas être mon disciple(2) . » H faut donc mourir à sa vie propre pour être régénéré.
Le cœur nouveau n'est mis dans notre sein, et l'esprit droit renouvelé dans nos entrailh^s, que par cette mort mystique de l'homme en
(1) Joan., 1, 13. — (2) Luc, xiv, 2G.
i36 DIXIÈME MÉDITATION.
Dieu qui lui fait dire: « Ce n'est plus moi qui «vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi (i). »
Sans doute, c'est par le sacrifice, par la croix, en coupant, en retranchant, en sortant de soi-même, que cette mort s'accomplit; mais il faut dire aussi ce qu'elle porte avec elle de joie.
Sortir de la misère de notre propre esprit, de la monotonie de nos pensées, de l'ennui mortel d'être seul, des bornes rétrécies de notre horizon personnel qui va toujours se resserrant à mesure que nous avançons dans la vie ; quitter l'étroite et fastidieuse prison de l'habitude, pour prendre une vie toujours renouvelée du dehors, immense et large; fuir l'atmosphère éteinte et épuisée, l'air renfermé de l'égoïsme mille fois rejeté, mille fois repris par nous, cet air où nous languissions et dormions, où notre sein ne se gonflait plus, où notre sang ne s'animait plusj où la paresse et la pâleur nous gagnaient ;
'{) Galat., II, 20.
rencontrer tout à coup la lumière et l'air libre, l'air vaste, l'air pénétrant, la Imnière vivifiante et sans bornes ; boire à longs traits tous les stimulants de la vie, recevoir des pensées qu'on n'a pas calculées, qui naissent en nous comme sous la parole d'un plus sage ; sentir des émotions qu'on ne pouvait attendre, qui touchent et qui saisissent et nous font tressaillir, comme la main d'un ami posée sui' notre main au moment du réveil ; sentir qu'on n'est plus seul, qu'un autre est avec nous, qu'un être plus puissant nous guide et qu'il nous guide de près, en nous touchant comme l'ange qui guide un enfant par la main, tel est, au mi heu des sacrifices, l'état d'une âme qui meurt à sa vie propre pour vivre en Jésus-Christ. C'est là ce que les chrétiens nomment le passage de la mort à la vie et des ténèbres à la lumière.
Combien est large et grande la vie d'un homme ainsi régénéré qui voit, qui veut en Wwu !
L'homme engagé dans sa volonté propre,
138 DIXlliME MÉDITATION.
dans cette bassesse de vues, dans cette petitesse de désirs qui nous enferment dans un cercle étroit, nous tiennent dans une direction exclusive, nous empêchent de vivre en tous sens, de réagir en toute action; cet homme ne vit que d'une vie incomplète, semblable à la respiration partielle de ces poitrines malades , que des points d'adhérence empêchent de s'ouvrir tout entières.
L'homme dégagé, l'homme libre en Dieu, vainqueur des exigences du corps et de la tyrannie du cruel égoïsme, l'homme que rien n'empêche d'obéir aux mouvements divins, cet homme vit de la vie divine, universelle ; son esprit s'universalise, sa volonté se divinise ; ce qu'il désire, c'est le progrès du monde; sa volonté plane sur le monde, unie à celle de Dieu.
C'est par ces âmes que s'accomplit la grande demande : « Que votre volonté soit faite en la « terre comme au ciel ; » c'est elles qu'attendent, en soupirant, les créatures qui, dit
saint Paul, espèrent leur délivrance de la wenue des enfants de Dieu(i).
Voilà l'obéissance à Dieu.
Qu'est-ce que l'obéissance à l'homme ?
L'obéissance à l'homme est un passage pour arriver à obéir à Dieu.
Comment obéir à Dieu qu'on ne voit point, si Ton ne sait obéir à un homme que l'on voit et que l'on entend ?
Comment un peintre pourrait-il copier l'idéal invisible, s'il ne sait copier la nature et ses réalités ? L'artiste apprend à obéir; il rend à force de patience son œil docile, sa main souple et fidèle; il va de degrés en degrés, depuis l'instant où ses doigts enfantins tracent autre chose que le modèle donné, jusqu'à l'heure où le génie inspiré copie l'invisible, et dessine la forme idéale que son cœur seul lui fait connaître et que ses yeux n'ont jamais rencontrée.
C'est ainsi que l'homme, par degrés, s e-
(1) Rom., vni, 19, 22,23.
lève jusqu'à Tobéissance à Dieu en s'exercant à obéir aux hommes.
L'homme est tombé bien bas; il arrive en ce monde sourd et distrait, aveugle et opiniâtre. Il ne comprend pas la lumière qui vient éclairer ses ténèbres, et il s'y ferme. Rien n'est plus éloigné de son cœur que d'obéir.
Quelle lutte n'ont pas à soutenir les nourrices contre l'enfant à la mamelle !
Quelle lutte n'ont pas à soutenir la famille contre chacun de ses enfants , l'éducateur contre chacun de ses disciples, depuis celui qui n'entend pas la loi jusqu'à celui qui l'interprète, depuis celui qui ne sait pas vouloir jusqu'à celui qui relève la tête , et qui croit se faire homme en devenant méchant!
Quelle lutte n'a pas à soutenir la cité contre l'ardente jeunesse que des passions fougueuses font tomber au-dessous des lois, ou contre ceux qui s'élèvent au dessus, qui veulent les briser, les remplacer par l'idéal, avant d'avoir compris le réel!
Après tous ces combats, les hommes se forment, non pas même tous, mais la plupart apprennent à obéir à quelque chose, à suivre une voie tracée ; la masse devient assez docile pour que l'état poursuive le cours vulgaire de sa durée, et parvienne à la décadence après quelques beaux jours.
Mais où sont les sociétés fortes, soumises à la vérité, qui sauront croître en gloire, en liberté? Ce sont les sociétés chrétiennes, si elles apprennent à obéir.
La liberté, ce grand besoin des hommes, cherche depuis le commencement des âges à prendre pied dans le monde. Mais elle trouve la terre occupée par l'aveugle indocilité des hommes qui maintient sur eux l'esclavage comme un fdet.
L'homme est loin de la liberté tant qu'il ne sait pas obéir.
Que peut la Providence sur les races indociles où nul ne reconnaît de loi, où le même instinct d'égoïsme tend à réduire la masse à un morcellement sauvage, où il n'en
est plus deux qui tiennent ensemble et qui vivent d'une vie sympathique?
Que peut la Providence sur l'homme réduit à cet état? Lui donnera-t-ellela liberté?
Elle lui enverra l'esclavage comme un bienfait.
Les hommes chargés de gouverner les autres comprennent l'usage du despotisme et son rôle dans l'histoire.
Que faire, en présence d'une masse d'hommes où l'àpreté des instincts persoii- * nels maintient un trovible incessant, où chacun, poursuivant sa proie et son désir, heurte et se rue contre les autres, où tout remue et lutte, depuis l'esprit ambitieux de gloire, jusqu'au voleur qui dérobe de l'argent; sans compter ceux qui suivent de l'œil le dépositaire de la force pour épier ses mouvements, qui multiplient les bruits occultes pour le troubler ? De sorte que le pouvoir social, chargé de protéger le peuple afin qu'il vaque à son travail, de prévoir les besoins géné- (^ raux, de maintenir la paix et d'apaiser les
bruits inévitables qu'entraîne la marche d'un grand peuple, le pouvoir doit lutter encore contre les insensés qui troublent le travail, parce qu'il leur plaît de l'entraver.
Ne voit- on pas dans un lieu de travail où des enfants sont réunis pour acquérir la science et la sagesse, n'en voit-on pas chercher le trouble et s'y complaire^ le fomenter pour en jouir ?
Ce que font les enfants, les hommes le font aussi.
11 est des caractères profondément indociles qu'une idiote opiniâtreté rend dès l'enfance incapables de recevoir. Sur ces esprits fermés, étroits, rebelles, l'éducation n'agit pas, et, dans l'âge viril, les larges traditions du genre humain n'ont pas de sens pour eux. Ces hommes dérangent le travail commun; incapables d'y prendre pnrt, ils arrêtent le mouvement de la masse par celui qu'ils |)rétendent se donner.
Quel obstacle à la liberté que leur présence au sein des sociétés ! Ils rendent plus
dure l'éducation du genre humain et ses progrès plus lents. Ils maintiennent l'esclavage sur la terre, entravent l'union des hommes entre eux, arrêtent par le blasphème l'union des hommes avec leur Père ; ils nourrissent tous les despotismes et ils empêchent la Providence de renverser les tyrannies.
Croit-on que la Providence ne cherche pas à nous donner la liberté ?
La Providence réserve au genre humain un avenir de liberté que les plus audacieux tribuns n'osent pas rêver.
L'œil de la Providence plane sur le monde^ elle cherche et elle attend ; elle attend des âmes préparées et dociles pour y verser la vérité et, par la vérité, la liberté : « Si vous « êtes vraiment mes disciples et si vous gar- « dez mes paroles, dit le Sauveur, vous conte naîtrez la vérité et la vérité vous rendra « libres (i). »
Dieu proportionne à chaque âge du (I) Joan., viii, 32,
LES IJRAMIHES DE LA CROLX. — L'OBÉISSANCE. I4o
monde, à chaque race de riiiimanité, à chaque degré de la vie des nations, la mesure de liberté qu'elles sont capables de recevoir.
Tous les peuples chrétiens en ont déjà reçu plus que les sages de l'ancien monde n'en pouvaient concevoir; mais ce ne sont que les prémices de la moisson ; la liberté que le Christ doit donner commence à peine.
Lorsque saint Augustin, dans sa vision de la cité céleste, parle de l'esclavage qui, de son temps, couvrait encore la terre^ il dit : « Que les esclaves obéissent à leurs maîtres, (( non par crainte ou par ruse, mais par une
(( soumission fidèle jusqu'à ce que passe
(( l'iniquité, que toute principauté soit ren- « due vaine, que tout pouvoir humain dé- « faille et que Dieu seul soit tout en tous (i).»
H semble, de nos jours, que quelque
(\) Non timoré subdolo, sed fidcli dilectione serviendo, donec transeat iniquitas, et evacuctur omnis principatus, et polcslas hiiniana, et sit Dcus omnia in omnibus. [DiiCiv., Dci, jib. xix, c. \'6.)
chose nous arrête dans notre élan vers la liberté. On se sent ballotté du despotisme à l'anarchie, de l'anarchie au despotisme. On veut la liberté, mais on ne voit pas bien comment elle peut régner; quelques-uns doutent qu'elle soit possible.
Mais n'est-il pas facile de voir ce qui nous manque et ce qui nous arrête ?
Il nous manque d'obéir à Dieu. Voilà l'obstacle à la liberté qu'on désire, à l'organisation nouvelle des sociétés.
Nous cherchons partout cet obstacle, nous nous précipitons avec colère sur tout ce qui semble nous arrêter, nous nous plaignons les uns des autres. Nous nous traînons encore dans l'ornière fausse des débats politiques du vieux monde, et dans ces traditions de haine inextinguible entre les parties d'un même peuple et les ordres d'un même État. Chacun reproche aux autres, avec fureur, les maux de tous.
L'un dit : « La faute en est aux rois, n — L'autre réphque : (( La faute en est aux peu-
« pies. )) D'autres s'écrient : « La faute en « est aux prêtres. ))
Acceptons leurs discours : tous ont raison.
La faute en est aux prêtres ; ils sont coupables, ils n'ont pas fait valoir comme ils devaient le talent qui leur est confié.
La faute en est aux rois, ils sont coupables ; ils ont marché sur les traces orgueilleuses des rois anciens, concentrant en eux-mêmes la vie de tout un peuple pour en jouir, élevant sur la base immense du travail, du sang et des sueurs d'une grande masse d'hommes, je ne sais quelle couronne d'orgueil, de majesté, de gloire humaine, qu'ils nomment l'apanage de leur race.
La faute en est au peuple ; le peuple aussi peut être convaincu d'injustice : tous cherchent leur intérêt, nul celui de ses frères ; la plupart méconnaissent leur devoir; trop peu d'entre eux se donnent à Dieu pour le servir et faire du bien aux hommes.
Oui, nous sommes tous coupables, les peuples et les rois, les prêtres et les riches.
Que celui donc qui se croit sans péché jette aux autres la première pierre.
H nous reste à nous pardonner tous les uns aux autres, à revenir à Dieu. Il faut renoncer à la haine, à ce besoin de déchirer ses frères, à cette manie d'opposition sans vérité, à celte ignorante illusion qui nous pousse à refaire la forme de l.'Etat et à régénérer un peuple par le dehors. Il faut savoir respecter quelque chose, il faut savoir aimer et obéir.
Si nous étions tous humbles de cœur, bons et aimants, soumis à Dieu, et si chacun commençait par soi-même la réforme des sociétés, on les verrait bientôt marcher avec assurance vers le vrai progrès, vers le bonheur et vers la liberté.
l'u-Mox des hommes.
(( Le commandement que je vous donne, « dit Jésus-Christ, est de vous aimer les uns « les autres (i). »
La tâche que l'obéissance nous impose, c'est donc l'amour.
Nous vivons tellement plongés dans l'habitude de la défiance, de l'isolement, de la haine, que cette habitude même ne nous laisse plus sentir combien l'union est rare parmi les hommes.
Où sont les hommes qui savent s'estimer et s'aimer pendant toute une carrière et se tenir unis jusqu'à la fin?
Souvent une sorte de bienveillance naïve attire plusieurs hommes les uns vers les autres pour les unir; mais on dirait qu'en s'approchant et se voyant de près, cet attrait cesse.
(1) Joan. XV, 12.
On se connaît trop pour s'aimer; qu'il arrive une secousse dans la vie, un croisement d'intérêt, on se sépare et l'on s'oublie.
L'homme apporte, en naissant, le besoin de s'unir à ses frères ; mais les premiers essais d'union amènent les premières expériences: ces expériences se multiplient, deviennent terribles et cruelles ; on cherche en vain des cœurs qui sachent répondre au notre ; plus on aime, plus on est trompé; plus on se donne, moins il nous est rendu. Alors le cœur se ferme, la défiance s'empare de notre âme, on renonce à l'amour, à l'union. On s'habitue à vivre en étranger au milieu de la foule, à ne compter jamais que sur sa propre force : il ne nous vient même plus au cœur d'espérer quelque chose d'autrui, on prend les hommes comme ils sont; chacun dans sa demeure s'occupe de soi, et les clôtures de nos maisons, leurs murs et leurs barrières sont les faibles symboles des infranchissables barrières d'indifférence et de défiance qui nous isolent les uns des autres.
L'UNION DES HOMMES. loi
Que dire des vengeances et des haines, des luttes d'orgueil ou d'intérêt? Chaque homme a devant lui quelque adversaire qu'il cherche à renverser, sinon quelque ennemi qu'il voudrait tuer.
L'humanité se partage en races qui se repoussent, les races en trihus ou en peuples qui mettent leur gloire à se détruire, les peuples en castes ou en partis qui se comhattent et se déchirent; dans chaque cité, des classes et des partis divers se craignent, s'oppriment; dans chaque maison, chaque liomnie voudrait voir disparaître quelqu'un de ceux qui vivent sous le même toit et qui mangent le même pain que lui.
Heureux encore les peuples où se sont conservées les traditions de l'unité sociale !
C'est une donnée divine^ un caractère religieux imprimé sur les races qu'on nomme civilisées. Mais que devient l'humanité dans les races livrées à elles-mêmes ? C'est là qu'éclate simplement et sans voile l'état du cœur de l'homme. Là, les hommes se séparent et
io2 ONZIKMK MKDITATïOiN.
se morcellent sans fin, tous contre tous. C'est là que l'homme en vient à vivre de chasse humaine et poursuit ses semhlables comme un gibier. Ce que l'on prend se tue, se mange, et le reste se vendra. Oui, les hommes se dévorent l'un l'autre, c'est une expression faite, mais on ne pense pas qu'elle est vraie. On ne pense pas qu'il est des races où l'homme dévore la chair de son semblable ; car tel est le contrat social que font entre eux les hommes dans l'état de nature.
Sans Dieu, sans sa main toute-puissante, toujours posée sur l'homme pour le guérir, sans sa parole transmise d'âge en âge poiu' nous guider, nous relever, le genre humain irait se morcelant sans fin jusqu'à l'état de sable et de poussière, sans qu'il restât sur la terre une seule trace d'organisation. Chaque homme vivrait comme l'araignée, symbole extrême de l'égoïsme, qui seule occupe sa toile et dévore ce qui vient la toucher.
Mais l'esprit de Dieu plane sur nous. Dieu cherche à nous unir à lui ; c'est là le but de
toute réducation providentielle du genre humain. Dieu nous réunit en familles, car sa parole fonde la famille, le lien du sang ne le pouvant pas seul. Dieu fait de la famille un premier corps religieux, la réunion élémentaire des hommes entre eux.
Les familles, en se développant, passent à Tétatde tribus que continue à maintenir entre elles la donnée religieuse, la tradition d'obéissance à Dieu et au Père qui le représente.
Lorsque les races se croisent et se divisent parleur grandeur, Dieu fonde ces immenses monarchies qui rénnisï>ent en elles les débris des races morcelées. Il les unit par la conquête lorsqu'il ne le peut autrement ; car il faut que les hommes soient maintenus ensemble, ne fut-ce que par la force, pour que le progrès humain soit possible.
Mais Dieu fait surtout naître les grands peiq^les par germes. Il dépose au sein de quelques tribus vagues im germe de vertu, un irrésistible besoin de gloire et de grandeur, et fonde ainsi les grands États.
154 ONZIÈME >H^:niTAT10N.
Ou bien, il rassemhle les Lommes à la voix de poëtes inspirés, les adoucit, les civilise par l'harmonie de leurs chants religieux, et pose comme germe d'un développement humain l'enthousiasme et le génie des arts.
Ces monarchies, ces civilisations se succédant et s'élevant sur celles qui passent et tombent, comme le flot qui s'élève sur le flot qui s'abaisse, forment le cours du fleuve humain dans sa marche vers l'avenir.
Et c'est là le progrès social, la marche de la civilisation. Mais ce progrès, comme tout autre en ce monde, est une décroissance intérieure sous la croissance extérieure de la forme. L'unité politique se fonde et s'agrandit. Les liens civils deviennent forts et nombreux, l'art de vivre dans la cité s'apprend par l'expérience.
Mais les liens religieux faiblissent et l'élément traditionnel s'épuise : la société, plus religieuse à l'origine, est plus terrestre à la fin du progrès.
Alors, quand l'homme arrivé au terme
L'UNION DES HOMMES. i.io
du progrès terrestre est desséché de traditions divines, comme un sable altéré; quand le colosse humain, grandi jusqu'à l'extrême, ne peut plus que périr; quand le règne de l'iiomme a donné tous ses fruits, surviennent de nouveaux dons.
Alors, suivant In vision prophétique (i), descend des collines éternelles le germe de la céleste monarchie. Une petite pierre, et cette pierre est le Christ, vient briser le colosse humain; et dès lors le royaume de Dieu, comme le dit l'Evangile, est au milieu des hommes. L'Eglise devient la société universelle, la sève des sociétés. Et cette société mère, ce royaume de Dieu sur la terre, travaille avec puissance à réunir les hommes entre eux; en s'adressant à tous, elle leur prêche l'amour, l'obéissance, la liberté, et répand ainsi sur la terre tous les éléments de l'union.
Voilà ce que l'Eglise apporte au monde, cherchant à l'attirer, cherchant à réunir les hommes en Dieu.
(1) Daniel, II.
156 ONZIIlMIl MEDITATION.
Les hommes s'y refuseront- ils toujours ? N'écouterons-nous pas ces désirs de noire vraie nature, ces désirs d'union et d'amour, qui, bien qu'altérés et faussés par le mal, subsistent toujours au fond de nos âmes? Souffrirons-nous toujours, faute d'obéir à Dieu, à la conscience de nos besoins célestes, à l'attrait de cette vie sympathique qui lie chaque homme à tous les autres?
Tous les hommes ne se tiennent-ils pas par un lien mystérieux ?
Jls sentent peu celte vie sympathique parce qu'ils y sont toujouis plongés , et qu'un bien petit nombre suivent en euxmêmes les secrets mouvemenls de la vie. Cependant, combien d'émotions nous viennent de l'âme des autres! Que de fois nos tristesses viennent de la tristesse de nos frères, et que de fois notre joie n'est qu'un rayon de la leur !
Qui est-ce qui peut, sans cause visible, venir serrer ou dilater nos cœurs, remuer tout à coup la source de nos larmes, faire
L'UNION DES HOMMES. 1o7
passer sur notre ame un nuage, un frisson? Un grand crime commis loin de nous, l'élan sublime de quelque âme inconnue, l'indignation terrible de quelque juste, se font peut-être alors sentir à nous. Que de fois la tendresse d'un ami n'envoie-t-elle pas à notre cœur son souvenir et son image ! Que de fois ceux que nous aimons, dans les moments solennels de leur vie, dans le plus solennel de tous, au moment de mourir, ne viennent-ils pas, franchissant les distances, nous remuer dans le sommeil par une présence dont on ne peut douter !
Mais ces sympathiques influences sont neutralisées par la haine et les terribles divisions des hommes, et par les liens grossiers qui captivent la plupart des âmes en les fermant à la vie véritable.
La Providence cependant réalise à chaque âge du monde, ce que le monde peut supporter. Le genre humain marche encore dans ses voies et ne reconnaît pas encore la voie divine. Mais, au milieu de ce grand corps
io8 ONZIÈME MÉDITATION.
malade, un germe pur, un germe saint vit de la vie régénérée.
Ce germe, c'est l'Eglise, le corps mystique de Jésus-Christ. Ce corps divin est le germe, sur terre, de l'éternelle union des hommes; c'est la cité céleste déjà vivante au milieu de nous. C'est là que les âmes purifiées s'unissent en Dieu, c'est là qu'on peut s'aimer sans crainte, et c'est là que les âmes se touchent. C'est là qu'une vie forte et commune pénètre tous les membres du corps, non pas que toutes les âmes sentent cette vie générale, mais les plus pures en sont pénétrées et remplies. Que d'âmes ne voit-on pas, séparées des influences terrestres, dans cet état de suave et délicate pureté, où toute impression se ressent, suivre par leur vie intérieure le cycle de l'année, tel que l'Eglise le solennise, sentir dans leur cœur même la présence des grandes fêtes, et se remplir l'esprit des mystères auxquels tant d'hommes pensent en ce jour !
Où trouver, je le demande, parmi nous.
une vie commune aussi large de base, aussi nombreuse d'organes que celle de l'Eglise catholique?
Toutes les autres pensées des hommes vont et s'arrêtent capricieusement; toutes se croisent et se neutralisent dans l'atmosphère spirituelle des sociétés, comme des rayons opposés de lumière qui se font équilibre, et donnent du noir. Dans l'Eglise seule, s'agitent des intérêts auxquels une grande masse d'hommes pensent en commun dans le même jour. Qui sait combien d'âmes simples mais puissantes, que de cœurs jeunes et vivants dans la masse du peuple inconnu, dans la foule des enfants, brûlent en même temps d'une même ardeur! La voix d'un seul de ces cœurs, montant jusqu'au cœur de Dieu, couvre peut-être, dans le monde des esprits, tous les bruits discordants des vaines disputes d'un siècle, et laisse une trace plus forte et plus durable dans la conscience universelle.
Il semble même que l'on pourrait en sen-
\m ONZIÈME MÉDITATION.
tir quelque chose si l'on était moins agité.
Est-il si difficile de sentir en son cœur, aux veilles des grandes fêtes, quelque chose j de plus doux, de plus humble, dans l'atmosphère des cités, et le lendemain^ à l'aube du jour, plus de force intérieure, d'espérance, de plénitude, tandis qu'au soir la joie bruyante et matérielle à laquelle se laisse emporter la masse la plus grossière ne se fait que trop sentir ?
Qui peut, au jour du repos commun, à l'heure où tout le peuple sort, se livrer au travail solitaire, sans se sentir sollicité vers le dehors? On dirait qu'en ce jour il n'est pas de travail possible, et que cherchera travailler^ c'est lutter contre le torrent. Qui n'a souvent perdu des heures à l'essayer?
L'homme le plus séparé de l'Église ne sent-il pas quelque chose, ne fiit-ce qu'un vague ennui, dans les grands jours consacrés au souvenir de la Cène et de la mort du Christ?
Que serait-ce si la vie religieuse, attiédie, engourdie parmi nous, allait se réveiller? Les chrétiens, plus intelligents, comprendraient aujourd'hui des choses que leur naïve enfance sentait, mais ne s'expliquait pas.
On sentirait la vie divine circuler dans le corps de l'Eglise, on sentirait les battements du cœur sacré, on sentirait la vie large du Christ, distinguée dans nos âmes de notre vie étroite et misérable.
On sentirait quelque chose des grandes révélations apostoliques, qui disaient aux chrétiens : « Nous avons tous été baptisés « dans l'Esprit, pour n'être tous ensemble a qu'un même corps, Juifs ou Gentils, es- « clavesou libres, et nous recevons tous un « breuvage, pour n'être tous qu'un même « esprit (r). »
Telle est la divine union à laquelle Jésus-Christ nous appelle. Mais les souillures de nos vices, nos habitudes invétérées
0) Cor., XII, 13.
d'égoïsme et d'indifférence, nous rendent bien lents à répondre à sa voix. Il dit encore, comme autrefois, par les prophètes :
fc J'étends les bras tout le jour vers ce peu - « pie incrédule et rebelle (9.). » Il nous attend et attendra jusqu'à ce que l'homme vaincu se donne à lui, jusqu'à ce que nous venions lui promettre d'aimer; d'aimer nos frères et lui.
Pourquoi donc la loi de l'amour, que nul ne peut nier, serait-elle toujours proclamée sans jamais passer dans la vie ?
Sans doute notre cœur est aride; cet amour saint ne nous est pas donné; cet amour qui embrasse tous les hommes, et se donne pour tous, nous en sommes loin.
Mais qui peut refuser de faire le premier pas ? et, pour arriver à l'amour^ de commencer par la compassion? Qui osera dire : « Je ne fais aucun mal à mes frères, et il me suffit? » Celui que, dans l'état présent du monde, la compassion ne touche pas , celui-là vit dans
(2) Is., Lxv, 2.
un état criminel. Celui qui, chaque jour, ne pense pas à ses frères, à tout ce qu'il y a de larmes et de douleurs, de désespoirs dans le monde, d'âmes accablées, écrasées par le mal, brisées par l'injustice, cet homme n'a plus son âme; il l'a reçue en vain, l'amour de soi le tue, détruit en lui les émotions nécessaires de la vie.
Pendant qu'à toutes les heures de chacun de nos jours, sur la face immense de la terre, des hommes meurent et souffrent, engloutis par les éléments, dévorés par les bétes, moissonnés par tous les fléaux, frappés par la main d'un autre homme, consumés par la pauvreté, par l'injustice et l'oppression ; pendant que des âmes, rebutées, méconnues, vouées au désespoir, que tout abandonne en ce monde, ne savent où trouver Dieu dans le feu continu de ces immenses douleurs, il est des hommes qui n'en ressentent rien, qui se contentent de tout voir d'un lieu sûr, qui parlent de vivre en joie, de rire, de s'enivrer de vin et de plaisir.
ifii onziéml: méditation.
Leur stupidité crimiuelle empêche la vie de circuler dans le corps de l'humanité, la vie puissante et suffisante pour tous; ils en arrêtent ce qu'ils peuvent en saisir pour l'engloutu^ dans leur concupiscence, et, tenant en leurs mains la vie de leurs semhlables, ils n'ouvrent pas cette main pour la leur rendre.
Dire que nous en sommes encore, nous qui vivons aux plus beaux siècles des peuples les plus nobles, à voir les hommes tellement isolés, que la vie même du corps, la nourriture physique ne circule pas de l'un à l'autre, et que les aliments publics n'arrivent même pas à tous ; qu'au milieu des cités, étincelantes de luxe comme l'épouse du riche pour une fête, il est des hommes qui meurent de faim ! Leurs cadavres au pied des maisons, avec les immondices des orgies de la veille, viennent s'exposer sur les places publiques aux yeux du peuple comme une malédiction.
Qui peut tolérer ce spectacle? Qui peut le voir sans frémir? Je dis que celui qui vit, qui
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n'est pas mort d'entrailles et de cœur, n'accepte pas ces choses, et qu'il déclare en étendant la main qu'il donne sa vie^ son temps, son or pour les supprimer sur la terre. S'il est trop faible, il verse des larmes, il en verse en présence de Dieu. Ces larmes ne seront pas stériles, elles sèmeront la vie et la multiplieront.
Toutefois, il est des hommes qui meurent d'une faim plus déplorable encore que la faim corporelle ; leurs âmes pauvres et délaissées, refoulées et brisées, au jour oi'i elles s'éveillent à l'intelligence, sentent en elles la faim de la justice et de la vérité ; elles pressentent la lumière et l'amour, elles ne voient qu'égoïsme et ténèbres.
Ce monde leur semble une scène cruelle sans dénouement, sans but. Après d'inutiles tentatives pour trouver ime issue, le désespoir approche, le pacte satanique avec le mal commence à se discuter dans leur cœur, au milieu du vertige de la faim. Il faudrait une parole puissante, vivante, substantielle
ICO ONZIÈME MÉDITATION.
comme le pain, généreuse comme le vin, pour ranimer cette âme qui va mourir.
Mais tel est en ce siècle encore l'isolement des hommes , l'isolement terrible où nous maintient le mal, que cette parole répandue dans le monde, déposée dans l'humanité, ne peut pas les atteindre. Pendant qu'il est des hommes qui vivent dans la lumière, dans la joie de connaître Dieu, qui savent ce qu'est le monde et pourquoi nous y sommes, dont le cœur déborde d'amour ; il en est qui languissent et qui meurent rongés d'incertitudes et de douleurs. Qui sépare donc les cœurs pleins des cœurs affamés et souffrants? Qui les sépare? Les ténèbres cruelles que les méchants répandent autour de nous, l'atmosphère de défiance, d'incrédulité, d'ignorance que Ton respire dans les cités ; cette habitude de voir le malj le mensonge et la fourberie, qui fait que les frères même ne s'entendent plus, et ne savent pas si la parole d'un frère est un piège ou un don, si c'est une ruse ou une marque d'à-
mour. Il faut voir de ses yeux des créatures de Dieu, des âmes humaines s'éteindre sans ressource au milieu même de la lumière ! La lumière de Dieu les enveloppe et les sollicite, mais l'atmosphère du mal les serre de plus près, et empêche la lumière de passer. Àh ! que l'on voudrait pouvoir tenir une de ces pauvres âmes, lui faire toucher notre âme, la lui faire voir!
Il semble que cette âme ulcérée reconnaîtrait sa sœur, sa sœur plus riche et plus heureuse, pleine d'amour et prête à se donner. Mais trop souvent^ hélas! on ne peut! Le don que l'on veut faire n'est pas compris, n'est pas reçu. La force dissolvante du mal tient l'âme qui meurt isolée de cette autre âme qui cherche à se donner.
Voilà l'œuvre de ceux qui n'aiment pas, qui sèment la défiance et la haine, qui blasphèment le ciel et les hommes, qui dans les heures de doute hasardent des mensonges, qui aiment la négation et qui nient ce qu'ils ne voient pas, quand l'ivresse les aveugle.
168 OxNZlÉME MÉDITATION.
Une masse immense de maux couvre la terre. Nous vivons au milieu des souffrances, du gémissement continuel des cœurs. De tous les hommes que Ton rencontre, en parcourant les places publiques, il en est peu que la douleur ne ronge au sein. Si Ton regarde un inconnu passer, on peut se dire : « l^auvre « frère, quelle est la plaie de ton cœur? » Quand on observe dans une foule la figure de chaque homme, on voit su r presque toutes une souffrance, une douleur. On y voit une vie altérée, cliétivc et mutilée; des traits abîmés de tristesse, brisés par la fatigue, ternis par l'ignorance et par une fade résignation au mal. Qui n'a pas quelquefois senti la compassion le saisir à la vue d'une grande foule, en pensant à la masse de douleurs que porte cette assemblée d'hommes?
Lq Christ pleurait à la vue des multitudes. II les voyait dispersées, languissantes, couchées dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort, comme des troupeaux sans pasteurs ( i ) .
(1)S. Matthieu, ix, 3().
Il ajoutait : « La moisson est grande, mais « il y a peu d'ouvriers (i). ;>
Heureux celui qui, comprenant ces choses, se lève et dit : C'est mon devoir, j'y mourrai. J'y mourrai sur les traces du Christ, qui a livré son corps au fouet, aux épines, à la croix, pour arriver à l'âme de l'homme à travers la triple barrière d'hypocrisie, de mal et de mensonge qui voile au monde la vérité. »
Si la pitié touchait nos âmes, nous voudrions au moins adoucir tous ces maux en nous aimant. Nous voudrions nous unir pour souffrir, et l'union détruirait la plupart de nos maux.
La source de la douleur parmi les hommes, la plaie cuisante de notre cœur, la seule plaie centrale et profonde, c'est la haine, l'indifférence, l'isolement. Le cœur du pauvre est ulcéré, non pas de la pauvreté même, mais de l'abandon de ses frères, et de l'opulence qui subsiste en face de sa misère, sans la combler.
(1) S. Matthieu, ix, :)7.
170 ONZIEMK MEDITATIOX.
Ce qui met le plus d'amertume dans le cœur des mourants est de se sentir délaissés; ils sentent que les liens se détachent, ils sentent qu'ils vont passer du milieu de la foule, sans que la foule le sache et le regrette. Le froid des cœurs qui nous entourent, qui n'espèrent plus en nous, n'attendent plus rien de nous, qui disent : a C'est un homme qui n'est plus, )) qui viennent ensuite, et prennent un ton factice comme pour parler à un enfant, nous regardant déjà comme n'étant pas^ toutes ces choses que sentent les mourants, désolent leur âme que nul ne soutient plus. C'est l'amour et l'union qui manquent ; c'esl là la racine des douleurs.
Si tous les hommes étaient unis, si tous les hommes s'aimaient, les larmes seraient séchées de tous les yeux.
Qu'on cite une seule douleur qui puisse tenir devant l'amour et que l'amour ne dompte pas dans la joie débordante.
Quel est celui qui peut gémir sur la perte des biens de la terre quand il a l'amour dans
L'UNIOiN DES HOMMES. 171
le cœur? L'amour le plus vulgaire ne braver-il pas la pauvreté pour s'unir à ce qu'il aime ?
(( J'ai mon trésor en moi, dit l'amour; que m'importe le reste? »
Quel est celui qui peut gémir sur la perte des vains honneurs quand il a l'amour dans le cœur? Il semble que l'amour cherche l'obscurité : vivre inconnu de tous, connu de ce qu'il aime, voilà son désir.
Qui craint les dangers, les traverses, quand il se sent aimé, porté, pressé par des cœurs dévoués, ligués pour le défendre ?
Rien ne peut donc abattre celui que l'amour soutient. U est heureux parce qu'il aime.
Que serait-ce, ô mon Dieu! si tous les hommess'aimaient?Quelleserait ence jour la force du genre humain? Il semble que Thumanité ferait alors bondir la terre en la frappant du pied, la ferait tressaillir vers le but comme un cheval qui sent son maître, dissiperait les nuages du ciel, de ce c\v\ souvent
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sombre et mauvais, attirerait de son soleil un feu meilleur, une lumière plus céleste, ferait pleuvoir la vie et la rosée sur le désert, adoucirait la sève des plantes, dominerait les animaux sauvages par le regard, reléguerait les ronces et les épines loin de l'air respiré par l'homme, et ferait disparaître du monde les traces de la malédiction.
Mais quand les hommes s'uniront-ils d'une manière parfaite? Quand l'humanité sera mure, et quand, à l'heure de la moisson, les anges arracheront l'ivraie et la jetteront hors du champ pour unir en gerbes serrées les enfants de lumière que séparait la présence des méchants (i).
(i) S.Matthieu, xiii,30.