MÉDIT. SUPPLÉM. XV. — DE LA VERTU DE RELIGION
Les Esprits célestes eux-mêmes la trouvent si excellente qu'ils se font un plaisir de venir la pratiquer ici-bas. Combien de fois les Saints les ont vus autour de nos autels! Saint Jean Chrysostome témoigne qu'au moment où un prêtre commençait la messe, apparurent à ses yeux une multitude d'Anges, au visage lumineux, les pieds nus, et revêtus de splendides tuniques. Us se plaçaient autour de l'autel, la tête inclinée et dans un profond silence ; et ils servaient avec respect le célébrant. — Quelles leçons pour ceux qui montrent si peu de foi, de piété, de vénération dans les églises où réside le Roi de gloire !
0 mon Dieu ! montrez-moi I'excellence de la vertu de religion et Phonneur qui est dû à votre majesté sainte, afin que désormais j'évite toute légèreté, toute dissipation, tout manque de respect et d'humilité en votre divine présence, spécialement dans les églises. Rendez-moi modeste devant les tabernacles où repose le divin Sacrement. Donnez-moi le courage de garder le silence et l'attention au temps de la prière, de la prédication et des cérémonies du culte. Je m'unis aux Esprits célestes et à tous les Bienheureux, pour vous adorer, — aimer, — remercier — et prier dans les sanctuaires où vous habitez. Adorabo ad tempium sancium tuum in timoré tuo.
2° Ekfkts salutaires de la vertu de religion.
Noire grandeur, notre perfection, notre béatitude même, selon le Docteur angélique, dépendent de notre assujettissement à Dieu. Quand le corps est uni et soumis à l'âme, il vit, grandit, se meut, se réjouit, sous l'influence de notre esprit qui le gouverne. L'atmosphère, sous l'action de l'astre du jour, s'illumine, s'échauffe et s'enflamme.
Ainsi en est-il de notre âme dans ses rapports avec Dieu. Assujettie à lui par l'exercice du culte, elle en reçoit les lumières, les pensées, les convictions qui passent dans ses sentiments et dans toute sa conduite. Dieu l'élève à sa hauteur par la grâce qui est une participation de sa nature divine ; il lui communique sa sainteté par les vertus et les dons surnaturels qu'il répand en elle, et lui fait part de son bonheur par la paix et les délices dont il la remplit. De là saint Augustin a pu dire : « Le culte que nous rendons à la majesté divine sert plus à la créature qu'au Créateur. »
Non seulement il nous rend grands, saints et heureux ici-bas,
mais il nous mérite encore des récompenses que l'œil de l'homme n'a point vues, ni son cœur comprises en cette vie. Quel ami des princes, quel courtisan des rois pourrait espérer de tels biens en retour de ses services?— Aussi les Saints étaient toute ardeur dans leurs rapports avec Dieu. Saint Alphonse enviait le sort des cierges et de la lampe qui brûlent auprès du saint Sacrement, ainsi que celui des fleurs qui ornent les autels et y laissent la vie pour la gloire de Jésus.
Si nous avions des sentiments semblables, on ne nous verrait pas si froids, si distraits, quand nous assistons à la messe, ou que nous faisons notre action de grâces après la communion ; nous ne serions pas dans l'oraison comme une terre aride, sans pensée de foi, sans affection pieuse, sans résolution sincère et énergique; nous ne réciterions pas nos prières vocales avec tant d'égarements de l'imagination, avec si peu de dévotion et de piété.
0 ma tendre Mère, Marie ! remédiez vous-même à tant de négligence, en m'obtenant une foi vive, qui me montre les grandeurs infinies de Dieu, dans lesquelles je suis plongé comme la goutte d'eau dans l'océan, comme l'atome dans l'espace sans bornes. Rendez-moi plus recueilli, plus ami de la prière, afin d'honorer partout, selon mon pouvoir, la majesté du Créateur.
xvi. — Présence de Dieu au dedans de nous.
Préparation. — Pour exercer la vertu de religion et l'esprit de prière, il est bon de considérer souvent le Seigneur au centre de notre âme. Nous verrons donc : 4° Ce que la foi nous enseigne sur cette vérité. 2° Les biens qui en découlent pour nous. — Le fruit de cette méditation sera de nous rappeler fréquemment cette pensée que Dieu vit en nous et que nous sommes ses sanctuaires de prédilection, où il se plaît à résider. Templum Dei estis et spiritus Dei habitat in vobis.*
lo Ce que la foi nous enseigne sur cette vérité.
« Si quelqu'un m'aime, dit le Sauveur, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera, et nous viendrons en lui, et nous établirons en
(1)1 Cor. 3, 16.
lui notre demeure. * » Un Dieu en trois personnes habite donc en nous; il est en nous comme dans le ciel, avec ses adorables perfections. — Il est tlus en nous que l'air qui nous fait vivre, plus intime à notre âme que celle-ci ne l'est à elle-même. 0 vérité digne de toutes nos réflexions! La divinité me remplit, me pénètre plus complètement que ne fait l'eau imbibant l'éponge au sein de l'océan. — Je suis en Dieu comme le poisson dans la mer, comme l'oiseau dans l'atmosphère ; je puis jouir de lui, me reposer en lui, me nourrir de lui, l'adorer, l'aimer, le louer, comme les Anges le font dans le ciel.
« Mon Père, disait Jésus, agit a toute heure, et moi j'opère avec lui.2 » — « Le Dieu qui vit en moi, pouvons-nous dire, me continue à chaque instant l'existence; mais il s'occupe plus encore de ma sanctification. Avec quelle sollicitude il me protège, me défend, me fortifie, m'encourage dans l'ordre du salut ! Combien de fois il m'avertit par des remords et de tendres reproches! Souvent il m'éclaire d'un rayon de sa grâce ; il m'inspire de m'humilier, de me renoncer, de me mortifier et résigner. Tantôt il m'attire à lui par le recueillement, la dévotion, la prière ; tantôt il me presse de travailler, de rendre service aux autres, de remplir exactement tous mes devoirs.
Ah ! si nous étions fidèles à exercer notre foi sur ces vérités et à suivre en tout la conduite intérieure de Dieu, quel progrès ne ferions-nous pas? avec quel soin nous éviterions les moindres fautes et consacrerions à la gloire divine toutes nos pensées, nos paroles et nos actions !
0 mon Dieu ! donnez-moi la grâce de vous considérer en moi et de me reposer en vous : mon intelligence si aveugle dans votre sagesse adorable; — ma volonté faible et sans vertu, dans votre volonté toute-puissante et toute sainte ; — mon âme, en un mot, tout entière dans votre Etre infini, plénitude et source unique de tout ce qui est grand, noble et généreux, de tout ce qui est pur et méritoire en cette vie et en l'autre. — 0 Marie! inspirez-moi la résolution de me complaire à l'avenir dans la délicieuse pensée que le Bien suprême est en moi et que je suis en lui ; — qu'il est le soleil qui dissipe mes ténèbres et le foyer qui réchauffe mon cœur ; — qu'en lui je puis trouver à tout moment, par la prière et la confiance, lumière, force, courage, résignation, amour ardent et dévoué. Pater nsque modo operatur et ego operor.
(1) Joan. 14, 23. (2) Joan. S, 17.
344 MÉDIT. SUPPLÉM. XVI. — PRÉSENCE DE DLEU.
2o Biens qui découlent de la pratique de voir dieu présent en nous.
Rien de plus favorable à I'esprit d'oraison. « Je n'ai jamais su, disait sainte Thérèse, ce que c'était de prier avec satisfaction, avant que Dieu m'eût appris la méthode de lui parler en me recueillant au-dedans de moi-même. J'y ai toujours trouvé grand profit.1 » — Empêchée par ses parents de se retirer dans sa chambre et d'y vaquer à la prière, sainte Catherine de Sienne se fit au dedans d'elle-même une cellule intérieure, où elle se tenait continuellement devant Dieu. Bel exemple pour nous ! Quel respect ne témoignons-nous pas à un haut personnage, et quel serait notre vénération, notre confusion même, si un Ange du ciel ou la Reine de l'univers se montrait à nous ! Or, la foi nous dit que, dans notre sanctuaire intérieur, demeure jour et nuit l'infinie Majesté que le ciel adore, et que nous devrions nous-mêmes sans cesse adorer, surtout dans l'oraison, avec le plus profond anéantissement.
Sans avoir besoin de nous, ce grand Dieu se communique à nos âmes; mais quelle tendresse ne témoigne-t-il pas à ceux dont il est aimé et qui pensent fréquemment à lui ! « Comme une mère, dit-il, caresse son enfant, ainsi je vous consolerai;2 » je serai attentif à vos prières, je mettrai à votre service ma sagesse et ma puissance, dès que vous m'invoquerez dans vos doutes, vos peines et vos combats. — En vertu de ces promesses, toutes les richesses de Dieu sont à nous, si nous savons le prier et nous confier en lui.3
A chaque instant, il nous donne gratuitement la vie, la raison, la foi, et nous préserve d'une foule de maux dont tant d'autres sont frappés. Ne devrions-nous pas en retour le remercier, lui faire des actes d'amour, d'abandon, de demande, aussi souvent, pour ainsi dire, que nous respirons ? Chacune de nos respirations est un bienfait de sa part. Comment donc oublier un Dieu qui ne nous oublie jamais ?
0 Seigneur ! combien ^avantages précieux me reviennent de la fidélité à me tenir uni à vous dans mon intérieur ! Accordez-moi la grâce d'en profiter. Inspirez-moi partout le respect de votre majesté sainte, — une reconnaissance habituelle de vos bienfaits, — une confiance et un amour envers vous, qui ne se démentent jamais. Je suis résolu : 1° De réveiller souvent ma foi sur votre
(1) Chem. de la P. ch. 30. (2) Is. 6G, 13. (3) Marc. 11, 24.
présence en mon âme. 2° De dépendre de vous et de votre grâce dans l'accomplissement de mes devoirs, en y évitant toute vue humaine, toute agitation, tout empressement naturel.
xvir. - De l'amour divin
Préparation. — L'exercice de la présence de Dieu, quand il est continuel, nous conduit à l'amour sacré. Nous méditerons : 1° L'excellence de cet amour. 2° Ce qu'il exige de nous. — Puis, nous nous proposerons de répéter souvent des actes d'amour envers le souverain Bien, nous écriant avec David : « Que puis-je souhaiter au ciel et sur la terre, si ce n'est vous, ô le Dieu de mon cœur? » Quid mihi est in cœlo, et a te quid volai super terram, Deus cor dis meï!x
lo ExCELI,ENCE DE I.'aMOUR DIVIN.
L'excellence de l'amour se mesure sur le principe qui le produit, sur la fin qu'il se propose, et sur les effets dont il est la source. Le principe de l'amour divin est le Saint-Esprit lui-même, qui le répand par sa grâce dans nos cœurs, comme parle l'Apôtre.2 L'inclination naturelle n'est donc pas son foyer, mais il nous vient du ciel; c'est un présent de la Divinité elle-même, qui ne le refuse point à nos prières.
La fin que l'amour se propose n'est pas l'intérêt ; ce ne sont pas les bienfaits si précieux, si abondants que Dieu prodigue aux âmes dont il est aimé; non, ses vues sont plus nobles : il veut aimer le souverain Bien lui-même, l'excellence infinie de son Etre, ses perfections sans bornes, sa bonté essentielle, qui est l'unique source et la plénitude de tout ce qui est grand, beau et saint. — Oh ! qu'un tel amour est capable d'élever nos pensées, d'ennoblir nos sentiments, de nous mettre au-dessus du monde et de nousmêmes, pour n'envisager que le Bien suprême, éternel et infini !
Aussi combien d'EFFETS merveilleux ne produit-il pas en nous! 11 nous communique ses propres qualités. Or, selon l'Imitation, rien n'est grand comme l'amour divin. « Humble sans faiblesse, il n'a ni légèreté, ni attache aux choses frivoles. Il est sobre, chaste,
(1) Ps. 92, 23. (2) Ilom. 5, 5.
ferme, tranquille, et toujours attentif à veiller sur les sens. — Obéissant aux supérieurs, il est dévoué à Dieu sans réserve ; reconnaissant de ses bienfaits, il ne cesse point d'espérer en lui, lors même qu'il ne trouve aucun goût à son service. — Celui qui n'est pas prêt à souffrir et à suivre constamment la volonté de son Bien-Aimé, ne mérite pas le nom d'ami. Car rien ne pèse à l'amour, aucun travail ne lui coûte ; jamais il ne s'excuse sur l'impossibilité. Il rend léger ce qui est pesant, et fait supporter avec une âme égale toutes les inégalités de la vie.1 »
0 mon Dieu, Amabilité infinie! je voudrais vous aimer, comme les Anges et les Saints vous aiment dans le ciel, parce que vous en êtes infiniment digne. A cette fin, je me propose : -1° De vous demander souvent le don de votre amour. 2° D'en former fréquemment des actes. 3° De me conformer en tout à votre bon plaisir, dans les peines comme dans les joies.
2o Cu qu'exige de nous l'amour divin.
L'amour étant un don si excellent et comme une participation de la charité incréée, le Saint-Esprit ne le communique parfaitement qu'aux âmes entièrement purifiées. Il exige donc de nous un cœur ennemi des moindres fautes, attentif à fuir la tiédeur, les attaches trop sensibles, les plaisirs du monde et jusqu'aux imperfections, afin d'implanter en nous toutes les vertus qui doivent former le cortège de la charité, leur maîtresse et leur reine.
Mais ces vertus ne peuvent s'acquérir qu'en détruisant en nous les vices contraires. Car vainement nous efiforcerons-nous de devenir humbles, patients, charitables, recueillis, sans combattre en nous l'orgueil, la susceptibilité, l'égoïsme, la dissipation et la recherche de tout ce qui n'est pas Dieu. La grande condition de l'amour divin est donc le renoncement à nous-mêmes et à tout ce qui est créé.
Il nous serait toutefois peu utile de réprimer en nous certains défauts, si nous épargnons celui qui nous domine, qui fait comme le fond de notre caractère, et s'est tellement identifié avec nous, que nous l'apercevons à peine. Que servirait, en effet, à un avare, de se mortifier dans la nourriture, en conservant son avarice? à un homme colère, de pratiquer la tempérance, en s'enivrant de