‹ Méditations inéditesChapitre 17 sur 51 · PRESENCE DE DIEU · texte numérisé non relu

PRESENCE DE DIEU

C'est Dieu qui cherche à recueilhr, au foyer de notre âme , Tiiomme tout entier pour traiter avec lui, ^ul à seul, cœur à cœur.

Quelle est cette voix qui nous retient en face du mal, qui nous maîtrise et nous arrête au sein des plus fortes passions, qui met entre le mal et nous un temps d'arrêt, une épouvante qu'une volonté désespérée nous fait seule traverser ? Quelle est cette voix terrible et sans repos, qui ne peut plus se taire lorsque le mal est fait, qui vibre et crie sous l'effort même tenté pour l'étouffer?

Quelle est la force qui nous oppresse alors et menace de nous écraser, qui sous le fouet de cette torture éteint le goiit du crime dans notre cceur, qui déracine ainsi, dans le mal accompli, le germe et le venin du mal, et nous renvoie, tremblant de le commettre encore , comme un homme qui , dans la colère, s'est élancé sur un plus fort que lui, mais se retire tellement maltraité qu'il n'a garde d'y n^venir ?

Cette force intérieure qui nous guide, qui nous pousse et qui nous retient, nous remplit de joie, d'ardeur, d'espérance ou de crainte , qui se remue en nous , sans nous^ cette force est Dieu lui-même, c'est Dieu présent partout. Dieu dans lequel nous sommes, dans lequel nous vivons.

Et c'est au sein de cette vie pénétrante qui cherche à tout remplir, à tout bénir, c'est au sein de Dieu même, sous son regard et sous sa main , sous l'ardeur toujours subsistante d'un amour infini, sous l'œil d'une intelligence qui nous sonde pour nous remplir de sens et de lumière, c'est au milieu de l'abondance des biens et des ressources dont sa bonté ne cesse de nous combler, que l'homme persiste à demeurer dans le marasme criminel où le maintiennent ses indignes passions, dans cette tristesse, dans cette incertitude et dans cette ignorance qui vient du vice, et, s'il parvient à en sortir un instant, s'y replonge par désespoir.

Eh bien, alors même, Dieu persiste. Sa

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voix et sa présence intime ne suffisent plus à riiomme; la création du monde ne parle plus à son cœur aveuglé; il faut d'autres moyens, et, puisque riionime, toujours porté vers le dehors, n'entend plus la voix intérieure qui l'attire au dedans, puisqu'il s'adresse aux créatures en fuyant Dieu, puisqu'il ne cesse d'aller de Dieu vers la nature, de son âme à ses sens, de l'invisible idéal aux réalités saisissables, Dieu se présente à lui par le dehors. Dieu vient à sa rencontre en descendant du ciel vers la terre, il s'adresse à nos sens^ se rend visible.

11 envoie un autre lui-même, Dieu de Dieu, lumière de lumière, se présenter à nous corporellement, nous parler un langage humain, pendant que la voix intérieure ne cesse d'agir, afin que l'homme surpris entre la voix du Père qui l'appelle au dedans, et celle du Fils incarné qui apparaît à ses yeux, s'arrête vaincu par cette double poursuite de l'amour.

Oui, Dieu s'abaisse jusqu'à nos sens, Dieu

s'incline vers l'iiomme et descend sur la terre.

Il lui fallait un point qui lui fut accessible, un lieu pour y poser le pied comme à la colombe au déluge^ il lui fallait une âme sans tache pour s'incarner. Dieu la prépara pendant des siècles; et, quand les eaux du mal se sont assez retirées pour qu'une tige d'olivier puisse fleurir sur la terre^ alors l'Esprit de Dieu s'y pose comme une colombe, et le Verbe éternel descend sur nous comme une rosée, la terre donne son fruit véritable^ le corps du Christ, ce corps qui peut monter jusqu'à Dieu même et se transfigurer avec lui.

Alors un homme est sur la terre, dont le prophète peut dire, en le montrant : « IN'ir- « ritez pas cet homme, qui respire l'air « comme tous les autres, car il est lui-mérne « le Très- Haut. »

L'homme en ce monde, depuis le commencement des âges, cherche et désire. Jl cherche sa vie physique; mais, quand il l'a

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trouvée, il cherche encore. Il cherche un sage qui nous exphque l'énigme de la vie, un héros pour vaincre le mal, un roi pour diriger le monde, un chef pour nous guider et nous unir, un prophète pour nous ouvrir les yeux, un séraphin pour chanter sur la terre l'hymne du Ciel, afin de consoler nos cœurs brisés, de relever nos têtes languissantes, de raffermir nos genoux tremblants. L'homme cherche un ami véritable, digne de tout amour, qu'il puisse aimer de toute la largeur de son âme, auquel il puisse s'unir avec transport d'une union pleine, dont il puisse dire : « Nous ne sommes qu'un. »

Aussi l'homme accueille avec joie tout conquérant glorieux, tout héros dévoué, tout maître plein de science, tout roi puissant et fort, toute intelligence éclatante, tout poëte inspiré. Son cœur veut se donner à tout cœur humble et bon, et tressaille à la vue de toute figure humaine gracieuse et pure, qui lui semble refléter le ciel.

Mais toutes ces aimables figures, h^s plus

belles et les plus glorieuses, passent devant nous et disparaissent sans pouvoir nous suffire ; à chaque nouvelle épreuve, le cœur s'écrie avec douleur: « Ce n'est pas lui. «

Eh bien ! le Christ est l'homme que cherchent tous les hommes, c'est le bien-aimé de chaque âme et le désiré des nations.

L'homme qui ne fut que lumière et amour, qui n'a jamais trompé, qui ne sait qu'aimer et bénir, cet homme, divinement sérieux, dont le regard plonge en tout temps^ dans la souffrance des siens, pour les guérir ; le seul, dont le cœur sans limites renferme tout amour, tout courage et tout dévouement^, le seul dont la parole sans tache soit éternelle et pleine comme l'infini, cet homme d'une éternelle beauté, le plus beau des enfants des hommes, plein de grâce et de vérité, cet homme a paru parmi nous.

Le Christ est sur la terre depuis des siècles; sa vie mystérieuse s'y développe et la bénit; d'innombrables âmes l'ont connu j l'ont aimé.

PRÉSEiNCE DE DIEU. m

Faut-il qu'un si grand nombre d'hommes aient un voile sur le cœur, et que leurs œuvres étant mauvaises, ils vivent dans la lumière sans la connaître, et puissent regarder de leurs yeux celui qu'ils cherchent sans le trouver !

îNous mourons tous, les hommes le savent, mais c'est une chose dont ils ne parlent pas. On dissimule tout ce qui tient à la mort, on jette un voile sur tout ce qu'elle a touché. On fait un pacte avec soi-même pourn'y jamais penser, et c'est une loi parmi les hommes de ne parler à personne de sa mort, surtout à quiconque en approche.

La mort est pour les hommes comme un gouffre infernal placé dans leur demeure, mais dont il faut détourner le regard. Ils savent que chacun d'eux, par une inexplicable loi, doit y descendre à son tour, mais

c'est un avenir qu(^ l'on refuse de regarder en face, et Ton prétend bien vivre sans mêler à ses espérances cette certitude épouvantable.

Qnand un bomme va mourir, quand une victime est désignée pour descendre à Tabîme, c'est im devoir pour ses proches de le condnire jusqu'au terme fatal. On l'entoure, et on bu dit qu'on vient bii rendre la santé, car le mensonge dans cette cérémonie suprême est un devoir sacré. On le trompe comme un enfant malade. On le promène jusqu'au gouffre, en l'entretenant d'autre cliose, en le berçant d'espoir, pour l'endormir. Au moment où il y arrive, on lui déclare qu'il en est loin ; pins tout d'un coup, on l'y précipite comme par surprise, on se détourne bi usquement pour ne rien voir, et Ton s'éloigne.

Telle est encore aujourd'hui, parmi nous, la manière d'ensevelir ceux qu'on aime.

Est-ce là vivre avec franchise, en face de Dieu, en face de la nature et de ses lois?

180 TREIZIÈME MÉDITATIOiN.

N'est-ce pas chercher le mensonge et s'y complaire? l^a mort est-elle, oui ou non, l'événement le plus inévitable de notre vie ? Pourquoi donc n'en pas tenir compte ?

Pourquoi donc négliger le plus certain des faits ; l'omettre et le nier dans la science de la vie? L'homme est-il donc un être lâche, trop faible pour voir la mort en face? Il est vrai que nos mœurs païennes nous rendent timides en présence de la mort. Dès notre enfance on nous apprend à la craindre, à la fuir à tout prix ; on nous en fait un épouvantable mystère, dont jamais il ne faut parler. Et certes, il est amer et difficile de mourir lorsque personne ne nous l'enseigne, lorsqu'on nous laisse mourir seuls , lorsqu'on nous trompe jusqu'au dernier instant pour empêcher celui qui meurt de savoir ce qu'il fait.

Et cependant l'homme n'est pas lâche, l'homme est une créature généreuse et sublime, la seule qui puisse mourir avec conscience et 1 iberté . Qu'on enseigne aux hommes

à mourir, ils l'apprendront. On en a vu, transportés de l'enthousiasme de la mort, l'affronter en riant. Combien de fois n'a-t-il pas été dit à d'intrépides soldats : « Vous vous ferez tuer ici pour sauver vos compagnons d'armes! » et ils l'ont fait. Quand on nous montre franchement la mort et qu^on nous dit : ce Oui, c'est la mort, mais c'est aussi la gloire et le salut des vôtres, » nous y marchons. Lorsqu'on se sent soutenu pour mourir par tout un peuple, on est bien fort contre la mort.

Quand, au milieu d'une masse d'hommes, plusieurs s'entendent pour mourir en héros, ils se soutiennent de leur force commune, et leur exemple est contagieux.

N'avons-nous pas sous nos yeux la contagion du suicide, l'enthousiasme de la plus sinistre des morts-, d'une mort perverse et criminelle? Oh! si nous nous liguions pour nous apprendre à mourir, et nous donner l'exemple les uns aux autres pour nous soutenir à la mort, pour entourer celui qui

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meurt, celui qui monte à l'autel du sacrifice voulu (le Dieu, pour l'y porter avec amour et pour lui dire :

« Meurs, ô notre bien- aimé, meurs pour « notre salut et pour le tien, pour obéira <i Dieu, pour accomplir l'éternel mouve- « ment de la vie, pour délivrer ton âme des « fdets de la nature fausse , pour rentrer « dans le sein de Dieu.

« Meurs, o notre bien-aimé, nous te sui- « vrons bientôt. Nous ne verrons plus ton « visage pendant un temps, mais ton cœur « vivra dans les nôtres, et nous l'y sentirons « quelquefois tressaillir , comme nous le (c sentions ici-bas et mieux encore. Soyons « unis dans la mort comme nous l'avons c( été dans la vie. Que ton âme en se recc cueillant emporte un rayon de notre âme « et les prémices de notre esprit vers l'éter- « nel repos.

(c Qu'un lien nous lie à toi, âme retirée « du monde, et que ce lien nous dispose à « mourir.

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« Qu'un lien te rattache à nous, à nous (( qui sommes dans le monde, et que ce « lien maintienne avec mystère quelque (( chose de ton être dans la demeure des vi- (( vants jusqu'au jour du réveil.

« Dors, o notre bien aimé, comme la se- « mence dort sous l'éoorce d'une plante faf( née. Un jour tu fleuriras encore sous le « soleil d'un nouveau printemps. »

Si l'on était ainsi soutenu par ses frères, qui ne ierait le sacrifice avec sérénité? Et si pendant la vie nous avions étudié la grande science de la mort, qui sait ce que nous dirait son approche et quel espoir elle ferait naître en nous? Que nous serions heureux et libres si nous pouvions ne plus craindre la mort ! Que notre contenance en ce monde serait noble! Quelle dignité dans la vie de celui qui ne craint pas la mort !

Délivrée de cette crainte écrasante qui diminue l'élan de la plupart des hommes, l'humanité en deviendrait plus forte, plus énergique contre le mal, plus vivante dans la voie

lilO TREIZIÈME iMÉDlTATIOiN.

du progrès. Oui, parmi nos ressources, parmi toutes les forces cachées que nous laissons dormir dans nos mains languissantes, est la force qui doit paraître, à mesure qu'un plus grand nombre d'hommes sauront mourir.

Pourquoi désespérer qu'il en arrive ainsi parmi les peuples chrétiens? Les peuples ne sont encore qu'à l'origine de l'âge spirituel et de la civilisation chrétienne. Il y a eu dans l'Eglise beaucoup d'âmes héroïques^ d'hommes vivant de la vie divine et consommés en Dieu ; mais les peuples chrétiens sont encore dans l'enfance : la carrière s'ouvre devant eux.

Puissent-ils, en ce siècle de crise^ après s'être longtemps fatigués sur les traces du vieux monde, se dire enfin : Sortons du paganisme et levons-nous maintenant au nom de Jésus-Christ ! Que l'ère du christianisme commence !

Sachons envisager la mort en face ; fixonsla de nos yeux, afin de faire tomber par un ferme regard les formes trop hideuses que

LA MORT. i9{

lui preHo l'esprit effrayé; afin de reconnaître ce qu'elle est dans l'ordre de la nature et dans la volonté de Dieu.

N'allons pas jusqu'au dernier jour sans y avoir pensé. A l'origine, la mort n'était pas dans le monde, il n'y avait que le sommeil et le repos. L'homme travaillait à cultiver le jardin de délices; puis, après le travail, il se livrait au doux sommeil, au sommeil dans le sein du Père. Après avoir béni les créatures et répandu sur elles la parole et la vie divine, son âme venait se reposer en Dieu comme Dieu se reposera lui-même après son œuvre. Ce repos était la prière, l'exercice de l'amour, la rentrée de l'homme en son centre, la rentrée de ce centre en Dieu; c'était l'accomplissement de la loi, le retour de la créature au foyer créateur, et l'âme, incessamment retrempée dans sa source^, se maintenait dans la vie éternelle.

Mais, lorsqu 'après la chute, la créature se précipita dans le monde sans revenir h Dieu, gardant la vie pour elle, la détournant de

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Dieu, la dispersant loin de lui sans retour, une lutte dut s'engager entre cette tendance de révolte et l'immuable loi de Dieu; et comme la force est à Dieu, la créature dut succomber et rendre par la mort la vie qu'elle prétendait garder et dévorer dans l'injustice. La mort est l'accomplissement de la loi, c'est le retour à Dieu subi dans la souffrance et malgré nous. Dieu nous attire à lui par la mort. Heureux ceux qui profitent de cette grande tentative divine pour nous sauver! Que deviendrait la créature dans son funeste égarement, sans ce terme fatal et bienfaisant que Dieu lui marque? Elle irait toujours s'éloignant de la source éternelle, et se précipitant sans fin dans les ténèbres, s'évanouir loin de la face de Dieu.

C'est pour cela qu'après la chute. Dieu dit en sa bonté : « Empêchons l'homme d'être immortel. »

Que deviendrions-nous sans la mort? Qui voudrait vieillir en ce monde sans espérance de se renouveler? La vie est douce et belle

à l'origine. Mais combien elle se flétrit vite à mesure que passent nos années !

Qui peut sentir, sans invoquer la mort, son cœur tarir, toute émotion s'éteindre en ses entrailles, la sève de l'âme se dissiper dans un esprit roidi, dans un corps endurci ?

Qui n'a compris alors le besoin de la mort, qui n'a senti dans son âme du goût pour son austère saveur?

Il est des âmes qui sentent, plus que les autres, le besoin du repos et du retour au foyer de la vie. Quand une telle âme s'est rattachée à Dieu, a goûté de sa plénitude, et qu'elle a pendant de longs jours subi l'insupportable vanité de la vie du dehors, il vient un temps, où toute affaire, tout travail extérieur, toute sortie vers le monde lui devient impossible. Ce mondealors est comme un importun qui vient trou])ier une fête du cœur, et la nécessité de la sul^ir arrache des larmes, comme lorsqu'il nous survient une fastidieuse affaire au milieu d'un travail inspiré , ou (jue quelque étranger, quelque

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homme que nos yeux ont connu, mais que notre ame ne connaît pas, vient dévorer le plus pur d'une journée promise à la prière et à l'étude, et tourmenter par des discours inutiles et nombreux comme la poussière, notre attention qui défaille à chaque mot et se concentre ailleurs.

C'est ainsi que la vie du dehors fatigue ces âmes et multiplie leurs soupirs vers l'éternel repos.

Saus doute, une telle maturité pour la mort est rare parmi les hommes, mais de moins avancés peuvent la comprendre et l'accepter. L'homme qui, pendant une longue carrière, a travaillé pour devenir plus pur, plus éclairé, pour faire quelque bien sur la terre, et qui se sent à la fui fatigué, tout mêlé de bien et de mal, troublé dans son esprit par la scène de ce monde comme un champ labouré par le passage d'une tribu, qui toujours pressentant n'arrive jamais à posséder, qui voit fuir devant lui la lumière et la vie, qui voit la vérité de cette parole

(le l'Ecriture : « L'impie enlève le fruit de nos travaux; » qui reconnaît qu'on travaille en ce monde le plus souvent sans fruit visible, et qu'il n'est pas de moisson ailleurs que dans le ciel, un tel homme peut comprendre la mort. Il espère y trouver le fruit de ses travaux, la destruction du mal et de l'obstacle. Oui, croyons-le, lorsque la mort survient sur une vie pleine et sur des germes saints déposés dans notre âme, elle est utile et féconde comme le sommeil qui succède au travail. Qui ne sait à quel point le sommeil développe les germes dans notre esprit, les dégage et les manifeste? Lorsque, pendant une veille prolongée, poussé par de secrets pressentiments vers quelque large vérité, l'esprit la cherche et la poursuit, on croit souvent travailler sans atteindre ^ et s'agiter en vain ; mais que de fois, au réveil, l'idéal qu'on avait poursuivi vient briller sur notre âme, au sein d'une clarté pénétrante! On dirait que les fruits du travail se concentrent dans le repos, et que l'idée

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se dépose en notre âme comme un cristal, comme un diamant, quand l'eau mère longtemps agitée vient à dormir. Qui sait ce qu'au réveil nous trouverons en nous, quand notre cœur fatigué, noire esprit dissipé, auront été se reposer au foyer de la vie, quand nous nous sentirons changés, redevenus simples et purs, recueillis dans le sein de Dieu?

Alors nous trouverons en nous l'idéal éternel, éclatant et sans tache ; et nous pourrons aimer, de toute la plénitude de ce cœur que la faim dévore ici-bas ; et nous vivrons dans la vérité substantielle des saints transports d'amour, d'admiration et de bonheur, qu'avait pressentis notre enfance dans les premiers élans de notre amour.

Vous qui avez beaucoup vécu, n'y a-t-il pas trop longtemps que vous n'avez aimé comme vous aimiez dans votre enfance?

N'est-il pas fatigant d'être homme? Toujours craindre, toujours réfléchir, toujours

lutter, toujours combattre et sentir son âme haletante comme la poitrine desséchée d'un homme qui s'épuise en parlant; sentir toujours en soi l'aride chaleur de la fatigue que jamais la rosée des larmes ne vient calmer et rafraîchir!

Qu'il en est peu, parmi les hommes, qui gardent un cœur d'enfant plein de sève et d'amour sous une tête qui blanchit, et des yeux capables de pleurs sous un front qui se lide! Si nous pouvions, par la mort, redevenir enfant! enfant sans les germes des vices qui nous entraînèrent ici-bas! revenir aux plus doux sentiments de l'enfance fécondés et bénis dans la lumière d'en haut, et trouver dans le ciel un Père, une Mère pour l'éternité ; nous jeter dans les bras de ce Père, y répandre nos dernières larmes dans ce premier transport de joie divine, succédant aux douleurs terrestres, et commencer, sous les ailes de l'Etre infini qui nous a faits et qui nous aime, d'éternelles et mystérieuses destinées!

Est-ce trop d'accepter la mort pour devenir de tels enfants?

Un enfant demandait à Dieu : a O mon bon Père, les enfants qui vont dans le ciel dormiront-ils dans un berceau ou dans vos bras? )) — « Dans mes bras, » lui dit le Seigneur. Voilà ce qu'est la mort et ce qu'elle pourrait être parmi nous.

Voici ce qu'en ont fait les hommes. Ils résistent à Dieu pendant toute leur carrière; ils le méconnaissent et le fuient, et à la mort, cette dernière tentative de Dieu pour recueillir la créature perdue, ils lui échappent. Dieu, par la mort^ peut nous contraindre à lui restituer le dépôt de la vie; il ne peut nous forcer à revenir à lui.

Les hommes ne vivent pas en ce monde d'une vie sage et sérieuse. La plupart ne se livrent pas au vrai travail humain dont les fruits sont impérissables, dont l'immortelle moisson ne peut nous être enlevée.

Mais ils vont comme à l'aventure, ils travaillent pour satisfaire la passion du mo-

ment, s'agitent pendant toute une carrière à la poursuite d'intérêts vraiment nuls, ils laissent passer leurs jours et leurs années sans les remplir, et quand la mort survient, que doivent-ils éprouver? Quand elle survient pour recueillir ime vie stérile et consommer des jours vides, ils ne sentent pas, comme le juste en son cœur, la semence éternelle sous Fécorce qui va périr, mais ils éprouvent dans toute sa plénitude l'horreur de la destruction, ils sentent qu'une force étrange leur redemande ce qu'ils n'ont pas, que si leur vie s'arrête ils vont périr comme un fruit sans substance que jette le moissonneur. Ils sentent la mort désolante et violente prête à détruire une existence terrestre, sous laquelle rien n'a germé, prête à mettre le sceau à l'avortement de leur Ame.

C'est alors qu'ils résistent et que s'engage la lutte et l'agonie. C'est alors que leurs mains défaillantes, s'altacliant à tout objet, ramassent vers elles ce qu'elles atteignent,

200 TREIZIÉ.VIK MEDITATION.

afin détenir quelque cliose. C'est alors qu'elles s'écrient : « Je ne veux pas mourir, » et ce cri part convulsivement de la poitrine agonisante, et vient se faire entendre, sonore, perçant et solennel, comme une protestation de l'homme entier contre la loi de Dieu.

Quand l'homme a vécu sans prière, sans vrai travail, sans jamais rentrer dans son cœur, sans rattacher à Dieu le rayon de son ame , comment peut-il mourir? La mort l'accable et le révolte : c'est une force cruelle qui brise sa marche, sa volonté, ses espérances.

La mort l'arrache au monde et ne l'en détache pas; sa vie se brise et ne se replie pas. Loin de le recueillir doucement vers le centre éternel, la mort doit le traiter comme ces animaux trop vivaces, qu'on écrase pour en finir.

Quand on vint parler au Sauveur de ces Galiléens égorgés par Pilate, et de ces hommes écrasés par la tour de Siloé, que dit le

Christ à ses disciples : « Croyez-vous, leur dit-il, que ces hommes fussent plus coupables que tous les autres ? Non, je vous assure, mais si vous ne changez d'esprit, vous mourrez tous comme eux (i). »

IN'est-ce pas à dire que toute mort est violente, lorsque celui qui la subit ne vit pas de l'esprit de Dieu?

Oui, quand celui qui meurt ne vivait que de l'autre esprit, de cet esprit qui n'est qu'un hen vers le dehors, la mort l'écrase et ne le consomme pas, elle répand son sang sur la terre et ne recueille pas son âme en Dieu.

Quel doit être l'état d'une existence ainsi brisée, d'une âme qui, séparée de la vie du dehors^ ne peut atteindre à la vie radicale, à la consommation en Dieu? Rien ne lui vient plus de la terre, et rien ne lui vient plus du ciel. Kt l'âme indestructible se ronge et se dévore dans une éternelle privation. Voilà le tourment de la faim dans sa grandeur; voilà la nudité, la désolation et la mort, la (1) Luc, XIII, ô.

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mort irréparable et sans germe de renaissance.

Telle eût été la mort de tous les hommes sans le Verbe incarné. Les hommes, précipités dans la voie de la chute, y descendaient sans retour. Nul ne se rattachait à Dieu, et tous, penchés vers la nature, eussent été jetés par la mort, loin du foyer de la vie éternelle.

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