‹ Méditations inéditesChapitre 8 sur 51 · PRIERE · texte numérisé non relu

PRIERE

POUR DEMANDER A DIEU LE DON Dl^: LA PAROLE SAINTE {{).

Seigneur! donne à ton serviteur; vivifie-le; mets en lui ta parole, pour qu'il la garde en son cœur.

Ote ce voile de mes yeux pour qu'ils contemplent les merveilles de ta parole.

Mon Dieu ! pourquoi te suis -je étranger sur la terre ? Ne me cache plus la lumière qui vient de toi.

Délivre-moi de l'opprobre et du mépris qui pèsent sur moi ; ne laisse pas ma bouche privée pour toujours de la parole de vérité.

Incline mon cœur pour qu'il t'entende; détourne mon regard des objets vains ; mets en moi ta parole.

D'autres sont puissants et forts et se dé-

(1) Cette prière se compose de textes empruntés au Psaume cxviii..

veloppent sur la terre ; mais ton serviteur s'exerce à t'écouter.

Mon âme demeure prosternée et attachée au pavé du sanctuaire ; vivifie-moi dans ta parole.

Mon âme s'est assoupie d'ennui ; qu'elle tressaille au son de ta voix.

Dilate mon cœur par une parole de ta bouche^, pour qu'il s'élance dans la carrière.

Au sein de l'humilité, au milieu d'une crainte pénétrante, ta parole m'a vivifié.

Et mon âme peut chanter vers toi, rnême dans la terre d'exil.

Ta parole est un germe en mon cœur :

soit que je veille ou que je dorme, ce germe croît et se développe.

Je la médite le jour ; la nuit, elle plane sur mon âme, et je la retrouve au réveil, dans le ciel de mon âme, calme et seule éveillée au milieu du silence, comme l'étoile du matin.

Mais bientôt les vapeurs de la terre viennent m'en dérober la clarté.

Seigneur, mon âme brûle de désir ; elle voudrait voir la lumière en tout temps.

Mon Dieu! la dissipation, l'iniquité, l'orgueil cherchent à m'entraîner ; mais qu'il me soit toujours donné de rentrer dans mon cœur pour y retrouver ta parole.

Les liens de l'iniquité m'avaient enveloppé, mais le mal ne m'a pas conduit jusqu'à l'oubli de ta parole.

Peu s'en est fallu qu'Us ne m'aient fait périr sur la terre ; mais, comme un germe de vie, ta parole m'était restée.

Le cœur de l'orgueilleux est impénétrable à ta parole ; il est fixe comme l'œil d'un mort ; mais qu'il est bon d'être humilié sous ta main; d'être humilié dans la vérité! Qu'alors survienne le souffle de ta bouche, comme il pénètre et vivifie !

lA PAROLE. 69

Lors même que ta parole, après m'a voir été donnée, semble se retirer, mon espérance survit à tout.

Mon âme défaille, mais elle attend.

Mes yeux languissent à force de chercher, et semblent dire ; Quand viendras-tu ?

Je suis alors semblable à la peau d'un animal mort sous la gelée de l'hiver, mais je ne pin's oublier que la vie est en toi ; si je suis mort, mon Seigneur est vivant; il me vivifiera.

Mon Dieu ! quand donc jugeras-tu le mal qui me poursuit?

Quand délivreras-tu mon oreille des fables et des paroles mortes que racontent les impies ; ce n'est pas là ta parole.

■ Ta parole est toute substantielle, puissé-je toujours l'entendre î

Ta parole est une force éternelle qui vit au ciel.

Klle subsiste immuable sous les vicissitudes du monde d'en bas.

Elle affermit la terre et elle maintient le jour.

Elle seule peut maintenir mon cœur et m'empêcher de périr sous tant d'obstacles et de résistances.

Elle seule peut affermir en moi la vie de l'éternité.

.le suis à toi, sauve-moi ; le mal m'entraîne, délivre-moi.

Que ta parole est douce à mes lèvres ! que je l'aime, o Seigneur !

J'ai résolu et j'ai juré d'y attacher .ma vie.

C'est un insondable trésor ! L'homme qui la trouve est comme un pauvre qui trouve les dépouilles de tout un camp.

La présence de ta parole est elle-même la lumière ; elle verse l'intelligence dans le cœur des enfants.

Elle rend l'enfant plus sage que le vieillard, et le jeune homme méprisé plus sage que les puissants de la terre.

LA PAllOLE. 71

Que ta bouche s'ouvre et que mon ccrur se dilate pour attirer ce souffle de vie, le souffle de ta parole.

Que cette lumière inonde ton serviteur î que mes yeux fondent en larmes, et que, dans ce baptême de pleurs, disparaissent toutes les taches et toutes les cicatrices de mon âme, entraves à ta parole.

Ta parole est brûlante ; c'est un feu que mon cœur attend; qu'il m'embrase, qu'il sonde mes os, qu'il pénètre ma chair de crainte et de respect.

Dégage-moi pour jamais ; flxe mon cœur dans ton éternelle vérité.

Alors, mon àme vivra ; sept fois le jour je te louerai et ma langue parlera ta parole.

Alors, mes lèvres éclateront en hymnes *, en hymnes que tu m'enseigneras.

L'harmonie de mon àme s'élèvera comme la brise du soir ; et la harpe mystérieuse de mon cœur sera rétablie sous tes mains.

Quand Dieu met un enfant dans les bras d'un père et d'une mère, que d'espoir repose sur cette tête bien-aimée ! Les deux cœurs paternels croient voir dans cet homme nouveau-né le germe de tout bien, de toute gloire et de toute vertu. H n'est point de père et de mère qui ne voient ainsi leur enfant. Tous les pères sont-ils donc aveugles et toutes les mères privées de sens?

Mon : ce qu'ils voient est vrai. Toute âme humaine est un trésor; tout homme est un foyer de gloire et de lumière.

Et ceux aux mains de qui Dieu remet ce trésor, veillent sur lui pleins d'espérance : ils tressaillent de joie en voyant le germe gran-

dir : ils le voient se couvrir déplus de fleurs et d'espérances qu'un bel arbre au printemps. Et ce que voit leur œil avide et plein d'amour n'est encore qu'un faible reflet des beautés invisibles que son créateur met en lui.

L'enfant gracieux, aimable et pur croît et grandit.

Mais quelles sont les pensées d'une mère, dont l'œil suit toujours son enfant, lorsqu'elle aperçoit une entrave imprévue, une opposition sourde venir gêner la croissance de cette âme, le développement de cette beauté, et lorsqu'elle voit tomber toutes les fleurs une à une,, celles que le vent enlève, et celles que jette toutes fanées sur la terre un mal qui ronge l'arbre au dedans! Quelle est l'inquiétude de son cœur lorsqu'elle voit les germes périr et qu'elle cherche à comprendre le fléau qui la frappe! Ses yeux se portent sur son fils avec angoisse ; son cœur cherche à sentir son cœ'ur et ne le peut ; son âme cherche l'âme de son fils et ne la trouve

plus. \L\\v veut sonder, de son regard, ce

doux regard si bien connu qui, si longtemps, buvait le sien et s'y nourrissait de tendresse; mais elle ne peut le reconnaître. L'œil de l'enfant l'él ude et se détourne comme fait l'œil d'un animal faux lorsqu'il rencontre l'homme. Hélas ! il y a des mères qui, depuis ce moment jusqu'au dernier jour de leur vie, ne reverront plus leur enfant, ne rencontreront plus jamais son âme et son regard.

Elles vivront encore dans l'attente, dans la patience, portant au cœur une plaie que rien ne peut guérir; mais jamais elles ne verront rien des immenses espérances que leur cœur ne peut pas quitter. Il leur est resté sous les yeux un homme flétri, médiocre et commun, qui n'a rien de l'idéal divin, gracieux et pur que la face angélique de l'enfant gravait dan s leur cœur attentif. Hélas 1 plus d'une mère a vu son enfant disparaître ainsi sous ses yeux, et l'a senti s'écarter du cœur maternel pour descendre, plein d'infamie, au rang de ceux qui vivent plus bas que l'homme, au-

dessous de Ja société, dans une résistance opiniâtre à tout bien.

Plus heureux ceux qui voient Ic^urs fils, espérance de leur vie, s'arrêter tout à coup et pencher la tête au miheu même de leur

croissance !

Un grand nombre de pères et de mères ont à souffrir ces maux dans leurs enfants.

Et après cela on dit : « Il n'y a pas de pé- « ché ! » O Dieu ! qu'est-ce donc que la plaie qui nous dévore? qu'est-ce donc que la lèpre qui couvre le genre humain ? Quel est le ver qui ronge à l'âme presque chaque homme comme les fruits d'une année mauvaise ; qui f?ine les créatures humaines les plus gracieuses ; qui flétrit les fleurs de l'enfance ; qui moissonne les rangs des jeunes hommes, qui gêne, fatigue et diminue la force de chaque homme jusqu'à la fin?

Quel est le joug que porte chaque tête et le filet qui nous retient tous ? Quel est l'invisible ennemi qui ne cesse d'arrêter notre marche, d'emporter notre force, de dérober

nos années stériles comme un meurtrier hypocrite qui ne prend nos jours qu'un à un ? Quelle est l'entrave qui fait dévier notre élan , qui s'uiterpose entre l'œil et le but, entre l'œuvre et la main, entre nos pas et le sentier? D'où vient que si peu d'hommes sont bons? que si peu font leur devoir? que la plupart sont comme des flèches pourries rejetées par le chasseur qui veut atteindre au but ? Qu'est-ce qui fait que si peu d'hommes poursuivent leur œuvre jusqu'au terme, l'achèvent et la présentent à leurs frères et à

Dieu leur juge? L'homme part, on croit

qu'il marche et qu'il avance : on le trouve tout à coup brisé, languissant, sur le bord

du chemin Il entreprend la tache. A

l'heure prescrite, on la croit achevée : on la trouve oubliée. On cherche ce qu'il a fait; on s'enquiert du fruit de sa vie : sa vie a baissé, a passé en dessous, a fui'comme la

liqueur d'un vase brisé D'où peuvent

venir, dans notre cœur, l'oubli plus rapide que le temps, l'inexplicable dégoût du bien^

les défaillances inattendues, les suppressions subites de toute ardeur, ces prostrations succédant brusquement à Tenthousiasme et à l'élan ? Qu'est-ce donc que cet être débile, inconsistant, criblé de vide et de faiblesse, sur qui nul ne peut s'appuyer? estce là l'homme?

Ce n'est pas l'homme tel qu'il doit être, tel qu'il peut être dès cette vie. C'est l'homme sous le joug du péché. La lumière éclaire tous les hommes : pourquoi si peu la comprennent- ils? Elle les enveloppe tous : qui les maintient dans les ténèbres et l'aveuglement ? Pourquoi tant d'âmes cherchant la vérité ne peuvent-elles la trouver? Pourquoi des âmes de feu, des intelligences éclatantes demeurent-elles dans le doute et l'obscurité? Pourquoi tant d'hommes viennent-ils nous dire avec douleur : 0 J'ai tout interrogé, je ne trouve partout que ténèbres, le doute flétrit ma vie »? Pourquoi le doute au sein de la lumière? C'est trop souvent parce que le péché vit en

eux. c'est que, peut-être, en leur vie entière ils n'ont pas mis une seule fois sous leurs pieds un seul désir mauvais. Jamais ils n'ont vaincu : jamais ils n'ont fait acte de liberté. Ils n'ont donc pas encore le commencement de la vie véritable : ils se croient pleins de vie parce qu'ils sont pleins de mouvement, de trouble et de passion, et parce qu'un inquiet aiguillon remue en eux la lie de la concupiscence et fait fermenter dans leur tète d'innombrables fantômes.

Mais la vie n'est pas dans leur cœur : jamais la paix, la certitude, la foi, la conscience centrale et profonde, le sens divin ne jailliront de ces cœurs dévastés. Qu'ils deviennent purs, et ils verront Dieu.

On se plaint avec amertume, souvent avec blasphème, des ténèbres qui nous accablent. Ces ténèbres ne sont qu'en nous, une vie pure les dissiperait.

Nous voyons de nos jours des hommes qui prétendent au génie, qui se disent les prophètes des peuples et les guides de la so-

ciété; qui, dans le monde intellectuel, se croient des géants. Ils vont, disent-ils, à la découverte du jour, et ils montent de sommets en sommets. Mais les plus élevés sont tristes et les plus avancés gémissent, ils voient toujours l'obscurité. C'est qu'ils la portent dans leur cœur. Que penseraient ces géants de la terre, s'ils savaient que l'œil du chrétien les pénètre, les juge, et reconnaît dans leur parole le péché qui la fausse, avec autant de certitude qu'un maître sage et clairvoyant peut lire sur le front d'un enfant le \'\cc qui l'entrave et qui l'arrête?

Qu'on écoute leur parole, elle sonne l'iniquité ; le timbre de l'orgueil y est si clair qu'il faut être aussi dans l'orgueil pour ne l'y pas reconnaître. Quant à l'impureté, l'autre pôle du péché, elle se trahit par cette ivresse d'esprit, par ce mélange d'exaltation et de prostration dans la voix , par cette absence d'équilibre du cœur , tantôt j)longr dans la vaine joie , tantôt dans une tristesse mauvaise et fausse , symptôme

80 SEPTIÈME MÉUITATION.

infaillible du mal. Voilà la source des ténèbres.

Ceux que, du moins, le génie presse ou que quelque amour a touché, n'y plongent point en repos : ils cherchent, ils s'agitent, ils espèrent une issue. Excités par leur idéal, mais entravés par le péché, ils vivent dans l'amertume et dans l'angoisse. De là ces cris de désespoir et ces gémissements sur l'homme et sur le monde. Ils sentent le mal de l'homme, le mal du monde. Pauvres victimes ! Ils en sont écrasés. Que ne croient-ils au Rédempteur? Que n'essayent-ils de faire ce qu'il leur commande ?

Mais que dire de ceux qui se livrent à ces ténèbres , s'y enfoncent avec joie et fondent des doctrines pour s'y fixer? Les uns , enivrés de péchés , voient tournoyer et chanceler le monde comme un homme ivre. Le monde est, à leurs yeux, une scène désordonnée, un risible chaos qu'aucune intelligence ne guide, un édifice prêt à crouler. Cependant eux seuls chan-

LE PÉCHÉ. 8i

cellent et tombent, et le monde marche. Il en est qui ne voient sur la terre qu'hypocrisie, qui croient au mal et aux ténèbres comme base et comme substance de tout.

Ils croient qu'il n'est ni Dieu, ni bien, ni vérité. Ils pensent qu'une convention tacite rèo^ne entre tous les hommes qui parlent de vertu : qu'aucun homme ne cherche le bien et ne croit à la vérité.

Quelques-uns pensent que le mensonge est la puissance qui gouverne le monde ; que l'œuvre des sociétés n'est depuis l'origine qu'un édifice de fourberie; que le prêtre, par un premier mensonge, posa la base de la cité: la religion ; que le prince, s'alliant à l'œuvre de ténèbres, prête au pontife son bras et son épée ; que l'un et l'autre se sont réunis pour dévorer ensemble le genre humain.

Il est des hommes qui croient ces choses. il en est même qui pensent que ces choses se sont faites sous le soleil par un pacte formel : que le prêtre et le roi se sont donné la main

82 SEPTIEMK MÉDITATION,

et se sont dit : « Nous mentirons et nous « boirons du sang. »

Il en est d'autres qui, l'esprit renversé par un état continuel d'impur délire, croient que tout cœur brûle du même feu et ne cherche qu'à l'assouvir ; que tout homme, quel qu'il soit, est toujours prêt à commencer l'orgie, quand un voile tombe autour de lui. Toujours consumés du feu le plus ignoble, ils ne peuvent rien voir qu'à travers la flamme vénéneuse que distille leur regard.

D'autres déclarent qu'il n'y a pas de mal, ou qu'il n'y a de mal que le remords ; que si les hommes se livraient avec joie à tout instinct, l'humanité croîtrait comme un bel arbre que rien n'arrête dans ses jets vigoureux. Déchargés du poids du remords, les hommes seraient plus actifs et plus libres ; le genre humain en deviendrait plus beau. Les douces passions de la nature conduiraient les hommes vers le bien par un chemin semé de fleurs !

D'autres croient qu'ils ne sont pas libres,

et qu'un joug inflexible et fatal courbe tous les hommes. Tout chargés des liens du péché dont ils n'ont jamais su briser un seul, ils se croient ses esclaves par nature et par droit : comme autrefois dans l'ancien monde, les esclaves pouvaient croire, sur le dire de leurs maîtres, qu'ils étaient créés pour servir et les autres pour commander.

Telles sont les ténèbres hideuses que le péché met dans leur âme.

Chacun voit l'homme, le monde, la nature et Dieu même à travers sa propre iniquité ; chacun voit les choses comme il est.

Mais, parmi ceux qui sortent de cette fange, qui croient à la lumière et veulent marcher vers elle, combien ont encore mis la main à l'œuvre sans pouvoir avancer! Quelques efforts de volonté, quelques victoires remportées sur le mal ont rattaché leur ame au foyer de la vérité et remué dans leur ccxuu' les sources de la vie. Mais rien ne germe dans leur âme. Ils ont en eux la foi, source de toute fécondité; mais une passion les tient

84 SEPTII':ME MEDITATION.

encore, un vice n'est pas dompté. La foi les pousse vers le progrès, le péché les retient. Ils avancent quelque temps ; mais vient l'époque, l'époque périodique où le mal réclame son tribut : il se présente fort et pressant. L'àme, faible et disposée par l'habitude à la défaite, ne lui résiste pas; elle est foulée aux pieds, roule dans la fange et retombe au dernier degré de l'échelle de la vie qu'elle cherchait à monter. Comme la vie est en elle, qu'elle en connaît la source, elle se relève et recommence ; mais la même période de croissance et de chute occupe la suite de ses années. Et cette âme malheureuse, quoique vivante et clairvoyante , demeure en ce monde sans croître en Dieu, sans porter les fruits de sa foi, comme un arbre stérile qui doit craindre d'être arraché !

A ce degré se trouvent aussi ces hommes que le Seigneur avait doués d'intelligence , qui boivent ardemment la lumière, mais en conçoivent peu la chaleur. Le soleil de la vérité dore leur esprit de ses rayons ; il ydi-

versifie ses teintes comme le soleil du soir à l'horizon : teintes éclatantes sur les limites du ciel et de la terre, sur les limites du jour et de la nuit. Parés- comme les arbres d'automne, près de l'hiver, d'une parure variée, ils sont stériles sous l'influence fécondatrice du ciel, que leur âme ne regarde pas droit, lis réfléchissent trop la lumière et ne s'en nourrissent pas. Souvent eux-mêmes voudraient saisir les riches fantômes, les célestes beautés que leur esprit conçoit : mais ils ne peuvent. Leur cœur a peu de force, il n'est pas pur : ils n'attirent pas la substance même de l'idéal divin dont leur esprit reflète l'image : comme ces miroirs qui posent à leur foyer des images sans chaleur, leur ame disperse et ne recueille pas. Ils sont, dit l'Ecriture, « comme des tombeaux chargés de « mets f i)yi » Si leur àme conserve du sens, cette amère (lécej)tion fait leur supplice. Puisse ce supplice leur être insupportable, et leur apprendre à purifier leur cœur, à

(1) Ecclésiastique, x\\, 18.

l'humilier et à le recueillir, afin qu'ils puissent aussi concevoir en eux-mêmes l'ardeur et la vertu du foyer de la vie !

Mais quelle est la douleur de ceux qui, sortis des ténèbres et revenus à la lumière, et qui, reçus par Dieu comme l'enfant prodigue par son père, comblés de biens, se sentant le cœur plein d'amour , ne savent le transmettre! Pressés de zèle pour la justice et pour la vérité, remplis d'une indicible horreur pour le mal qui faillit les perdre, et d'inquiétude pour leurs malheureux frères , ils voudraient élever la voix pour rappeler les hommes , tendre la main pour les sauver. Mais ils sentent leurs lèvres souillées, leur voix faussée par l'habitude du mal, leur main sans force et sans pouvoir, débilitée par les liens du péché qu'elle porta trop longtemps : i( Malce heur à moi! disent-ils, je suis un homme « impur : mes lèvres sont souillées, je suis « impur parmi d'autres impurs, souillé par- « mi des âmes souillées. Comment ma voix

« se lera-t-elle entendre dans le bruit con- « fus de la foule? comment ma main bénite ra-t-elle, faible et flétrie comme toutes les « autres ? Maintenant que je connais Dieu, « que la lumière est dans mon cœur, il me (c faut passer toutes mes années jusqu'à la fin, « sous une enveloppe de ténèbres, tout court vert de plaies mal fermées, au milieu de « racines de péché constamment renaissantes : « il me faut consacrer toute cette vie qui 0 s'écoule à réparer le mal qu'a mis en moi « ma vie passée : je ne puis faire le bien que « je désire, je commets le mal que je hais. Je f< voudrais m'envoler sur des ailes vers l'a- « mourpur, vers l'amour infini, vers l'amour « de mes frères et de Dieu. Mais mon âme (c n'a plus d'ailes, mon âme est lourde, je « suis défiguré : personne ne m'aime et je « n'ose plus aimer. Je n'ai plus dans mon « sein ces courants magnétiques (j'ii vont sai- « sir les cœurs, les rattachent à notre cœur (f et leur en font sentii" les battements. Ma « voix n'a plus cet accent profond cpii fait

« entendre et pénétrer la parole. Dieu ! si « j'étais demeuré pur , pur comme l'enfant, f( joignant à la fraîcheur délicate de l'en- « fance, la volonté de l'homme, et l'é- « nergique direction vers le bien , comme « cette lumière et cet amour me rendraient « fort pour exciter la lumière et l'amour « parmi les hommes, me rempliraient de (( cette joie qui s'étend aux autres^ et dissipe « les nuages des cœurs qui nous approchent ! « Mon cœur, nourri de la substance divine, « serait comme un champ mûr dont les épis « se penchent vers le chemin, dont l'odeur « nourrit au loin les airs, et qui offre aux « hommes les aliments de la vie. Mais tous ces « biens sont dans mon cœur comme des « germes comprimés, et la terre de mon « corps est maudite; elle ne sait les porter a ni les développer au milieu de ce monde. « Dieu m'a sauvé, mais que de trésors j'ai « perdus 1 J'ai perdu par ma faute le scep- « tre et la couronne, et la vertu d'agir au « nom de Dieu, le pouvoir de bénir, et le

« pouvoir de donner. J'ai perdu les trans- « ports de l'amour infini, et les tressaille- « ments d'enfant sous les caresses de Dieu. « Ah ! s'il était encore quelque espoir de « renaître en entier! Si par quelque divin a miracle tout ce qu'on a perdu pouvait se a retrouver !

« O Christ, est-ce pour cela que vous êtes a mort? Rendez-vous aux blessés, aux bles- « ses du péché, des membres pour un corps « de gloire?

« J'entends la voix solennelle de l'Église a répéter chaque jour sur le monde : Je crois « (( la rémission des pcckés^ a la résurrection

a delà chair Mais si les péchés sont re-

(( mis, si la chair ressuscite, mon cœur, « mon cœiir d'enfant, ne pourrait-il donc « pas aussi, par un désir immense, renaître (( dans mon sein? O Dieu ! s'il se pouvait ; si « j'osais dire : Créez un cœur pur en moi, mon a Dieu, remettez un esprit droit dans mes en M Ira nies... (i). Si je pouvais retrouver en

[\) Ps. L, 12.

« cette vie mon héritage que j'ai perdu ! » Les hommes ne connaissent pas assez la grandeur des ressources divines, de même qu'ils connaissent peu les armes de renfer. Que ceux qui lisent ces pages retiennent ces deux paroles : la lèpre de l'humanité, c'est le péché ; l'ennemi de tout homme, c'est Satan ; et le réparateur des plaies, dont nous sommes tous couverts, c'est Jésus-Christ.

D'où vient que tout progrès implique en lui sa décadence et que toute vie porte en elle la mort ?

Toute vie à son origine n'est que ferveur et sève : c'est un ardent foyer, un centre plein de merveilles. Mais, à mesure que la vie se déploie, il semble qu'elle se fatigue; à mesure qu'elle se manifeste, on dirait qu'elle s'épuise : la manifestation est moindre que le germe ; la vie ne se retrouve jamais tout entière dans sa désolante réalisation. Tout commence avec joie et s'élance avec espoir : mais chaque pas apporte un obstacle ; chaque heure enlève une espérance : tout semble n'avancer que pour di-

minuer et mourir. Qu'est-ce donc que cetle loi fatale dont gémit toute créature?

C'est la loi de la chute qui règne sur le monde depuis que l'homme est tombé. La chute de l'homme et de ce monde n'est pas seulement un fait antique que nous rapportent les traditions : c'est un fait actuel qui se continue sous nos yeux.

Ce que nous appelons la chute, c'est le détachement primitif.

A l'origine, l'homme tenait à Dieu par un double lien. Il y avait un rayon de bonté allant de Dieu à sa créature ; il y avait un rayon de reconnaissance renvoyé de la créature à Dieu. L'homme rendait ce qu'il recevait, et la vie lui revenait toujours plus abondante et plus nouvelle. Ce double lien était la loi de Dieu : et cette loi disait deux paroles, l'une: « Grois- « sez et multipliez ; allez et glorifiez mon « nom » ; l'autre : « Revenez et reposez-vous « dans mon sein. » C'est là la loi de Dieu, celle dont le Christ a dit : « Sa loi est la vie « éternelle. »

De ces deux liens, l'un subsiste : la créature ne le pouvait briser. Dieu n'a cessé d'aimer, de donner et de vivifier : mais la créature a cessé de lui rapporter son amour, de lui renvoyer grâce pour grâce : elle a brisé le lien qui la ramenait à son Dieu ; et c'est en cela que consiste la chute.

Depuis ce temps, toute vie s'écoule comme une eau qui passe et ne revient point ; au lieu de parcourir le cycle sacré qui devait la maintenir dans son éternel mouvement, au lieu de refluer vers Dieu, de qui elle vient incessamment, elle va toujours s'engouffrant dans l'égoïsme de la créature. Là, ne trouvant d'autre issue que la mort, elle brise, pour avancer, la forme qui l'arrête et l'opprime. Oui, ce qui manque au cœur de l'iiomme, c'est ce retour vers Dieu, de qui tout vient ; et le vice de la vie présente, c'est cette tendance à se répandre, cette impuissance à se recueillir. Le mouvement qui pousse tout au deliois est toujours fort et triomphant : tout croît et se multiplie, tout

se développe et pullule; mais l'attraction qui ramène au=dedans a perdu sa force ; et cet excès de vie croissante ne cesse de pousser vers la mort.

Notre course est comme celle d'un astre qui, cessant de peser sur son centre et de graviter autour de lui par un retour de chaque instant, ne saurait plus obéir qu'à l'impulsion qui l'en éloigne incessamment, et sentirait en avançant le froid et les ténèbres gagner.

Mais de même que la chute nous éloigne toujours du grand centre d'où vient la vie, de même elle éloigne sans cesse toute la sphère de notre existence du foyer intérieur, dépositaire delà vie reçue. La chute se passe donc en nous-mêmes. Là, nous pouvons en saisir les lois , suivre dans notre propre cœur ses rapides dégradations, surprendre enfin la marche de la mort dans la vie même de la créature, et dans chaque flot de la vie.

De même qu'une plante qui pousse loin du soleil se développe en jets maladifs, en

LA LOI DE DIEU. — LA CHUTE. !Jo

longs rameaux faibles et décolorés, se projette au dehors en extrémités maigres et coureuses, sans substance et sans fruits, de même ici-bas toute vie ne sait jamais se rattacher assez à son propre foyer, lequel ne se rattache pas lui-même au centre qui est en haut ; mais elle s'empresse de croître et de s'incorporer, de s'élancer dans sa forme extérieure, de se multiplier dans ses branches, de s'appauvrir dans sa racine, de tendre à une stérile grandeur que la sève ne pénétre plus, à une multiplicité morte que l'unité ne vivifie plus. Les créatures les plus fortes sont celles qui modèrent le plus ce mouvement et se rapprochent davantage de la loi complète de la vie. Le chêne, roi des forets par sa force et par sa durée, croît et grandit avec lenteur ; il n'envoie point avec un vain orgueil, loindansleciel, des rameaux empressés ; mais il resserre ses bras noueux contre son tronc comme un athlète qui s'apprête à lutter.

Mais, plus faible ou plus forte, toute créa-

ture tend vers la mort depuis la chute. Tout germe épuise la vie qu'il poite en lui, à mesure qu'il la développe. Tout est soumis à cette loi, depuis le développement des peuples sur la terre, jusqu'à celui de l'idée dans notre esprit, ou de l'amour dans notre cœur.

Les nations entrent avec ardeur dans la carrière : mais, après avoir arrosé la terre de sang pour s'agrandir, elles trouvent comme terme de leurs espérances la décadence et la corruption.

A l'origine est leur âge d'or, l'époque de la simplicité, le règne des lois imposées par les dieux ; à cette époque, faible puissance et grand courage ; petit État, forte unité.

Mais à mesure que le peuple grandit, il se divise ; et dès qu'il s'enrichit, il se corrompt. La sève patriotique se tarit dans ses entrailles pendant que ses armées grossissent, que ses frontières s'étendent et que ses villes se multiplient. Rt tout ce corps s'engraisse comme une victime et comme une proie pour l'épée d'un peuple plus jeune.

;la loi de dieu. — la chute. 07

Voyez l'antiquité. Chaque fois que l'esprit humain s'éveille et qu'une littérature s'élève sur un sol vierge, tout commence par des jets simples, par des produits vivants; c'est l'époque des poètes inspirés, Tépoque de la louange des dieux, du chant et de l'expansion de la vie. La forme même de la parole est simple et grande, le rhythme est large, les mots chargés de sens et peu nombreux ; la vérité, la beauté, saisies dans leur centre même et dans leurs lignes vitales, sont exposées à larges traits, simples et décisifs. Bientôt l'esprit poursuit plusieurs objets qu'il isole et qu'il circonscrit : les genres littéraires se divisent; les mètres se modifient; on descend des dieux aux héros, des héros aux simples mortels, des vertus des hommes à leurs vices : le fond de la pensée devient moins religieux , le sentiment moins ardent, la forme plus polie.

Arrive un moment d'équilibre entre la beauté de la forme et l'énergie du fond ; mais la sève va toujours s'épuisant ; l'art succède à

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l'inspiration, vt comme il faut toujours marcher, à mesure que s'appauvrit la vie, on surcharge la forme, on subtilise les beautés, on cherche à ranimer la vie, en remplaçant les mots usés par quelques mots frappants inconnus à l'oreille. Enfin apparaît l'art dans ses dernières petitesses : on pèse les mots, on calcule les syllabes : on cherche tout ce qui fait éclater l'adresse et la souplesse de l'esprit. On s'impose, comme un baladin , d'étranges difficultés pour les vaincre aux yeux de la foule. A cette époque, l'idée est morte; la vérité est perdue : la forme vit pour elle-même ou plutôt on la maintient par artifice comme la dépouille-d'un animal mort. A l'heure féconde et créatrice où l'intelligence conçoit l'idée, tout dans notre esprit est lumière, vérité, vie. La vie ruisselle, la lumière éternelle déborde; l'idée, comme un phare immense, éclaire au loin le monde qu'elle transfigure, et ramène à sa vivante vérité chaque point du ciel ou de la terre que touche un de ses rayons*

L'esprit de l'homme s'empare de ce trésor avec ardeur, se réjouit à sa lumière; mais il s'élance dans chaque rayon sans s'attacher au centre qui rayonne. Il pousse au loin chaque ligne lumineuse, l'épanouit pour l'exposer auxyeux, et il oublie la simple intuition du centre d'où tout part ( i ) et l'humble adoration de la lumière d'en haut qui vivifie le foyer de l'idée. Aussi, plus il avance, plus il sent faiblir et s'éteindre la conscience de l'unité centrale ; à mesure que l'œuvre grandit, que la forme se pose^ la sève circule plus facilement. Les racines cachées que l'idée avait dans le cœur commencent à se dessécher. Mais, toujours porté au dehors, l'esprit veut la gloire de l'idée, et il en néglige la substance; il consent que son foyer s'épuise pourvu que sa beauté paraisse.

L'homme alors consume de longs jours à polir la forme extérieure, oublie de rentrer dans son cœur, et il refuse de consacrer une lieure à offrir les prémices de sa pensée à

(1) Voir saint Augustin, de Ordine^yÇxi'^''^, ^'^-'^^^ô^'-^k^

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