CARÊME. PREMIÈRE SEMAINE. JEUDI. — BON EMPLOI DU TEMPS
Notre existence ici-bas sera toujours assez longue, si nous atteignons sa fin, qui est de nous sanctifier et de nous sauver. Combien de mérites n'ont pas acquis un saint Louis de Gonzague, mort à vingt-trois ans, une sainte Rose de Viterbe, un saint Stanislas Kostka, morts à dix-huit ans ? Ces jeunes saints ont en peu d'années rempli une longue carrière. Semblables à d'habiles artistes qui produisent leurs chefs-d'œuvre en moins de jours qu'un ouvrier son travail vulgaire, ils ont achevé le grand ouvrage de leur sanctification beaucoup plus rapidement que ne font la plupart des justes. Et c'est aussi ce qui les rend plus dignes d'éloges, et devrait exciter en nous une sainte envie de marcher sur leurs traces. — A cette fin : 1° Imitons leur sagesse, leur vigilance, leur docilité, leur fidélité aux grâces divines. 2° Employons comme eux le temps que Dieu nous donne; n'en laissons perdre aucune parcelle, mais dépensons tout ce trésor comme un avare, pièce par pièce, moment par moment, en vue de contenter le Seigneur. Car une seule heure consacrée à Dieu vaut plus que des siècles passés au service du monde, de la vanité et des passions.
0 mon Dieu ! que d'années perdues dans mon enfance, mon adolescence ! Que d'heures employées chaque jour au sommeil, au repos, aux repas sans aucune fin surnaturelle! Tant de conversations, de lectures, d'études, de délassements inutiles ! tant d'oublis de votre service et de votre amour ! Par les mérites de Jésus et de Marie, faites-moi sanctifier tous mes instants par l'intention de vous glorifier et de vous obéir sans réserve.
2° Moyen db bien employer le temps, la pensée de la mort.
« Le temps, dit saint Augustin, n'est autre chose qu'une course vers la mort. » Nous l'emploierons saintement, si nous ne perdons point de vue le terme où il nous conduit. « Heureux, s'écrie l'Imitation, heureux celui qui a toujours devant les yeux l'heure de son trépas et qui s'y prépare chaque jour! » « De toutes les pratiques spirituelles, ajoute saint Jean Climaque, la méditation de la mort est la plus utile. Elle nous détache des choses créées, et nous fait renoncer à notre propre volonté. Celui-là est vertueux qui attend la mort tous les jours ; mais celui-là est saint qui la désire à toutes les heures pour être uni à Dieu. »
Plus saints deviendrons-nous encore, si nous y pensons à chaque instant et vivons en conséquence. Alors nous serons toujours
prêts, selon la recommandation du Sauveur : Estote parati.* « Vous ne savez pas, ajoute-t-il, quand le Fils de l'homme viendra vous juger. » — Chaque moment nous est donné en vue du dernier. Combien donc n'est-il pas important de vivre comme si nous étions sans cesse à la porte du tombeau, du tribunal suprême et de l'éternité! A cette fin, tenons-nous habituellement en la présence de Dieu ; dirigeons vers lui nos pensées, nos désirs, nos intentions ; efforçons-nous de correspondre fidèlement à ses grâces.
Pour en venir là, dit saint Alphonse, placez- vous souvent au lit de la mort; et, à la lueur du flambeau funèbre, examinez à quoi vous employez votre temps. Êtes-vous exact à faire chaque jour votre méditation et vos autres exercices de piété ? Y puisez- vous de saintes réflexions, de pieux sentiments dont vous vous servez pendant le jour pour sanctifier vos occupations ?
Et quant à la pratique des vertus, êtes-vous ponctuel dans l'accomplissement de vos devoirs d'état? — Vous montrez-vous doux, condescendant dans vos rapports avec le prochain, supportant ses défauts, ses contradictions, les saillies de son caractère? — Et quelle conduite tenez-vous dans les revers, les maladies, les affronts, les contrariétés ? Vous trouve-t-on toujours alors patient et résigné?... S'il en est ainsi, vous pouvez penser que vous employez votre vie selon la volonté de Celui qui vous l'a donnée, et qui vous la conserve dans l'intérêt de votre âme.
0 Jésus ! ô Marie ! inspirez-moi vous-mêmes cette sagesse, qui m'aide à faire un bon emploi de tous mes instants. Ut sapientes, redim entes tempus, quoniam dies mali sunt.
CARÊME. PREMIÈRE SEMAINE. VENDREDI. — La lance et les ClOUS.
Préparation. — « Il a été blessé à cause de nos iniquités, » dit l'Église dans l'office de ce jour. Méditons 1° Les enseignements que nous donnent la lance et les clous, qui ont formelles cinq plaies du Sauveur. 2° Les éminents services que ces instruments nous ont rendus. — Prenons les sentiments de la contrition la plus vive, à la pensée de nos péchés, qui ont fait souffrir et mourir un Dieu. Ipse vulneratus est propter iniouitates nostras.
(1) Matth. 21, 44.
lo Enseignements de la lance et des clous.
Qui pourrait comprendre ce qu'endura noire très aimant Rédempteur, lorsqu'on perça de clous ses mains et ses pieds et qu'on rompit ainsi violemment les nerfs, les muscles, les veines et les artères qui s'y trouvent réunis? Pour le mieux ajuster à la croix, on dut le tirer en tous sens, de manière à lui déboîter tous les os. Que de larmes ce spectacle ne devrait-il pas nous arracher, au souvenir de tant de péchés par lesquels nous avons contribué à ce crucifiement d'un Dieu !
Ce supplice ne doit pas seulement nous inspirer le repentir, mais nous rappeler encore la nécessité où nous sommes de nous prémunir contre la rechute, en crucifiant notre chair, comme parle l'Apôtre, avec ses vices et ses convoitises. Les clous des pieds nous reprochent les pas que nous avons faits hors des sentiers des divins préceptes, et nous invitent à marcher désormais dans la voie royale de la croix, qui est celle de la pénitence, de la mortification et de la patience. Et les clous des mains, qui nous remettent en mémoire les travaux de l'Homme-Dieu, ne nous pressent-ils pas de travailler nous-mêmes, en union avec lui, à nous purifier, à nous corriger, à implanter en nous les vertus?
De son côté, la lance qui a percé le Cœur de Jésus nous donne des leçons très graves. « Ne blessez jamais votre Sauveur, nous dit-elle, ni en lui-même par vos manquements volontaires, ni dans le prochain par des critiques, des railleries, des paroles piquantes et tout ce qui altère la parfaite ch*arité. Car, si vous vénérez les instruments de la Passion, parce qu'ils ont touché la chair du Rédempteur et ont été empourprés de son sang, combien plus devez-vous respecter le Rédempteur lui-même en évitant de l'offenser, soit dans sa personne, soit dans celle de vos semblables, ses images vivantes, qui se nourrissent de son corps et de son sang infiniment précieux ! »
Ainsi nous parle la lance qui a pénétré dans le Cœur de l'Homme-Dieu. Son langage nous enseigne à ne point nous ranger du parti de ceux qui, toujours prêts à s'excuser eux-mêmes, blâment et reprennent les autres sans ménagement, les ridiculisent en toute occasion et les percent de leurs langues acérées comme d'une lance meurtrière. Oh ! que leur conduite déplaît au Dieu de bonté, qui s'est sacrifié pour tous !
0 Jésus! je veux pleurer chaque jour à vos pieds mes égare-
ments passés, bien résolu de marcher désormais sur vos traces, en me renonçant moi-même et en combattant dans mon cœur tous les sentiments contraires à la divine charité, qui est le lien de la perfection. Donnez-moi la grâce de voir toujours le prochain dans votre côté sacré, afin que là je le supporte, je l'excuse, je l'aime, je lui fasse du bien, en vue de vous plaire, à vous qui m'avez lavé de mes péchés dans votre sang et avez guéri les plaies de mon âme par vos divines blessures. Et livore ejus sanati sumits.
2° Services rendus aux âmes par la lance et les clous.
Les clous et la lance, dont nous célébrons la mémoire, ont contribué à notre rédemption, en nous ouvrant des sources de miséricorde, de grâces et d'amour. La miséricorde, nous irons la puiser dans ces pieds transpercés, ces piscines salutaires, où la Madeleine s'est lavée de ses souillures, et où tant de pécheurs ont trouvé le pardon. — Les grâces qui font les élus, nous les trouverons dans ces mains généreuses, par lesquelles le monde a été tiré du néant et d'où nous viennent chaque jour d'innombrables bienfaits. — Et le Cœur blessé de Jésus, n'est-il pas pour nous le foyer de 1' amour qui a forcé le Fils unique de Dieu à s'incarner sur la terre et à y mourir pour nous sauver?
Cet amour devrait nous presser tous, avec une force irrésistible, d'aimer un Dieu si aimant et infiniment digne d'être aimé. — « Ah ! si j'avais été à la place de la lance qui transperça Jésus, s'écrie saint Bonaventure, jamais je ne serais sorti de son côté sacré. J'aurais dit : C'est ici le lieu de mon repos, mon cœur l'a choisi ; j'y habiterai sans retour, et rien ne pourra m'en arracher. » — « Cette bienheureuse lance, dit à son tour saint Bernard, quoique maniée par la main du soldat, était conduite par Jésus lui-même, qui nous ouvrit son Coeur pour nous y faire entrer. » — 0 entrée mystérieuse! par toi nos âmes, comme de chastes colombes, devraient fixer leur séjour dans le Saint des Saints, dans cette Arche de salut, refuge assuré de qui ne veut point périr sur la mer agitée de ce monde.
Pénétrons souvent par la foi, par la méditation et la prière, dans ces sacrées ouvertures qu'ont faites pour nous les clous et la lance, objets de notre vénération. Et quelle y sera notre occupation? 1° De pleurer amèrement nos fautes dans les plaies des pieds, promettant au Sauveur de changer de conduite et d'éviter comme