L'HOMME SUR LA TERRE
aimer comme vous, dès cette vie, chaque chose en Dieu , transmettez à nos cœurs quelque émotion de votre universelle charité.
DEUXIKMIÎ MÉDITATION.
LES MÉTAUX
Quand l'homme s'est mis au travail dans ce monde et a trouvé des résistances et des obstacles, Dieu n'a-t-il pas donné des instruments à ses mains ?
Quelle fut la joie du premier homme qui, sondant le sein de la terre, y découvrit, sous la poussière et sous le sable, des instruments, des armes, des trésors, les brillants et précieux métaux !
Au milieu de toutes ces substances inconsistantes que l'eau dissout, que la sécheresse pulvérise, que l'air décompose, quel trésor que ces substances solides et fermes, durables et inaltérables, ductiles et tenaces, que l'homme peut à son gré modeler comme la
LES MÉTAUX
cire, puis aussitôt rendre plus dures que tout obstacle , et dans lesquelles il trouve réunies et l'obéissance et la force 1
Les métaux n'entretiennent pas, comme les plantes, la vie de l'homme ; ils ne se transforment pas en son corps, quoiqu'ils y soient aussi représentés ; mais ils sont l'âme de sa force physique, l'aide de ses mains , soit qu'elles travaillent, soit qu'elles combattent , soit qu'elles édifient , soit qu'elles ])lantent. Ils sont la base ou l'instrument de toute réalisation matérielle de la pensée ; les plus nobles prennent avec une souplesse et une docilité sans limites la forme que la pensée leur donne, et la conservent avec une inaltérable fidélité. Sans cette matière forte et puissante à l'égard du reste de la matière, et docile à l'égard de l'homme, le premier pas de la civilisation ne pouvait avoir lieu.
Le métal, par ses précieuses qualités, est devenu la mesure même des biens de la terre, l'unité à laquelle se compare toute richesse et toute puissance matérielle, et le
rapide excitateur de tous ces mouvements de commerce et de guerre qui remuent la face du monde et préparent le progrès de l'humanité.
Ces simples et pures substances, ouvertes à l'influence des fluides puissants qui régnent sur le monde matériel, capables de réfléchir la lumière, de boire la chaleur, de se charger des torces électriques et magnétiques, sont, au milieu delà matière, ce qu'est parmi les hommes le génie capable d'inspiration, ou l'âme précieuse et choisie, ouverte aux influences d'en haut.
Tels sont les instruments que Dieu nous a donnés. Peut-être ignorons-nous encore toute leur puissance.
Pénétrables à l'influence des grands agents de la nature dont ils transmettent l'action et manifestent les mouvements, qui sait s'ils ne livreront pas un jour aux mains de l'homme la force même de l'esprit de la nature?
Déjà rhomme découvre avec surprise
LES METAUX. 13
les premières manifestations de cette force nouvelle. Bientôt il saura la mettre en usage. Alors il trouvera dans les métaux des instruments qui travailleront seuls, des machines d'une étrange nature qui porteront dans leur propre substance une force motrice inépuisable.
L'homme alors sera possesseur d'une force qui surpassera la dernière dont il est fier d'avoir trouvé l'usage , autant que celle-ci surpasse les autres.
Son travail devenant plus facile et plus doux, l'homme sera moins courbé vers la terre, et pourra plus librement et plus souvent relever vers le ciel la face et le regard.
troisii:me méditation,
LES VEGETAUX,
Dieu n'a-t-il pas ensemencé pour nous celte terre où il nous a mis ?
L'homme voit de ses propres yeux sortir du sein de la terre des créatures qui, s'élançant à la lumière du jour sous l'action d'une force cachée, croissent et grandissent avec ardeur et joie ; qui, répandant leur force et l'essence de leur être dans le rayon vivant de leur tige, se reproduisent ellesmêmes dans leur couronne , et semblent fières de présenter au ciel, au milieu d'une enveloppe substantielle et d'une auréole de beauté, la riche offrande d'un germe multiplié avec usure.
Ces créatures conçoivent en elles, sous
LES VÉGÉTAUX. 15
riiiduence du soleil et de l'esprit de la nature, les vertus nourricières et médicales, les saveurs et les odeurs ; elles élaborent pour l'homme le sucre et l'huile, le \in et le froment; elles font, pour lui, découler de leur sein les gommes, les essences, les parfums; elles offrent à ses mains des substances renfermant l'étonnante vertu de maintenir sa vie, de raffermir sa force, de relever sa tête lorsqu'elle languit et de rendre l'éclat à son regard abattu.
N'y a-t-il pas là un don qui vient d'en haut ; quelque chose qui ne peut découler ni de la plante, ni du soleil qui vivifie la plante, mais de Celui qui vivifie la plante et le soleil ?
« C'est vous, Seigneur, qui faites sortir le « pain de la terre et le vin qui réjouit le « cœur de l'iiomme ; vous lui donnez « l'huile afin qu'elle réj)ande la joie sur son « visage, et le pain afin qu'il fortifie son « cœur.
« Toutes les créatures attendent que vous
in TROISIEME MEDITATION.
« leur donniez leur nourriture, lorsque le (f temps en est venu. Vous la leur donnez « et elles la recueillent. Vous ouvrez la « main et elles se remplissent des biens qui (c viennent de vous(i;. «
Nous sommes, même par la nourriture du corps, plus en rapport avec Dieu que nous ne savons.
L'homme n'apprécie pas assez ce don ; il en abuse, il le prend sans actions de grâces; il ne comprend pas le sens de cette parole : « Soit que vous buviez, soit que vous man- « giez, faites tout pour la gloire de Dieu (2). Comment donc pourrait-il comprendre que le V^erbe de Dieu se soit fait nourriture et breuvage et qu'il y ait, par la consécration du prêtre éternel, un passage possible du pain au corps du Christ et du vin à son sang ?
Si l'homme vivait bien, s'il n'abusait pas des bienfaits de Dieu, s'il prenait sa nourri-
(1) Ps. cm, 14, 15, 27. — (2) I Cor., x, 3i.
LES VÉGÉTAUX. 17
ture comme la recevant de la main du Père, s'il gardait pour Dieu seul la force qu'il en retire, s'il était [)ur, son àme serait un ciel et son corps une terre qui, fécondée par la rosée céleste, s'épanouirait pour donner son fruit, pour germer l'homme immortel.
Dieu n'a-t-il pas placé l'homme sur la terre comme un enfant dans un berceau ? Tl proportionne à sa force la durée du jour qu'il lui donne, et, lorsque l'heure de 1» veille a cessé, il tire un rideau sur le monde, impose silence à la nature, pour que tout se recueille et sommeille. Il nous porte du repos à la veille, de la veille au repos. Il berce son enfant, comme une nourrice, entre la nuit et le jour.
Comprend-on ce qu'il y a de tendresse maternelle dans ces soins touchants de Dieu pour sa créature; tout ce qu'il y a de providentiel , pour l'éducation de l'enfant céleste,- dans cette alternative du soir et du matin, de la nuit et du jour; tout ce qu'il
y a de divinement calculé dans l'éclat de Fétincelant midi, heure de l'extrême développement; dans le repos du silencieux minuit, heure de l'extrême recueillement; et dans ces deux mouvements contraires du soir et du matin , excitateurs et conducteurs des deux mouvements de la vie ?
Qui a remercié Dieu de tout ce qu'il met de joie dans nos cœurs par l'éclat du midi, de tout ce qu'il y met de mystérieux instincts par l'influence des nuits? Qui lui rend grâce de la douce espérance que le matin réveille en nous et de la pieuse mélancolie que nous inspire le couchant du jour ?
Par l'influence du soleil de midi, quand l'astre, au rhilieu de sa course, s'arrête et plane sur la terre, Dieu nous attache au présent de ce monde pour que nous consentions à y vivre et à y travailler. Par l'influence solennelle de la nuit qui voile à nos yeux la nature et nous isole en face du ciel, il nous rattache à l'éternel présent d'en haut.
Par la mol)ililé vivante du soir et du matin, il excite la marche de notre vie vers l'avenir de ce monde ou vers l'avenir du monde nouveau. Il donne à notre esprit l'élan ou pour répandre sur la nature l'influence des vertus d'en haut, ou pour ramener toute chose vers la source divine où tout doit revenir.
L'homme n'apoint encore fait de ces dons tout l'usage qu'il en devait faire. Ces instructions et ces exhortations divines que les grands mouvements du ciel et de la terre ne cessent de nous transmettre, ces vérités « que le jour annonce au jour et la nuit à la « nuit(i),))n'ont fait encore qu'effleurer notre ame et n'ont point encore subjugué notre vie.
L'homme s'est laissé attacher au monde terrestre pour y vivre et pour y travailler ; mais, abusant de l'impulsion divine , il s'y est enfoncé pour en jouir; il a enfoui dans la terre le talent que Dieu lui donnait.
(I) PS. XVIIT, 3.
Des races entières, soumises au soleil du midi, vivent, travaillent et se multiplient sur la terre avec rapidité; mais leur âme s'est détachée du ciel.
Si, trop souvent, l'homme n'écoute la grande exhortation du jour que pour en abuser^ comment comprendra-t-il l'austère enseignement de la nuit ? Au lieu de s'y livrer au doux sommeil, à ce sommeil dans le sein du Père, qui nous laisse au réveil un cœur brûlant d'amour et jeune de pureté, comme la poitrine douce et chaude d'un enfant dans un berceau, l'homme, par sa faute, n'y trouve, le plus souvent, qu'un sommeil triste et mauvais. Après avoir abusé du jour pour suivre avec ardeur de vains et criminels désirs , quand la nuit vient, il tombe fatigué sur la terre et ne s'y repose pas. « L'homme se repose peu ou presque « point, dit l'J^lcriture. Les faux biens qu'il a « poursuivis, l'inquiétude, la jalousie, la « colère, troublent ses pensées, dans le lit « même, pendant les heures de la nuit qui
« lui ont été données pour [Drendre son re- « pos ; les fan I ornes qu'il voit en son âme ic l'inquiètent et tiennent son esprit en susce pens, et il est, dans son sommeil même, « commeune sentinelle pendant le jour (i).»
Et ce grave pressentiment de la mort que la nuit fait planer sur son âme,. s'il en ressent quelque influence, c'est une terreur qu'il repousse, un rêve sinistre qu'il cherche à fuir.
Cette vie terrestre dont il devrait apprendre chaque nuit à se détacher, pour s'élever vers l'autre vie, il s'y concentre tout entier ; c'est là que s'accomplissent les ténébreuses opérations du mal, l'homme enfouissant sa vie dans la chair et dans le sang, et répandant toute son âme vers la terre.
Que dé cœurs dans lesquels le doux matin n'éveille que des espoirs grossiers ; que d'âmes pour qui la sainte mélancolie du soir, passage d'une espérance qui tombe à une espérance qui va naître, se change en une
(1) Ecclésiastique, xl, 1-7.
tristesse aride qui cherche une vaine ressource dans un éclat factice, dans des joies prépa'rées par l'art, à l'heure où nous échappe la lumière et la beauté du jour !
Et cependant les impulsions divines ne peuvent être stériles; l'homme en abuse beaucoup, en diminue constamment la vertu, mais il faut bien qu'il marche et qu'il s^élève^ que son éducation providentielle se fasse. Si de grandes races parmi les hommes restent dans l'inertie, d'autres avancent, et il se développe dans le sein de l'humanité des sentiments et des tendances dont la providence fait usage lorsque le temps en est venu.
Le jour, par sa lumière et ses excitants, a provoqué la vie des hommes et tous leurs travaux sur la terre.
Mais l'influence des nuits n'a-t-elle pas aussi laissé bien des traces dans nos cœurs ?
On a vu des nations entières, élevées par la Providence sous les austères régions du soir, se pénétrer, dans leur sang même, d'un
24 QUAÏKIEMIi MEIJITATIUN.
instinct de mystérieux avenir, d'un mépris sans bornes pour la vie présente , d'une générosité toujours prête à la sacrifier pour la gloire, pour l'immortalité d'une autre vie.
Que d'âmes entraînées par l'ardente jeunesse vers les beautés de la nature, n'ontellespas rêvé, sous le ciel scintillant d'étoiles, l'éternelle beauté du monde d'en haut!
Que de bergers, en gardant leurs troupeaux, n'ont -ils pas reçu dans leurs cœurs, à la vue du ciel de la nuit, les germes de la science ou de la prière I
Que de vierges n 'on t-elles pas , dans le calme des nuits, au milieu d'inspirations nouvelles de pureté, de prière et de dévouement, senti s'embraser leur âme des feux du divin amour !
Que de mères, veillant sur la couche de l'enfant que leur dispute la mort, n'ont-elles pas, dans la nuit mystérieuse, senti prés d'elles des murmures célestes et des parfums d'en haut qui leur faisaient comprendre et
LE JOUR ET LA iNUlT. 23
accepter la mort et pouf elles et pour leur enfant!
Que d'esprits amoureux de la science, oubliant dans leurs veilles la scène mobile et variée du jour, n'ont dû l'inspiration simple , et grande, et ce regard profond qui perce les voiles, qu'au calme et au silence des nuits !
Que de prophètes n'ont vu le monde futur que dans le recueillement des nuits, à ces heures « où des paroles nous sont dites a en secret, où l'âme recueille à peine les « veines fugitives du murmure sacré (i)! »
Que d'ascètes, au sein des nuits, enveloppés de solitude et de silence, n'entendant plus, ni sur la terre, ni dans leur cœur, que le tressaillement universel de la vie, et la douce respiration de l'univers en Dieu, n'ont-ils pas senti la présence du Créateur, et compris qu'en vérité « nous sommes « en Dieu, vivons en lui, et nous mouvons « en lui (2) ! »
(^) Job, IV, \'2. — (2) Actes des Ap., xvii^ 28.
26 QLATRlEMh: MÉDITATION.
Que de saints, tenant leurs mains élevées dans l'ombre, n'ont-ils pas envoyé vers le ciel des ardeurs d'invocation et de prière qui en attiraient la vertu ! Les soupirs de ces cœurs profonds, la force pressante de leurs désirs faisaient tressaillir le monde et avancer l'humanité, de même que la brise nocturne fait avancer sur le sein des mers des vaisseaux où tout dort.
Que de filles de la douleur, que d'âmes brûlant devant Uieu comme un holocauste à l'insu du monde, dépouillées , délaissées sous la nuit froide et triste, pleines de pressentiments de mort, sondées par la terreur dans les profondeurs de leur être, n'ontelles pas accepté, par un élan surnaturel et par un dévouement divin , toute mort et toute souffrance ! Ces âmes percées du glaive, ces sacrifices et ces acceptations de mort, neutralisaient dans le monde avec une héroïque puissance, cette fatale exubérance de la vie, ces jets illégitimes du plant sauvage, ce funeste pullulement des êtres qui
provoque sur toute la nature Ja guerre et Teflusion du sang.
Celui qui a tout consacré, tout réparé, tout purifié, celui qui enseigne auxhomuies l'usage de la vie et de la mort, du temps et de l'éternité, passait des nuits sur la montagne, seul à prier.
L'Église du Christ n'a-t-elle pas établi des veilles saintes aux époques solennelles de la vie du Sauveur, aux jours de grands souvenirs consacrés par les mystères de sa vie et de sa mort? Usages saints et sublimes que les hommes refroidis laissent tomber. En présence du Christ, toujours vivant, nous dormons encore , comme dormaient les apôtres au Thabor et au Golgotha, pendant qu'il priait dans sa gloire ou qu'il priait dans son asfonie.
Quand saurons-nous unir la vie véritable du jour à la véritable vie des nuits?
Lorsqu'après un jour plein, l'âme de l'homme, pendant une nuit pure, se recueille en Dieu, sa vie retrempée dans sa source
ic éclate au matin comme raiirore(i) » et tressaille comme le soleil pour parcourir un jour nouveau.
(I) ïsaîe, Lvin, 8.
Dieu fit les grains de sable de la mer isolés les uns des autres; mais il rassemblé plusieurs grains de froment sur une même tige qui les porte et sous l'enveloppe d'un même épi; et il réunit plusieurs hommes entre les bras d'un même père et dans un même sein maternel.
Les grains de sable dorment sur le rivage depuis le commencement du monde, et dormiront jusqu'à la fin ; mais les hommes , comme les plantes, doivent croître et se développer, et plus encore, ils doivent aimer. Comment aimeront-ils s'ils ne sont plusieurs réunis? et comment croîtront-ils, si ceux qui
naissent à la vie, faibles et impuissants, ne
se nourrissent de la substance des autres et ne se réchauffent dans leur sein ?
Avons-nous jamais remercié Dieu de tout ce qu'il a mis dans nos cœurs de vie, d'amour et de bonheur par le don qu'il nous a fait de notre père et de notre mère? L'avonsnous remercié de la joie sainte dont il a rempli notre enfance?
Que n'avons-nous un cœur d'enfant^ afui de nous rappeler tout ce que l'amour et la tendresse de nos parents rassemble de sève dans notre sein !
Qu'ils sont féconds, doux et vivants, ces jours de notre âge d'or , où l'enfant vit et respire dans la confiance et dans l'amour; où l'enfant croit d'une foi pleine que son père et sa mère savent tout, qu'ils sont puissants comme des anges, et que, réfugié dans leur sein, nul mal ne le peut atteindre; où sa bouche, pleine de confiance, dema?ide incessamment; demande sa nourriture, demande le sens de la parole, demande quelque marque d'amour. Ce qu'on lui donne, i! le reçoit;
ce qu'on lui dit, il le croit. Il ignore que l'on puisse tromper , que l'on puisse faire un faux don. Toujours entourée de tendresse, son àme est tout entière ouverte, épanouie comme son visage; son cœur est tout à nu, et il n'a pas encore abaissé le voile entre sa face et son âme, ce voile derrière lequel l'homme réfléchit. Le rayon de son cœur s'élance droit au dehors, sans crainte et sans détour, et les impressions de la vie trouvent tout ouvert pour pénétrer. Comment sous cette bénédiction l'enfant pourrait-il ne pas croître et dans son âme et dans son corps!
Vivre dans le sein et sous les ailes d'êtres sages et puissants, qui nous protègent, qui nous dirigent et nous donnent tout; n'avoir qu'à suivre, à recevoir, à obéir et à aimer; jamais à prévoir d'avenir , à hésiter entre deux voies; n'être, en aucun temps, seul au monde, mais tenir par sa vie même à des cœurs toujours pleins pour nous ; user avec bonheur de notre force et de notre vie naissante, et se sentir toujours soutenu par une
force plus grande que notre force, et par une vie plus large que notre vie; avoir un foyer d'amour, un centre visible en ce monde pour y rapporter notre vie, un refuge, un asile, TUT sein pour s'y verser dans la douleur ; voir de ses yeux un homme dont le sang même nous a transmis la vie, et qui nous la conserve, lorsqu'il le faut , au prix de sa vie et de son sang; pouvoir reposer notre tète sur le sein qui nous a portés et qui nous a nourris de sa substance ; dormir sous la garde de celle qui veille sur notre couche, comme l'ange gardien, qui souffre des mille dangers qui passent sur notre tête , lorsque nous-mêmes en ignorons l'approche; telle est la vie dans notre enfance, dans notre âge d'or.
Toujours environnés d'amour, portés et soutenus par l'aimable Providence et ses tendres représentants, comblés de biens, délivrés d'inquiétudes, de haine, de crainte, de lutte et de travail. Dieu nous éveille à la vie dans le bonheur , afin qu'avant toute
chose un fondement soit posé dans notre âme, la foi au bien et à Tamour.
Tel est le bienfait céleste par lequel Dieu nous atteint, dès nos premières années, entre les bras de nos parents, et par leurs mains.
Faut- il que cet âge doive cesser ! Faut-il que ces âmes, fondues en une seule, doivent s'isoler !
H vient de tristes jours où nos veux s'ouvrent sur nos parents, où les défauts communs à la nature humaine, nous frappent en eux; où nous voyons que leur force est bornée, que leur sagesse est courte, où ces deux êtres, qui nous avaient paru dans notre enfance comme deux anges de lumière, perdent leur auréole ; et ces représentants de Dieu viennent contredire l'idéal qu'eux-mêmes ont éveillé en nous.
Heureux alors les fils qui savent détourner le regard, jeter un voile sur les faiblesses lie leurs parents, et conserver le respect et
l'amour pour ceux dont notre difficile enfance n'a pas rebuté la tendresse !
Et cependant notre vie commence à s'isoler de la leur; notre âme, d'abord identifiée à leur âme, se dégage et revient à elle. Puis, •soit que la mort nous les enlève, soit que le tourbillon de la vie nous entraîne loin d'eux, soit que la séparation intérieure s'établisse, par notre faute ou par la leur, nous voilà seuls dans le monde , indépendants, isolés, destitués de cette vague et profonde espérance d'union intime que la famille nous avait inspirée.
Alors, nous cherchons ailleurs; il faut que notre cœur s'attache, et l'homme quitte son père et sa mère pour s'attacher à sa femme. Les mêmes espérances d'union profonde, d'amour éternel et sans bornes nous entraînent et nous enivrent, et cette nouvelle inspiration de la nature fonde une nouvelle famille qui, après un âge d'or, un âge plein d'espérance, se dissoudra comme la première, soit par la mort, soit par la sépara-
tion intérieure, soit par le cours vulgaire de la vie.
Ce serait donc là la seule issue des espérances sans bornes que Dieu met dans nos cœurs, de l'amour tendre et profond qu'il nous inspire pour une mère, pour une épouse et pour un fils! Il n'y aurait aucune voie pour résister à la loi fatale qui nous dépouille de tous ces biens! Et cette vie d'union et d'amour, cette vie commune dans un même centre et dans un même foyer, cette identification de plusieurs âmes, par un lien réel et vivant, devrait cesser pour toujours! Il arriverait, pour chacun de nous, un temps où il lui faudrait dire : Maintenant je suis seul ! Ce père qui travailla pour nourrir mon enfance n'est plus , il n'y a plus rien entre nous. Cette mère , dans les bras de qui j'ai dormi, a passé sous mes yeux dans ma jeunesse , comme nous apparaît dans un rêve une douce image qu'on ne revoit plus. Les doux noms de père et de mère sont à jamais dans ma bouche des
motS' sans vie, des formes desséchées, dépouilles de fleurs mortes qui ne fleuriront plus. Et cet accent ineffable avec lequel on crie « mon père » devra s'éteindre dans mon sein !
Des protecteurs puissants et bons m'avaient été donnés dans ma jeunesse , et il n'y a plus rien maintenant qui m'aime ni me protège! J'étais guidé par la main, dans mon enfance, pour parcourir la maison de mon père, et me voici, dans le vaste monde, sans guide ni conducteur. Dieu m'apprenait, dans mon premier âge, à obéir, à suivre, à écouter; ai-je donc aujourd'hui toute force et toute sagesse en moi, pour qu'il me faille toujours parler et agir seul?
Oh ! non , il n'en est pas ainsi. Dieu ne retire pas ses dons, il les augmente. Tout don de Dieu est un germe qui croît et se développe.
Si tant de biens m'avaient été donnés avec la vie, ils doivent s'être multipliés depuis. Si je les ai reçus dans mon cœur, si j'ai vrai-
ment aimé mon père et ma tendre mère, et si j'ai pu mériter leur amour, celui que j'aimais en eux sans le connaître , celui que je pressentais, celui dont je prétais à mon père, faible mortel, l'infaillible sagesse et la puissance infinie, celui qui remplissait d'amour pour moi le cœur de mes parents, celui qui me parlait par leur bouche et me nourrissait par leurs mains, celui-là même est à présent mon père.
Et si j'ai connu l'amour d'une mère, son incomparable indulgence et la clémence de son regard, sera-ce en vain que Dieu aura mis dans mon âme ce besoin d'un intermédiaire entre mon père et moi, cet idéal d'une mère, d'ime tendresse tout attrayante et toute visible, toujours ouverte à son enfant? Oh! non, l'idée de mère, et sui'tout, l'amour maternel , n'est point une de ces choses qui passent avec le temps, un accident de ce monde, qui n'ait pas en Dieu même sa base et son éternelle réalité! Jl
y a une mère universelle, comme il y a un
Père de tous les hommes. Il y a une mère des enfants de Dieu, dont la tendresse remplit le ciel, dont la bénédiction couvre la terre.
« O ma mère bien-aimée, sein très-pur et tout céleste, où sont déposés déjà les prémices de mon esprit, recueille tout mon être en toi. Dispersé que je suis dans ce monde, quand donc reposerai-je dans ton sein ? » (S.Augustin.)
Ainsi, quand nous perdons notre père et notre mère, si nous avons profité de ce premier bienfait, Dieu nous rend au centuple ce que nous perdons en eux. Un père céleste nous est donné au lieu de notre père terrestre, une mère céleste au lieu d'une simple femme plus faible que son amour.
Mais, grâce à lui ! il nous les rend euxmêmes ; il nous les garde dans son sein. INos parents ne sont pas seulement pour nous des symboles passagers de notre père et de notre mère célestes, ce sont aussi des créatures de Dieu vivantes et immortelles , et il y
LA FAMILLK. 39
a un lien cMitre eux et nous. Que disait le Seigneur au fils des Patriarches quittant la maison de son père, pour voyager dans une terre inconnue? Que lui disait ce Père céleste pour l'engager à venir à lui? Il lui disait : (c Je suis le Dieu d'Abraham ton père, et le ce Dieu d'Isaac ( i ). » Et ces paroles, expliquées par le Christ (2), veulent dire : Tes pères sont vivants dans mon sein. Puis, lorsqu'un Patriarche avait fini sa course dans ce monde, n'était il pas, dit la Parole sainte, « ré- « uni à ses pères, reçu dans le sein d'A- « braham » ? Et qui sait si, dès cette vie même, nos parents, que nous croyons morts^ ne nous parlent pas dans notre âme et dans le repos du sommeil? Mais nous, presque toujours enivrés par le monde, dispersés loin du sanctuaire, privés de cœur et d'intelligence, nous n'entendons pas plus leur voix que nous n'entendons celle de Dieu qui, chaque jour, nous parle pour nous guider ou nous reprendre.
(1) Gen., XXVI, 24. — (2) S. Matthieu, xxii, 32.
Serait-ce donc un mensonge, sans traces de vérité, que cette foi si touchante de tant de j)euples sauvages où le fils croit que l'esprit de son père mort vient reposer dans son cœur, inspirer sa parole et doubler son courage ? Qui peut dire que, retirés de ce monde et recueillis en Dieu, l'esprit de nos pères ne nous pénètre plus, aussi bien qu'autrefois, lorsque la force de leur cœur fortifiait notre cœur timide, et que la sérénité de leur visage bénissait notre enfance, comme le soleil dore les moissons ?
Pourquoi l'esprit de notre père, s'il est vivant dans le sein de Dieu, n'habiterait-il pas notre cœur, puisque Dieu lui-même y habite, si nous savons l'y recevoir ?
.lésus^ notre modèle, celui dont il faut toujours dire : « yoicl F homme », le voici tel qu'il doit être, Jésus a dit : « Pour moi, « je ne suis pas seul... celui qui m'a envoyé c( est avec moi... Mon Père ne m'a pas « laissé seul... mon Père est en moi (i). »
(1) S. Jean, viii, IG.
LA FAMILLE. 4i
Heureux celui qui n'est pas seul en luimême!
Heureux celui qui, lorsque viennent à se dissoudre les liens puissants par lesquels Dieu nous a liés à d'autres âmes quand il nous a donné la vie, retrouve des liens plus forts qui l'unissent au dedans à quelque autre qui habile en lui !
Heureux ceux auxquels il est dit : « Je ne « vous laisserai point orphelins (i) ! »
Bienheureux les enfants de Dieu qui portent dans leur cœur leur Père céleste, et pour qui se réalise cette sainte et divine promesse que l'homme ne semble pas comprendre encore : « Le Père et moi viendrons en « lui, et nous ferons en lui notre demeu- « re (i) ! ))
L'âme vivante, de la vie d'en haut, porte donc on elle-même, comme dans un sanctuaire, son Père et le Père de tous les hommes ; elle porte en elle celui qui dit : « ()ui- « conque fait la volonté de mon Père qui
(1) S. Jean, \iv, 18. - [2) S. Jean, xiv, 23.
« est au ciel, celui-là est mon frère, ma sœur c( et ma mère (i). » L'âme porte en elle celui qui s'est fait notre frère, celui qui s'est fait notre fils, et qui daigne appeler sa mère rame de l'homme qui le reçoit en lui.
L'union de plusieurs en un seul n'est-elle pas la loi de la vie? L'homme naît au sein d*une famille à laquelle sa vie est attachée; puis, lorsqu'il faut quitter la famille de la terre, il peut retrouver dans son cœur une sainte et divine famille. Le Seigneur, en créant l'homme à son image, ne l'a point créé solitaire. Il veut qu'en l'homme, comme en luimême, plusieurs soient en un. Il veut que l'homme, à l'exemple de son Dieu, puisse dire nous, comme le font les Rois de la terre en signe de puissance et de grandeur.
Ah ! que celui dont l'œil serait dégagé de tout voile verrait de choses ! que de bienfaits inconnus! que de merveilles cachées! que de trésors sous ses mains ! Combien la vie lui paraîtrait sainte, Dieu grand et bon, (d)S. Matth., XII, 50.
rhumanité précieuse et digne qu'on la serve, que l'on travaille et que l'on meure pour elle, pour l'éclairer, la réveiller, la délivrer de ses ténèbres, de ses maux et de ses douleurs !
Lorsque l'homme fut repoussé de la vue de Dieu, Dieu put lui dire : « Je ne vous ai « point abandonné, j'ai mis ma parole dans « votre bouche (i). »
L'homme ignore combien Dieu se tient près de hii par le don sacré de la parole.
La parole couve l'humanité, comme l'esprit de Dieu qui, dès l'origine, était porté sur la face des eaux.
La parole éclaire tous les hommes, plane, en tout temps, sur tous les esprits ; elle ne cesse d'exciter et de pénétrer les nations et les peuples ; elle ne cesse de réveiller ceux qui dorment, sondant tout cœur, sondant
(i) Isaïe, II, 16.
toute intelligence; cherchant à purifier les lèvres de tout homme, afin qu'elles j3uissent recevoir la vie et l'exhaler.
La parole est tout un monde porté sur l'esprit humain, monde visible, brillant avec magnificence de tous les reflets du monde d'en bas, et paré des beautés de la terre comme d'une ceinture, monde idéal vivant de la sève divine qui sort de la bouche de Dieu . j
Celui qui éclaire tout homme venant en ce monde, se tient présent dans la parole comme dans son tabernacle: il v a«:it en tout temps, cherchant à relever tout homme, à élever son faible esprit à la hauteur de l'esprit de Dieu, à éclairer ses ténèbres de la lumière d'en haut. C'est de là que sort cette sagesse qui aime à se jouer au milieu des enfants des hommes, et « se répand parmi « les nations pour y former les amis de Dieu a et les prophètes (i). »
Pourquoi faut-il c[u'à la |)ai()le de vé-
(I) Prov., vin, 30; Sajj^esse, vu, 2(1.
rite soit mêlée dans le monde la parole de mensonge, et que l'homme, par sa faute, en croyant au mensonge, ait perdu la foi vive en la parole de vérité ?
L'homme, au jour de l'épreuve, n'a pas su repousser la première parole de contradiction opposée à la parole de Dieu. En ce jour, il laissa se confondre en lui l'erreur et la vérité ; et depuis lors, il va toujours entre le doute et la foi. S'il se livre à la foi, arrive, pour se faire accueillir, la parole de mensonge, pleine de ruse et d'hypocrisie ; s'il se tourne vers la défiance, il se ferme à la vérité.
Dans l'origine, toute parole était pure. L'homme adhérait à la parole par une foi naïve et sans bornes.
La parole, divine et sainte, sortait de la bouche de Dieu pour vivifier toute créature. Plus douce que le doux zéphyr, elle se jouait dans le cœur de l'homme, comme le vent dans ces harpes solitaires qu'un doigt profane ne touche point. Paisible et silencieuse,
mais préparée à tout accord, et portant dans sa nature même tous les nombres de l'harmonie, l'i^ime attendait dans un calme saint la venue du souffle de Dieu ; puis, l'exhalant en harmonies tranquilles, mêlées de longs repos, elle goûtait en paix la suavité des chants célestes dont le Seigneur la remplissait.
L'harmonie de notre âme était l'harmonie du ciel, leSeigneur même parlait par la voix de l'homme; il n'y avait point alors une parole venant de l'homme et une parole venant de Dieu. Toute parole venait de Dieu.
Mais le serpent, glissant sur l'instrument céleste, en fit sortir un son sinistre et faux ; la parole de mensonge est entrée dans le monde sous la louche du serpent.
Les cordes de l'instrument vivant ne se sont pas raidies ; l'homme accueillit le premier mensonge, et le mensonge est entré dans le n^gïfîde.
Dieu ! quelle funeste révélation fut faite au monde par le premier mensonge !
Les créatures, saisies de crainte, se con-
tractèrent et se fermèrent, et la lumière cessa de pénétrer toute chose.
Le cœur de l'homme se ferma comme une ville où le cri de guerre s'est fait entendre.
La foi naïve en la parole tomba : au lieu de recevoir toute parole comme un hôte ou comme un ami, il fallut l'arrêter à distance pour la juger.
Comme un espion en face d'un inconnu, l'oreille de l'homme hésita sur ce qu'elle devait croire, ses lèvres sur ce qu'elles devaient dire.
La parole, toujours soupçonnée, toujours sondée dans ses replis avant d'être accueihie, perdit sa sève et son parfum, comme se flétrit une fleur qu'effeuillent des mains curieuses.
Le monde divin plane toujours sur notre âme dans la parole. Mais qu'il est rare que son soleil y perce! D'obscurs nuages arrêtent dans notre esprit l'éclat continuel des scintillantes étoiles de la sphère des idées.
La parole, cessant d'être alimentée dans
rhonime par sa source vivante qui est au ciel, et s'isolant dans l'esprit humain, devint parole humaine et fille de la terre. L'homme ne chercha plus qu'en lui-même et sur la terre la vie de sa parole.
Depuis ce temps aussi, l'homme a cessé de la respecter, il ose lui dire : C'est moi qui t'ai créée.
Loin de se pénétrer des vertus qu'elle renferme, il ose lui dire : Tl n'y a en toi que ce que j'y mets.
Le monde de la parole n'est plus pour lui que l'enveloppe de sa propre pensée, un signe par lui frappé comme le métal signe de son trafic.
Il ne soumet plus son esprit à la parole, mais la parole à son esprit.
Et cela même est la sagesse des sages, des princes et docteurs de la parole, de ceux qui poursuivent la science ou qui cherchent leur gloire dans ce qui sort de leurs lèvres.
Les ignorants, les simples et les enfants, donnent à toute parole un sens large, infnii,
profond ; ils croient à l'idéal divin qui vit en elle ; humbles en face de la parole, ils la laissent pénétrer leur esprit, l'élargir en le dépassant, l'élever en le dominant. Le fier savant s'arme contre elle, lorsqu'elle lui présente autre chose que ce qu'il trouve en lui ; il résiste à la fdle du ciel, repousse le message divin qu'elle apporte, et la renvoie maltraitée.
Les sages de la terre restreignent la parole ; ils vont toujours diminuant le sens large qu'elle porte en elle, ce qu'ils appellent la préciser.
Ils la vident de sa lumière et de sa chaleur propre, et ils y mettent un sens raisonné fait par eux.
Ils se construisent une langue à leur usage; langue où pas un seul mot ne doit avoir un horizon plus large que celui que l'œil naturel peut clairement discerner ; langue où il n'y ait rien qui ne soit de main d'homme ou retouché par l'homme : et c'est ce qu'ils appellent une langue bien faite.
LA PAROLE. oi
Cette langue est inintelligible au peuple, aux simples et aux petits ; elle se décompose rapidement en dialectes qui ne se comprennent point entre eux.
Une telle langue est une moisson d'épis vides, dont l'homme ne se peut nourrir.
Un homme livré à cette sorte de langue périt dans son intelligence et se dessèche dans son cœur.
Un peuple livré à cette sorte de langue perd la foi, le sens du vrai, le goût du beau, l'art, l'éloquence et la poésie.
Mais, si telle est la plaie que font à la parole les sages et les prudents, comment les méchants la traiteront-ils ?
Depuis que la parole s'est isolée de sa source, depuis que l'homme a pu dire : « Mes « lèvres sont à moi, je parle comme il me « plaît; qui est le Dieu de ma bouche (r) ?» l'homme peut se servir de sa langue pour mentir, pour maudire ses frères, pour blasphémer Dieu.
(i) PS. XI, 5.
Oui, rhomme a pu mentii' ! Connaissant en son cœur la vérité, il a pu la nier sur ses lèvres, commettant, à la face de Dieu, un acte lâche et détestable.
La douce lumière de la parole, son aimable et vivifiante chaleur s'est changée, dans beaucoup d'hommes, en un feu sombre et mauvais. Brûlés de ce feu sinistre allumé par l'enfer, ils ne cessent de souffler dans le monde la malédiction et le blasphème.
Tout ce qu'ils nomment, ils le noircissent, s'ils ne le nient.
Les insensés nient les êtres, tout en les nommant par leur nom ; n'ont-ils pas été jusqu'à dire : Dieu n'est pas (i)?
Lorsqu'ils ne nient pas, ils maudissent; tout nom qui sort de leur bouche est insulté par eux.
Si ce nom estceluid'un homme, cethomme est mesuré, jugé ; ils jugent, en quelques mots rapides, leur frère qu'ils ne connaissent pas; ils le condamnent à la haine, ou sejet-
(i) Ps. XIII, I.
LA PAROLE. f)3
tent avec dédain, Vun à l'autre, son nom flélri.
Si ce nom est celni d'une chose , ils calomnient les choses aussi. De même que l'on voit des hommes tomber sous le poignard de leur langue, perdre l'honneur, vivre isolés de l'humanité, accablés sous la haine ou le mépris d'un peuple; de même, les plus nobles objets , maudits par eux, furent quelquefois bannis de l'esprit d'une nation. Des mots saints et sacrés, flétris et profanés par eux, durent tomber et mourir, rendus impropres à maintenir dans l'esprit des hommes la foi en leur objet.
Par eux, les noms des plus saintes vertus deviennent à la longue, parmi les peuples, des noms de vices ou d'hypocrisies.
Une perversité maligne les pousse incessamment à transférer le nom de chaque chose au nom de l'abus qui l'approche, et à déshonorer ainsi tout nom.
Les mots même essentiellement bons, les mots qui ne peuvent tromper, les noms du
54 sixip:me méditation.
bien, de la lumière, de la sagesse, ces mots même sont flétris par eux. Ils font que bien ne veut plus dire bien, que lumière signifie ténèbres et que sagesse veut dire folie.
N'est-ce pas eux dont on peut dire : « Leur <( bouche est un sépulcre ouvert, leur ha- <( leine un venin mortel, leur langue est le « dard de l'aspic (i)? »
Et leur langage est tout un monde d'iniquité, un monde refait à leur image suivant un plan satanique, où tout devient difforme, haïssable, mauvais.
Ces hommes sont assis sur cette chaire des moqueurs dont il est dit : « Heureux celui « qui ne s'y est point assis (2) ! »
Le rire amer ou grossier, frère du mensonge, règne incessamment sur leurs lèvres. Ils rient du monde, de l'homme et de Dieu. Le rire est le cachet de leurs discours ; c'est là leur ton et leur accent. Cx't accent, porté sur leurs mots, avertit qu'il ne faut pas pren-
(1) Ps. V, \\. —(2) Ps. I, 1.
dre la parole au sérieux, mais selon l'esprit qu'ils y mettent. Il indicpie qu'il se faut moquer du sens noble que garde toujours la parole, malgré le sens dégradé qu'ils lui donnent.
On remarque que, si l'on peut abattre sur leurs lèvres ce rire stupide et faux, ils se sentent embarrassés en présence de la parole telle qu'elle est.
Au-dessous du langage des impies, de la langue des moqueurs, il n'y a plus qu'un degré où puisse descendre la parole; c'est celui des criminels révoltés contre la société, (jui se font contre elle un langage à part qu'on appelle l'argot des voleurs.
Dans cette langue, le mal est bien et le bien est mal. Toute cbose terrible ou grave reçoit un nom risible; les mots ignobles sont seuls admis! Des sons bizarres sont accouplés pour exprimer des horreurs qui n'ont de nom dans aucune langue.
Cette langue ne sert pas seulement à tromper l'onnlle des autres hommes, elle sert
aussi à exprimer les choses selon que les conçoivent ceux qui l'emploient, un tel esprit ne pouvant se verser dans les formes ordinaires de la parole usitée parmi les hommes.
C'est ainsi que l'homme dégrade la parole, à mesure qu'il se dégrade lui-même. C'est ainsi qu'un nombre étrange de langages nuitilés, stériles, impurs, indignes de l'homme, se mêlent et se croisent dans le domaine sacré de la parole et pullulent dans l'esprit humain comme les insectes dans une terre qui leur est livrée.
On dirait qu'lsaïe voulait décrire ces formes hideuses de la parole mauvaise, quand il énumère les animaux symboliques auxquels serait livrée la terre de l'Idumée, devenue infidèle à Dieu. « On y verra^ dit-il^ <c le ])utor et le hérisson, l'ihis et le corbeau; « les dragons y font leur demeure et les « autruches y vivent; les satyres, les sirènes (( et les onocentaures y jettent leurs cris; les « milans s'y accouplent, le hérisson y élève
« ses petits dans l'ombre des cavernes (i). »
Oui, la grande voix de riiomme , qui devait s'élever vers le ciel, sublime et toujours une, dans un éternel accord, s'est faussée, s'est brisée en éclats discordants, et ne cesse de faire retentir, sous la voûte du ciel, des cris divers semblables à tous les cris des plus sauvages et des plus bizarres animaux.
Mais ce fléau, comme tous les autres, disparaîtra devant le Rédempteur.
Lorsque l'homme-Dieu vint sur la terre pour expier fout mal, il dit au Père : « Vous « n'avez point voulu d'holocaustes, mais « vous m'avez formé des oreilles par- « faites (2). »
Les oreilles de l'homme-Dieu, parfaites en présence du Père, l'écoutaient en tout temps; la voix du Père, y était reçue dans sa plénitude; nulle veine du murmure sacré ne s'y perdait; aucun bruit étranger ne s'y mêlait; et lorsque le Fils ouvrait sa bouche divine, il pouvait déjà dire : « Je ne parle pas de
(1) Isaïe, xxxiv, ll-lo. — (2j l*s. xxxix, 7.
(c moi-même ; je ne dis que ce que j'entends; (( les paroles que me donne mon Père, je (c vous les donne (i). »
Ainsi la parole de Dieu habite de nouveau, parmi nous, pleine de grâce et de vérité.
La vérité divine, le monde céleste, le Verbe même incarné dans cette parole sainte comme dans un autre corps du Christ, la lumière en un mot, luit de nouveau toute pure sur les ténèbres de notre esprit.
O paroles de Jésus-Christ ! paroles toutes saintes dont chacune est vraiment chargée du souffle et de l'esprit de Dieu ! Heureux celui qui se nourrit de vous !
I Humble comme le vêtement blanc dont Hérode vous fit revêtir, lorsque vous parûtes^ ô Seigneur, un homme simple et sans force divine, votre parole dans sa simplicité renferme, comme le rayon blanc, tous les
1 trésors de la lumière.
' Que l'homme veuille s'en approcher; qu'il la cherche et la désire ; qu'il la fixe dans sa (1) S. Jean, XIV, 10.
mémoire, si son esprit est encore fermé. Qu'il la pratique, qu'il s'en nourrisse et qu'il l'arrose de calme et de prière. Alors un jour viendra où, comme un germe gonflé de sève sous le soleil, la parole, éclatant dans le cœur, s'élancera dans l'intelligence en gerbes lumineuses, remplira l'homme d'une clairvoyance céleste et déposera sa vertu jusque sur nos lèvres mortelles.
Dieu ! quand on croit ces choses, quel regret pénètre le cœur d'avoir profané des lèvres qui doivent transmettre la parole de Dieu, de les avoir tellement flétries que le feu, pris sur Tautel, peut à peine les purifier ! Ta parole, o mon Dieu , doit devenir ma parole ; mais, tant que la passion peut altérer ma voix, cette voix peut-elle transmettre ce qui sort de la bouche de Dieu ? Tant que la parole de ma bouche sera mêlée d'amertume, de contention, d'aigreur ; tant qu'elle sera glacée par l'incertitude, exagérée par la passion, rétrécie par la fausse science, défigurée par le rire, enflée par la
1)0 SlXIÈMh: MEDITATION.
vanité, ce sera toujours ma parole, mais non la tienne, ô mon Dieu !
Verbe divin! qui nous donnera des oreilles dociles pour entendre ce que tu dis, des lèvres pures pour l'exprimer !
Si la divine humilité descendait dans nos cœurs, nos oreilles se formeraient et notre bouche se purifierait.
Mais les hommes, toujours orgueilleux, croient encore qu'ils peuvent parler sans avoir entendu. Ils disent encore : « Ma part rôle part de moi. » Et ceux qui cherchent la gloire de la parole se consument en efforts pour la faire sortir brillante et belle de leur stérile raison. Pleins d'art et d'artifice, ils donnent à leur parole quelque apparence de beauté; ils se forment une auréole que leur pensée calcule, qu'arrangent leurs propres mains. Mais qui peut se laisser tromper à cet éclat factice ? On admire les rares chefsd'œuvre, fruit de l'humble énergie des cœurs pleins; on dédaigne leurs pâles copies multipliées sous les efforts de l'art.
Et d'où vient au génie cette plénitude débordante, sève des chefs-d'œuvre? De riuimilité qui écoute et qui reçoit d'en liaut.
D'où vient cette irréparable impuissance de l'art dans ses plus grands efforts ? De l'orgueil qui croit tout pouvoir par la force qui est en lui.
L'humilité est la base du génie.
Comment , sans humilité, le génie pourrait-il obéir au doux et fugitif murmure de la voix intérieure, et suivre, comme un coursier docile, les impressions de ces touches délicates que d'autres ne sentent même pas ?
Comment, sans humilité, pourrait-il transmettre, avec calme, la plénitude de ce feu sacré dont la moindre étincelle fait éclater en excès bizarres l'orgueilleux qui en est atteint ?
Que la voix du génie est puissante lorsque , pudique et retenu , il maintient sa noble parole 'dans une modestie virginale, conservant en son cœur plus qu'il n'ose
02 SIXIÈME MÉDlTATlOiN.
exposer sur ses lèvres, donnant ainsi à sa parole plus de vibration intérieure et moins d'éclat manifesté !
La voix même, la voix corporelle, trouve sa plus grande puissance dans son humilité. Lorsqu'elle éclate et tonne avec fierté, il semble qu'elle repousse l'oreille par l'excès de sa force et qu'elle la trouble par un nuage de bruit. Mais quand voit-on l'oreille penchée vers la parole, comme fascinée, comme prête à remonter le rayon de la voix jusqu'au cœur de celui qui parle ? C'est lorsque, rare et concentrée, pleine de recueillement et de repos, elle tranche sur un silence pur, comme l'astre sur la nuit; c'est lorsque, intérieure et profonde^ appuyée sur le cœur, elle sort presque sans corps, mais chargée d'une vertu centrale et d'un accent intime qui^ sans éclairs ni tonnerre, atteint les cœurs comme un aimant.
Celui que porte l'inspiration est humble, parce qu'il a peu d'efforts à faire. Celui qui n'est point inspiré sent les efforts extrêmes
qu'il fait pour le paraître et il estime son œuvre d'après sa peine.
Celui qui voit l'idéal qu'il exprime n'est jamais satisfait de son œuvre : c'est qu'il y retrouve son modèle toujours tronqué par quelque endroit. Celui qui parle sans idéal est heureux de tout ce qu'il dit : c'est tju'il ne peut le comparer à ce modèle qu'il ne voit point.
Celui qui reçoit d'en haut les trésors de la parole, ne connaît pas toujours la valeur de ce qu'il transmet; il donne souvent plus qu'il ne sait. Celui qui ne reçoit rien n'a rien dans sa parole qu'il n'y ait mis lui-même, et il l'admire d'autant plus qu'elle est son œuvre et sa substance.
N'est-il donc pas juste de dire : « Tout don « parfait vient d'en haut. Que pouvez-vous « avoir on vous que vous n'ayez reçu(i)? » reçu du Père des lumières , de celui qui nous vivifie, et sans qui notre esprit même n'a ni parole ni pensée?
(1) Ép. (le S. Jacques, t, \1 , et V Ép. auv Cor., tv,. 7.
Heureux ceux qui connaissent el qui enseignent à leurs frères la vraie source de la parole ! Heureux ceux qui apprennent aux hommes à ouvrir leur oreille à Dieu, à parler la vérité !
On voit chez tous les peuples, depuis le comftiencement du monde, les hommes dans leur jeunesse chercher à recevoir de la bouche des plus sages les dons sacrés de la parole. De jeunes enfants maintiennent leurs oreilles attentives pour écouter ce que dit l'homme qui les instruit; ils se penchent sur les livres et sur l'écriture, forme visible de la parole ; ils consument de longs jours et de longues années dans ce travail.
N'est-ce pas un touchant spectacle que de voir ces hommes naissants, encore petits et délicats, dont les yeux viennent de s'ouvrir, déjà chercher avec patience, avec curiosité, quelque lumière pour leur tendre esprit sous les formes si souvent arides de la parole humaine, et marcher , dès leurs premières années, par une vie si contraire à tous les
entraînements de la riante nature, vers l'ini tiation sacrée de la parole?
Que dire de ceux qui les trompent dans cette attente ! de ceux qui les nourrissent de paroles mortes et non de substance ! Que dire de ceux qui leur donnent du poison !
On initie l'enfant à la diversité des langues; on lui apprend à en polir une; on charge son esprit des formes multiples delà parole. Mais où sont ceux qui l'initient à ses mystères? Où sont ceux qui disent à l'enfant, comme autrefois le grand -prêtre au jeune prophète, à l'enfant dans le sein duquel commence à tressaillir la parole intérieure prête à se réveiller : a Enfant, allez et dor- (( mez, et si Ton vous appelle encore, dites (( alors : Parlez, Seigneur, parce que votre « serviteur vous écoute (i). »
Heureux ceux qui accomplissent ce sacerdoce, et qui révèlent la parole aux enfants! Dieu leur promet qu'ils brilleront comme des étoiles dans le Royaume du ciel (2).
(1) 1" Livre dos Rois, m, 0, 10. — (2) Daniel, xir, 3.