JE VOUS AI VU SOUS LE FIGUIER
Oui, je verrais le ciel ouvert.
Oui, il y a un paradis terrestre pour ceux qui donnent à Dieu, sans réserve, la vie présente ; il y a une ouverture vers le ciel dans l'âme de ceux qui sacrifient à Dieu le monde entier.
Oui, Seigneur, je sais que ces mots ont du sens. Qu'on vienne à cela, on le verra.
Je ne verrai plus seulement cette belle lumière qui m'a ravi par intervalles; que j'ai vue parfois dans ma vie et qui était l'appel et le regard de Dieu. Je verrai se former dans mon ame le séjour permanent du Verbe, sa vie réelle pénétrant mes pensées, mes serjtiments, mon imagination et ma mémoire, mes habitudes, mes premiers mouvements, mes désirs et mes sens, et peut-être mon sang lui-même avec ma chair. Je sentirai ma vie entière et la verrai s'ouvrir vers le ciel par cette |)résence du \'erbe ; je verrai sa divine présence, sa vie céleste envoyer vers le ciel mes mouvements et aj)peler en moi les mouvements du ciel ; je verrai les prières du Kils
280 CINQUIÈME MÉniTATION.
de rhomme monter et redescendre aussitôt exaucées, je verrai toutes les communications du ciel à l'âme et de l'âme au ciel, aller et venir, monter et descendre sur le Fils de l'homme venu en moi. Et, comme là où il est, là sont aussi les saintes âmes qui le suivent toujours, et les anges qui l'environnent toujours et le servent toujours, peut-être me sera-t-il donné de sentir et de voir quelque chose de cette belle cour céleste qui remplit l'âme lorsqu'il y vient et qu'il y vit.
Seigneur, nous ne croyons point aujourd'hui au surnatuiel mêlé à la vie de chaque jour. Nous sommes insensibles aux merveilles quotidiennes de hi nature, et nous sommes incrédules aux miracles formels de Dieu, intervenant dans la nature, par un acte de puissance intinie.
INous n'admirons pas Dieu nourrissant toute l'humanité par les fruits de la terre et lui donnant son pain de chaque année. Nous ne l'admirons pas, mukipliant chaque année tous les grains de blé qu'on sème, et leur faisant rendre à chacun trente, soixante et cent pour un ; nous ne l'admirons pas, transformant chaque année dans la vigne la sève
288 SIXIÈME MÉDlTATlOiN.
du printemps, qui est l'eau, en sève d'automne qui est le vin.
Nous ne pensons plus à ces merveilles trop connues, trop continues; nous les voyons, sans tomber à genoux, pour remercier le bienfaiteur. Et puis, quand l'Évangile nous dit que Jésus-Christ multipliait les pains ou changeait l'eau en vin, nous ne le croyons pas possible.
Nous ne comprenons pas que Dieu puisse faire plus vite, quand il le veut, ce qu'il fait chaque jour sous nos yeux plus lentement.
C'est donc souvent avec peu de goût, peu d'intelligence et de foi, que nous lisons ce second chapitre, où Jésus fit son premier miracle public.
1 . « Trois jours après il y eut des noces à « Cana en Galilée, et la mère de Jésus s'y a trouva. ))
2. « Jésus fut aussi invité à ces noces avec « ses disciples. »
3. a Et le vin venant à manquer, la mère « de Jésus lui dit : Ils n'ont plus de vin. »
4. « Jésus lui répondit : Femme, qu'y a-t-il <( entre vous et moi ? Mon heure n'est pas '(■ encore venue. »
5. a Sa mère dit à ceux qui servaient : « Faites tout ce qu'il vous dira. »
6. « Or, il y avait là six grands vases de « pierre pour les purifications des Juifs, dont (( chacun tenait deux ou trois mesures. »
7. c( Jésus leur dit : Emplissez les vases <■< d'eau. Et ils les rem phrent jusqu'au haut. »
8. « Jésus ajouta : Puisez-en et portez-en a au maître d'hôtel. Et ils lui en portèrent. »
9. « Le maître d'hôtel ayant goûté de cette « eau qui avait été changée en vin, et ne sa- « chant d'où venait ce vin (quoique les ser- « viteurs qui avaient puisé l'eau le sussent « hien), il appela l'époux. »
10. « Et il lui dit : Tout le monde sert d'à- « hord le hon vin, et après que les conviés a ont beaucoup bu, on en dorme de moindre ^ (( mais vous, vous avez réservé le bon vin « jusqu'à cette heure. »
1 1 . « Ce fut là le premier des miracles de
« Jésus ; il le fit à Cana en Galilée, et par là « il fit connaître sa gloire, et ses disciples « crurent en lui. »
Trois jours après la parole de Nathanaël, « Maître, \ous êtes le Fils de Dieu et le Roi d'Israël, » et après la réponse de Jésus : « Vous verrez de bien plus grandes choses, » trois jours après, Jésus fit son premier miracle.
Gela veut dire que dès qu'une âme droite et pure se donne à Dieu tout entière, sans réserve, sans fraude ni ruse, et reçoit véritablement en elle le Verbe, le Verbe fait chair, pour qu'il habite en elle et vive en elle, cette âme ne tarde pas à reconnaître cette présence de Jésus par ses effets. Une force nouvelle se mêle en nous à notre ancienne nature, et des effets surnaturels se produisent. Le Christ descend avec nous dans la vie de chaque jour et dans tous les détails de la vie ; il bénit et il transfigure ses actes les plus communs. Non-seulement il est dans l'âme et dans la vie de ses Apôtres, pour les conduire,
LES i\OCES DE CAiNA. 291
mais il se mêle aussi à la vie de ce Nathanaël qui vient à lui, et de cet autre Israélite, qui se marie et qui invite Jésus au festin de noces. Jésus y vient et s'occupe même de ces alliances terrestres ; il les bénit, il s'assoit à notre table, il bénit notre nourriture corporelle, afin de mêler à toute la vie et à toute la nature le divin et le surnaturel. Que de miracles cachés se font chaque jour pour les élus! que de miracles de détail, qui sont surnaturels, qui sont aussi divins et aussi grands aux yeux des Anges, que le miracle de Cana, s'accomplissent chaque jour, sans autre témoin qu'une seule Ame, qui même ne les voit pas toujours, pour sauver, pour guérir, je dis corporellement, pour conduire et bénir, même dans leur vie terrestre, ceux en qui vient le Christ !
Mais remarquez la condition que l'Évangile paraît poser à tout ceci. C'est que Jésus descend ainsi dans ce côté terrestre de la vie, lorsque sa mère y est. « La mère de Jésus s'y trouva, » dit l'Évangile. Jésus y
vint aussi. La mère de Jésus, c'est celle qui donne un corps terrestre au Verbe universel. La mère de Jésus, sa mère immaculée, c'est la plus jiure et la plus humble des créatures.
Or, quand une âme se donne à Jésus- Christ, elle devient en un sens sa mère, comme il le dit lui-même. Et de fait, les miracles d'intervention de Dieu, dans les choses terrestres, sont accordés à cette maternité divine de l'âme, à la pureté et à l'humilité.
L'humilité attire Dieu dans l'esprit , la chasteté l'attire dans le corps, comme la virginité a été et a dû être le ministre de l'Incarnation.
C'est Marie qui demande à Jésus le miracle des noces de Cana et qui l'obtient.
Mais, Seigneur, oserai-je une chose? Oui, je dois l'avouer, c'est que je n'ai jamais lu qu'avec peine ces paroles par lesquelles vous accueillez votre mère : « Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? » Quoi! votre mère bien-aimée, la plus grande de vos créatures, la libre coopératrice de l'œuvre de
la rédemption, celle que vous faites dépositaire et comme dispensatrice de toutes vos grâces et de tous vos trésors, cette mère aimable et admirable, vous lui dites : Qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ? Et cette parole est la première que l'Evangile de saint Jean cite de vous à son sujet ; il n'en citera plus qu'une autre, prononcée sur la croix : « Femme, voici votre fds (i). »
Comment saint Jean, qui, en vertu de cette dernière parole, conserva chez lui la sainte Vierge pendant de longues années, n 'a-t-il pas autre chose à citer de l'amour du Christ pour sa mère ?
Voici tout ce que j'en puis comprendre. C'est que l'humble mère du Sauveur avait dit maintes fois à saint Jean : « Mon fils, vous ne parlerez point de moi; » que c'est elle qui apprit et répéta souvent à son fds adoptif ces mots du Christ : «Femme, 4^^ y a-t-il de commun entre vous et moi? » et que saint .lean et la sainte Vierge les répé-
(1) Joan., XIX, 20.
tèrent, parce qu'ils renferment une leçon capitale que voici.
Oui, Seigneur, je le comprends, vous êtes mon Créateur et je suis votre créature. Vous êtes le Dieu éternel, infini en toute perfection; et moi, que suis-je? Misère, imperfection, et, comparé à vous, néant. Il n'y a donc rien entre vous et moi, rien que l'amour qui vous porte à me créer, et l'amour qui vous porte à me sauver.
D'un autre côté, l'Evangile me fait voir assez clairement que lorsque je vais à Jésus, il me nomme aussitôt un véritable Israélite, il m'encourage de ses promesses; que, dès que mon âme devient sa mère par la pureté et rhumilité, et par l'obéissance au Père, il entre dans ma vie et y fait des miracles. Cela est vrai .
Mais voici l'erreur capitale dont Jésus- Christ veut me sauver en disant à mon âme, et qui plus est, en disant à sa mère, la plus pure des âmes, et l'unique âme immaculée : « Qu'y a-t-il entre vous et moi? » Il veut
m'apprendre que ce n'est pas mon œuvre, ma vertu, mon effort qui fait le miracle et qui produit en moi la vie surnaturelle. Il n'y a aucune proportion entre mes efforts et ces dons; en ce sens il n'y a rien entre lui et moi.
Que de fois, Seigneur, j'ai oublié en pratique cette vérité fondamentale de la vie intérieure, tout en la sachant bien en théorie I J'ai compté mes jours de vertu pour calculer si le temps de vos miracles viendrait bientôt. J'ai mesuré l'élévation à laquelle je croyais mon âme parvenue, pour voir si bientôt j'atteindrais jusqu'à vous. Je vous ai présenté mes mérites, et vous ai demandé vos grâces. Et alors vous m'avez dit aussi, mais d'un autre ton et avec d'autres suites qu'à la sainte Vierge : Qu'y a-t-il entre vous et moi? et me laissant, vous m'avez laissé retomber dans l'abîme de ma misère et de ma corruption.
O mon Dieu, que cotte folie ne m'arrive plus ! Que cette folie, cause de la longue
Stérilité de mon âme, soit guérie par votre parole! Vous l'avez dite à la sainte Vierge même, cette parole, pour faire comprendre à toutes les âmes, quelles qu'elles soient, qu'il n'y a pas de proportion entre leurs efforts et la vie, entre leurs mérites et vos grâces, et que tout est dû à votre amour seul.
Quant à votre sainte Mère elle-même, ô Jésus, il me semble que je vois d'ici le gracieux et divin sourire avec lequel vous lui disiez ces mots : « Qu'y a-t-il entre vous et moi? )) Les mots étaient l'éternelle vérité que nous venons de dire, et le sourire signifiait : a Qu'y a-t-il? Il y a, vous le savez bien) le plus grand amour qui fut jamais. »
Aussi la sainte Vierge comprit, et, voyant sa prière exaucée, elle dit aussitôt : « Faites tout ce qu'il vous dira. »
Faites tout ce qu'il vous dira! Oui, je crois, ô Seigneur, que si je faisais tout ce que vous me dites, ma vie serait bientôt
transformée d'une manière plus miraculeuse que l'eau n'est transformée en vin; et je dirais comme ce maître d'hôtel, après avoir goûté cette eau changée en vin, cette vie commune et souvent corrompue changée en vie surnaturelle ; je dirais : Tout homme sert d'abord le meilleur, puis, quand on s'est enivré, vient le moindre. Mais vous, vous avez réservé le meilleur pour la fin. Oui, je sais et je vois que tout homme, tout homme tel que la nature le conduit de sa naissance jusqu'à sa mort, tout homme dans sa vie sert d'abord le meilleur. Comme l'enfant prodigue, il dévore la substance de son bien et s'en enivre; puis vient la ruine, la décadence, et la nourriture des pourceaux. Notre bonheur terrestre ne cesse d'aller en se dégradant, et nos enivrements amènent nos épuisements. Le vin de nos enivrements, dans la jeunesse, est moins impur, plus généreux ; plus vil et phis grossier dans la vieillesse. La vie de la nature n'est qu'une
perpétuelle décadence de la jeunesse jusqu'à
298 SIXIÈME MÉDITATlOiN.
la mort. Ainsi vivent tous les hommes dont
Jésus-Christ ne régénère pas et ne transforme
pas la vie. Mais moi, Seigneur, si je fais tout
ce que vous me dites, et si ma vie est transformée en vous, je sais très-bien que ma jeunesse aura été moins généreuse que mon âge mûr, que ses plaisirs, même légitimes, auront été moins purs et moins profonds que le bonheur qui me vient de vous. Toutes les fois que je goûterai la vie qui vient de vous, je devrai dire : Vous avez réservé le meilleur jusqu'à cette heure ; le meilleur, en effet, sera pour la fin de la vie, comme vous donnez à l'automne de l'année les meilleurs fruits, le froment et le vin. Et c'est ce que dut comprendre saint Jean en écrivant ces mots, lui dont la longue et sainte vieillesse n'était plus que divin amour, c'est-àdire le bonheur le plus profond , le plus divin.
Seigneur, veuillez me montrer aussi votre gloire, dès cette vie, comme vous le fîtes pour vos disciples, et augmentez ainsi ma foi.
12. « Après cela il alla avec sa mère, ses « frères et ses disciples à Capharnaûm où ils « ne demeurèrent que peu de jours.
1 3. (c Comme la Pàque des Juifs était pro- « che, Jésus s'en alla à Jérusalem;
14. « Et ayant trouvé dans le temple des « gens qui vendaient des bœufs, des mou- « tons et des colombes, et des changeurs n qui étaient là;
i5. Il fit comme un fouet de petites cor- « des, et les chassa tous du temple avec les « moutons et les bœufs ; il jeta aussi par « terre l'argent des changeurs ;
16. « Kt il (lit à ceux qui vendaient des « colombes : Otez cela d'ici, et ne faites
300 SEPTIÉMK MÉDITATION.
a point (le la maison de mon Père une maice son de trafic. »
l'y. a Alors ses disciples se souvinrent « qu'il est écrit : Le zèle de votre maison « me dévore. »
Quel est le sens du voyage à Capbarnaûm, et pourquoi Jésus n'y resta-t-il que peu de jours? Je l'ignore. Du reste, dans l'Evangile, il faut savoir ne pas comprendre certaines choses, et passer outre avec respect. Comment la parole de Dieu ne serait-elle pas plus grande que mon esprit? Et ne sais-je pas bien que là où je crois la comprendre, et où j'en comprends, en effet, quelque chose, elle me dépasse encore infiniment, et me réserve des mystères, dont j'apercevrai un jour l'obscurité d'abord, pour en voir ensuite la clarté? Que de fois des paroles évangéliques, d'abord obscures^ ne m'ont elles pas paru ensuite pleines de lumière, à mesure que j'avançais dans la vie, et que la science ou l'expérience venaient! Que de fois n'ai-je pas été d'abord scandalisé, comme
les disciples eux-mêmes, de certains enseignements du Christ, qui ensuite ont fait mon bonheur et affermi ma foi!
Je ne chercherai pas si le nom de Capharnaiim qui veut dire « champ de la pénitence », et si la conduite de ses habitants, qui ne firent point réellement pénitence, > n'indique pas ces pénitences superficielles, qui servent peu à retenir en nous la vie divine. Ce que je sais et ce que je comprends, c'est que la vie divine en nous demande surtout la pénitence du cœur, la pureté du cœur, l'anéantissementde l'égoïsme. Et c'est ce dont Jésus nous instruit amplement en chassant les vendeurs du temple.
Qu'est-ce que le temple, et qu'est-ce que les vendeurs?
Le temple, c'est mon ame, le centre de mon âme, mon cœur. Dans la Sainte-Écriture, Jérusalem signifie toujours l'âme, et le temple est le centre de l'âme. Et qu'est-ce que les vendeurs du temple? Ce sont nos désirs, nos amours, et nos vertus intéressées.
Oui, Seigneur, il est bon de vous sacrifier dans le temple, des bœufs, des moutons, des colombes; mais il ne faut pas les vendre.
Le temple de mon âme autrefois n'auraitil pas été plein de vendeurs? Ne Test-il pas peu t-être encore ?
Combien de fois le bœuf, symbole du travail ; l'agneau, symbole de l'innocence, de la pureté, de la douceur; la colombe, symbole de l'amour, n'ont-ils pas été par moi vendus dans le temple au lieu d'y être sacrifiés?
J'ai travaillé, non pour Dieu, mais pour moi ; j'ai voulu acquérir la pureté, non pour Dieu, mais pour moi; j'ai aimé, oui, j'ai aimé Dieu, non pour Dieu, mais pour moi. Je vendais mes vertus.
La colombe surtout est trompeuse. Qui croirait qu'on puisse aimer Dieu, non pour lui, mais pour soi, et que l'âme puisse, à l'égard de Dieu, trafiquer de l'amour?
Et pourtant, dans nos piétés superficielles, que de soupirs, que de larmes, que d'émo-
tions, de sensibilités qui ne sont que colombes à vendre !
Notre égoïsme obstiné, d'abord n'aime que soi, puis n^aime Dieu que pour soi.
Heureux ceux qui sortent d'eux-mêmes, et qui aiment Dieu pour Dieu !
O Seigneur, je voudrais me connaître, et bien savoir si mon amour pour vous est franc. Ai-je une seule goutte, un seul rayon de cet amour qui s'arrête à vous, et ne va pointa vous pour revenir à moi?
Certes, mon Dieu, vous êtes la source de ma vie et ma béatitude ; comment pourraisje ne pas avoir, pour ma vie et pour mon bonheur, l'amour qui me rapporte le bonheur et la vie? Mais ai-je aussi quelque chose de l'autre? T)éjà aussi quelque chose de cet amour purement gratuit, que vous avez pour moi? ^lon amour tout entier est-il intéressé ?
Ce n'est rien moins que de savoir si j'ai la charité qui sanctifie, ou si je ne l'ai jkis. C'est la question de savoir si je suis vrai-
ment né de vous, ou si je suis toujours né du sang, dos désirs de la chair, ou de la volonté de l'homme. C'est pour moi la question de vie ou de mort. Seigneur, apprenezmoi à me connaître et à me juger sur ce point; jugez-moi, comme dit le Psaume, et discernez ma cause de ce qui n'est pas saint; dégagez-moi de l'homme inique, de l'homme rusé, du vendeur, du changeur qui est en moi. Faites un fouet de cordes, pénétrez au fond de mon âme, au sanctuaire, et chassez les vendeurs du temple.
A. quel signe reconnaîtrai-je si mon amour est pur, si mon culte est sincère et vrai? L'Évangile nous l'apprend. Il était défendu de vendre, dans le saint lieu, les taureaux, les agneaux, les colombes; mais il était permis, il était ordonné de les sacrifier.
Suis-je, oui ou non, un homme de sacrifice? Voilà toute la question.
Que serait-ce, ô mon Dieu, si l'égoïsme était le principe de ma vie, le principe de ma vie entière, même religieuse! Je le crains
quelquefois, et j'ose à peine sonder ce point. Y a-t-il en moi quelque trace d'amour de ce qui n'est pas moi ? Y a-t-il en moi la possibilité du sacrifice? Ai-je sacrifié quelquefois, d'un sacrifice vrai, divin, immaculé ? Seraisje encore tout entier renfermé dans moimême, comme ce grain qui n'est pas encore mort , et dont la vie nouvelle, qui est la fructification , n'a pas pu encore commencer?
Je le répète, c'est ce que je n'ose pas sonder.
O mon Seigneur, si j'étais encore dans cette captivité de l'égoïsme, dans son aveuglement mortel, faites-le-moi comprendre, quand j'en viendrai, dans la méditation de votre Evangile, à votre sacrifice et à votre passion, à votre croix, à votre mort.
En attendant, Seigneur, que je le sache ou que je l'ignore, s'il y a des vendeurs dans ce temple qui est mon âme, frappez, frappez; ne me laissez pas en repos; purifiez-moi par la douleur; que vos coups me délivrent, que
ce temple soit à vous seul, et que le zèle de cette maison vous dévore.
Oui, Seigneur, après ces premières délices de l'âme qui revient à Dieu, et que symbolisent, dans cet Evangile, les noces de Cana et l'eau changée en vin, après cette première joie de votre présence dont tressaillent l'âme et le corps, l'heure de la purification doit venir; c'est vous qui l'opérez en pénétrant jusqu'au sanctuaire de notre âme afin d'en chasser les vendeurs.
Mais, Seigneur, ce temple n'est pas seulement mon âme ; c'est aussi mon corps, comme le montre ce qui va suivre.
i8. « Les Juifs, prenant la parole, lui di- « rent : Par quel miracle nous montrez-vous « que vous ayez droit de faire de telles « choses ? »
19. (( Jésus leur répondit : Détruisez ce ({ temple, et je le rétablirai en trois jours. »
20. fc Les Juifs répliquèrent : On a été a quarante ans à bâtir ce temple, et vous le « rétablirez en trois jours?
21 - « Mais c'était du temple de son corps « qu'il parlait. »
22. « Après donc qu'il fut ressuscité, ses « disciples se ressouvinrent qu'il avait dit « cela, et ils crurent à l'Écriture et à la pa- « rôle que Jésus leur avait dite. »
D'après cela notre corps est un temple : non-seulement le corps de Jésus, mais encore le nôtre, lorsque nous sommes unis à Jésus-Christ ; c'est ce que dit saint Paul : « ]Ne savez- vous pas que vos membres « même sont le temple du Saint-Esprit (i) ?»
Ainsi donc mon corps est un temple.
Ce temple sera détruit.
Sera-t-il reconstruit? — Je veux direserat-il reconstruit dans sa gloire et dans sa beauté?
Oui, Seigneur, si vous y êtes, et si vous lavez purifié.
Qu'on le détruise alors, il sera reconstruit.
Je ne vous demanderai pas, Seigneur, avec
(l)Cor., VI, 1[|.
308 SEPTIEME MEDITATIOiN.
les Juifs : De quel droit purifiez-vous mon corps ; de quel droit le châtiez-vous par la douleur , les maladies , afin d'en extirper les germes des passions et des concupiscences?
Je sais que vous avez bâti ce temple de mon corps, et que vous le reconstruirez lorsque la mort l'aura détruit.
Je sais que vous le rétablirez en un instant quoiqu'il ait été longtemps à bâtir.
Je sais que vous appliquerez à mon corps la toute-puissance qui a ressuscité le vôtre.
Et aujourd'hui, Seigneur, que ne puis-je vous voir tel que vous êtes, là où vous êtes, c'est-à-dire dans mon corps même, occupé à le maintenir et à le vivifier! Vous êtes en moi, même par la vie naturelle de ce corps. Il n'y a pas un mouvement, pas un battement de cœur qui puisse se faire sans vous. Vous êtes là comme un perpétuel créateur et un perpétuel régénérateur. Si je savais vous laisser chasser les vendeurs du temple de mon corps; si je savais vous sacrifier les
animaux qui s'y trouvent en effet ; si je savais faire de ce corps, par le sacrifice, une maison de prière, un lieu calme, recueilli, purifié, où l'âme pourrait prier, je verrais bien que vous êtes la vie, même corporelle, que vous êtes la santé, l'aliment, le médecin et le remède, et que vous savez rétablir en. peu de temps, si vous le voulez, un corps longtemps malade.
O mon Seigneur, je vous demande pour mon faible corps ce rétablissement qui vient de vous.
Faites vos miracles de guérison, o mon Dieu, pour que mon âme et mon esprit, ma vie, mon corps vous soient donnés de plus en plus.
Mais ici, j'entends la suite de l'Evangile, qui me ramène de nouveau vers la crainte. C'est que je sens, Seigneur, que malgré ma foi, malgré vos grâces et malgré les miracles dont j'ai été témoin, vous ne pouvez encore vous fier à moi.
Quelle parole! mais elle est vraie.
23. « Pendant que Jésus était à Jèrusa- « lem, à la fête de Pâques, plusieurs crurent « en son nom^ voyant les miracles qu'il faic( sait. »
24. « Mais Jésus ne se fiait point à eux, a parce qu'il les connaissait tous. »
2 5. a Et qu'il n'avait pas besoin que perce sonne lui rendit témoignage d'aucun « homme : car il connaissait par lui-même (c tout ce qu'il y avait dans l'homme. »
Vous êtes en moi, Seigneur, vous savez ce qui est en moi, et vous le savez mieux que moi. Quand je vous dis : Maintenant, Seigneur, je vous aime ; je crois en vous, je suis à vous. Quand, sous le coup de quelque grâce, quelque grâce de pardon, quelque grâce de lumière ou quelque grâce de guérison, je suis comme dans une fête, parce que vous êtes là, parce que le miracle de votre présence et de vos grâces dilate, pour un moment, ma foi et mon amour; quand alors je veux vous rendre témoignage de moimême, et vous dire : Maintenant je suis bien
à VOUS; jamais je ne vous quitterai; alors, Seigneur, il me semble, — oui, cela m'est souvent arrivéj — il me semble qu'à ces paroles je sens qu'il n'y a pas de réponse. Vous vous taisez. Vous voyez au fond de moimême ce que je n'y peux voir : vous voyez ce qui est en moi ; vous y voyez des germes de péché qui éclateront encore. Vous ne vous fiez point à moi.
O mon Dieu, serai-je jamais un de ceux à qui vous pourrez vous confier? Et quand sera-ce, Seigneur?
O mon Dieu, serai-je jamais un de ceux à qui vous vous confiez? Et quand sera-ce, Seigneur?
Ce sera lorsque ma renaissance sera entière.
1 . a II y avait un pharisien nommé Nicoc( dème, homme du premier rang parmi les « Juifs. » .
2. ce Qui vint la nuit trouver Jésus, et lui « dit : Maître, nous savons que vous êtes un a docteur envoyé de Dieu ; car personne ne « peut faire les miracles que vous faites, si a Dieu n'est avec lui. »
3. (( Jésus lui répondit : En vérité, en vête rite je vous le dis, personne ne peut voir
« le royaume de Dieu s'il ne naît de nou- « veau. ))
Il faut renaître, c'est là la condition. Nul ne voit le royaume de Dieu s'il ne renaît. Tant que je suis né du sang et de la chair, et de la volonté de l'homme, je ne vois que moi ; quand je serai né de Dieu, je verrai Dieu. Chacun voit le principe d'où il est né.
On peut voir des miracles, on peut juger que celui qui les fait est envoyé de Dieu, mais on ne voit pas Dieu.
Pourquoi donc, ô mon Dieu, est-ce que je ne vous vois pas? I^ourquoi est-ce que je ne vois pas en moi votre royaume? Pourquoi donc votre ciel m'est-il toujours caché? Est-ce que je n'ai pas été baptisé? Est-ce que ce n'est pas là ma renaissance ?
Il est vrai que j'ai été baptisé, et que je ne suis pas comme ce Juif à qui parlait Jésus. J'ai été baptisé, et je suis né de Dieu. Cela est vrai. Mais depuis cette naissance divine, combien de fois ne suis-je pas mort ! Réponds, o mon âme! âme faible, sans courage, sans
consistance et sans persévérance, as-tu su défendre ta vie? Combien de fois as- tu été vaincue, vaincue jusqu'à la mort? Es-tu vivante? Es-tu morte aujourd'hui ? Qui le sait?
Dans cet état comment puis-je voir le royaume de Dieu ? Il ne suffit pas de renaître, il faut vivre; il faut que la vie développe ses organes et ses forces, il faut que l'homme nouveau grandisse.
Mais si ma vie est incessamment comme criblée par la mort, à quoi me sert ma renaissance ?
Quand donc, Seigneur, me sera-t-il donné de renaître pour ne plus mourir?
C'est alors que vous vous confierez à moi, et que je pourrai voir en moi votre royaume.
Il est vrai que j'aurais à vous demander, ô mon Dieu, quoique dans un autre sens que ce docteur pharisien, comment un homme déjà vieux peut-il renaître?
4.« Nicodèmeluidit : Comment un homme « qui est vieux peut-il naître? Peut-il ren^
a trer dans le sein de sa mère et naître une « seconde fois? »
Ce docteur ne connaissait pas la renaissance chrétienne, je la connais; pourtant je fais la même question.
Comment, après tant d'années de renaissances qui n'ont pas porté fruit, pourrai-je renaître enfin pour toujours, renaître pour la vie éternelle ? Me sera-t-il donné de changer, de commencer une vie nouvelle qui sera la lumière, pendant que le passé n'était que ténèbres, ou du moins une suite effrayante d'éclairs qui retombaient aussitôt dans la nuit? Ce grand changement, qui sera P vraiment une vie nouvelle, est-il encore possible, après tant d'épreuves manquées? Oui, Seigneur, je suis déjà vieux dans mon essai de vie surnaturelle; mais je n'y ai pas grandi, je ne m'y suis point développé, je n'y suis pas resté. Puis-je maintenant rentrer dans le sein de ma mère et naître une seconde fois, pour y prendre une nouvelle âme, un nouveau corps et un nouvel esprit plus capables
de porter vos grâces et de soutenir la vie d'en haut?
Cet Evangile va-t-il m'éclairer, Seigneur, sur cette redoutable question?
5. '( Jésus lui répondit : En vérité, en vé- « rite je vous le dis, personne ne peut entrer « dans le royaume de Dieu s'il ne renaît de « l'eau et de l'Esprit-Saint. »
6. « Ce qui est né de la chair est chair, et « ce qui est né de l'Esprit est esprit. »
7. « Ne vous étonnez pas de ce que je « vous ai dit qu'il faut que vous naissiez en- « core une fois. »
8. (( L'Esprit souffle où il veut, et vous <( entendez sa voix; mais vous ne savez ni (( d'où il vient, ni où il va; il en est ainsi « de tout homme qui est né de l'Esprit. »
Seigneur, sans comprendre encore toutes vos paroles, j'en comprends déjà quelque chose, et j'y vois ce qu'il m'est nécessaire de savoir, ce que je vous demande.
Voici la parole qui m'éclaire : « Ne vous (( étonnez pas de ce que je vous ai dit qu'il
« faut que vous naissiez encore une fois. )j Je m'en étonnais, Seigneur, ou du moins je ne prenais pas ce mot pour moi-même.
Je l'appliquais seulement à ceux qui ne sont pas baptisés, ou qui sont en péché mortel. En un mot, je l'appliquais aux morts et je comprenais qu'ils ont besoin de renaître. Mais moi, qui me croyais vivant, je m'étonnais qu'il me fut dit : Il faut que vous naissiez encore une fois. Et cependant. Seigneur, je comprends maintenant que c'est là la question de la vie éternelle et que, si je suis retombé si souvent de la vie dans la mort, c'est faute de comprendre et de pratiquer toute l'étendue de cette parole. Cette parole, Seigneur, comme toutes vos paroles, est universelle, absolue; elle s'applique à tous et toujours; elle est par excellence une parole de vie éternelle.
Oui, Seigneur, elle s'applique à tous, même à ceux qui viennent de renaître. J'étais mort par le péché : il m'a été donné de renaître par une pénitence vraie; j'ai donc accompli
votre parole, et cependant elle s'applique encore à moi. Vous me dites toujours : Il faut que vous naissiez encore une fois. Je m'en étonne, mais vous me dites de ne m'en point étonner.
Quoi ! au moment où je viens de renaître il me faut renaître encore? Et si je le fais, il me faudra renaître encore , et ainsi toujours?
Seigneur, je le comprends, c'est là ce que vous voulez : il faut toujours renaître de r Esprit-Saint. L'Esprit-Saint est un esprit d'éternelle nouveauté, qui veut nous faire renaître chaque jour et à chaque heure, qui ne veut pas souffrir dans l'âme la plus petite trace de vieillesse, qui ne cesse d'effacer la moindre ride qui pourrait en ternir la beauté. L'Esprit-Saint veut maintenir en nous l'enfance évangélique, et cette pérennité de la vie qui va toujours de Dieu à nous, de nous à Dieu, qui ne s'arrête jamais, et qui, par son perpétuel mouvement, renouvelle à chaque instant notre jeunesse,
nous donne à chaque instant un cœur nouveau et un esprit nouveau.
Saint Augustin comprenait vos paroles lorsqu'il disait : « Il faut nous attacher à « lui pour être incessamment renouvelés et « relevés par lui . »
C'est là, Seigneur, ce que je n'ai jamais assez compris ni pratiqué ; c'est pour cela que je suis retombé si souvent dans la mort. Quand j'étais dans la mort du péché, je souffrais, je priais, je travaillais pour en sortir et j'en sortais par la vertu des sacrements. Mais à peine revenu à la vie, je m'endormais, je me croyais vivant de droit et pour toujours. Je ne croyais pas qu'il me fallût encore renaître. Pendant ce temps-là mon corps et ma chair renaissaient chaque jour et à chaque heure, par le repos, par le sommeil et par les aliments. Or, « ce qui est né de la chair est chair, » je m'en suis assez souvent aperçu. Après les jours de pénitence et de renaissance, où je comprenais que ce qui est né de l'Esprit est esprit, il m'arrivait
toujours que, cessant de renaître chaque jour de l'esprit, et continuant de renaître chaque jour de la chair, je cessais de plus en plus d'être esprit, et je devenais chair de plus en plus : et lorsque la proportion de la chair, croissant toujours, l'emportait sur les forces de l'esprit, qui ne croissait plus, je retombais sous le joug de la chair, et aussitôt dans la nuit du péché.
O Seigneur, voilà mon histoire.
Je ne sortirai donc de cette fatale périodicité de la vie et de la mort, de la lumière et des ténèbres, que quand je comprendrai et saurai pratiquer la loi de la vie éternelle: Il faut que vous naissiez encore.
C'est donc à chaque heure et à chaque instant qu'il faut renaître de l'esprit.
Une âme parfaite, en effet, suivrait à chaque instant le souffle de l'esprit, qui souffle où il veut, et dont nous entendons la voix. Mais comme l'esprit de Dieu dépasse infiniment le mien, je ne sais ni d'où il vient, ni où il va. Souvent j'entends l'ordre qui
m'est donné par la conscience et par la grâce, mais je ne le comprends pas. Je ne sais d'où me vient cette impulsion ; je ne vois pas où elle me mène; et parce que j'ai trop peu de foi, j'hésite à obéir; je veux comprendre tout avant de me soumettre, tandis que je ne puis comprendre qu'après m'étre soumis. Et c'est ce qui m'arriverait, si j'étais vraiment né de l'esprit; je serais soumis à l'esprit, je suivrais toutes ses impulsions actuelles; Dieu me mènerait où il le veut. Mais maintenant, né de la chair, je suis mené par les impulsions actuelles de la chair, dont je ne sais jamais non plus, dans le moment où elles me poussent, ni d'où elles viennent, ni où elles vont.
Mais, Seigneur, montrez -moi davantage ce mvstère de la renaissance, el laissez-moi vous interroger encore comme ce docteur de l'Kvaiigile.
9. « Nicodème lui répondit : Comment a cela peut-il se faire?