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CHAPITRE VI

LA mission:

Pater nosler qui es in caUs.

Panem nostrum quolidianum da notfe hodie,

AMEN-

2?» Qu* entendez-vous par la Mission d'un peuple ?

^. "Il y eut un homme ayant mission de Dieu" *' Fuit homo missvs a Deo'" ; — C'est par ces paroles que Jean-l'Evangéliste acclame Jean-le- Baptiste, au début de son immortel récit de la vie du Sauveur des hommes.

Celui qui fut le Disciple chéri du Maître ; qui reposa son front si pur sur la poitrine si ardente du Christ, au grand jour de la Première Communion du monde, dans ce dernier souper de la vie mortelle du Fils de l'Homme, qui fut le premier banquet eucharistique de Jésus- Hostie ; dans cette fraction innovée du pain transsubstantié en son Corps, et cet abreuvement miraculeux du vin devenu Sang, Sang du Verbe, Sang de l'Amour, Sang du Nouveau Testamement (i) ; celui, qui le lendemain de ce prodige perpétuel, de cette institution inénarrable, était debout au pied de la croix, comme le Représentant appelé de l'Humanité tout entière par la vertu d'investiture d'un mandat de filiation surnaturelle envers la

(i) Accepit Jésus panem et benedicens fregit et dédit eis et ait : Sumite. Hoc est Corpus tneum. — Et accepto calice gratias agens dédit eis et biberunt ex illo omnes. — Et ait illis^ Hic est Sanguis meus Novi Testamenti, — Malh, XIV, 22, 23, 24.

ST. -JEAN BAPTISTE, L' EVANGILE ET LE CANADA

Vierge-Mère; (i) — lorsqu'il fut parvenu aune extrême vieillesse, dernier survivant des Apôtres, fut prié par les Fidèles de l'Eglise naissante d'écrire le Quatrième Evangile.

Ce patriarche delà Loi nouvelle, avant de prendre la plume, invita tous ses fils en Jésus-Christ à se faire les précurseurs d'une si haute mission de l'Esprit-Saint et de ses dons, pardes prières redoublées et des jeûnes austères. Alors, après ce recueillement de tout le troupeau, le Pasteur ému n'eut qu'à prêter l'oreille à cet Esprit qui souffle où il veut (2) et qui dicte la science, dans la vertu (3), et il donna pour exorde à son œuvre inspirée cette page, dont on ne pourra jamais assez admirer les splendeurs théologales, connue sous le nom de la Généalogie Spirituelle du Verbe. " Inprincipio erat Verhum. ■'

" Vous y trouverez des profondeurs à faire trembler, " dit Bossuet. — Oui, à faire trembler l'esprit, lorsque l'esprit est livré tout seul à luimême, mais aussi, à faire pâmer le cœur d'amour, de reconnaissance, de fierté, de tendresse et de soumission, quand le cœur incline l'esprit devant cet engendrement '' initial du Verbe qui était logé en Dieu et que Dieu " était en substance. La vie était en lui, et cette vie en lui était de toute "■ éternité la lumière des hommes (4). " Paternité très-claire! sa vision vous liquéfie l'âme, en vérité! — En vérité aussi. Saint Paul —s' adressant, il faut le dire, à des hommes de Corinthe ; mais sous Bossuet, {Bossuetius ille noster, comme avaient sans cesse à la bouche au Concile du Vatican, avec plus d'emphase que de doctrine, bien des abbés français), — sous Bossuet, — n'était on pas un peu Corinthien? — Saint Paul, disons-nous, étaif souverainement inspiré quand il faisait cette remarque : *' On peut bien ^' avoir dix Xin}^^^ pédagogues, même dans le Christ, mais pour des pères, or ■" n'en a positivement pas un bien gros nombre (5). "

En cinq versets donc, l'essence créatrice, rachetante et lumineuse de la Divinité est professée pour servir d'invariable programme à tout approfondissement du Christianisme.

Puis, au sixième verset, la mission de Jean est définie ; — c'est d'elle que nous avons à vous occuper.

(i) DiciL main suœ : Mulier, ecce filius tuus. Deinde cUcit discipulo : Ecce mater tua et ïx illa hora acccijit cam discipulus in sua. — Joau XIX, 26, 27.

(2) Spiritus ubi vult spiiat. — Joau IJI, 8.

(3) In virtute autem scienliam. — //' /V/r. /. S.

(4) Inprincipio erat Verhum, et Verlnim erat apud Deum, et Deus erat Vcrbum. — - In pso vita erat et vita erat lux liominum. — ^ean I, 1,4.

(5) Nam si decem millia pœdagogorum habcatîs, in Christo, sed non mullos patres. — l Cor. IV, 15. '

Deux grandes lois surnaturelles régissent le monde des consciences. Elles ne sont pas opposées, puisqu'elles émanent, l'une et l'autre, de Dieu qui est l'Unité même, mais elles sont distinctes, car Dieu est infiniment admirable dans la variété de toutes ses oeuvres.

Ces lois sont : la loi de Vocation et la loi de Mission.

La Vocation, — son étymologie l'indique, — c'est 1'^//^/ intime que Dieu fait à l'âme. — La Mission, c'est le chemin qu'il lui désigue du doigt par un Envoi àe sa grâce, par une Emission de sa volonté, afin qu'elle marche vers le but suprême qu'il s'agit pour elle d'atteindre.

La Vocation vient donc immédiatement du St. Esprit, puisqu'elle est souffle accentué, c'est-à-dire, voix. — La Mission, se traduisant par le tracé, la délinéation et la marche des actes à accomplir, émane également du St. Esprit, mais du St. Esprit qui montre et qui démontre par l'Eglise.

L'Eglise, c'est bien en effet le doigt vivant de Dieu, qui se lève pour dessiner et désigner la route ; — pour se poser et pour peser sur tous les accidents de cette route ; — pour enjoindre et pour jalonner les " En Avant !" et les " Halte !" les '' A droite " et les '* A gauche " les Assauts et les Retraites, selon la sacrosainte sonnerie de ses commandements inspirés ; — pour formuler les avertissements, les évolutions, les ordres, les contre-ordres, les sous-ordres, les reproches, les punitions et les condamnations capitales ; — enfin, pour bénir ; car, O Sainteté de cette Mère ! quoiqu'elle fasse, elle bénit ! — Telle est l'Eglise; tel est le doigt de Dieu, — Digitus Dei est hic (i), — et par suite, tel est aussi le seul véritable génie, la seule inspiration fiable de la Mission bien comprise.

On peut encore établir que dans l'économie spirituelle et divine du rachat de l'homme, Jésus- Christ a été la Vocation Incarnée, et le St. Esprit, inséparable de Jésus-Christ, a pris, dans ce grand oeuvre de notre salut, la part de la Mission. C'est le Verbe lui-même qui a défini très-explicitement à ses Apôtres, avant de monter au ciel, (2) cette vérité, qui s'appelle précisément, de son terme générique, la Mission du St. Esprit; lui-même Anchétype de toute Mission.

(i). Exod V/II, 19. — 'Exode" signifie la sortie, la marche de la délivrance. — In digito Dei ejicio dœmonia, profecto pervenit in vos re<;n im Doi. — Luc XI, 20

(2) Note. — Paracletus autem Spiritus Sanctus quem mittet Pater in nomine mec, ille vos docebit omnia et suggeret vobis omnia quaecumque dixero vobis. — yoan XIV. 26 — Ego veritatem d.c vobis : Expedit vobis ut ego vadam : si enim non abiero, Paracletus non veniet ad vos : si autem abiero, mittam eum ad vos. — yi>aii XVI. 7.

ST. JEAN-BAPTISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA

Et la Trinité de Dieu a voulu donner, pour résumer, en une seule unité de mission providentielle, l'histoire entière du monde, deux agents humains de la Mission du St. Esprit-Dieu procédant de Dieu-le-Père, dans cet appel, ou soit, dans cette Vocation de Dieu-le-Fils qui s'est fait Homme. — Ces deux Agents sont :

Le premier, le Précurseur Jean. — Précurseur veut dire : " qui court au devant." — C'est lui qui résume et couronne, dans la Mission suprême du St. Esprit, tout le cours de l'Ancien Testament. C'est le dernier et le plus grand des Prophètes; — Il l'a été avant de naître! — Il en clôture le " Nombre louable " — Laudabilis Numerus (i) ; 'dans la période de préexistence du Verbe Incarné ; car les prophéties sont bien, elles-mêmes, de leur essence, la préexistence révélée des événements, et l'Incarnation est, de son côté, l'événement qui sert de pivot au monde. — St. Jean concentre donc en sa personne l'interprétation anticipée du salut.

Le second agent, c'est Pierre, le Conducteur délégué (2) de l'humanité régénérée, l'Interprétateur primordial et indéfectible du Nouveau Testament — lequel n'est que la suite et la révélation de l'Ancien ; — Pierre, souche de l'Enseignement universel, missionnaire de toute vérité, et par suite incarné spirituel de l'Eglise elle-même, car depuis que Jésus-Christ est remonté au Ciel, l'Eglise c'est le Pape. "■ Ubi Petrus ; Ibi Ecclesiay — Unum ei idem Papa et Ecclesia.

Au même point de vue, enfin, de l'Histoire Universelle et dans son grand tracé philosophique, cette distinction de la Vocation et de la Mission s'accentue encore en une silhouette lumineuse, pour la ligne sociale primaire de tous les peuples. Nous avons V Election du peuple Juif, préfigure de la Vocation des Gentils, c'est-à-dire de l'appel de toutes les nations à la lumière révélée ; puis, à la suite de cette Vocation, est venue la Mission, qui constitue précisément Y Election supérieure et divine des nationalités.

En résumé, la Vocatiofi est inhérente à la personnalité du libre-arbitre ;. elle est directe, intérieure, cachée, insaisissable et se distingue de Xz. participation proprement humaine. La volonté de l'homme n'y figure pas même comme instrument ; c'est le don gratuit. Elle contient donc essentiellement

(i) " Hymne du Te Deum, Verset 8.

(2) Note. — Ut cessavit autem loqui, dixit ad Simonem: Duc in altum et laxate retia vestra. — Luc F. 4,

" Ut cessavit loqui dixit" — Assistance perpétuelle du Verbe dans son Eglise. — Dixit ad Simonem. " Uicu parle au Pape seul, et c'est ainsi qu^. seul le Pape est infaillible. — " /)«£• "aiisinf:;ulier " Laxate" au pluriel : — C'est la sacrosainte hiérarchie catholique tou/ entière. Un Chef conducteur et des Evûques travailleurs.

LA MISSION

en soi \di présence de Dieu. — La si profonde parole de Marthe à Marie ; " Le Maitre est là et il t'appelle " "■ Magister adest et vocat te (i), " renferme toute l'économie de ce précepte. C'est là le texte de ralliement de toute vocation. — La Mission est médiate et substantivement sociale, c'est-à-dire, qu'elle s'exerce, par V activité de l'homme et dans le domaine des faits. Elle se produit et se canalise. Elle a bessin du prochain pour être ; et c'est bien elle qui contient tout génie de direction de commandement, ou soit ; d'Autorité. ,

Tel est en quatre mots \e principe de la Mission. Examinons rapidement quels sont les éléments de son exercice, autrement dit ; les moyens que Dieu a mis à sa disposition, pour qu'elle corresponde au but même de Dieu, .

S). Qu' entendez-vous par les Moyens de la Mission providentielle ?

3i. Jésus-Christ s'est fait Homme ; et ce moyen c'est l'Homme !

En effet ; — Il faut noter cette remarque comme un des signes les plus saisissants de la miséricorde divine, — la grande condition de la perpétuité sans relâche des mérites du Fils de Dieu qui semble avoir été semée par lui sur le sol ingrat de cette terre. (" Ecce exiit seminans ad seminandum ") (i) consiste en ce que " l'homme doit être pour l'homme ragent^n " salut. C'est ainsi que, dans l'ordre spirituel, il a confié de générations en " générations, à un homme le dépôt indéfectible de sa doctrine ; c'est ainsi " que lorsque les nations sont malades, il leur envoie un homme afin de les " guérir." (2)

i Ce principe constitue toutes les Educations de la vie ; Et que l'échelle en est immense, O mon Dieu, quand on y réfléchit un peu ! — Qu'elle est immense, et variée dans cette immensité ! — Et comme elle se gradue avec harmonie dans cette variété !

En outre, nous pouvons bien affirmer que f Education Sociale est l'Education majeure par excellence, par ce qu'en somme,' elle irradie du sommet à la base de tout édifice moral ; du berceau de l'enfant ; — que dis-je ? — de l'ordre de sa conception même, jusqu'au couronnement de l'Autorité qui féconde et qui berce la société tout entière. — Ce couronnement c'est le Pouvoir Souverain, quelle que soit d'ailleurs sa dénomination particulière à chaque nationalité ; autrement dit, qu'il soit monarchique ou républicain,

! (I) Marc IV, 3.

(2) L'Abbé Alphonse Villeneuve. La Comédie infernale — Dédicace du Quatrième acte ; "A sa Majesté Très-Chrétienne Henri V, Roi de France."

N'en est-on donc pas amené à conclure, par la stricte filière de la simple logique, que les Hommes des Sociétés, les Hommes (T Etat, sont nécessaires, dans les combinaisons dont Dieu se plait à gouverner le monde, et qu'ils ont, dès lors, une mission éminemment surélevée.

Mais, pour bien saisir les rares et précieuses particularités d'une telle mission, analysons, en traits tout à fait sommaires, — (Le sujet prêterait en lui-même aux plus intarissables développements), — la grande empreinte surnaturelle marquée sur ce que nous pouvons bien appeler le sens évangélique du mot : Homme.

Cette empreinte s'y présente, à nos regards, sous la figure ineffaçable des trois côtés d'un triangle mystique, dans les insondables équations de l'Œuvre du Salut éternel; c'est-à-dire que, par trois fois, la dictée du St. Esprit nous a buriné sur l'Homme une incisif profil dont il est bon de méditer ici un instant la ligne et la portée. — Les inductions à tirer de cette méditation, — forcément très-courte, puisqu'elle n'est qu'une prémisse. — forment tout l'objet de ce Chapitre.

Ces trois profils d'une même idée apparaissent dans les trois phrases

suivantes :

ï° "Et Hoviofactiis est.''

2° '' Ecee Homor

3° " Euit Homo mi s su s a Deo.''

Or, voici, pour chacune d'elles, le facile éclairement de leur apparition.

1° Et Homo factiis est ; — C'est le mystère de l'Incarnation, si digne des admirations, des gratitudes et des respects du monde entier, que sa date, le vingt-cinq Mars, a formé la propre conception de l'ère chrétienne, et le point de départ de sa supputation séculaire.

Un trait, bien social, ce nous semble, rayonne en cette journée des journées. Nous demandons la permission de le peindre, tel qu'un jour, — d y a déjà longtemps, — il prit position devant notre pensée qui s'était recueillie :

Chacun a pu voir un Arc-en-Ciel, mais nous voulons parler d'un tout-àfait bel Arc-en-Ciel, d'un Arc-en-Ciel complet, c'est-à-dire, courant d'un pôle à l'autre de l'horizon, sans aucune défaillance dans ses teintes; cinglant, en toute uniformité de son cercle, tout ce que le regard de l'homme peut embrasser du ciel, au dessus de sa tête ; tel qu'on en voit, en général, dans les

LA MISSION

pays montagneux, (i) Les sept couleurs qui le composent, reflet de l'unité lumineuse du spectre solaire, dont le mélange absolu est la Blancheur, et produit de l'électricité qui s'est déchargée dans les airs, se fondent ensemble et si subtilement, l'une dans l'autre, qu'on ne saurait marquer, en aucune façon, le point qui les sépare entre elles. La gamme de leurs nuances peut pourtant se diviser en trois tons génériques, mais qui sont, eux-mêmes, unis quoique distincts, en leur harmonie : — le Bleu, couleur du Firmament ; — le Vert, couleur de la Terre, — et le Rouge, couleur de la Flamme. — Le nombre Sept et le nombre Trois sont, d'ailleurs, des nombres surhumains.

Or, ce beau spectacle rappelle à la pensée chrétienne l'instant de l'Incarnation du Verbe, l'instant suprême de V Homo factus est.

Trois ordres constituent, en effet, tout ce qui est Esprit, en dehors de la réprobation irrévocable : le Divin, V Humai?! et V Angélique. Quand l'heure eut sonné, où ce bel Arc de l'Incarnation vint à se déployer entre le Ciel et la Terre par le message de l'Archange à la Vierge, une vertu en illumina l'explanation radieuse j c'est la vertu ^'Humilité, et les trois ordres de tout ce qui a vie spirituelle se teignirent de cette vertu qui les fondit miraculeusement ensemble, comme sont fondues les teintes de l'Arc-en-Ciel physique. — Humilité de l'essence divine qui consentit à se faire Chair ; — Humilité de la race humaine qui, dans la personne de Marie, accepta, sans aucune révolte de sa raison, le plus surprenant prodige dont elle devenait elle-même le siège, et qui, devant l'honneur d'avoir un Dieu pour Fils, ne s'appella que sa servante ; — enfin, Humilité des légions angéliques ellesmêmes, dont un de leurs chefs, — peut être leur véritable Roi ; qui sait ? — remplit avec joie la mission d'être l'ambassadeur de la grande nouvelle et confessa ainsi l'immense supériorité de la tendresse dévolue par Dieu à l'Homme sur l'Ange.

Je ne pense pas que cette décomposition métaphysique du spectre solaire soit ce qu'on appelle tirée par les cheveux. De tous les phénomènes de la nature, l'Arc-en-Ciel est bien celui pour lequel le Seigneur nous a le plus explicitement accentué lui-même les signes de rédemption et de miséricorde qu'il y a attachés dans son Esprit Souverain. " Je placerai mon Arc dans ** les nuages et il sera un signe de fédération entre moi et entre la terre. — " Et je garderai souvenir de cette alliance que je fais avec vous et avec

(I) Note. — En Tyrol, par exemple, il y en a, — cela peut s'affirmer de visu et in memoriam, — qui méritent de passer pour Je modèle du genre.

Le Tyrol, soit dit en passant, est une des patries les plus catholiques, les plus honnêtes et les plus pures de l'Europe.

ST. -JEAN BAPTISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA

" toute âme vivante qui végète^ chair,^^ — " quœ carnem végétât (i)." Telles sont les paroles du Très-Haut qui accueillirent les échappés du Déluge à leur sortie de l'Arche, après leur providentielle captivité de quarante jours. — Aussi l'Ecclésiastique se remémorant au cœur ces paroles diluviennes, nous dit : " C'est triplement que le Soleil brûle les montagnes; '■'■ qu'il souffle ses rayons de feu; et que la réfraction de sa lumière est " vive, — au point d'en obscurcir les yeux de l'homme (2). " La Trinité, avec toutes ses émanations mystérieuses, mais si vraies, et la Raison humaine, aussi incapable d'en comprendre que d'en nier les rayonnements embrasés, sont bien désignés dans ce verset, par le poète théologien qui s'est appelé le Sujet de V Eglise, ainsi que signifie ce mot : Ecclésiastique. Puis, cet aïeul des grands rois de Judée, qui avait nom Jésus, fils de Syrach, nous fait une description mystique de la splendeur des Cieux. La lune y est appelée " Un signe de jour de fête " et y est très-remarquablement figurée comme un luminaire emblématique de virginité (3). Enfin l'Arc-en-Ciel reparaît en ces commentaires inspirés du Saint-Esprit: — " Contemplez " cet Arc et bénissez celui qui l'a façonné, car la beauté qui brille en sa " splendeur est sans égale (4). "

Résumons ces données et tirons en sans retard ces conclusions pratiques:

Dieu s'étant fait homme, il a confié à l'homme le devoir de /â;/r<f la perpétuité de son oeuvre morale et surtout sociale : le Salut, C'est, dans la pensée divine, la Transmission de l'Incarnation ; autrement dit c'est la mission ininterrompue des mérites de Jésus-Christ, ainsi que l'indique le mot de trans — mission.

De plus, V Humilité ayant été le sceau apposé d'une façon tout-à-fail exceptionnelle, à la signature de ce grand pacte fédéral entre le ciel et la terre écrit tout entier avec le Sang de Jésus-Christ, l'on doit en inférer que l'Humilité est appelée à figurer nécessairement comme le contreseing de tout homme d'Etat, c'est-à-dire, de tout homme ayant responsabilité de commandement sur ses semblables. L'Humilité devrait donc être la véri- ■ I

(1) Arcum meum ponam in nubibus et erit signum fœderis inter me et inter terram. — Et recordabor fœderis mei vobiscum et cum omni anima vivente quœ carnem végétât. — G en. LX, 13, 15.

(2) Tripliciter sol exurens montes, radios ignis exsuflans et refulgens radiissuis obcœcat oculos — Eccli. X. LUI, 4.

(3) A luna signum dici festi, luminare quod minui'.ur in consummatione. — Ecc/i. XLIIl, 12.

(4) Vide arcum et benedic eum qui fccit illum. Valde speciosus est in splendore suo. — Euli. XLIII, 12.

LA MISSION

table Commission du Pouvoir Public. — Commission ; autre dérivé de la Mission, dont le sens logique est si indiqué qu'il n'a pas besoin de plus aniple analyse.

Tel est donc le premier envisagement de l'homme social et telle est la première règle de sa conduite.

Et n'est-il pas permis, de respirer un instant • dans la vertu de cette miage symbolique de l' Arc-en-Ciel ; — A la fin du Chapitre précédent, à propos de l'Immaculée Conception de la Vierge-Marie, — privilège d'une créature, qui est bien un phénomène d'humilité au suprême chef, tant il a été gratuit de la part du Tout-Puissant ! — nous avons dit un mot des courants ameutés de l'électricité sociale des temps modernes. L'impression involontaire qu'on éprouve quand ont pris fin, dans l'ordre physique, les lourds retentissements et les roulements sourds de ces grands débats de l'atmosphère, qu'on appelle la foudre, et que la vue se rassérène devant l'éclat subit d'un bel-Arc-en-Ciel, n'est-elle pas de nature à nous faire tressaillir d'une grande joie d'espérances catholiquement préconçues, de désirs apostoliquement anticipés et d'appels romainement criés au fin fond du cœur, devant la physionomie universelle que prendra nécessairement le monde, quand le grand orage social se sera éteint dans la vanité décroissante du choc de ses fluides contraires ; — autrement dit, quand l'écharpe de l'Eglise aura réalisé dans l'enlacement si doux de ses plis nuancés la prophétie du Dieu de tous les prophètes, la prophétie si impérativement édictée par le Verbe, la prophétie du Pasteur et du Bercail uniques (i) ; — autrement dit encore, quand le Règne des Hu77ibles sera enfin venu, sur la terre. — Et pourquoi ne viendrait-il pas? car l'heure approche. — N'en avons-nous pas des pronostics assurés ? (2)

Oh ! quel reverdissement général de la terre, dans ces heures qui succèdent brusque7nent aux plus violents cataclysmes des airs ! quelle fête improvisée ! quel retour inattendu ! quel réveil plus éveillé que tout ce qui a précédé ! quelle contre-partie magique du passé qui n'est vieux que de quelques instants : l'obscurité la peur, le fracas, la prostration nerveuse de toute force vive ! — Le sol est comme un immense encensoir, tout embrasé, tout embaumé de senteurs inaccoutumées qui s'élancent vers le firmament ; les arbres, les plantes, les herbes pleurent, mais quelles larmes salubres, quelles larmes suaves, quelle rosée de renouveau et de sourires, et de force, et

(i) Et illas oportet me adducere, et fiet unum ovile et unus pastor. [Joan X, 16.) (2) Filioli, novissima hora est, et sicut audistis quia antichristus venit : et nunc anti christi multi lacti sunt, unde scimns quia novissima hora est, — yoan. I, Epist, II. 18.

ST. JEAN-BAPTISTE, L EVANGILE ET LE CANADA

de paix ! — c'est bien V Eau du Cœur, comme on disait du temps de St. Louisî" cette Eau, dont seuls les saints peuvent posséder le don, quand il plait aux délicatesses de Dieu de le leur donner ; — cette Eau, qui trouve son réservoir de \z. presque sixièfue heure, dans le mystérieux puits de Jacob, où s'achemine cette si métaphysique Samaritaine, alors que la patience active du Dieu Voyageur en fréquente la margelle de ses lassitudes surhumaines, qui ne se lassent jamais; (i) — cette Eau enfin, très-précieuse, très enviable, très féconde et très-pure qui éclaircit toute pensée, qui filtre tout sentiment, qui pare toute beauté de tant de diamants de la conscience et de tant de perles fines du cœur ! qui distille la vérité sur tous les brins de la nature et dans tout l'embranchement des actes. — Et puis aussi, il y a les chants des oiseaux, le bruissement des insectes, le murmure du ruisseau et jusqu'à la respiration de l'air, qui revêtent, semblables à une parure nouvelle symbolisant je ne sais quelle robe chastement traînante d'une intime veillée d'amour, les charmes purificateurs d'une timidité jusqu'alors inconnue. Oui, mais c'est la timidité fortifiante et consolatrice, parcequ'elle n'est autre chose, en toute assurance, que la hardiesse de se sentir vivre et de vouloir vivre sous l'œil attendri du Seigneur; de ce doux Seigneur Jésus, qui vous comble, après vous avoir épargné !...

Assez, mais répétons encore : — IJ Humilité seule peut, dans tout ordre moral, faire cette nature à l'avenir de cette terre; à un avenir que nous verrons peut-être.

Passons vite maintenant à la seconde notification spirituelle et évangélique de l'Homme, dont nous avons anoncé le titre.

2. Ecce Homo. — '' Jésus-Christ dans le Prétoire, paraît comme un

" objet d'abomination devant tout un peuple, dans l'équipage ridicule d'un

" Roi de farce, un bouchon d'épines sur la tête comme une couronne, un

" roseau en la main comme un sceptre, une vieille mandille sur le dos

" comme un manteau de pourpre, le visage tout défiguré de crachats, le

" corps tout déchiré de coups de fouet, exposé aux yeux d'une populace

" enragée et postposé au plus scélérat de tous les criminels, par toute une

" nation qui crie à pleine tête : " La vie pour Barrabas, et Lui, qu'il

" meure, qu'on nous l'enlève, qu'il soit crucifié et que son sang retombe

" sur nous et sur nos enfants . " (2)

■:i| Oi'ortehat euni tr.insire par Samariam. — Erat eutem ibi fons Jacob, Jésus ergo faligaiiis ex ilinere sedcbat sic sui)ia fontem. — Ilora erat quasi sexta. — yoan IV, 4, 6. (2) Le R. P. Suiin . — (né en 1600, mort en i665)'

LA MISSION

Cette peinture que nous avons recueillie avec empressement parmi les œuvres d'un saint Jésuite, d'il y a deux siècles, est une véritable Eau-forte de la pensée. On dirait un Albert Durer de la plume : (i) Elle burine à souhait, pour la méditation qu'elle sollicite invinciblement, les deux traits capitaux du plus capital de tous les drames ; — en premier lieu : — la Parole de Pilate — " Voilà V Homme" présentant au peuple V Humanité tout entière, dans l'état où la réduit le péché, — et en second lieu, \ Acte même de ce même Pilate marquant lui-même, au coin de l'ironie de sa propre autorité, ce divin Roi de farce qui saigne la sanglante sueur de tous les péchés du monde.

Que de leçons pratiques à en tirer, chacun pour soi, et tous pour la Chose Publique !

Comme Homme c'est donc la loi de Sou fiance que l'Eternel force un suppôt de l'Enfer de promulguer à la terre, par les préludes de la mort de son Fils; de même qu'un Messager du ciel avait promulgué la loi de \ Humilité, dans les préludes de la naissance de ce même Fils de Dieu, Dieu

(i) Note. — Il existe une gravure d'Albert Durer très-remarquable. Elle représente non pas V Ecce Homo historique de la Passion du Divin Maître, mais un Ecce Homo, en quelque façon, métaphysique et perpétuel. C'est un Ecce Ho7tto de Descente de Croix. Le Christ est assis dans tout cet appareil que peint d'une manière si saisissante le Jésuite du Ijème Siècle, dont nous venons de citer un extrait ; mais de plus, dans le dessin du grand aniste allemand du i6ème Siècle, de l'hôte austère de la Cour de Charles-Quint, si somptueusement austère elle-même, Notre Seigneur se présente aux regards avec les pieds, es mains et le flanc transpercés ; d'innombrables rayons émanent en longs jets tout autour de sa face, et celte face adorable exprime, — éclatante inspiration de l'artiste ! — un magique mélange de la laideur du péché et de la beauté de sa réparation. C'est, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, la grimace de divine horreur qui s'imprime en Jésus à la vue de nos fautes et le sourire de céleste compatissance dont il opèie ses transverbérations souveraines.

Quatre vers latins sont, en outre, gravés au bas de cette Image et en rendent bien toute l'idée chrétienne. — Rien n'est métaphysique comme l'art chrétien.

" O MIHI TANTORUM, JUSTO MIHI, CAUSA DOLORUM l O CrUCIS 1 O MORTIS CAUSA CRUENTA MIHI !

O Homo ! sat fuerit tibi me semel ista tulisse

O CESSA CULPIS ME CRUCIARE NO VIS !"

Dont traduction :

Homme I c'est toi qui fus de toutes mes douleurs

La cause volontaire ! Et moi, moi la Justice

Etemelle et sans tâche, entre deux malfaiteurs,

J'ai subi d'un gibet le sanglant sacrifice !

Oh ! n'est-ce pas assez de m'avoir une fois

Ainsi crucifié ! — Cesse donc à la croix

De me clouer toujours par un nouveau supplice '

ST.-JEAN BAPTISTE, L EVANGILE ET LE CANADA. ^.^^^^ — ^

lui-même. Le triple fléchissement du genou de la part de tout esprit de l'ordre céleste, de l'ordre terrestre et de l'ordre infernal, devant le Nom incommunicable de Jésus, dont nous parle St. Paul, s'est donc pleinement opéré dans toute la filière des réalités spiritualistes qui relie la Conception à l'Agonie du Verbe, (i)

\J Hovio Factus est et V Ecce Homo n'en sont-ils pas vraiment bien uns en Christ ? L'irradiation doit donc en être une, dans tout ce qui vient du Christ, c'est-à-dire, dans tout ce qui tient à porter dignement le nom de Chrétien : — la Conscience personnelle, — la Famille génératrice, et — l'Autorité constituée. — Savoir être humble et Savoir souffrir ; c'est, bien positivement, le secret de toute virilité, de tout amour et de toute science du commandement ; cette grande science, dont le meilleur exercice s'appelle Vlnfluence.

Puis, comme Roi, nous devons voir dans V Ecce Homo du Prétoire, l'état d'abjection, d'avilissement et de honte, où le Pouvoir Public est réduit par le fait des Gouvernements qui agissent comme Pilate en a agi avec la Vérité — ^^ Il demande au Christ : Qu est-ce que la Vérité ? Et ayant fait cette demande il s"" en va.'^ — Il s'en va. parlementer ; ou plutôt, — stipule le texte sacré, — reparlementer avec les Juifs. " (2) Après quoi, convaincu de l'innocence de Jésus, (3) sachant bien qu'il n'était traduit à sa barre que parle mobile et le fait d'une basse envie, (4) il le livre à la populace en disant : " Je vais le corriger ! ! (5) — Après quoi encore, de plus en plus persuadé qu'il était irréprochable, qu'il était Roi, qu'il était inspiré de Dieu; résistant aux sollicitations de sa propre famille, (6) il le condamne au plus affreux supplice, préférant à tout l'amitié de César, dont la pensée l'offusque, (7) et se faisant théâtralement apporter un lavabo devant le peuple pour se laver les mains du sang de ce Juste ! — "Ce Juste ! " (8) C'est encore lui-même qui, jusqu'en cet instant, persiste à en faire l'aveu ! — Quand on analyse cette figure odieuse, on comprend Crillon, ce Français, cet ami d'Henri IV, surnommé par son Roi le " Brave des braves " qui entendant

(i) In nomine Jesu omne genu flectatur cœlestium, terrestrium et infernorum. — [Philip 11. 10.)

(2) Dicit ei Pilatus : Quid est Veritas?, et cum hocdixisset iterum ex4vitad Judœos, (3; Et dicit eis : Ego nullam invenio in eo causam. — ^oan XVlll, 38.

(4) Sciebat enim quod per invidiam tradidissent eum. — Math. XXVIL 18.

(5) Emendatum ego illum dimittam. — Luc KWllI, 16.

(6) Vîisit ad eum uxor ejus dicens : nihil libi et justo illi ; multa enim passa sum hodie per visuni propier eum. — Math. XX Vif, 19.

(7) Si hune dimittis non es amicus Cœsaris. — ycan XIX, 19.

(8) Accepta aqua lavit manus corain populo dicens : Innocens ego SOOl a saiîguiae Justi hujus. Vos videritis. — Math. XXI II, 24.

LA MISSION

prêcher la Passion, un Vendredi Saint, dans la cathédrale d'Avignon, se dresse de son siège comme mû par un ressort, et portant la main à la poignée de sa rapière, s'écrie à pleine voix dans l'Eglise : " Où étais tu Crillon ?" — En se livrant à cette ablution, véritable ablution de sang, et sacrilège des sacrilèges, Pilate ajoute: " C'est à vous de voir." — " Vos videritis.'''

Ah oui ! nous avons vu et nous vo3^ons encore. — Le Credo des Apôtres, que nous récitons tous les jours, quand il a inscrit dans le Symbole de ses Articles, le nomen et le cognomen de ce lâche politicien, a rendu quotidienne l'horreur de sa mémoire, et cette règle indéfectible de la foi des Chrétiens donne ainsi avertissement, jusqu'à la consommation des siècles, atout homme baptisé d'avoir à fuir, à réprouver et à maudire l'engeance infâme de ce Procurateur césarien ; car il était écrit que cette engeance devait pulluler dans le monde. De nos jours, elle a plus fait que pulluler ; elle règne, elle commande, elle triomphe, elle est populaire.

Si j'avais à blasonner l'écu héraldique du Libéralisme moderne, je lui donnerais pour armes parlantes: " La cuvette de Ponce-Pilate au naturel, sur champ de gueule, " avec " Ec ce- Homo " pour cri de guerre !

Apparaît maintenant, en sa place raisonnée, la troisième sentence du St. Esprit sur l'Homme.

3° Fuit Homo missus a Deo. — La Mission, si caractéristiquement signalée par ce texte, trouve sa démonstration absolue dans les deux autres textes qui précèdent et où, ainsi qu'on a pu s'en rendre compte, le nom d'homme tsi SI surnaturellement présenté à nos méditations.

L'homme de Mission, c'est-à-dire, l'homme appelé à exercer l'autorité, doit donc s'élever au-de.ssus de ses semblables par ces deux ailes de V Humilité tt dit \z. Patience — (Science de souffrir, laquelle ne s'apprend réellement que dans la Passion du Sauveur. — Passus sub Pontio Pilato.)

Or, cette Supériorité morale indispensable à l'homme d'Etat, cette influence légitime et ce pur prestige d'un gouvernement, vertus qui font dire d'une nation q\i' elle vole de ses propres ailes, se déterminent dans l'âme des chefs de cette nation par cette grande résultante de forces spiritual istes qui s'appelle la Soumission. — Et c'est là précisément un autre dérivé bien typique du mot Mission.

Mais, — dira-t-on, peut-être, — la Soumission à qui ? — A qui ? . . . A l'Eglise, et à l'Eglise seule, car c'est uniquement par cette Soumission que l'Homme Public pourra arriver à réaliser ce grand problème : H Imitation sociale de Jésus- Christ.

ST. JEAN-BAPTISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA

Pour bien élucider cet incontestable théorème de la politique universelle, étudions donc un peu la physiononie à laquelle on peut reconnaître un homme ; mw homme d' autorité \tg\\.mvç: t\. bienfaisante.

S). En cette do/mée spéciale, qii entendez-vous donc par un homme?

^. Un Homme, cet homme que cherchent les nations quand elles sont malades, alors que chacun dit : " Ah ! si nous avions un homme pour nous sauver !" ou bien encore : " Comme c'est triste ! nous n'avons pas un homme parmi nous, " voici l'idée que nous nous en faisons, dans le fond intérieur de notre conscience et de nos réflexions solitaires ; \

Cet homme, ce vrai Missionnaire d'autorité civile, quand vous le rencontrerez sur votre chemin, vous le reconnaîtrez sûrement à ces signes, dans tout l'ensemble de sa vie pratique et de ses habitudes de morale. — Pour tout ce qui touche aux mœurs, les habitudes, c'est le linge de l'âme. ;

Il est sobre, chaste et hardi. — Nous débutons à dessein par ces trois qualités, car elles sont fondamentales pour toute influence politique à exerter, et de plus, elles sont si solidaires entre elles, dans lenr strict accomplissement, qu'un homme public qui se laisserait affliger par un seul des vices opposés à l'une de ces trois vertus, finirait, tôt ou tard, par faillir à toutes les trois ensemble, et par suite, par effacer en lui, en le déconsidérant, son cachet d'Homme Public. — L'observation confirme cette première donnée.

En outre, il se connaît, se possède et se contrôle lui-même. Et cette autre triple occupation habituelle et préoccupation constante de lui-même, mais de lui-même s' exerçant au service des autres, doit devenir, en toute exactitude, pour lui, comme une seconde nature.

A cette bonne et forte trempe de son âme, il doit joindre cette particularité bien élablie et qui n'en est, du reste, que la conséquence : — Toute jouissance terrestre, tout bien-être matériel, tout service de ses aises, le trouvent indifférent, oh mais, souverainement indifférent, par la raison, qu'après Dieu dans le ciel, il n'a absolument qu'un Maître à servir sur la terre. Or, son Maître, c'est le Pouvoir, et le service de ce Maître, c'est sa plus caressante pensée. Bref, il ne pense à son corps que pour en faire l'équilibre des forces vives de son esprit. C'est ainsi que l'on peut remarqner, chez tous les hommes d'Etat qui ont réellement beaucoup à penser, an impérieux besoin de quelque violent exercice de l'ordre physique, :omme diversion pondérative de leur dépense intellectuelle. — Notons à

LA MISSION

ce propos, et tout à fait en passant, que Texercice du cheval est bien positivement, en cet ordre d'idées, le plus équilibré de tous les exercices du corps. Et d'ailleurs, ces simples mots : " Chevalier " et " Chevalerie,^'' dont la signification est à la fois aristocratique en distinction sociale et surtout, dans son essence primordiale, foncièrement active en exercice de puissance publique, ne conti^nent-ils pas, dans l'extraordinaire vétusté de leur origine, comme un principe métaphysique de ce secours moral apporté par V Equitation aux facultés d'esprit de V Hofnme de cabinet.

Indiquons aussi que ce besoin d'exercices corporels, qu'on appelle violents, présente à l'analyste l'explication humaine de tout ce qui touche, une fois qu'on atteint les sphères supérieures de la vie monastique, à l'ensemble régulier de ces mortifications corporelles, — saintes tueries de la chair — le mot l'indique — dont le terme si profond et si spiritualiste de Discipline embrasse toute la synthèse.

Mais, pour ne parler que de l'Homme de cabinet, seul objet du croquis de ces lignes, disons de lui qu'il trouvera de grands bénéfices de santé intellectuelle et morale, si pour toute question de la vie extérieure, il a été dressé, dès sa plus tendre enfance, à ^habituer à tout et à ne prendre r habitude de rien.

Au surplus, pénétrons plus avant dans cette structure psychologique de l'Homme d'Etat qui sait bien mériter de ce titre devant Dieu et devant les hommes.

A cet homme à part, la chose publique sera femme ; ce sera sa vraie femme légitime, dans toutes les intimités de sa pensée et de son cœur, de ses vouloirs et de ses actes ; «c'est-à-dire, qu'il se sentira uni à elle comme par la vertu de ce grand Sacrement du consentement mutuel, prenant l'Eglise pour témoignage, pour dépôt et pour sanction de toutes les ardentes et indissolubles promesses d'assistance en tout et de fidélité jusqu'à la mort qui constituent tout le mariage catholique. — Et véritablement, dans cette vocation d'attrait national qui fait d'un citoyen le conjoint de sa patrie, il y a, il doit y avoir, une descente toute spéciale du St. Esprit, que l'on pourrait appeler le Sacrement de la Républiqne, dans le sens toujours hautement chrétien qu'en dépit de tout l'Eglise n'a cessé de conserver à ce mot de " République. " — Bref, le Magistrat, — autre expression générique du Pouvoir Public, — pour bien faire, pour agir magistralement, devra se pénétrer de tous les devoirs si explicitement énoncés, j30ur les mariés, dans l'Evangile et dans les écrits des premiers Apôtres, afin d'en faire une claire, fidèle et

constante application à sa patrie. A cet effet, il devra la chérir, la respecter et la diriger à souhait. — Nous ne faisons qu'indiquer cette thèse ; ses développements tiendraient peut-être tout un volume ; et grâce aux sources d'évangélisation et d'apostolicité que nous venons d'indiquer, ce volume pourrait avoir quelque relief.

Mais, élevons encore plus haut nos regards dans cette vue du citoyen chef de citoyens.

Il évitera, avant toute chose, de mettre en sa vie ce ^'plâtre de repos naturel, " dont parlent quelques maîtres de la vie spirituelle et qui n'est rien moins que la fausseté de soi-même et l'illusion de son rang. Avec cette fausseté tout intime, on corrompt fatalement l'esprit de ses administrés ; avec cette personnalité d'illusion, on devient trompeur public. Et rien n'est plus grave.

Pour échapper à ce piège capital et si pernicieux en tout exercice d'autorité civile, l'Homme d'Etat doit monter, monter encore et monter toujours dans l'ascension intérieure de sa conscience la plus active, par ces trois degrés simultanés de iontQ perfection politique. — Nous ne faisons encore ici qu'indiquer du doigt toute une vaste thèse, qui serait excessivement fertile en développements.

Ces trois degrés consistent à :

1° Réunir en soi le recueillement de V esprit et la dilatatiou du cœur, ces deux mouvements capitaux de l'âme, qui sont, en apparence, opposés entre eux, mais ce n'est qu'une apparence de combat, car ils tendent en grand unisson à une même fin. Ces forces mutuelles ainsi employées dans un merveilleux accord de liberté, exaltent le moral d'un homme à un point inimaginable.

2'' Se ramasser tâme en un point. — Ce qui est le repliement fécond de soi-même au suprême degré; — ce qui est l'essence spiritualiste de la liberté individuelle; — ce qui est l'empreinte vive de la supériorité :

30 Enfin — Réduire tout à V unité. — Et cette pratique n'est autre que l'épanouissement extérieur des deux précédentes. Elle produit d'emblée ce qu'en politique on appelle précisément le coup-d œil, don tout spécial de certaines âmes, maîtresses d'autres âmes et qui ne peuvent réellement acquérir cette belle maîtrise qu'à la condition expresse d'être, avant tout, maîtresses d'elles-mêmes. \J Imitation de Jésus- Christ tx\)r\me k merveille cette règle, dont l'application sociale est indéniable pour tout esprit, même le

LA MISSION

plus faussé et le plus mal prévenu, pourvu qu'il ait simplement quelque honnêteté ordinaire et quelque bonne-foi courante : " Celui à qui toutes " choses sont un, et qui ramène toutes choses à un, qui voit toutes choses " en un, peut posséder une solide fermeté et une constante paix. "

Cette vision, mélange de fermeté et de paix, qu'on appelle la prévision politique, n'est-elle pas reconnue de tous comme le plus beau privilège et la véritable âme des véritables Hommes Publics ?

Si l'on veut maintenant, dans la spécialité si tranchée de cette classe d'hommes, un trait assez curieux, mais qui n'en est pour cela, nullement frivole, nous dirons un mot de leur âge. Or, il faut admettre qu'on ne peut dignement et en saine valeur porter sur ses épaules le lourd fardeau de la responsabilité d'Etat, avant l'âge de quarante ans. Plusieurs maîtres des plus consommés en connaissance des valeurs humaines ; — humaines et aussi, humanitaires, — constatent cette particularité ; entre autres, Ste. Thérèse. — Et certes, en fait de cette connaissance, c'était un maître-homme que cette carmélite espagnole ! — Je défie toute loyale intelligence de douter seulement de cette affirmation. — Voici donc ce qu'elle dit à ce propos : " L'âme qui se donne au service de Dieu est sujette à de grandes instabilités " et vicissitudes jusqu'à l'âge de quarante ans ; mais alors, elle doit se fixer " dans la grâce. "

Et tenez ; — ce détail doit être strictement exact, car il trouve sa confirmation dans le scalpel observatif d'esprits tout-à-fait anti-surnaturels, comme se produit presque toujours le phénomène des grandes étoiles de la Sainte Foi se rencontrant, dans la voie des choses infinies, avec les pâles nébuleuses de la triste Raison humaine. N'est-ce pas d'ailleurs un reflet impénétrable et détourné des purs rayonnements de l'empyrée surnaturel, qui communique la scintillation intermittente de ces lucioles de l'ordre moral, dont la fréquence est si abondante dans les paysages de notre temps ? Le mot de Ste. Thérèse que nous venons de citer se trouve corroboré par cette boutade de Chamfort : " Tout homme " qui a quarante ans n'est pas misantrophe n'a jamais aimé les hommes." — Ste. Thérèse et Chamfort qui se donnent la main ! La sublime pauvresse de Notre Seigneur Dieu, l'inimitable vierge qui a écrit le " Château de rAme," l'amie de St. Pie V et de Grégoire XIII, se trouver d'accord avec le marmiteux de la cour de Louis XV devenu vieux, l'auteur d'un " Mustapha et Zéangir, " tragédie quelconque en je ne sais combien d'actes, la créature d'un Mirabeau et d'un Rolland ! cela ne peut s'expliquer que par cette triomphante et admirable imposition de la vérité sur l'erreur, de la

ST. JEAN-BAPTISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA

croyance sur le doute, de la pureté de T esprit sur les balbutiements baveux du scepticisme ; éternelle pantomime simienne du Diable, dont la réalité se présente sans cesse à l'esprit, et qui seule peut bien, nous délimiter le point de jonction des contrastes de l'homme en cette vallée de ses jugements.

Le Syllabus et les Encycliques sont un véritable album de portraits photographiques des quadrumanes de la Raison humaine.

Mais achevons.

Les Saints enfantent les Saints, parceque " la Sainteté de l'homrne est " la grande affaire de Dieu lui-même, car tout ce qu'il fait c'est pour faire " des Saints. Et, en effet, c'est pour faire des saints qu'il a créé le monde, " qu'il le conserve et qu'il le gouverne. C'est pour faire des Saints qu'il a " envoyé son Fils dans le monde, et qu'il a institué son Eglise, qui est le " chef d'œuvre de sa puissance et de sa sagesse. C'est pour glorifier et '' récompenser ses Saints qu'il a créé le Paradis et qu'il y a amassé tous les *' trésors de sa magnificence. Et faut il s'en étonner ? — Il est lui-même " trois fois Saint, et il ne se plait et ne se glorifie que dans les Saints?" (i)

Or, si l'on a bien voulu suivre un peu l'enchaînement de tout ce que nous venons de dire sur V Homme ; au point de vue social et politique, l'Homme d'Etat, l'Homme de Cabinet, l'Homme Public, l'Homme, chef de file autoritaire et légitime de la marche en avant de sa patrie — n'en concluera-t-on pas forcément que la Sainteté est le premier besoin des peuples dans la personnalité de leurs gouvernants, et qu'elle contient, pour ceux-ci, le secret de toute leur valeur positive, de tout leur prestige de bon aloi, comme de toute leur difficile science d'exercer le pouvoir ; enfin, pour tout dire en un seul trait, de toute la virilité de leurs actes publics. — Virilité vient de Vir, qui veut dire Homme \ et le mot Vertu — Virtus — est lui-même dérivé de ce terme générique. '^Esto vir'" — "Sois homme devrait donc avoir invinciblement, surtout dans les hautes sphères de la société, le mot Sanctus, Sanctus, Sanctus, pour programme, pour cri de guerre et pour habitude ; — le triple mot unique de l'Eternité.

" Ces hommes-là, " — dit Veuillot, en parlant, à propos de Washington, de ceux d'entre eux qui méritent réellement devant l'histoire le nom de grands, — ' ' ces hommes là, quoique nés de la femme et formés comme les *' autres de la chair et du sang et des communes misères de l'humanité, sont *■ néanmoins, des élaborations divines."

(i) Mj^r. Ignace Bourget. — Mandement du 8 Décembre 1S62.

LA MISSION

Oui, oui, il faut des Saints à la tête des affaires ; — et dans ce monde des affaires publiques, quand on ne veut pas être saint, on cesse d'être homme. Alors, la patrie ne vit pas ; elle vivotte et chacun se répète à la ronde, mais de façon à ce c^ autant en emporte le vent : "Où est l'homme ?" — "Il nous faut un homme !" — "Si nous n'avons pas un homme, ma foi, nous culbuterons."—

Et puis, quelquefois il paraît, cet homme, car DieuV a. élaâoré de longue main, dans ses insondables complaisances de grand ouvrier social ; et quand cet homme parait, s'il fait mine d'être saint ; oh ! comme tout de suite on en a peur ! comme on l'évite ! comme on le renie ! comme on le fuit ! comme on le méconnaît ! comme on le trahit ! comme on voudrait qu' il fut enlevé ! comme on désirerait de le voir tuer !

Voyez Pie IX à Rome ; — Voyez Henri V, en France ; — Voyez Charles VII en Espagne. — Voyez Louis Riel en Canada !

Ah ! que les nations libéralisées sont donc véritablement lâches à V homme ! — C'est bien là le plus flétrissant stigmate de leur décadence, et ce même Veuillot a bien raison de dire, dans un de ses tout récents articles : " La terre ne produit plus que des vieilles boites de conserve."

Un jour le Christ, en montant à Jérusalem, s'arrêta sous le porche à cinq arcades de la Piscine Probatique. (i) — C'était la piscine où se lavaient les agneaux et les brebis qui devaient être offerts en sacrifice ; — mystérieux symbole des puretés monastiques de la vie contemplative. — L'Evangile nous détaille les vertus miraculeuses de cette source et les conditions surnaturelles requises pour bénéficier de ces miracles ; (2) — Dieu met toujours une condition surnaturelle dans l'accomplissement d'un prodige. — Or, quand Jésus passa par là, un malheureux infirme gisait depuis trente-huit ans sur le bord de cette fontaine, (3) parce qu'ayant perdu l'usage du mouvement, il n'arrivait jamais à l'immersion de l'eau remuée par un Ange. Et le Christ a pitié de cette cruelle position, et il veut guérir cet abandonné d'une seule parole de sa bouche divine, et c'est ce qu'il fait; mais le récit sacré contient un trait éblouissant delà portée sociale qu'il est permis de voir dans cette guérison. — A l'interrogation du Maître : "Veux-tu la santé?" (4) le languissant répond :

(i) Est autem Jerosolymis Probatica piscina quinque porticus habens. — Joan F, 2. (2) Joan V, 3, 4.

(31 Erat autem quidam homo ibi triginta et octo annos habens in infirmitate SUa. — ■^can V, 5.

{41 Dicit ei : Vis sanus fieri. — yoan V, 6.

ST.-IEAN BAPTISTE, L' EVANGILE ET LE CANADA

"Seigneur, je n'ai pas d'homme... pour me faire entrer dans la piscine " (i) — " HotJiinem non habeo " — A lui tout seul, ce lambeau de phrase n'est -il pas la peinture achevée des languissements sociaux de notre époque ? — Ah ! du moins, le vieux malade de l'Evangile faisait sans vanité, sans orgueil, sans révolte, à la fois et la confession de ses impotences et la profession de ses fermes-propos de rétablissement et de vie. Aussi le Christ, le Christ qu'il ne connaissait pas, — qu'il ne connaissait même pas, après avoir été guéri de lui, (2) — choisit-il la ^vcfx^Xç. honnêteté à.ç. ce perclus pour donner à l'esprit soupçonneux et voyant du mal en tout des habitants de Jérusalem (3) un éclatant témoignage de ses miséricordes. — Mais nous ? . . . Sommes nous seulement dignes d'entendre le beau commandement du Verbe: "Debout, " emporte ton grabat et marche ?" (4) — Oh non vraiment, car cet ordre, Dieu ne cesse de nous l'adresser chaque jour, et quand il frappe nos oreilles nous crions tout de suite à l'intolérance, à la théocratie, à l'absolutisme de l'Eglise, à l'esprit de domination des Papes ; que sais-je encore? — Oh les pauvres malades de trente-huit années que sont, pour la plus grande part, les Gouvernements modernes! Et aussi, combien d'entre eux sont morts dans leur paralysie, seulement pendant cette période de temps si courte, quand il s'agit de l'histoire !

Il faut donc des Saints pour sauver les nations, mais ces Saints qui pourront opérer un si difficile salut, ces Saints du Trône et du Parlement, ces Saints de la Royauté ou de la Présidence, du Quartier-Général de toute Patrie et de l'Hôtel-de-VîUe de toute Cité, Village ou Hameau, on peut leur donner, — et l'on doit le faire — une dénomination tout à part ; il faut qu'ils soient et qu'ils se fassent accepter comme étant : Des Saints terribles.

On comprendra sans peine ce mot. Voici ce qu'en pense, du reste, un Maître, dont nous avons déjà cité quelques passages.

" Oh ! que les Saints étaient de terribles gens au prix de nous ! Qu'ils " étaient terribles à l'enfer par la ferveur de leur courage : — Leur aspect " est terrible au monde, qui ne comprenant rien dans leurs manières, les re- " garde comme des sauvages ou comme des étrangers, dont il n'entend " point la langue et dont les habits et les modes le choquent. "

" Pour nous, nous devons les regarder comme nos parents qui nous ont

(i) Respoiidit ei languidus: Hominem non habeo ut cum turbata fuerit aqua, mittat me in piscin.im. — yoati V, 7.

(2) k aiUem qui sanus fuerat effectus nesciebat quis esset. — ^oan V, 13.

(31 7'"^'^ K lo.

(4) Dicit ei Jésus : Surge, toile grabatum tuum et ambula. — yoan V, 8.

LA MISSION

♦* formés à leurs mœurs et qui nous ont appris à vivre surnaturellement et à " nous convertir parfaitement à Jésus-Christ. " (i)

Récapitulons. — De la notion de Y Hoinme, à la persuasion de sa Mission, le lien nous parait clairement établi et solidement fixé par les indications qui précèdent.

Ce lien est la Sainteté. Puis, de la Sainteté publique, zXd, Sainteté privée, la distance est nulle, à proprement parler, c'est-à-dire, qu'on n'exerce la première o^ tx\. pratiquant la seconde.

Enfin, de la Sainteté des Vivants, à la Sainteté des Morts ; autrement dit, de la Virilité morale et productive du chrétien, fils d'une patrie d'icibas, à la Vertu interventionnelle et protectorale des Elus couronnés de la Patrie d'en haut, la liaison n'est qu'une Etude à faire; Etude, d'activité consciencieuse de toutes les forces de l'âme ; Etude, dans ce sens que les Saints du Ciel sont et doivent être des Modèles, et les saints de la terre sont et doivent être des Copistes ; bref, on ne saurait trop le redire, c'est le génie surnaturel de ce grand mot, qui a le Christ pour prototype et pour archétype; IJ Imitation.

(i) Note. — Après avoir terminé sur les qualités nécessaires de Y Homme d'Etat, ce bien modeste essai, qui ne peut puiser quelque valeur morale que dans cette notion de \ Homme Spirittuî, dont une foule d'auteurs, nous ont laissé la physionomie écrite, nous avons voulu rechercher ce que les Constitutions des Jésuites pouvaient dire des qualités requises dans la personne du Général de leur Ordre. — Et certes, il y a peu, il n'y a même pas, d'hommes d'Etat dans le monde qui aient autant a faire qu'un Général des Jésuites ! — Je pense qu'on ne contestera pas ce fait. — Or voici quelques extraits de ce qui se lit dans les Constitutions de la Société de Jésus. Neuvième Partie, Chapitre II, ayant pour " titre : Qualis esse debeat Prsepositus Generalis.

" Ut vir sit, cujus in omni virtutum génère exemplum."

" Animi etiam magnitudo ac fortitudo est ei pemecessaria, ut omnibus demum casibus " qui incidere possunl sit superior. — Paratissimus ad mortem subeundam."

" Ad res conficiendas, vigilantia et soliicitudo ad eas incipiendas et strenuitas ad " easdem ad finem et perfectionem suam perducendas, ut nec incuria nec remissione •' animi inchoatae et imperfectae relinquantur."

Les personnes que ce texte pourrait intéresser directement savent très probablement le latin, et en tout cas, chacun a le curé de son village pour se faire expliquer ce qui est écrit Han^ la langue de l'Eglise.

Or, cette citation ne contient que quelques traits, pris, pour ainsi dire, au hasard, mais qu'un homme public consciencieux s'en empare, qu'il en fasse son programme d'existence politique, qu'il s'évertue à s'incorporer à lui-même chacune des substantielles paroles que nous venons de citer, et il deviendra i/tévitablement ce qu'on appelle un homme supérieur. Quand trouverons-nous donc un Ministre ou un Ambassadeur qui mette simplement en pratique avant de prendre une délibération ou d'accomplir un acte de politique, les simples règles des Exercices de St. Ignace ? Ce ne serait pourtant pas bien difficile d'en essayer. — On essaye tant de choses !

Mais, c'est convenu, les Jésuites il n'en faut pas parler. Ce sont des hommes à part €t ils représentent tout ce qu'il y a d'arriéré ! Ah ! si l'on savait seulement ce qu'en ont pensé, au moment de leurs plus grandes défaveurs, les esprits simplement intelligents, sans

ST. JEAN-BAPTISTE, L'EV'ANGILE ET LE CANADA. y^^P

"Deux Amours ont bâti deux Cités: l'Amour de soi jusqu'au mépris " de Dieu, la Cité de la terre ; l'Amour de Dieu jusqu'au mépris de soi, " la Cité de Dieu. — L'une se glorifie en soi et l'autre dans le Seigneur. — " L'une demande sa gloire aux hommes ; l'autre met sa gloire la plus chère ''en Dieu, témoin de sa conscience. — L'une, dans l'orgueil de sa gloire, " marche la tête haute ; l'autre dit à Dieu : Vous êtes ma gloire et c'est " vous qui exaltez ma tête. — Celle-là, dans ses chefs, dans ses victoires sur " les nations, se laisse dominer par sa passion de dominer ; celle-ci nous " montre les citoyens unis dans la charité, serviteurs mutuels les uns de^ " autres, gouvernants tutélaires, sujets obéissants. — Celle-là, dans ses " princes aime sa propre force ; celle-ci dit à son Dieu : Seigneur, mon " unique force, je n'aimerai que vous. — Les sages de la première Cité, " vivant selon l'homme, cherchent non le bien, mais les biens : richesses " de ce monde, jouissances sensuelles, raffinement de la volupté ; ceux qui '' ont pu connaître Dieu, l'ont connu sans le glorifier comme tel, sans lui " rendre grâces ; ils se sont évanouis dans le néant de leurs pensées ; leur " cœur s'est obscurci dans la folie, pendant qu'ils se proclamaient sages; " ils ont préféré rendre à la créature le culte et l'hommage dûs au Créateur " béni dans tous les siècles, (i) "

parler des hautes capacités de la science, comme on aurait vraiment honte de détiter leg plus sottes rengaines à leur sujet !

Il a appartenu, ces derniers temps, à Pie IX de faire autoritairement de cette expression : " jésuites '' le synonime des plus fidèles défenseurs de l'Eglise, de ceux qui tiennent à honneur d'être appelés "Ultramontains," et tout en indiquant une des petitesses malsaines, une des lâchetés hypocrites, du Libéralisme, le Pontife Infaillible a appelé " les fils les plus travailleurs et le plus soumis de l'Eglise," ceux précisément que les Libéraux appellent, avec intention de mépris, des Ultramontains ou des Jésuites — " Ultramontanorum AUT Jksuitarum

" appellation EM AFFLIGERE STUDIOSIORIBUS ET OBSEQUENTIORIBUS EJUS i'ILlIS. " — CcS

paroles sont extraites du Bref adressé par Sa Sainteté au Cercle "Catholique de St. Ambroise de Milan, à la date du 6 Mars 1873, — et ce Bref est tout un véritable monument dogmal ique.

Encore un petit mot, puisque nous y sommes. Les Jésuites ont contribué pour une proportion, qui est certainement des sept dixièmes, à la fondation de la Nationalité Canadienne. — De nos jours, on sait encore ce qu'ils font, ce qu'ils peuvent faire, et ce qu'il serait de l'intérêt universel du pays qu'ils fissent en toute franchise, en toute vaillance, en toute liberté. Eh bien, lorscju'a été soulevée en Canada la question vitale de fonder dans ce pays une Université réellement Catholique et d'en confier la direction à l'Ordre des Jésuites, qui a à sa disposition les plus riches trésors de science et de vertus de l'Univers entier, il y a des Canadiens, des descendants des premiers colons de France, qui piaillaient : " Pouah ! les Jésuites, ce ne sont après tout, que des Etrangers."

Quand on entend des phrases d'un tel calibre d'ingratitude nationale et d'ignorance fonc 'ère, on ne peut vraiment s'empêcher de répéter ce mot que Mgr. de Ségur n'a pas craint de faire imprimer dans un de ses admirables opuscules populaires, à propos du croquemitaine dit : " Etei^noir clétical" — " Et il y a des gens, beaucoup de gens, assez bêtes — " (qu'on me pardonne cette expression qui rend exactement ma pensée) — oui, assez " bêtes pour y croire."

(I) St. Augustin. De Civitate Dei, lib. XIV, cap. 28.

LA MISSION

Et maintenant, souvenons-nous, souvenons-nous que St. Jean-Baptiste est le Fils-Ainéde l'innombrable Tribu des Saints du Paradis, — Quelle imposante primogéniture ! ô mon Dieu ! et en même temps, quel vasselage grandiose de cet Elu, vis-à-vis du Christ et de sa Mère ! — Et alors, ne nous étonnons pas du profond programme de mission sociale, immatriculé au rôle de cet homme, si Haut-Baron du Ciel, dans les si nombreux textes que le Saint Evangile de Dieu a inscrits sur son compte.

Sf. Quels sont /es textes de V Evangile qui parlent de la mission sociale de St. Jean-Baptiste, et qui peuvent, par cela même, trouver une application toute particulière à la franchise de la Nationalité Canadienne ?

3i, Ainsi que nous l'avons indiqué, dès le début de cet écrit, cesmerveilleux textes du Livre de vie formant programme de mission et véritable charpente de doctrine sociale, sont disséminés dans les diverses phases de la vie du Grand Précurseur de la Parole Incarnée. L'ordre, dans lequel nous allons les présenter à la lecture des Catholiques du Canada, aura, pour point de départ, les bouches elles-mêmes qui en ont formulé les oracles. — Et ce sont des oracles en vérité. — Il suffira de les entendre et de les conserver, en en faisant la conférence intime de son cœur, comme faisait la Sainte Vierge des premières adorations rendues au berceau de son Fils, (i) pour en féconder tous les côtes pratiques, non-seulement en soi, mais encore tout autour de soi.

Commençons donc par cette Généalogie spirituelle du Verbe d'où tout émane, au point que rien, n'existe en dehors de ce principe de vie. (2) — Jean-Baptiste occupe d'emblée, en cette sublime vision du Disciple de la dilection divine, la première place humaine dans cette radieuse génération de Dieu. — Nous avons suffisamment médité le " Fuit homo niissus aDeo.''^ A sa suite, apparaît la synthèse très-haute, très-puissante et très-forte du Témoignage. Jean est le Témoignage essentiel, idéal, parfait ; on pourrait dire le Témoignage incarjié. Et le témoignage de quoi ? — Le témoignage de la Lumière (3), de cette lumière des hommes qui a sa vie en Dieu (4), qui est l'illumination surnaturelle de la venue au monde de chaque homme, (5) c'est-à-dire, la propre génération elle-même de la grâce ; enfin, de cette lumière, qui fécondée par le témoignage engendre elle-même la Foi (6) —

(i) Maria autem conservabat verba hîEc, cenferens in corde suo. — Luc, II, 19.

(2) Omnia per Ipsum facta sunt, et sine ipso factum est niiiil quod faclum est. — Joan 1, 4

(3) Hic venit in testimonium, ut testimonium perhiberet de luiuine. — Joan I, 7.

(4) In ipso vita erat et vita erat lux hominum. — Joan I, 4.

(5) Erat lux vera quœ illuminât omnem huminem venientem in hune mundum. — ■ Jean I. 9.

(6) Ut omnes crederent per illum. — Joan I. 7

ST.-JEAN BAPTISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA

La Foi, qui est bien l'incompréhensible, mais par cela même, la plus vieille, la plus profonde, la plus attachante et la plus féconde ConceptioJi des entrailles de l'Esprit.

Or, si l'on veut un peu condenser dans sa pensée toutes les amplitudes de ces mots. Témoignage et Témoin, dont nous avons rapidement indiqué, çà et là, quelques silhouettes dans le cours de cet écrit, alors, oh ! comme on apercevra, en un rayonnement d'une étonnante splendeur, la hauteur, la largeur et la profondeur du rôle, de l'action et du protectorat de Saint Jean- Baptiste, qu'on peut bien appeler : l'Archange humain du Témoignage Essentiel.

Et ce Témoignage, Jean ne soupçonnait pas que l'éternelle prescience divine en avait ainsi déposé le germe en lui, parce que, si exceptionnellement sanctifié qu'il fût dès les origines de sa vie, il n'était qu'un homme. Aussi, prend-il grand soin de nous faire connaître, par des confessions réitérées, que son exceptionnelle mission de Témoignage lui a été surnaturellement révélée, (i) Par deux fois, le long du fleuve du Jourdain, — ne serait-ce pas en l'honneur des deux Natures de Notre Seigneur Jésus- Christ ; de sa Divinité et de son Humanité ? — Par deux fois, disons-nous, il le voit passer, il le voit marcher, il le voit se promener. — L'Evangile le marque expressément — et avant que le Christ ne l'aborde, il remplit son rôle de Témoin du Christ. (2) — Il y a dans ce détail une touche d'une admirable finesse qui se rapporte à la manière tout à "fait intérieure et voilée, on peut même dire, distante, dont s'effectuent dans les âmes les arrivées de la Grâce. — La Grâce, n'est-elle pas la grande promeneuse de l'Amour de Dieu? — Et chaque fois que le Christ se montre ainsi à Jean dans la pénombre de sa marche divine, Jean dit de Lui : " Voici l'Agneau de Dieu, l'Agneau de Dieu qui porte les péchés du monde ! " — Le temps manqne pour s'appesantir ici sur le doux, profond et symbolique mysticisme de cette qualification si chère à Dieu, " V Agneau de Dieu. " — Et chaque fois aussi, comme ce vient d'être indiqué, le Précurseur affirme son ignorance naturelle des vues qui lui sont données, c'est-à-dire, l'insuffisance radicale de la raison humaine livrée à ses propres forces pour saisir, pour

(1) Altéra die vidit Joannes Jesum venientem ad se et dixit : Ecce Agnus Dei, ecce qui tollii peccatum mundi.

Altéra die iterum stahat Joannes et ex discipulis ejus duo. Et respiciens Jesum ambulantem dixit: Ecce Agnus Dei.— y^a/j /, 29, 35, 36.

(2) Et ego nesciebam eum, sed ut rnanifestetur in Israël, propterea veni ego in aqua baptizans.

Et ego ncsciebam eum, sed qui misit mebaplizare iu aqua, ille milii dixit, — Joan 1,

LA MISSION. >e^^

juger et simplement même, pour savoir Jésus-Christ. — '^Ncsciebam eum. " — Quelle protestation sublime contre le Rationalisme ! — Mais il s'empresse d'ajouter : " J'ai vu; j'ai vu de cet œil tout à fait intérieur qui réalise la vraie réfraction de la Lumière- Dieu, et alors, j'ai rendu témoignage à la Divinité de son Fils, (i)

Tout cet ensemble est donc la véritable quintescence de la Profession de Foi du Christianisme Un et Universel, c'est-à-dire, Catholique.

Pour terminer cette rapide esquisse relative à l'essence elle-même du Témoignage, dont St. Jean est le Patron conçu, hâtons-nous de dire que à côté de cette révélation intérieure et cachée, autrement dit, ce chefd'œuvre de la Prédestination qui fut accordé à St. Jean, le St. Esprit, intervenant à son tour et à son heure, par la plus éclatante, la plus directe et la plus affirmative déposition, celle du miracle, se fit réel témoin des trois dogmes fondamentaux du Christianisme : La Trinité de Dieu, la Divinité de Jésus-Christ, et la Procession du St. Esprit lui-même de l'un et de l'autre, — ab utroqne ; — ce viot qui a amené le prétexte du grand Schisme d'Orient.

Cette immortelle Proclamation dogmatique s'affectua au moment où Jésus sortait baptisé et priant des mains de son Précurseur. Les cieux furent ouverts. La voix du Père Eternel se fit entendre dans l'expression définie de ses complaisances infinies pour son Fils Unique, et la clarté du St. Esprit se fit voir sous la forme corporelle et sensible d'une colombe. (2) Et l'on peut bien dire que la Colombe est essentiellement pour le St. Esprit, dans ce symbolisme, dont la Trinité seule de Dieu possède le secret souverain, ce que V Agneau est pour le Fils, dans ce même ordre à la fois mystérieux et miséricordieux.

Jean reçut de cette révélation sensible cette profonde secousse intérieure, Ce choc victorieux que doivent naturellement éprouver toutes les âmes qui ont été jugées dignes d'être les assistantes d'un miracle, et l'âme de Jean avait été plus qu'assistante en ce grand œuvre ; elle avait été l'instrument d'élection du Prodige. — Aussi, l'Evangile de St. Jean nous signale-t-il ce qu'on peut appeler l'Hymne de cette secousse intérieure et le Chant de ce choc divin. (3) Cette mystique poésie, improvisée sous ces efiiuves du St.

(i) Et ego vidi, et testimouium perhibui quia hic est Filius Dei. — Joan I, 34-

(2) Factum est autem cum baptizaretur omnis populus, et Jesu baptizato et orante apertum est coelum.

Et descendit Spiritus Sanctus corporali specie sicut columba in ipsum. Et vox de cœlo facta est ; Tu es filius meus dilectus, in te complacui mihi. — Luc II/, 21, 22.

(3) Jean III, 27 et suiv.

If

ST. JEAN-BAPTISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA

Esprit qui possèdent tout entiers les plus vaillants d'entre les vaillants du grand Roi Jésus, nous ne la citons pas ici, nous réservant de donner à la fin de ce Livre, en manière de Chant, la très-modeste traduction, ou plutôt, la très-imparfaite paraphrase que nous venons d'en faire.

Continuons. — Ce grand principe de la Révélation dans le Témoignage se trouvant établi par les textes évangéliques, que nous venons d'examiner, la suite de ces textes comprend, dans l'ensemble de leur série, quatre Voix qui ont parlé de Jean dans la succession des événements.

1° La Voix Prophétique, qui a parlé par la bouche d'Isaïe, 2° La Voix Angélique, qui a parlé par la bouche de Gabriel. 3° La Voix LLumaine, qui a parlé par la bouche de Zacharie. 4"^ La Voix Divine, qui a parlé par la propre bouche de Notre Seiçneur Jésus-Christ.

La grande Mission modèle du Bienheureux Précurseur a donc été, tour à tour — annoncée — chantée — célébrée — et reconnice.

Il va suffire de montrer ici le défilé de tous ces textes, ainsi classés sous le commandement de leurs propres auteurs, pour que la splendide harmonie de leurs manœuvres sociales d'instruction et d'enseignement pour le peuple en ressorte dans tout son éclat.

Ainsi donc, reprenons.

1° Mission de St. Jean-Baptistê annoncée par le Prophète Isaie : " La *' voix de celui qui crie dans le désert parle ainsi : "Préparez le chemin du " Seigneur et redressez, dans la solitude, les sentiers de notre Dieu. " (i)

Les quatre Evangélistes ont reproduit cette parole. (2) Mais de plus, pour donner à la grande vertu du témoignage qu'elle contient une confirmation toute spéciale et dont les délicatesses probantes méritent bien d'être notées, l'Evangile de St. Jean, met dans la propre bouche du Précurseur le texte sacré qui le concerne. Le Baptiste se rend ainsi témoignage à lui-même, mais en quelle humilité, ô Seigneur Jésus ! Jean avait à répondre à une députation que lui dépêchaient les Juifs de Jérusalem, afin de lui derhander ce qu'il était en réalité, et qui se trouvait composée de prêtres et de lévites (3}. A ces émissaires d'un sacerdoce tombé en orgueil, le Fils de Zacharie répond

(i) Vox clamantis in descrto : Parate viam Domini, rectas facile in solitudine semita^ Dei nostri. [liai, XI, 3.)

(2) Math, m, 3.— Marc I, 3.— Luc HT, 4 Jean I, 23.

(3) Et hoc est testimonium Joannis quando miserunt JudoDÎ ab JerosolyQlîs SUÇerdotcSet Icvitas ad eum ut intenogarent eum : Tu quis es? j^oan I, 19.

LA MISSION

par ce grandiose exposé théologique, tout entier contenu dans ces quelques versets : ** Je ne suis pas le Christ (i), car le Christ est celui qui viendra " après moi, mais il a été fait avant moi, étant lui-même la priorité uni- " verselle et souveraine (2). Je ne suis pas non plus Elie; je ne suis pas " prophète." (3) Puis, pressé par les interrogations de ces curieux, il finit par leur dire : " Je suis la voix du crieur du désert qui doit répéter la sen- " tence d'Isaïe : Rendez droit le chemin du Seigneur." (4).

Ce germe vainqueur d'humilité, seul capable, — nous l'avons déjà indiqué ailleurs, — de donner la véritable intelligence politique et l'unique grandeur sociale, se trouve, à propos du texte d'Isaïe sur Saint Jean,, largement confirmé par le commentaire que donne l'Evangile de St. Luc en reproduisant ce verset. A la suite de la citation du Prophète, cetEvangeliste ajoute, en effet : " Toute vallée sera comblée, toute montagne et toute " colline seront abaissées ; ce qui est tortueux sera réduit à la droiture ; ce qui " est rude, sera aplani. " (5) — Puis, comme signalement d'un tel triomphe, l'Evangile ajoute : " Toute chair verra le salut de Dieu ! " (6)

La morale de toutes ces sublimités peut donc s' établir par ce programme r Hardiesse, Alarche en avant et Rectification .... par le moyen de THumilité.

2° Mission de St. Jean- Baptiste, chantée par V Archange Gabriel. — " Beaucoup se réjouiront en sa naissance, " (7) car il sera grand devant le " Seigneur. (8) Il convertira une grande quantité des enfants d'Israël au " Seigneur leur Dieu. (9) Et il marchera devant ce Dieu lui-même, dans " l'esprit et la vertu d'Elie, afin de tourner le cœur des pères vers leurs " enfants.'^ — (La séparation radicale du Paganisme et du Christianisme est tout entière contenue dans ce lambeau de phrase, véritable monument de philosophie domestique et sociale, telle que la veut la Révélation,) — ''afin " de ramener l'esprit des incrédules à la sagesse des justes .•" — (Ceci est

(i) Et confessus est et non negavit et confessus est : Quia non sum ego Christus, Joan 7,21.

(2) Qui post me ventunis est, ante me factus est quia prior me erat Joan I, 19,

(3) Et interrogaveruut eum : Quid ergo ? Elias es tu? Et dixit! Non sum. — Propheta es tu? Et respondit : Non. — yoan /, 21.

(4) Ait: Ego Vox clamantis in deserto: dirigite viam ^Domini, sicut dixit Isaïas propheta, Joan 7, 23.

(5) Omnis vallis implebitur et omnis mons et coUis humiliabitur et erunt prava in directa et aspera in vias planas. — Luc III, 5.

(6) Et videbit omnis caro salutare Dei. — LttC III, 6. (7i Et multi in nativitate ejus gaudebunt. — Luc I. 14.

(8) Erit enim magnus coram Domino. — L^uc I. 15.

(9) Et mijltos filionum Israël convertet ad Dominum Deum ipsorum. — Luc 7. l6»

--' y^ ST.-JEAN BAPTISTE, L'eVANGILE ET LE CANADA. \/^>>..

encore une indication très claire des vanités intellectuelles du Rationalisme) — " et c'est ainsi qu'il préparera au Seigneur \xx\. peuple parfait. '" (i)

Vive Dieu ! c'est parler cotnme tin Ange. — O Canada ! Canada ! rien que pour l'amour de St. Jean-Baptiste, on ne peut s'empêcher de s'attacher à toi, de tous les purs attachements de la conscience et de la sainte charité du bon Dieu !

30. Mission de St. Jean-Baptiste célébrée par Zacharie son père. — Cette célébration d'une paternité qui palpite sous la plénitude du St. Esprit (2) est un cantique admirable que l'Eglise a adopté dans sa liturgie comme étant un des plus féconds pour faire germer la prière dans l'âme des Fidèles, c'est le cantique du Benedictus. (3)

En voici les principaux traits tout particulièrement relatifs à la Mission de St. Jean :

Cette Mission, dit Zacharie, — qui en ce moment prophétise, comme le note expressément l'Evangile; — cette Mission consiste " à donner au peuple la science du Salut, " et l'enseignement de cette science se trouvera dans l'effacement des péchés pour les consciences humaines, dont l'association forme ce peuple. (4) Quelle sublime démocratie de la grâce !

Ensuite, cette science acquise pour soi, savez-vous ce qu'elle doit prophétiquement produire? — Elle doit se faire '■'Y illumination de ceux "qui sont assis dans les ténèbres et dans l'ombre de ia mort ! " (5) — L' Ombre de la Mort, quelle image ! quelle escorte ! quel compagnonage ! quelle poursuite ! mais aussi, quel fantôme et quelle disparition bienheureuse, quand arrive l'instant des illuminations. !

Enfin, l'illumination étant accomplie, et les volées de la mort dissipées au loin, le couronnement de l'œuvre se présente ; il s'appelle la Direction \ et la direction vers quel but ? dans quelle route ? — Dans la route, objet de toutes les opérations salubres du cœur humain ; — dans la route, qui conduit au terme légitimement ambitionné comme étant le plus beau joyau moral de cette vie ; — dans la route, qui aboutit au suprême Château du Cœur

(1) Et ipse pr?ecedet ante illum in spiritu et virtute Elise; ut convcrtet corda patrum i i filios el inciedulos ad prudentiam justorum, parare Domino plebem peifectam. — Ltic 1. 17.

(2) Et Zacharias, pater ejus repletus est Spiritu sancto ; et prophetavit diceiis. — Luc 1, 97.

(3) Luc. — 1, de 68 à 80.

(4) Ad dandam scienliam salutis plebi ejus, in remissionem peccatorum eorum. — Luc I, 77,

(5) Illuminare his qui in tenebris et in umbra mortis sedent. [Luc l, 79.)

I,A MISSION

et dont la possession surpasse tout sentiment, (i) selon ce mot de St. Paul qui est tout un abîme de profondeur ; — en un mot, le chemin de la Paix, — In Viam Pacis. (2)

4° Mission de St. Jean-Baptiste reconnue par Jésus- Christ lui-même. — Nous avons déjà traité cette question, spécialement au Chapitre de l'Ambassade, où la reconnaissance faite par Jésus-Christ de la mission de Jean-Baptiste est accentuée en termes assez énergiques. Mais il y a, dans cette immortelle harangue du Christ, qui suivit le départ des Ambassadeurs du Prophète prisonnier, un trait que nous avons gardé pour le Chapitre de la Mission. Le voici : — A la suite, et comme exemple de cette verte comparaison du siècle avec les gamins de la rue, le Christ ajoute : " Jean-Baptiste est arrivé ; " Il ne mangeait pas de pain, il ne buvait pas de vin, et voilà que vous ** dites de lui : Il faut qu'il ait quelque diable à son service. " (3)

" Puis est venu à son tour le Fils de l'homme. Lui, il a mangé et bu " comme vous tous, et alors vous dites de lui : c'est un mangeur et un " buveur ; il fréquente des publicains et se fait l'ami de gens de mauvaise "vie." (4) '

Pures Austérités des Saints et douce Charité des Apôtres, voilà bien ce qu'on pense de vous dans le monde ! et voilà bien, pris sur le vif, dans ces deux versets, le portrait criant à force d'être fidèle, de ce qu'on appelle \ Opinion publique. L'Opinion publique, génératrice de tant de bassesses, conseillère de tant de lâchetés, entremetteuse de tant de hontes et pourtant honorée de tant d'idolâtries. Ah! pour toute conscience chrétiennement indépendante et simplement honnête, l'Opinion publique, ce n'est certainement pas une Déesse; ce n'est qu'une gueuse.

Et pour la flétrir, le Christ ajoute : "La sagesse sera justifiée par tous ses enfants. " (5) Profonde et consolante parole, O doux Maître ! — Oui, il faut être né de la Sagesse, avoir été conçu dans ses entrailles et avoir sucé le lait de ses mamelles, pour témoigner de sa puissance et pour justifier sa vertu. La Sagesse ! Après avoir parlé ainsi à la foule, le Christ tout en marchant, priait tout haut l'Eternel et définissait ainsi la Sagesse dans son colloque

(i) Et pax Dei quse exsuperat omnem sensum |custodiat corda vestra et inteligentias vestras in Christo Jesu. — Philip IV, T.)

(2) Ad dirigendos pedes nostros in viam pacis. Luc I, 79.)

(3> Venit enim Joannes Baptista neque manducans panem, neque bibens vinum et dicitis Dœmonium habet. Luc II, 33.)

(4) Venit Filius hominis manducans et bibens et dicitis. Ecce homo devorator et bibens vinum. Amicus publicanorum et peccatorum. — Luc VII, 34.

(5) Et justificata est sapientia ab omnibus filiis suis. — Luc VU, 35.

ST. JEAN-BAPTISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA

ineffable avec son Père. " Ah ! je te l'avoue, Père, toi qui es le Maître " du ciel et de la terre. Je te l'avoue et je t'en glorifie. — Confiteor, — Tu " as caché bien des choses à ceux qui se croient sages et prudents, mais tu " les révèles aux petits," c'est-à-dire, aux humbles, (i)

Or, pendant que Jésus s'entretenait ainsi avec son Père, — O merveilleuses surprises àç.% Rencontres, ménagées pat It Ciel I — un Pharisien de passage invite le Sauveur à venir manger dans sa maison. Jésus accepte et se met à table (2) Et c'est alors que se passe cette scène intraduisible de la pécheresse publique qui a pénétré dans la maison, parce qu'il y était, qui a apporté des parfums avec elle, qui se tient derrière le Maître et tout près de ses pieds, et puis, qui éclate en sanglots, arrose de ses larmes les pieds de son Sauveur, les essuie avec ses cheveux, les embrasse et les embrasse encore, — non cessavit oscuiari, — et les embaume de tous les parfums qu'elle possédait (3) Ah voilà le défi surnaturel jeté à l'opinion publique par le St. Evangile de Notre Seigneur Dieu ! C'est la loi suprême de l'Amour Divin, ainsi que le Christ a grand soin de l'expliquer luimême en cette circonstance ; et les miracles de cette loi sont inconcevables. Madeleine sort de ses larmes et de ses manifestations de cœur, purifiée, libre du péché ; et le Christ la salue en lui disant " Vas en paix " (4) Enfin, plus tard, quand le même Christ ressuscitera d'entre les morts, avant de se montrer a ses disciples, il apparaîtra, sous les traits d'un jardinier, c'est-à-dire, du véritable auteur des fleurs et des fruits de la grâce, à cette même femme qui par deux fois renouvela pour lui ses effluves d'amour dans la maison d'hommes appelés tous les deux Simon, l'un Pharisien de Jérusalem, et l'autre lépreux de Béthanie. Et cette apparition, il est impossible d'en lire le récit, sans se sentir le cœur tout gonflé d'admiration et sans éprouver comme un frisson divin vous passer par les cheveux. Quel Dialogue et quelles intonations parties du cœur ! Absorbée dans sa douleur d'avoir trouvé le Tombeau vide, elle erre le long de la colline, et ne reconnaît pas Jésus debout à ses côtés. Et Jésus : — " Femme pourquoi pleures-tu ? " Qui cherches-tu ?" — Et Madeleine : — " Ah si c'est toi qui me l'as enlevé dis-moi bien vite où tu l'as mis et j'irai le reprendre " — Et Jésus : — " Marie ! " — Alors, s' entendant appeler par son nom, elle lève les yeux, le reconnaît et s'écrie :

(i) Confiteor tilii Pater, Domine coeli et terrœ quia abscondisti hcDc a sapientibus et prudcntibus et revelaijti ea parvulis. — Math. XI, 25.

(2) Rogabat autem illum quidam de Phansicis ut manducaret cum illo. Et ingressus clomum PharisJii discubuit. — Luc, VU, 36.

(3) Luc Vir - 37 — 38 — 45 — 46.

(4) Luc VII — 47 — 48 — 50.

LA MISSION

— Il semble vraiment qu'on entende ce cri — " Rabboni ! ! — c'est-àdire : "Oh mon Maître adoré ! ! ! " (i)

Je connais bon nombre de personnes qui ne peuvent jamais lire cette page de l'Evangile sans pleurer.

Comprend-on ce bel enchaînement êvangélique de la Mission, quand la Mission est humblement acceptée ? — C'est un enchaînement qui, dans ses manifestations pratiques et habituelles, peut se traduire par ce que nous ne craignons pas d'appeler une formule des mathématiques providentielles.

Et cette formule s'établit ainsi :

Faites toute chose en vue de Dieu et dans une véritable pureté d'intention; — alors, Dieu répondra à cette avance d'amour qui lui est très précieuse en vous accordant sans retard la multiplication mutuelle des trois forces suivantes. — Vos idées s' élèveront, comme d' elles-mêmes et sans le moindre effort, au-dessus, éminemment au-dessus des idées communes. — Votre cœur s'attendrira délicieusement et vous procurera des jouissances que vous ne soupçonniez pas auparavant. — Enfin, vous aurez à votre service les saintes trouvailles des rencontres imprévues, autrement dit ; Dieu fera tourner à votre joie et à votre sanctification, à la beauté de votre place dans son Ciel et à la réalité de votre bonheur même en ce monde, ce qu'on appelle les Circonstances, les Evénements, les Accidents de ce monde, les plus insignifiants et les moins préparés par le calcul des hommes. — Et après tout vraiment, dans la main du bon Dieu, qu'est ce qui est Accident ? qu'est ce qui est Evénement? — qu'est ce qui est Circonstance? qu'est ce qui est l'Imprévu ?

Mais [ceci ne comporte que des bénéfices tout à fait intimes et que la correspondance personnelle de l'âme aux indications surnaturelles. Il nous teste, pour terminer, à en examiner brièvement le côté public et social.

2)- De quelle façon et par quels moyens peut se réaliser la Mission spéciale de la Nationalité Canadienne ?

3). Ainsi que nous l'avons indiqué du doigt, tout-à-fait au début de ce travail, au Chapitre du Patronage, c'est par l'application des trois Vertus Théologales à la Chose Publique que l'on peut arriver à cette magnifique réalisation. Nous allons donc dire quelques mots très-sommaires et les plus pratiques possible sur :

1° La Foi Sociale,

(l) Jean XX — 14 — 15 — 16.

^î^^ ST. JEAN-BAFTISTE, L EVANGILE ET LE CANADA.

2° L'Espérance Patriotique, 3'' La Charité Internationale.

!Z). Qu entendez-vous par la Foi Sociale f

^. C'est la soumission de l'Etat à l'Eglise, l'obéissance de la Puissance Temporelle à la Puissance Spirituelle ; c'est le glaive de l'une placé sous le glaive de l'autre, " Gladium sub Giadio," comme le définit, avec une précision qui sera toujours l'expression de la stricte vérité, l'admirable Bulle du grand Pape Boniface VIIL L'rmm Siincfam. (i) Et qu'y a-i-il de plus logique et de mieux ordonné qu'une pareille disposition tout evangélique, comme le dit en propres termes le document pontifical que nous venons de citer ? L'Eglise c'est la Société Parfaite et qui se trouve ornée par la main des Trois Personnes de la Sainte Trinité, de ces trois Privilèges radieux et souverains : — le Privilège d'être Enseign.KSTY. ; — le Privilège d'être ^//«ABLE, (dans le sens constitutif de ce mot,) et le Privilège d'être Z)/>rt-TRiCE. — Ces désinences typiques que nous accentuons ici sont, en elles-mêmes, dans le génie de la langue française, le signe de la Divinité de ces trois idées et des milieux sur lesquels elles s'exercent. Ainsi la première désinence indique la Création et s'exerce sur l'Intelligence ; la seconde désinence indique la Communion et s'exerce sur le Cœur; et la troisième indique l'Emanation et s'exerce sur la Volonté. — N'y a-t-il pas dans tout cet ensemble un reflet des splendeurs du Père, du Fils et du Saint-Esprit ?

Ah ! si les sociétés civiles voulaient seulement y réfléchir un seul instant, comme elles comprendraient la divinité de leur origine, quand elles savent se faire les heureuses sujettes de l'Eglise ! Or, c'est tn cette science que consiste toute la Foi sociale.

C'est sous ces auspices irréfutables que le Canada a été non seulement fondé, mais encore découvert. La Commission Royale qu'emportait avec lui Jacques-Cartier, quand il partit de France, sur l'ordre de son Roi, pour remplir la Mission de sa propre patrie, contenait ces remarquables paroles, comme but suprême de l'expédition. — Nous les avons gardées pour la fin de cet écrit, car elles en résument tout le sincère vouloir : " L'Augmentation DU Saint Nom de Dieu et de Notre Mère la Sainte Eglise. '*

(I) In hac Ecclesia ejusque potestate, duos esse gladios ; spiritualem vidclicet et temporalem Evangelicis dictis instniimur. — Gladium sub Gladio. — Temporalem aucloritatem spiritual! subjici potestati. (Bulle Unam Sanctam.)

y^ ST. JF.AN-BAPTISTE, L'EVANGILE El LE. CANAL A.

jZ>. Qu' appelez-vous Espérance Patriotique ?

^. Ce n'est pas nous qui répondrons à cette question, mais l'homme que, dans la plus grande énergie de nos convictions, nous croyons être, et de beaucoup, de beaucoup, le plus patriote des Canadiens; Monseigneur Ignace Bourget ; et jamais plus magistrale déclaration ne fut mieux appliquée à la Fête Nationale de la St. Jean-Baptiste :

" A nos yeux, le vrai patriote est un sincère catholique. La Religion " inspire l'amour de la Patrie, et la Patrie fait aimer la Religion. La " Religion et la Patrie sont inséparables. La Religion veille à la garde de la " Patrie, et la Patrie se dévoue à la conservation de la Religion. Point de " Religion, point de Patrie. Point de Patrie, point de Religion. Sans la " Religion, les intérêts nationaux sont sacrifiés ; et sans la Patrie, les inté- " rets religieux sont oubliés et mis de côté. Le Prêtre a besoin du Ci- *' toyen, et le Citoyen a besoin du Prêtre. Ce sont là comme deux corré- " latifs dont l'un ne va pas sans l'autre, ou deux membres d'un même corps. " Ces sentiments s'échappent par tous les pores de notre corps social : et " partout où la Religion et la Patrie ne sont pas en parfaite harmonie, il y a " désordre et confusion. "

" Aussi, repousse-t-on avec horreur tout ce qui tend à séparer la Patrie " de la Religion ; parce que l'on comprend intimement que si la Patrie "St ** le corps, la Religion est l'âme de notre société ; et que si l'on sépare " l'âme du corps, l'on n'a plus qu'un cadavre. "

*' Il est évident que c'est la Religion, et la Religion seule, qui produit " la vraie Nationalité. C'est elle qui supplie les Saints qui sont au ciel de " vouloir bien en être les protecteurs. C'est elle qui charge ses ministres, " qui sont sur la terre, de l'entretenir par leur prière, leur parole, leur ex- " emple, afin que ce feu, descendu du ciel pour embraser le monde entier, " ne s'éteigne jamais pour le malheur des peuples. Aussi, est-ce, N. T.-C. " F., avec un souverain bonheur que nous voyons dans nos fêtes patriotiques, " régner la plus douce harmonie entre le ciel et la terre, entre les pasteurs ** et les brebis, entre les riches et les pauvres ; enfin, entre toutes les classes '* de la société, (i)

Fut-il jamais thèse plite haute, plus pure et plus sereinement exprimée ?

Dix ans auparavant, jour pour jour, ce Saint Vieillard de la Nation donnait, du même Programme Catholique, ces explications pratiques, vrai caté-

(I) Lettre pastorale, 31 Mai 1868.

LA MISSION

chisme national, accompagné de notices historiques que l'honneur canadien devrait sans cesse, avoir sous les yeux, car elles constituent la seule vraie Grande Charte de toute la vie politique du Canada, devant Dieu et devant 1er hommes.

*' Le patriotisme religieux est l'amour tendre, fort et désintéressé que " la Religion seule peut inspirer pour la patrie. Ceux qui sont animés de " ce patriotisme ont pour principe que leur âme est à Dieu, et leur corps à *' leur pays. Ils vivent donc de la même vie, en ne vivant que pour la Reli- *'' gion et la Patrie. Voilà pourquoi ils sont en même temps bons Chrétiens " bons Citoyens.

'' Ce patriotisme religieux fait que le bon Citoyen aime et défend la *' Religion comme s'il était Prêtre ; et que le Prêtre aime et défend sa Patrie " comme s'il était Citoyen. Avec cet amour mutuel, ces deux hommes se *' rencontrent, tantôt sur le terrain de la Politique, et tantôt sur celui de la *' Religion, sans jamais se blesser. Tout au contraire, ils s' entraident, avec *' tant de cordialité, que toujours ils prospèrent dans leurs entreprises, qui *' n'ont du reste d'autre but que le maintien des bons principes et le bonheur " du peuple.

'' Car c'est un axiome avoué de tout le monde et proclamé avec enthou- " siasme par toutes les bouches religieuses et politiques, que " l'Union fait *' la Force. "

" Mais revenons à quelque exemple pour rendre ces vérités encore plus " lumineuses et frappantes. Nous n'irons pas bien loin le chercher, car il " se trouve dans notre propre histoire; il appartient à notre nationalité ; il " fait partie de nos chroniques ; enfin, c'est un exemple domestique et comme " un trait et caractère de famille. Rien ne saurait, par conséquent, nous *• intéresser davantage. Le voici cet exemple remarquable, avec tous ses " détails.

" Lorsque nos pères, il y a déjà plus de deux siècles, quittèrent leur " belle et heureuse patrie, pour s'en faire une adoptive, dans ce pays " alors sauvage, ils apportèrent ici le patriotisme religieux, qui, pour leur • * cœur de foi, était le vrai feu sacré. Car ce fut l'amour de leur antique •' religion et de leur nouvelle patrie, qui leur fit traverser les mers, qui leur " fit planter la croix sur ce rivage et au milieu de leurs pauvres cabanes, qui ** les arma du crucifix et de l'épée, et leur fit faire des prodiges de valeur " pour défendre leur culte et leurs foyers contre de cruels sauvages et de " fanatiques hérétiques.

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" Mais enfin, après un siècle de généreux dévouement pour défendre la ■" cause commune : la Religion et la Patrie, la divine Providence, toujours ** adorable dans ses desseins, donna la victoire aux Anglais qui, en 1759, *' assiégeaient Québec, et qui. Tannée suivante, vinrent occuper Montréal, " et complétèrent ainsi la conquête de tout le pays.

" Le Canada était donc vaincu, mais le patriotisme canadien ne l'était " pas. Car nos pères, avant de mettre bas les armes, se souvinrent qu'ils *' n'étaient venus peupler le pays, que pour en faire un pays religieux. Ils *' capitulèrent donc avec les vainqueurs : et, forts de leur patriotisme, ils " demandèrent hardiment, " pour tous les habitants de la Colonie, le droit " d'être conservés dans la possession de leurs biens; pour tous les Catholi- " ques, le libre exercice de la Religion ; pour leur Clergé et leurs Com- " munautés, des sauvegardes, les Dîmes et tous les droits accoutumés ; et " pour les Evêques, le libre exercice de leurs fonctions épiscopales." {^Capi- " tulation de Québec et de Montréal.^

** Voilà r:omme nos religieux ancêtres pensèrent et agirent, dans les " circonstances si critiques pour eux, puisqu'ils étaient sur le point de passer *' sous une domination étrangère, et qu'il s'agissait de toucher au pouvoir *' d'un gouvernement qui, à cette époque, faisait mourir ses propres sujets •" pour cause de religion. "

" Ils devaient donc prévoir, qu'en demandant le libre exercice de leur *' sainte Religion à leurs nouveaux maîtres, ils s'exposaient à un refus formel. ^' et qu'ils compromettaient gravement leurs intérêts civils, en cherchant à " conserver leurs droits religieux. Par conséquent, s'ils eussent été libéraux, " comme on voudrait que vous le fussiez, ils n'auraient pas dû risquer de *' perdre leurs biens et tous leurs droits civih, pour /e p>Iaisir de faire triompher " la cause de la Religion. Ils ont au moins tout risqué ; et Dieu les a bénis, *' comme il bénit toujours les peuples qui mettent en lui toute leur " confiance. Car il en est résulté qu' "ils ont été maintenus dans la possession '' de leurs biens et dans le libre exercice de la Religion." Ainsi, ils n'ont " pas eu à regretter d'avoir fait cause commune avec la Religion, et leur " zèle, simplement exercé pour la protéger , est loin d'être le comble de la

*' folie r

"■ C'est là le précieux héritage que nous ont légué nos pères ; et si nous " le recueillons avec soin, il nous sauvera tous, dans ces terribles commotions " qui se font sentir si souvent dans toutes les partiçs du monde. Grâce à " Dieu, nous l'avons conservé jusqu'ici, car il fait encore partie de notre " Constitution, il entre dans toutes nos lois; il siège dans toutes nos Cours

ST. JEAX-BAl'TISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA.

'' de Justice; il tient à toutes nos habitudes; il s'infiltre dans toutes nos " institutions; il se glisse enfin dans tous les rangs de notre société. Qui " donc serait assez ennemi de tout bien, pour vouloir travailler à déchirer " nos entrailles, pour en arracher le patriotisme religieux qui fait notre " gloire nationale aussi bien que le bonheur de nos familles ? " (i)

^. £n quoi consiste maintenant la Charité Internationale ?

j^. — Quand St. Paul, écrivant aux Ephésiens, après leur avoir fait observer jusqu'à quel point ses lecteurs pouvaient compter sur son intelligence du Mystère du Christ (2), leur dit : " Pour ce qui concerne la promesse du " St. Esprit dans le Christ Jésus, par l'Evangile, les Gentils sont des co- " héritiers, des membres d'un seul corps et des co-partageants " (3), le mot Gentes ne peut-il pas aussi bien se traduire par le mot : Nation que par le mot : Gentils 1 Le grand Evangélisateur, qui mérita d'être appelé l'Apôtre des nations, lui qui donna au monde l'explication de la Charité la plus rayonnante que le monde ait jamais entendue, n'indiquait-ij pas, dans ce verset de ses Epitres, les merveilleuses relations de solidarité évangélique qui peuvent et qui doivent unir les peuples entre eux, en tant que peuples.

Quoiqu'il en soit, nous tenons pour indubitable que le catholicisme d'un pays lui impose non-seulement des devoirs nationaux, mais encore des devoirs internationaux, car on ne saurait logiquement admettre un côté de cette question, comme une vérité bienfaisante, et rejeter l'autre côté, comme une dangereuse erreur.

En outre, ces devoirs doivent naturellement s'augmenter de toute la miséricorde dont est imprégné l'Evangile, d'un bout à l'autre, lorsque les relations s'échangent entre une nation Catholique et une nation Acatholique ; — c'est l'expression conciliaire. — Oh ! c'est alors, nous semble-t-il, que la Charité Internationale devrait enfanter des prodiges ! Eh oui, précisément des prodiges de Mission.

Eh bien ! le Canada n'a-t-il pas à rentrer en lui-même et à examiner sa conscience intime à ce sujet?

Dans le domaine des relations extérieures, on peut dire, en effet, que tout se concentre pour lui en son voisinage avec les Etats-Unis. Et, si nous ne voulons pas sortir de l'idée catholique apostolique et romaine qui doit

(1) Lettre Pastorale, 31 mai 1858.

(2) Prout potestis legentes intelligere prudentiam meam in mysterio Christi, Ephes III, 4.

(3) Gentes esse cohœredes et concorporales et comparticipes promissionis ejus in Chrislo Jesu per evangelisum, — Eplics 111, 6.

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nécessairement dominer toute cette thèse, ne nous est-il pas permis de dire que le Canada est une Bergerie du Bon Pasteur, à côté de laquelle se trouve parquée toute ime immense Tribu de Mercenaires ?

Les Etats-Unis ! — Dans le cours de cet écrit, il nous est arrivé d'en parler, de temps en temps, d'une manière incidente, et jamais, — nous le reconnaissons, — sans déposer quelque témoignage à charge contre eux, quelque réflexion défavorable à leur égard. C'est que les Etats-Unis forment un Peuple dont il est, je crois, impossible de parler de sang-froid, ou du moins, avec indifférence, si peu qu'on le connaisse. Et comme personne au monde, même quiconque se sentirait animé sur son compte d'un'véritable engouement, ne peut soutenir que ce peuple est absolument sans défaut, il se trouve que les côtés défectueux qu'il porte avec lui donnent à sa physionomie morale des aspects d'un grimaçant achevé. Dans ce qu'il a de mauvais, Frère Jonatham a quelque chose qui glace, qui repousse et qui fait horreur.

Mais, loin d'être tout mauvais, nous soutenons hardiment au contraire que c'est un peuple qui, sous bien des rapports moraux, mérite l'admiration de toute conscience chrétienne, et paraît destiné à donner im jour à l'Eglise d'incalculables trésors de consolation et de joie.

Au surplus, qu'il me soit permis de dire rapidement ici l'effet que m'ont toujours produit, pris en gros, les Américains ; car c'est là une dénomination que les citoyens des Etats-Unis semblent avoir usurpée pour leur usage personnel et exclusif, à travers le monde entier.

C'est un fait reconnu en chimie que presque toute substance végétale et même animale — (je ne pourrais dire quelles en sont les exceptions), — peut se transformer en f^>ïaz^r<?, en Alcool tt en Sucre. C'est simplement affaire de fermentation, de distillation et de cristallisation successives. — Les fruits gâtés, par exemple, sont très-propres à cette manipulation scientifique.

Or n'existe-t-il pas une frappante analogie entre cette donnée chimique et le système social de l'américanisation? Les Etats-Unis ne sont-ils pas une immense cuvée, dans laquelle viennent se déverser toutes les épluchures du vieux monde, pour y filtrer V acidité du destin qui les a balayés d'un hémisphère à l'autre, et ensuite, pour sortir de l'alambic converties d'abord en Eau-de-vie. — (Quel mol curieux ! ) — dont les degrés varient et dont les applications industrielles sont innombrables, et enfin, — si l'on veut, — en Sucre, très-solide, très-blanc, très-flatteur à l'œil; bref, le marbre de Paros des épiciers.

^^C^^\^^ ST.-JEAN BAPTISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA

Réduits à cet état, en passant par toutes les canalisations savantes de l'appareil, ces détritus de l'humanité, cette pulpe de l'univers en arrivent à former un peuple fori, — fort comme tout alcool, — fluide, susceptible de s'épurer, apte à tout, mais n'ayant pas, à proprement parler, de saveur à lui particulière, parce qu'il n'a pas trouvé dans le principe vital qui lui a donné naissance ce grand signe surnaturel qui s'appelle la Personnalité native des caractères. Deux fruits de la même espèce, et jusqu'à du même arbre, ont chacun leur personnalité, tandis que deux fioles de vinaigre, deux flacons d'alcool ou deux pains de sucre ne sont que des fractions d'une même quantité chimique. Le champ produit, dans son domaine, des individus ; l'usine ne produit, dans le sien, que des échantillons.

Et voytz les conséquences pratiques qui en émergent, en gros, pour l'Américain :

Il est passionné pour la liberté, mais à la condition que la liberté passe par un moule uniforme et ne s'écarte pas d'un type délimité par sa conception américaine.

L'assiette aristocratique manque complètement dans les mœurs naturelles de l'Américain. Il a trop passé par l'alambic social pour avoir la notion exacte des sommités sociales. Il est trop l'homme d'un moule pour avoir un sceau. U originaliié lui échappe. En revanche, s'il ne possède pas ce que la langue française, — qui est d'une insigne pauvreté, mais souvent aussi d'une profondeur méthaphysique extraordinaire, — appelle le Secret de ht Distinction ; il est merveilleusement doué, — quand il veut en faire usage, et un bon usage — du Gé7ne de V Assimilation.

Comme peuple, il est arrivé à l'âge pubère sans passer par l'enfance ; ce qui est une sorte de monstruosité sociale, dont le viciement est presque ineffaçable, car c'est une des plus grandes bénédictions de Dieu qui lui a été refusée, la bénédiction originelle, la bénédiction de l'enfance.

Et enfin, chez la Femme de ce peuple, — puisque nous avons dit, dans un Chapitre précédent, que les pulsations féminines, dans la vie d'une nation, étaient des indices très-sûrs de la véritable santé morale de cette nation, — chez la femme américaine, il existe trois malheurs ; — c'est le seul mot qui nous semble juste.

Elle n'a pas le sentiment de la virginité, qui est V unique bcâse de la dignité de la femme, en quelque état où sa vocation l'appelle à vivre. D'ailleurs, les nations protestantes, — et sous ce rapport-là, l'Amérique peut bien être dite mille fois plus protestante que l'Angleterre, car ce qui subsiste

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de traditions catholiques dans la vie intime d'Angleterre est incalculable, et TAmérique est dépouillée de cet honneur, — les nations protestantes, disons-nous, n'ont pas de vierges, elles n'ont que des filles à marier ; c'est le châtiment de famille de leur hérésie, c'est la malédiction héréditaire de Dieu sur leurs brutales attaques contre le célibat des prêtres, et sur leurs impies autant qu' ineptes dédains pour les couvents de religieuses.

En second lieu, élevée à l'honneur de la maternité, — c'est une remarque qui a été faite par une foule d'observateurs consciencieux, — la femme américaine n'a pas à' enfants elle n'a que des petits, — Nous n'insistons pas ; c'est assez dur en soi, et Tèducation est pour beaucoup dans cette tristesse morale. Les Américaines savent toutes faire de la pâtisserie, et il n'y en a pas deux sur cent qui soient capables de conquérir la confiance, — j'entends la confiance réelle, morale et directrice — je ne dis pas de leur maris : elles sont trop \çnx propriété, leur capital tt leur chose pour être avec eux conquérantes de saine et moralisatrice confiance, — mais de leurs propres enfants, dès qu'ils arrivent à, l'âge où ils raisonnent seuls.

Enfin, — troisième et dernier malheurde l'américaine ; — dans le domaine du sentiment, elle a une grande théorie de courage, d'énergie, d'empire sur soi, de dignité de sa personne, d'héroïsme; que sais-je ? mais c'est la plus fausse, la plus décevante et la plus meurtrière de toutes les théories ; on peut l'appeler : P étranglement de son propre cœur; — c'est un suicide spiritualiste abominable.

Aussi, quel trait remarquable ne ressort-il pas de tous ces détails intimes dans l'étalage qu'on fait des mœurs publiques aux Etats-Unis.

Dans les villes de cette République le respect de la femme y est affiché, mais affiché à outrance. Toutes les dimensions de cet affichage, toutes les formes, toutes les contorsions, tous les cartonnages, tous les enroulements, tous les déploiements, tous les calibres, toutes les matières, toutes les cuivreries, toutes les ferblanteries, toutes les peinturlureries de mauvais goût sont au service du mot " Lad y, " pour lui faire sa place et pour la séquestrer du contact de l'homme. Est-ce donc un signe d'austérité de moeurs? — Oh nullement; l'austérité des mœurs ne s'affiche pas. Et d'ailleurs, on peut bien appliquer à ce sujet ce qu'on a dit des Sociétés de Tempérance ; c'est qu'elles ne s'établissent que dans les pays à ivrognes. Non, ce n'est pas de l'austérité de mœurs, ce n'est pas même de la politesse; ce n'est que de la police et l'on dit, du reste, de certains hommes à certaines manières : "Trop poli pour être honnête." Pau\Tes Yankees ignorants et vaniteux, vos gauches prétentions à la chevalerie sont éloignées du vrai,g)ur et saint respect de la femme, de

.<y>SK ST. JEAN-BAPTISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA.

toute la distance qui sépare le Pharisien de l'Apôtre; et en vérité, toutes vos affiches, qui soit disant protègent vos filles et vos femmes, ne font-elles pas l'effet de ces bandelettes, dont les éternels anathémalisés du Maître ornaient leurs fronts endurcis et frangeaient leurs tuniques hypocrites. — Le respect et la liberté de la femme, vous en collez l'annonce sur tous vos murs, vous les étalez sur toutes vos vitrines, vous les placardez sur tous vos échafaudages de construction ou de démolition ; mais chez vous, la prostitution de l'enfance atteint des proportions à faire frissonner d'horreur,et quand vous vous mariez vous faites une domestique une ;[négresse-blanche de la mère de vos enfants. — Voilà pourtant où aboutit l'influence de la femme dans les cités qui ont désappris, ou qui n'ont pas encore appris, à grouper leur esprit, leur conscience et leur cœur, autour d'un monument qui s'appelle du .beau nom social de ^^ Notre-Dame^

Et si l'on pensait qu'il y a le moindre esprit préconçu de dénigrement, de ma part, dans ces paroles, on se tromperait grandement. Loin de là en vérité, car si ces paroles ont quelque apparence de sévérité, cette sévérité ne saurait être que la correction à la quelle se sent entraîné un profond et sérieux attachement, *' Qui bene amat, bene castigat, " dit un vieux proverbe fort connu.

Or donc, ce Peuple Américain, malgré les disgrâces extérieures de sa physionnomie morale ; malgré les vers rongeurs qui semblent inféodés à son existence; malgré l'idolâtrie cancéreuse qu'il porte dans le ventre, l'idolâtrie du Dollar, " Aun sacra famés ^^ des temps antiques; malgré toutes ses infortunes et toutes ses platitudes, malgré toutes ses arrogances et toutes ses ignorances, est fait pour devenir un peuple superbe, un vrai Benjamin du Roi Jésus.

L'opinion que nous allons émettre paraîtra peut-être un paradoxe, mais nous n'entreprendrons nullement ici de donner la démonstration du contraire; et nous appuyant simplement sur l'idée de la vraie Mission d'un peuple, comme étant le principe générateur de sa Nationalité, nous disons : — L'Américain est un peuple à faire. Il n'existe réellement pas encore à l'état de peuple. Il est peut-être conçu ; — et encore ? C/ii lo sa ? — mais il n'est certainement pas né à l'existence réelle des Patries.

En revanche, quand ce jour viendra, oh le vigoureux enfant que Notre Seigueur Dieu se sera donné dans le monde !

L'heure de ces grandes nativités sociales est le secret de Dieu seul, de ce Dieu impénétrable, qui faisait chanter par ses Prophètes le sublime

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*' Filius datus est nobis," (i) pour annoncer lavènement de son Verbe de Vie ; mais nous savons qu'il faut que l'Eglise ait son règne universel, général, absolu, suprême et plein, sur le monde; et que le monde, ce n'est pas la moitié du monde, mais bien le monde tout entier. Nous savons que si l'Europe doit nécessairement avoir sa régénération, l'Amérique n'attend que s3l génération à l'Eglise, pour trouver son chemin.

Et le Canada c'est la clef géographique du Continent Américain.

Quand une armée est en marche, et qu'il lui faut traverser une formidable chaîne de montagnes hérissées de précipices, semées" de meurtrières surprises, pavées d'engloutissements et souverainement rebelles à toute science ordinaire des déploiements guerriers et des défilés stratégiques, c'est en général, un petit pâtre, qui se faisant, sans s'en rendre bien sûr le moindre compte à lui-même, une sorte de Chef d'Etat-Major-Général du Commandant-en-Chef de cette armée, la fait manœuvrer, la conduit, la guide, la dirige, l'inspire et la sauve. Les Etats-Unis, qui n'ont, il faut le dire, — et ■c'est à leur éloge de l'avouer, — qu'une Discipline et qu'un germe de Chevalerie : la Discipline et la Chevalerie du Travail, nous représentent cette immense armée expéditionnaire. Une barrière, en apparence infranchissable et dont le passage défie toute humaine audace d'espoir, Pelion, sur Ossa ; Alpes de la Morale sur Apennins de la Volonté, sépare cette armée en marche, du beau Royaume de l'Eglise, inépuisable Lombardie des consciences universelles. — Le Canada, le Canada de St. Jean-Baptiste, avec ses sandales agrestes et la ceinture évangélique que lui a léguée son céleste Patron, ne voudrait-il pour être le petit pâtre inspiré de Dieu qui ouvre les avenues et prépare la possession de l'Eglise à tout ce vaste et énergique continent. — Il n'y aurait que l'orgueil, un misérable et satanique orgueil, qui pourrait empêcher le Canada d'ambitionner ce rôle.

Et alors, oh quelle réalisation inouïe du Psaume si connu *' Laude Jérusalem Dominum ! " éclatera à travers le monde ! (2) Alors, O Patrie Américaine enfin sanctifiée ! tu comprendras ce Seigneur qui fortifie les barrières de tes portes et bénit les enfants que tu contiens en toi, — Quoniam confortavii seras portarum tuarum ; benedixit filiis tuis in te. — Alors, tu n'auras plus d'autres frontières que la Paix elle-même ! — Quiposuit fines tuos pacem, — et la fine fleur du froment sera ta nourriture. — Et adipe frumenti satiat te. — C'est qu'en ce temps, la sainte parole de l'Eglise, dans son émission souveraine, fera le tour du monde en une conquérante, agilité. —

(1) Isaîe IX — 6.

(2) Allri.uia. CXVLVII.

ST. JEAN-BAPTISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA

Qui efiiitiit eloquiuin sui/m terrœ, vclociter airrit sermo ejus. — Car, pour Dieu, la neige est comme la laine des agneaux, et les nuées, comme la poussière du chemin. — Qui dat nivem sicut lanatn, nebuîatn sicut cinerem spargit. — Il a ses plans ; il commence par envelopper les cœurs de glaçons, aussi facilement que l'on ramasse le pain dans les corbeilles. — Mittit crystalliwi suam sicut buccellas. — Et dans ce mystérieux secret de sa puissance, personne ne peut supporter la frigidité de sa face, — Ante faciem frigoris ejus quis sustinebit ? Mais ce n'est qu'une épreuve. Il suffit d'une seule parole du Verbe pour faire fondre toutes ces glaces, — Emittet verbimi suuvi et liquefaciet ea. — L'esprit de Dieu n'a qu'à souffler et les eaux affluent, — Flabit spiritus ejus et jiuent aquœ. — Et tout cela n'est pas un rêve, O Sacré Cœur de Jésus ! car, nous dit en terminant ce cantique de l'avenir votre Prophète-Roi qui fut si grand pécheur et si sincère pénitent, — "ce n'est pas envers toutes les nations que le Seigneur en agit ainsi 'et qu'il manifeste en ce mode d'aussi exceptionnels décrets de sa miséricorde. Alléluia. " — Nonfecii taliter omni nationi et judicia sua non tnanifestavit eis. Alléluia.

Je sais bien que beaucoup de gens, et même appartenant à des classes diverses, traiteront de chimérique la donnée qu'on vient de lire ; mais voici ma réponse; elle sera technique et demande attention. — C'est par cette pensée que j'ai voulu clôturer les pensées de ce Livre.

Ce qui n'est pas une chimère en Canada, ce sont deux grandes tristesses religieuses et qui sont attachées à son sol ; l'une est négative et l'autre est positive.

La Tristesse négative, c'est de voir le Canada, qui est une nation éminement catholique, où la Foi du peuple est profondément enracinée, qui ne connaît ni le respect - humain de ses pratiques de piété, ni les complaisances morbides des fausses religions qui s'exercent sur son sol; bref, qui est merveilleusement réfractaire à toute apostasie de son Baptême ; eh bien, de voir cette forte et dévote nation canadienne avoir si peu fait jusqu'ici pour la conversion des Protestants, déployer si peu de zèle pour une si belle mission pourtant indiquée d'elle-même à la pure charité catholique, et répondre, en un mot, si faiblement, si timidement, à cette vocation évidente du bon Pasteur à son égard.

Quant à la Tristesse positive, nous entendons par là les querelles et les divisions du Clergé. — Inutile de discuter le sujet ; mais on peut affirmer, sans grand' crainte d'errement que : Si r on avait évité, — et quand on ÉVITERA, — de se donner à soi-même la Tristesse îiégative que nous venons

, LA MISSION

de signaler ; on aurait peut-être prévenu, — et l'on terminera pour jamais — la grande Tristesse positive que nous ne faisons que désigner du doigt.

Et je n'ai pas l'intention d'en dire davantage.

Mais, il est bien permis d'émettre le souhait de voir une Œuvre nouvelle se fonder en Canada. — On m'a dit, du reste, un jour que j'en parlais, que l'idée de cette œuvre vit dans le cœur du Saint Pontife de ce pays et de quelques-uns de ses plus fidèles disciples. — Or, cette œuvre, devrait avoir pour principe de créer ici, spécialement à l'égard du Protestantisme Américain, le collège de la propagande du Nouveau Monde.

Les reliques de St. Jean-Baptiste sont conservées à Gênes et sont vénérées dans la Cathédrale de cette ville qui s'appelle Superbe. Un jour, il y a quelque quatre siècles de cela, on apporta, pour être baptisé dans cette Cathédrale, un enfant qui venait de naître ; c'était le fils d'un marchand de drap des environs. Au moment où s'accomplit le Sacrement qui rachetait une âme à Jésus-Christ, oh bien sûr ! les ossements sacrés de St. Jean- Baptiste durent tressaillir d'un tressaillement tout particulier, comme lorsque de son vivant, il voyait passer de loin le Sauveur du monde en personne. C'est que, quelques années plus tard, cet enfant devenu homme, après avoir vainement sollicité de sa propre patrie. — Nul n'est prophète dans son pays, dit le Seigneur lui-même, (i) — une grande faveur dont l'ambition n'avait cessé de tourmenter sa studieuse jeunesse, venait enfin de voir ses vœux comblés par la Catholique Espagne. —Il avait un vaisseau à lui ! — Et quand il l'eut, quand il y mit le pied, il portait tout un monde nouveau dans sa tête et l'Evangile dans son cœur. Cet enfant, cet homme, ce navigateur, c'était Christophe Colomb. Or, pendant que le baptisé de la cathédrale de Gênes naviguait sur la vaste étendue des mers. St. Jean-Baptiste le suivait du haut du Ciel et toujours Précurseur, toujours Prophète, toujours Conquérant, prenait sa part du grand héritage qui allait être découvert. Il exerçait ainsi ce Droit d'Aînesse sur l'humanité tout entière dont le Christ l'avait investi de son vivant et le beau Majorât qu'il se choisissait dans la conquête c'était le Canada. Et l'on peut bien dire, sans peur de se tromper, que pénétrant jusqu'aux extrémités des grandeurs futures de ce Canada, qui sont encore inconnues à ses habitants de l'heure actuelle. St. Jean-Baptiste leur Patron avant la découverte du pays, de même qu'il fut sanctifié avant sa propre naissance, paraphrasait, devant le Trône de cet Agneau de Dieu qu'il avait chanté sur la terre, ce verset de l'Ecclésiastique (2) qui nous a

(i) Amen dico vobis quia nemo propheta acceptxis est in patria sua. — Luc, 7 F 24. (2) Eccli. XXIV. 16.

ST.-JEAN BAPTISTE, L' EVANGILE ET LE CANADA

paru bien approprié pour servir d'épigraphe à un livre consacré au culte de ce Saint.

Et radlcavi in papiilo honorificato. — Je me suis enraciné dans un peuple substantiel dans l'honneur,

Et in parte Dei mei her éditas illius. — Et l'héritage de ce peuple est une portion elle-même de Dieu.

Et in plenitudine sanctorutn detentio mea. — Et c'est dans la plénitude des Saints que je me fais 1' Habitant de ce sol.

PRIÈRE

O Trinité Eternelle de Dieu, Notre Père qui êtes au Ciel, — Pater NosTER QUI ES IN CŒLis ; — Jèsus son Fils Unique, fait Homme par miséricorde envers chacun de nous, Christ, seul vrai Roi surnaturel de toutes les nations du monde ; et Vous, Esprit-Saint, qui procédez du Père et du Fils, par la vertu incompréhensible de V incommensurable amour, qui, seul, pouvez éclairer nos intelligences^ féconder nos volontés, pacifier, purifier et sanctifier nos cœurs ! — nous avons faim ! c^ est le cri général de t humanité contemporaine, dont les entrailles sont si torturées. Nous avons faim / O Jésus-Voyageur, que les foules suivaient, ayez pitié de nous, comme vous avez eu pitié d'elles, quand par deux fois, attendri de les voir privées de nourriture, vous avez opéré en leur faveur le fniracle de la multiplication des pains. Mais c'est surtout du pain des idées, du pain de la morale, du pain des sentiments, du pain de la vraie joie que le monde est affamé, à l'heure oit il se trouve être parvenu-, heure étrajige et fnaladive, où la disette augmente à mesure que r appétit se trouve aiguisé dans les masses. Tous ces pains enviés. Seigneur! tous ces pains, qui peuvent être substantiels à r intelligence, nutritifs pour le cœur et restaurateurs de toute vie morale ; tous ces pains. Us sont faits du pur froment de la Doc tri fie. Ah ! donnez- le nous donc, ce pain qui vous ressemble, étant unique et multiple comme vous. Donnez-le nous, et ne permettez pas que nous le jetions jamais aux chiens, selon vos propres paroles divines. Donnez-le nous ; c* est le pai?i de tiotre mission, c' est lui qui constitue et qui reconstitue la vitalité de tout en ce monde, qu' il s' agisse des plus grandes comme des plus petites thoses, des intérêts les plus personnels ou les plus collectifs, des besoins les plus

LA MISSION

intimes ou les plus sociaux ; car tout est un en vous. Faites donc quotidienne. cette nourriture une que nous vous detnandons à genoux ; et que chaque jour nous venions en chercher sur vos genoux notre ration de chaque Jour. — Panem

XOSTRUM QUOTIDIANUM DA NOBIS HODIE.

Xous vous demandons cette grâce, pour la Chrétienté tout entière^ et spécialement pour le Canada, notre patrie, par les mérites de son Bienheureux Protecteur du Ciel, St. y-can-Baptiste, et en mémorial de la Mission, dont il fut le modèle parfait, P exemplaire achevé et le type idéal ; mission, dont notre vie nationale et patriotique doit être, en retour^ la copie fidèle, l'imitation conciettcieuse et la franche reproduction, — Am£:î.

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ST lEAN-BAPTISTE, L' EVANGILE ET LE CANADA.

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