‹ Méditations sur l'ÉvangileChapitre 36 sur 71 · A'." KHI · texte numérisé non relu

A'." KHI

développe-toi à toi-même tout ce qu'il contient; tout ce que Jésus t'a donné par ce peu de mots. Vous êtes donc ma victime, ô mon Sauveur! mais si je ne faisois que vous voir sur votre autel et sur votre croix, je ne saurois pas assez que c'est à moi, que c'est pour moi que vous vous offrez. Mais aujourd'hui que je vous mange, je sais, je sens, pour ainsi parler, que c'est pour moi que vous vous êtes offert. Je suis participant de votre autel, de votre croix, du sang qui y purifie le ciel et la terre, de la victoire que vous y avez remportée sur notre ennemi, sur le démon, sur le monde; victoire qui vous fait dire : Le monde vous affligera; mais prenez courage; j'ai vaincu le monde (l).

Si vous vous êtes offert pour moi, donc vous m'aimiez : car pour qui donne-t-on sa vie, si ce n'est pour ses amis ? Je vous mange en union avec votre sacrifice; par conséquent avec votre amour : je jouis de votre amour tout entier, de toute son immensité : je le ressens tel qu'il est,- j'en suis pénétré. Vous venez vous-même me mettre ce feu dans les entrailles, afin que je vous aime d'un amour semblable au vôtre. Ah! je vois maintenant, et je connois, que vous avez pris pour moi cette chair humaine ; que vous en avez porté les infirmités pour moi ; que c'est pour moi que vous l'avez offerte ; qu'elle est à moi. Je n'ai qu'à la prendre, à la manger, à la posséder, à m' unir à elle. En vous incarnant dans le sein de la sainte Vierge, vous n'avez pris qu'une chair individuelle : maintenant vous prenez la chair de nous tous, la mienne en particulier :

(«) Joan. xvi. 33.

sur l'évangile. 523

vous vous l'appropriez, elle est à vous : vous la rendrez comme la vôtre par le contact, par l'application de la vôtre ; premièrement pure, sainte, sans tache; secondement, immortelle, glorieuse : je recevrai le caractère de votre résurrection, pourvu que j'aie le courage de recevoir celui de votre mort. Venez, venez, chair de mon Sauveur; charbon ardent, purifiez mes lèvres, brûlez-moi de l'amour qui vous livre à la mort. Venez, sang que l'amour a fait répandre : coulez dans mon sein, torrent de flamme. 0 Sauveur ! c'est donc ici votre corps, ce même corps percé de plaies. Je m'unis à toutes; c'est par là que tout votre sang s'est écoulé pour moi. Vous languissez, vous mourez, vous passez; c'est ici votre passage : je passe, j'expire avec vous. Que m'est le monde? rien du tout. Je suis crucifié au monde, et le monde à moi. Il ne me plaît pas, et je ne veux pas lui plaire. Il ne me goûte pas : tant mieux pour moi, pourvu que je ne le goûte pas aussi. La rupture s'est faite de part et d'autre : ce n'est pas comme quand l'un aime et l'autre hait : je ne puis souffrir le monde, qui de son côté ne me peut souffrir : tel qu'est un mort à l'égard d'un mort, tel est le monde pour moi, et moi pour le monde. Heureuse rupture! Mais le monde dira ceci, dira cela; le monde dira que je veux encore lui plaire dans ma séparation : qu'importe qu'il dise ? Je suis attaché à la croix avec Jésus -Christ : je vis, non plus moi y mais Jésus-Christ en moi : et ce r/uc fai de vie dans la chair, je F ai en la foi du Fils de Dieu, qui m'a aimé, et s'est livré pour moi l;.

1 Gai. il, if), 20. vi. 14.

Si je suis encore touché d'un amour humain, je vis encore : si je hais celui qui me hait, je vis encore : si je ressens les injures, je vis encore : si je suis touché du plaisir, je vis encore : si la douleur me pénètre, je vis encore. Adieu, adieu; je m'en vais; je ne suis plus de rien; je ne suis plus moi; c est pour Jésus-Christ que je vis; c'est Jésus-Christ qui vit en moi. C'est ainsi qu'il faudroit être : c'est le fruit de l'eucharistie : ha, que j'en suis loin ! mais je n'y viendrai que par elle.

XXIVe JOUR.

Par la communion, le fidèle consommé en un avec Jésus-Christ. Matth. xxvi. 26. -

Ceci est mon corps (l) : c'est donc ici la consommation de notre union avec le Sauveur : son corps n'est pas à lui, mais à nous : notre corps n'est pas à nous, mais à Jésus-Christ. C'est le mystère de la jouissance : le mystère de l'Epoux et de l'Epouse. Il est écrit : Le corps de l'Epoux n'est pas en sa puissance, mais en celle de l'Epouse (2). Sainte Eglise, chaste Epouse du Sauveur ; ame chrétienne, qui l'avez choisi pour votre Epoux dans le baptême, en foi, et avec des promesses mutuelles ; le voyez-vous ce corps sacré de votre Epoux; le voyez -vous sur la sainte table où on le vient de consacrer ? 11 n'est plus en sa puissance, mais en la vôtre : Prenez-le, dit-il, il est à vous : Cest mon corps livré pour

11 Matth. \\\ i aS. — .•' /. Cor vu. ').

sur l'kyan <;ile. 525

vous -'" : vous avez sur lui un droit réel. Mais aussi votre corps n'est pas à vous : Jésus le veut posséder. Ainsi vous serez unis corps à corps : et vous serez deux dans une chair; qui est le droit de l'Epouse, et l'accomplissement parfait de ce chaste, de ce divin mariage.

L'usage passe, mais le droit demeure. On n'est pas toujours dans ce chaste embrassement 5 mais on y est de désir, on y est de droit : Ainsi, dit notre Sauveur, qui me mange demeure en moi, et moi en lui (2) : il n'y demeure pas pour un moment 5 cette jouissance mutuelle a un effet permanent : Qui me mange, qui jouit de moi, demeure en moi : mais l'union est réciproque; demeure en moi, et moi en lui. Que cette union est réelle ! Que l'effet en est permanent ! Le corps de Jésus-Christ est en ma puissance ; j'ai reçu ce droit sacré par le baptême; je l'exerce dans l'eucharistie; mon corps est donc au Sauveur, comme le corps du Sauveur est à moi. 11 y faut joindre un chaste et parfait amour. Comme mon Père est vivant, et que je vis pour mon Père : ainsi celui qui me mange vivra pour moi ^ ; il ne respirera que mon amour ; il n'aura de vie que celle qu'il recevra de moi.

C'est aussi à quoi nous conduit le souvenir de la mort de notre Sauveur. Dans ce tendre, dans ce bienheureux , dans ce cher souvenir, /'amour de Jésus-Christ nous presse, pendant que nous pensons que s/ un seul est mort pour tous, tous aussi sont morts ; et un seul est mort et ressuscité pour tous, afin que ceux qut vivent ne vivent plus pour

' Luc. xxir. 10, /. Cor. ri. ifi. -- ( Jom ri. r>~. — '■'■ Ibià. 58.

eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux^K

Prenons donc ce corps sacré avec transport, avec ce bienheureux excès dont parle saint Paul dans le môme endroit : Si, dit-il ("2), nous sommes transportés en notre esprit, et /tors de nous-mêmes, êest pour Dieu. Oui, à la présence de ce corps, je suis hors de moi ; je m'oublie moi-même; je veux jouir de l'Epoux et de lui seul. Quoi! je prendrais ce qui est uni avec Jésus-Christ, jusqu 7/ faire an corps avec lui ; pour l'unir à une impudique, et devenir avec elle un même corps ! A Dieu ne plaise (5) ! Mais tout ce qui partage mon cœur, tout ce qui en ôte à Jésus-Christ la moindre parcelle, est pour moi cette impudique qui veut m'eniever à Jésus-Christ. Que tous les mauvais désirs se retirent : Mon corps uni au corps de Jésus îïest pas pour fimpureté, mais pour Jésus-Christ , et. Jésus-Christ aussi est pour mon corps w. Voici le parfait accomplissement de cette parole : l'eucharistie nous explique toutes les paroles d'amour, de correspondance, d'union, qui sont entre Jésus-Christ et son Eglise, entre l'Epoux et l'Epouse, entre lui et nous.

Dans le transport de l'amour humain, qui ne sait qu'on se mange, qu'on se dévore, qu'on voudroit s'incorporer en toutes manières, et comme disoit ce poète, enlever jusqu'avec les dents ce qu'on aime, pour le posséder, pour s'en nourrir, pour s'y unir, pour en vivre? Ce qui est fureur, ce qui est impuissance dans l'amour corporel, est vérité, est sagesse

(')//. Cor. v. i/j, i5. —00 Ibid. 3. — [}) 1. Cor. vi. ij, iG. — {kjlbul. l3.

SUR l'évangî LE. 5919

dans l'amour de Jésus : Prenez, mangez, ceci est mon corps : dévorez, engloutissez, non une partie, non un morceau, mais le tout.

Mais il faut que l'esprit s'y joigne; car qu'est-ce aussi que s'unir au corps, si on ne s'unit à l'esprit t Celui qui est uni au Seigneur, qui lui demeure attaché, est un même esprit avec lui (1). Il n'a qu'une même volonté, un même désir, une même félicité, un même objet, une même vie.

Unissons-nous donc à Jésus , corps à corps , esprit à esprit. Qu'on ne dise point : L'esprit suffit : le corps est le moyen pour s'unir à l'esprit; c'est en se faisant chair que le Fils de Dieu est descendu jusqu'à nous; c'est par sa chair que nous devons le reprendre pour nous unir à son esprit, à sa divinité. Nous sommes faits participais, dit saint Pierre -', de la nature divine; parce que Jésus- Christ a aussi participé à notre nature. Il faut donc nous unir à la chair que le Yerbe a prise, afin que par cette chair nous jouissions de la divinité de ce Verbe, et que nous devenions des dieux, en prenant des sentimens divins.

Purifions donc notre corps et notre esprit, puisque nous devons être unis à Jésus-Christ, selon l'un et selon l'autre. Rendons-nous dignes de rece- \oir ce corps virginal, ce corps conçu d'une vierge, né d'une vierge. Purifiez-vous, sacrés ministres, qui nous le donnez. Que votre main, qui nous le donne, soit plus pure que la lumière; que votre bouche, qui le consacre, soit plus chaste que celle

10 /. Cor. vi. 17. — y //. Pet. t. \.

des vierges les plus innocentes. 0 quel mystère! Avec quelle pureté doit-il être célébré ! Le mariage est saint et honorable entre tous ; et la couche nuptiale est sans tache (l) ; mais elle n'est pas encore assez sainte pour ceux qui doivent consacrer la chair de l'Agneau. Par cette sainte institution de la continence que l'Eglise a toujours eue en vue, les doctes le savent , depuis le temps des apôtres, qu'elle a enfin établie, quand elle a pu, dès les premiers siècles, partout où elle a pu, et d'une manière plus particulière dans l'Eglise d'Occident, et dans celle de Rome spécialement, consacrée et fondée par les deux princes des apôtres saint Pierre et saint Paul ; l'Eglise veut préparer à ce corps vierge, à ce corps formé d'une vierge, des ministres dignes de lui, et nous donner une vive idée de la pureté de ce mystère. Prenez, mangez, ceci est mon corps; purifiez votre corps, qui le doit recevoir; votre bouche, où il doit entrer. La pureté de la bouche, c'est qu'il n'en sorte que des paroles de bénédiction; la pureté de la bouche, c'est de modérer sa langue, la tenir le plus qu'on peut dans le silence; la pureté de la bouche, c'est de désirer le chaste baiser de l'Epoux, et renoncer à toute autre joie qu'à celle de le posséder : Amen, arnen.

(') Hebr. xm 3.

sur l'évangile. 529

XXVe JOUR.

L'eucharistie est le gage de la rémission des péchés. Matth. xxvi. 27, 28.

Buvez-en tous; ceci est mon sang, le sang de la nouvelle alliance; le sang répandu pour vous en rémission de vos péchés ,}. C'est ici la partie la plus étonnante du mystère, et celle aussi, comme on voit, où Jésus parle avec plus de force. Qu'il nous donne à manger la chair de son sacrifice, la chair de la pâque; c'est la coutume ; c'est le dessein de ce sacrifice : mais jamais on n'en a bu le sang, ni celui d'aucune victime, encore qu'on eût mangé les chairs. Moïse, dit saint Paul, ayant récité devant tout le peuple toutes les ordonnances de la loi, prit du sang des victimes avec de. l'eau, et en Jeta sur le livre même et sur tout le peuple, en disant : C'est le sang du testament que Dieu a déjà fait pour vous (2). Voilà, ce semble, tout ce qu'on peut faire du sang des victimes, en arroser tout le peuple, mais non pas le lui donner à boire. Jésus-Christ seul va plus avant. Moïse dit, en jetant le sang des victimes sur le peuple : Ceci est le sang de l'alliance; à quoi le Sauveur regarde manifestement, lorsqu'il dit: Ceci est mon sang de la nouvelle alliance. C'est donc du sang en l'une et en l'autre occasion. Tout le peuple en est touché, mais différemment ; car il

(«) Matlh. wvi. H Marc \iv. i\. Luc. xxn. 2o. — '■>' FxoJ. xxiv Hvbr. i\. H), ao

en est touché par aspersion sous Moïse; et l'aspersion qu'ordonne Jésus c'est de le boire : c'est la bouche, c'est la langue, qui en doit être arrosée par cette aspersion : Buvez-en tous, dit-il, car c'est mon sang, le sang de la nouvelle alliance; Je sang répandu en rémission des pe 'et hés '.

Cette différence des deux testamens est pleine de mystère. Une des raisons, qui étoit donnée aux anciens pour ne point manger le sang, c'est à cause qu'il étoit donné, dit le Seigneur, afin qu'étant répandu autour de l'autel, il soit en expiation de nos âmes et en propitiation pour nos péchés; et pour cela j'ai commandé aux enj'ans d Israël, et aux étrangers qui demeurent parmi eux, de n'en manger point m. On leur défend de manger du sang, à cause qu il est répandu pour la rémission des péchés : et au contraire, le Fils de Dieu veut qu'on le boive, à cause qu'il est répandu pour la rémission des péchés.

C'est par la même raison qu'il étoit écrit : Toute victime cju'on immolera pour expier le péché dans le sanctuaire , ne sera pas mangée, mais elle sera consumée par le feu (3) : et cette observance signifioit que la rémission des péchés ne pouvant pas s'accomplir par les sacrifices de la loi , ceux qui les offroient demeuroient sous l'interdit, et dans une espèce d'excommunication, sans participer à la victime qui étoit offerte pour le péché. Mais, par une raison contraire, Jésus-Christ ayant expié nos âmes, et ayant parfaitement accompli la rémission des péchés, par l'oblation de son corps et l'effusion de son sang , il nous ordonne de manger ce corps

i') Matth. xxvi. 27. — (9) Lent. xvu. n, 13. — (3) Ibià. vi. 3o.

su R l'évangile. 534

livre pour nous, et de boire le sang de la nouvelle alliance, versé pour la rémission des péchés; pour nous montrer qu'elle étoit faite, et que nous n'avions plus qu'à nous l'appliquer.

Goûtons donc dans l'eucharistie la grâce de la rémission des péchés, en disant avec David : Bienheureux ceux à qui leurs iniquités sont remises, et dont les péchés sont couverts. Bienheureux celui à qui le Seigneur n'impute point de péché, et qui ne s'impose point à lui-même (l), dans la pensée qu'il a qu'ils lui sont pardonnes. Et encore : Mon ame, bénis le Seigneur, et que tout ce qui est en moi bénisse son saint nom. Mon ame , bénis le Seigneur, et ?i oublie pas ses bienfaits. C'est lui qui remet tous tes péchés; c'est lui qui guérit toutes tes maladies... Il ne nous a pas traités selon nos péchés; il ne nous a pas rendu ce que méritoient nos jautes... Autant que le levant est loin du couchant, autant il a éloigné de nous nos iniquités (2).

Quel repos à une conscience troublée de son crime, et alarmée de la justice divine qui le presse, de goûter dans le corps et dans le sang de Jésus la grâce de la rémission des péchés, et par là même d'en effacer tous les restes!

Apprenons que l'eucharistie est un remède des péchés. Si nous nous purgeons des grands, elle effacera les petits, et nous donnera de la force pour éviter les petits et les grands.

C'est le péché qui met la séparation entre Dieu et nous. Se purifier des péchés, c'est oter tout empêchement, et rendre les embrassemens entre l'Epoux

(«^ Ps. xxxi. i, 2. — (*; Ihid. eu. i , a, 3, 10, ? i.

céleste et son Eglise, plus ardens, plus purs, plus intimes.

XXVIe JOUR.

Jésus-Christ notre victime et notre nourriture.

Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que celui qui croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle (,).

Qu'est-ce à dire, qu'il a donné son Fils unique? C'est qu'il l'a donné à la mort, ainsi qu'il avoit dit auparavant : Comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, il faut de même que le Fils de l'homme soit élevé (2) : c'est-à-dire, qu'il soit élevé et mis en croix. C'est donc ainsi que Dieu a donné son Fils unique : il l'a donné à la mort, et à la mort de la croix.

Mais comment est-ce que Dieu a fait pour donner son Fils unique à la mort? Le Fils de Dieu, en qui est la vie, et qui est lui-même la vie, peut-il mourir? Afin qu'il pût mourir, Dieu l'a fait homme, l'a fait Fils de l'homme d'une manière admirable, incompréhensible, très -véritable, très -réelle, mais singulière , qui étonne toute la nature ; et par ce moyen s'est accompli ce que Dieu vouloit, que le Fils de l'homme, qui est en même temps le Fils de Dieu, fût élevé à la croix, et donné à la mort pour la vie du monde.

Dieu donc a tant aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique. Il l'a premièrement donné au monde, quand il s'est fait homme ; et il l'a en second

(«) Joan, m. iG. — (=0 Ibhl 14.

SLR l'évangile. 533

lieu donné au monde, quand il l'a donné pour en être la victime. La même chair qu'il avoit prise, pour se rendre semblable à nous et s'unir à nous, il nous la donne de nouveau, en la donnant pour nous en sacrifice.

"Voilà deux choses qui doivent être accomplies dans la chair de notre Sauveur : l'une que le Fils de Dieu devoit venir en chair, pour s'unira nous et nous être semblable : l'autre, que le même Fils de Dieu devoit s'immoler dans la même chair qu'il avoit prise, et l'offrir pour nous en sacrifice. Une troisième chose se doit accomplir en cette chair immolée; il faut encore qu'elle soit mangée pour la consommation de ce sacrifice, en gage certain que c'est pour nous que le Fils de Dieu l'a prise et qu'il l'a offerte, et qu'elle est tout-à-fait à nous. C'est une troisième merveille qui doit s'accomplir dans la chair de Jésus-Christ. Comment le fera-t-il? Nous faudra- 1- il dévorer sa chair, ou vive, ou morte, en sa propre espèce et nature? Et puisqu'il faut que son sang nous soit aussi bien donné à boire, que sa chair à manger; alin que donné ainsi, il nous soit en gage que c'est pour la rémission de nos péchés qu'il a été répandu; faudra-t-il avaler ce sang en sa propre forme? A Dieu ne plaise. Dieu a trouvé le moyen, que sans rien perdre de la substance de son corps et de son sang, nous les prissions seulement d'une manière différente de celle dont ils sont naturellement exposés à nos sens. Par ce moyen, nous avons toute la substance de l'un et de l'autre; et Dieu, en nous les donnant dans une forme étrangère, nous sauve L'horreur de

manger de la chair humaine, et de boire du sang humain, en leur propre forme.

Et comment a-t-il fait cela? Il a pris du pain, et il a dit : Ceci est mon corps, mon vrai corps, mais sous la figure du pain; il a pris une coupe pleine de vin, et il a dit : Ceci est mon sang, mon vrai sang, sous la figure de ce vin dont j'ai rempli la coupe que je vous présente. Comme donc, afin que son Fils éternel et immortel pût mourir, il l'a fait Fils de l'homme : ainsi afin qu'on pût manger cette chair et boire ce sang, il a fait ce corps, pain d'une certaine manière; puisqu'il a revêtu son corps de l'espèce et de la forme du pain : il a voulu que son sang fût encore versé dans nos bouches, et coulât en nous sous la forme et la figure du vin. Nous avons donc toute la substance de l'un et de l'autre; les figures anciennes s'accomplissent, notre foi est contente, notre amour a ce qu'il demande : il a Jésus-Christ tout entier, en sa propre et véritable substance; et l'Eglise le mange; l'Eglise le reçoit : comme épouse elle jouit de son corps; elle lui est unie corps à corps, pour lui être aussi unie cœur à cœur, esprit à esprit. Comment tout cela s'est-il pu faire? Dieu a tant aimé le monde : l'amour peut tout; l'amour fait, pour ainsi dire, l'impossible pour se contenter, et pour contenter son cher objet. Dieu aussi a fait pour nous l'impossible; je dis pour nous; car pour lui, il n'y en a point; tout lui est possible. Mais ce qui étoit impossible à la nature à faire, et au sens humain à comprendre, il l'a fait : son Fils est devenu le Fils de l'homme; et il s'est approché de nous : la nature humaine, qu'il a mise

sur l'évangile. 535

en quelque façon entre lui et nous, n'a point eraiié que ce ne soit lui-même en personne qui vint à nous, même comme Lieu : au contraire, il y est venu par l' homme même, et la chair qu'il a prise a été notre lien avec lui. De même, quand le Fils de l'homme a été donné à la mort, il a été vrai que le Fils de Dieu mouroit lui-même, dans la nature qu'il avoit prise. S'il faut ensuite manger cette chair donnée pour nous en sacrifice, son amour en trouvera le moyen : Prenez , mangez , ceci est mon corps : ne vous informez pas de la manière : c'est la substance qu'il vous faut; car c'est à la substance qu'est unie la divinité et la vie. Sous la figure de ce pain, c'est mon propre corps : sous la figure de ce vin, c'est le même sang qui a été répandu pour vous. Mangez, buvez : tout est à vous : ne songez pas à ce que vos sens vous présentent ; c'est à votre foi que je parle; c'est à elle que je dis : Ceci est mon corps. Souvenez-vous donc que c'est moi qui vous le dis. Nul autre que moi, nul autre qu'un Dieu, nul autre que le Fils de Dieu, par qui tout a été fait, ne pourroit parler de cette sorte. Souvenezvous que sous la figure de ce pain et de ce vin, c'est mon corps, c'est mon sang, que je vous donne : ce corps donné à la mort, ce sang répandu pour vos péchés.

Et comment tout cela s'est-il fait? Dieu a tant aimé le monde. Il ne nous reste qu'à croire et à dire avec le disciple bien-aimé : Nous avons cru a l amour que Dieu a eu pour nous (l\ La belle profession de foi! le beau symbole! Que croyez-vous, chrétien 1

1 / Joan iv. 16.

Je crois l'amour que Dieu a pour moi. Je crois qu'il m'a donné son Fils; je crois qu'il s'est fait homme; je crois qu'il s'est fait ma victime ; je crois qu'il s'est fait ma nourriture, et qu'il m'a donné son corps à manger, son sang à boire, aussi substantiellement qu'il a pris et immolé l'un et l'autre. Mais comment le croyez-vous? C'est que je crois à son amour, qui peut pour moi l'impossible, qui le veut, qui le fait. Lui demander un autre comment, c'est ne pas croire à son amour et à sa puissance.

Si nous croyons à cet amour, imitons-le. Quand il s'agit delà gloire de Dieu et de son service, notre zèle ne doit rien trouver d'impossible. Si vous pouvez croire, dit-il, tout est possible à celui qui croit w. Remarquez : si vous pouvez croire : toute la difficulté est de croire : mais si une fois vous croyez bien, tout vous est possible. Dieu entre dans les desseins de votre zèle; et sa puissance vient à votre aide. L'obstacle que vous avez à vaincre, n'est pas dans les choses que vous avez à exécuter pour Dieu : il est en vous-même; il est en votre foi : Si vous pouvez croire. Mais Dieu nous aide à croire. Je crois, Seigneur] Aidez mon incrédulité (2).

XXVIIe JOUR.

Notre Seigneur avait promis sa chair et son sang clans l'eucharistie. Joan. vi. 32 — 59.

Pour comprendre tout le dessein du Fils de Dieu dans l'eucharistie, il faut encore écouter ce qu'il en dit

(«) M<fC. IX. 22. W Jbid. 23.

en saint Jean, vi. Nous trouverons qu'il y fait trois choses. H y explique premièrement ce qu'il nous donne ; secondement, le fruit qu'on en doit tirer ; troisièmement, le moyen d'en tirer ce fruit.

Ce qu'il nous donne, c'est lui-même, et c'est sa chair et son sang : et dès qu'il en parle, les hommes s'écrient : Comment cet homme nous peut-il donner sa chair à manger (l)? L'homme raisonne toujours contre lui-même, et contre les bontés de Dieu. Quand Jésus, pour nous préparer au mystère qu'il devoit laisser à son Eglise au jour de la cène, dit qu'il nous donneroit sa chair à manger et son sang à boire, les Juifs tombèrent dans trois erreurs. Ils crurent qu'il leur parloit de la chair d'un homme pur, du fils de Joseph; voilà leur première erreur : d'une chair semblable à celle dont les hommes nourrissent leur corps; voilà la seconde : d'une chair, enfin, qu'ils consumeroient en la mangeant; c'étoit la troisième.

Contrôla première : Je suis, dit-il, le pain vivant descendu du ciel (2). La chair que nous mangeons, n'est donc pas la chair du fils de Joseph ; c'est la chair du Fils de Dieu, une chair conçue du Saint-Esprit, et formée du sang d'une vierge. Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre : et la chose sainte qui naîtra de vous, aura le nom de Fils de Dieu (3). Quod nascetur e\ te sanctum. Sanctum, au substantif, pour ceux qui savent un peu la grammaire, et qui entendent la force de ce neutre, c'est-à-dire, une chose substantiellement sainte : manière de parler

> Joan. vi. 53. —(^Jbid. 32, 33, 34 . ii, 42,43. — W Luc. 1. 35.

qui fait voir que la sainteté est substantielle en Jésus-Christ? Pourquoi? parce que sa personne est sainte par elle-même, par la sainteté essentielle et substantielle du Fils de Dieu. Et c'est pourquoi, continue l'ange, il sera appelé le Fils de Dieu. Qu'est-ce à dire, il sera appelé : est-ce qu'il ne le sera pas essentiellement, et qu'on lui en donnera le nom par quelque figure? A Dieu ne plaise : au contraire, il le sera appelé par excellence. Le Père qui l'engendre dans l'éternité, l'engendrera dans le sein de Marie : la vertu du Très-Haut la couvrira de son ombre y s'insinuera dans son sein ; et la chair que prendra le Fils de Dieu dans le sein de cette vierge, sera formée par le Saint-Esprit. Ce sera donc une chair sainte, de la sainteté du Fils de Dieu, qui se l'unit : elle sera pleine de vie, source de vie, vivante et vivifiante par elle-même. Ainsi la première erreur est détruite.

Pour réfuter la seconde, qui consistoit à s'imaginer que la vie que Jésus-Christ promettoit par sa chair, seroit cette vie commune et mortelle, il répète, il inculque, dans tout son discours, que c'est la vie éternelle, tant de l'ame que du corps, qu'il nous veut donner : La volonté de mon Père est que je ne perde aucun de ceux qu'il m'a donnés, et que je les ressuscite au dernier jour..... Qui mange de ce pain, de cette viande céleste, de ma chair que je donnerai pour la vie du monde, vivra éternellement (l).

Pour détruire la troisième erreur des Juifs, qui s'imaginoient une chair qu'on consumerait en la

11 Joan. vi [5q, 5a et 5().

sur l'évangile. 539

mangeant, il leur dit : Cela vous scandalise? Vous serez donc bien plus étonnés, quand vous verrez le Fils de Thomme monter au lieu d'où il est venu (1). Comme s'il disoit : On mangera ma chair, je l'ai dit; mais je n'en demeurerai pas moins vivant et moins entier. D'où il conclut : Ne vous imaginez donc pas que je vous parle d'une chair humaine à l'ordinaire, ou de la chair du fils de Joseph; ni que je vous parle d'une chair qui doive vous être donnée pour entretenir cette vie mortelle, ni par conséquent d'une chair qui doive être mise en pièces et consumée en la mangeant : La chair, en ce sens, ne sert de rien : c'est l'esprit qui vivifie : les paroles que je vous dis sont esprit et vie (2). Quoiqu'il n'ait parlé, pour ainsi dire, que de sa chair, que de son sang, que de manger celle-là, que de boire de l'autre; tout ce qu'il a dit est esprit,, c'est-à-dire manifestement que dans sa chair, dans son sang, tout est esprit, tout est vie, tout est uni à la vie et à l'esprit ; parce que sa chair et son sang sont la chair et le sang du Fils de Dieu.

Autant donc que nous désirons la vie, autant devons-nous désirer cette chair qui nous la donne, qui la contient, qui est la vie même. // est sorti de moi une vertu; je l'ai senti sortir'^. C'étoit une vertu pour guérir les corps : combien plus en sortira-t-il pour vivifier les âmes? Approchons-nous donc de cette chair, touchons-la, mangeons-la : il en sortira une vertu qui portera la vie dans nos âmes, et qui dans son temps la donnera à nos corps.

Il en est de même du sang de Jésus : ce sang est

<)Jcan. vi. ()i, 03. — :>) Ibid. >'.\. - Luc mm. \t>.

plein de vertu pour nous vivifier; car c'est le sang du Fils de Dieu : le sang du nouveau Testament, comme il l'appelle lui-même ; et c'est-à-dire, comme l'interprète saint Paul (l), le sang du Testament éternel , par lequel le grand pasteur des brebis a été tiré de la mort. Il est donc lui-même ressuscité des morts par la vertu de son sang; parce qu'il devoit entrer dans sa gloire par ses souffrances. C'est par ce même sang, par ce sang du Testament et de l'alliance éternelle, que nous devons aussi hériter de son royaume, et avoir la vie éternelle. Mangeons, buvons, vivons, nourrissons-nous, unissons-nous à la vie par cette chair, par ce sang vivifiant. Il les a pris pour s'approcher de nous. Ce n'est pas aux anges qu'il a voulu s'unir; c'est la postérité d'Abraham, c'est la nature humaine qu'il a voulu prendre. Et parce que les hommes sont composés de chair et de sang, il a voulu aussi être composé de l'un et de l'autre (2) : c'est par là qu'il s'unit à nous, et c'est par là qu'il nous sauve. Nous l'avons dit souvent, et il ne se faut point lasser de le dire : cette chair et ce sang sont devenus le lien de notre union avec lui, l'instrument de notre salut, la source de notre vie; parce qu'il les a pris pour nous; parce qu'il les a offerts pour notre salut; parce qu'il nous les donne encore pour nous vivifier. Allons avec une sainte avidité à cette viande céleste : tout y est esprit et vie.

(0 Helr. xiit. 20. — (') Ibul. il. i/j, 16.

sur l'évangile. 541

XXVIIIe JOUR.

La foi donne l'intelligence de ce mystère. Joan. vi. 43 — 70.

Ce n'est pas tout de savoir quel don nous recevons de Jésus-Christ, il faut encore apprendre de lui deux choses .très-nécessaires; dont l'une est le fruit que nous en devons retirer, et l'autre est le moyen de le recevoir. Tout cela nous est expliqué dans le même chapitre vi que nous avons commencé. Mais ce qu'il y faut d'abord entendre , c'est que Dieu seul nous en peut donner l'intelligence; conformément à cette parole : Ne murmurez point entre vous : personne ne peut venir à moi, si mon Père, qui nia envoyé, ne le tire c,). Afin donc de venir à Jésus, et pénétrer ses paroles, il faut être tiré par le Père. Et qu'est-ce qu'être tiré par le Père, sinon être enseigné de Dieu, comme ajoute le Sauveur : // est écrit dans les prophètes : Ils seront tous enseignés de Dieu. Ceux qui ont oui la voix de mon Père, et qui ont appris ce qu'il leur enseigne, viennent à moi '-> . Ainsi être tiré de lui, c'est écouter sa voix, et être enseigné par la douce et toutepuissante insinuation et inspiration de la vérité. Quand on est instruit de cette sorte, on ne murmure point de ses paroles; on les entend; on les goûte : el c'est pourquoi il dit à la fin : Il y en a

parmi VOUS qui ne croient point, < I c'est pour cela que je vous ai dit que personne ne peut venir il moi,

>)J<u,n ri ',".. ',') — ' Me. 45.

s'il ne leur est donné par mon Père (l). Celui-là donc est tiré à Jésus-Christ, à qui il est donné de croire. Le Père nous tire à Jésus-Christ, quand il nous inspire la foi. Je crois, Seigneur, je crois ; je ne suis pas de ceux qui veulent se retirer de vous, à cause de la hauteur de vos paroles : au contraire, je suis de ceux qui vous disent avec saint Pierre : Maître, a qui irions-nous ? vous avez des paroles de vie éternelle : nous avons cru et connu que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu (2). Croyez donc et connoissez : croyez premièrement comme vrai enfant de l'Eglise, docile et soumis, et vraiment enseigné de Dieu. Après avoir été enseigné de Dieu, et avoir été doucement tiré à la foi, vous le serez encore à l'intelligence, autant qu'il est nécessaire pour confirmer votre foi ; et vous direz en toute occasion, mais particulièrement dans la communion : Nous avons cru et connu que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu (5). Ce n'est pas assez ; au jour suivant nous irons plus loin s'il plaît à Dieu. Prions le Père de Jésus-Christ, qui a bien voulu être le notre, qu'il nous tire, qu'il nous enseigne au dedans, qu'il nous fasse entendre sa voix et pénétrer sa parole.

XXIXe JOUR.

La vie éternelle est le fruit de l'eucharistie. Joan. vi. 26, 35, 47.

Le même chapitre. Nous y devons trouver deux choses : la première est le fruit spirituel que nous

(«) Joan. vr. 65, 66 — (») Ibid. 69, 70 — (^ Ibid. 70.

devons tirer de l'eucharistie : la seconde est le moyen d'en tirer ce fruit. Pour le fruit, il est aisé de l'entendre : ce fruit est de nous détacher de la vie, et de nous attacher à Dieu. C'est sur quoi Jésus-Christ s'explique clairement par ces paroles : En vérité, en vérité je vous le dis : vous me c/ierc/tez, non point parce que vous avez vu des miracles; mais parce que vous avez mangé des pains que j'ai multipliés dans le désert, et que vous en avez été nourris. Travaillez, non point à la nourriture qui périt, mais à celle qui ne périt pas, que le Fils de 'Cliomme vous donnera : car c'est celui que le Père céleste vous a désigné, en imprimant sur lui son sceau et son caractère (,J, et en confirmant sa doctrine et sa mission par tant de miracles. Vous vous expliquez, mon Sauveur! Votre dessein est de nous détacher de la nourriture et de la vie périssable, qui fait tous nos soins, à laquelle nous travaillons toute l'année, et transporter notre diligence et notre travail à la nourriture et à la vie qui ne périt point. Enseignez-moi, mon Sauveur : tirez -moi de cette manière admirable, qui fait qu'on va à vous : dégoûtezmoi de tous les soins qui n'aboutissent qu'à vivre pour mourir : faites-moi goûter cette vie où l'on ne meurt jamais.

Quel miracle faites-vous, afin que nous croyions m vous (2) ? Que faites-vous de si merveilleux? Il est vrai, vous nous avez rassasiés de pain dans le désert. Mais ce pain est-il comparable à la manne que Moïse a donnée à nos pères, de laquelle il est écrit : // leur a donné à manger le pain du ciel? Le

(«) Joan. vi. 2G, 37.— W Jbtd. 3o, 3i.

pain que vous nous avez donné étoit le pain de la terre : et il y a autant de différence entre vous et Moïse, qu'il y en a entre la terre et le ciel.

On voit clairement, par ce discours, qu'ils ne songeoient qu'aux moyens de sustenter cette vie mortelle, et que ce n' étoit pas sans raison que Jésus- Christ leuravoit reproché leurs désirs charnels. Car ils ne portent point leur pensée plus loin que la manne, dont leurs corps furent nourris dans le désert ; ni ils ne connoissent d'autre ciel que les nuées d'où elle leur avoit été envoyée ; sans songer qu'elle n'avoit été appelée le pain du ciel, et le pain des anges, qu'en figure de Jésus-Christ, qui leur devoit apporter la vie éternelle. Il se sert donc de l'expression dont l'Ecriture se sert pour relever la merveille de la manne, à élever les esprits au vrai pain des anges, à la vérité qui les rend heureux, et qui s'étant incarnée s'est rendue familière et sensible aux hommes pour les faire vivre.

Il leur dit donc qu'il est descendu du ciel; que qui vient à lui n'a jamais faim, et que qui croit en lui na jamais soif; qu'il est par conséquent le vrai pain (,), la vraie nourriture des âmes , qui viennent à lui par la foi ; qu'il ne faut pourtant pas que les hommes espèrent de le pouvoir atteindre par sa divinité, ni de s'y unir en elle-même; que c'est un objet trop haut pour une nature pécheresse et livrée aux sens corporels; qu'il s'est fait homme pour s'approcher d'eux; que la chair qu'il a prise, est le seul moyen qu'il leur a donné pour s'unir à lui ; et que pour cela il l'a remplie de la divinité même,

,«) Joan. vi. 33, 35, ^S.

sur l'évangile. 545

par conséquent d'esprit et de grâce, ou, comme parle saint Jean, de grâce et de vérité, et ailleurs : l'esprit ne lui est pas donné avec mesure : et nous avons tous reçu de son esprit (l) ; que de là donc il s'ensuit que nous avons en lui la vraie vie, la vie éternelle, la vie de l'ame et du corps : et non pas précisément en lui comme Fils de Dieu, mais en lui comme Fils de l'homme : car c'est par là qu'il commence. Travaillez à vous préparer la nourriture qui vous sera donnée par le Fils de l'homme : pourvu que vous le croyiez en même temps le pain descendu du ciel, c'est-à-dire, le Fils de Dieu; et que vous croyiez que sa chair, par laquelle il veut vous vivifier, est pleine d'esprit et de vie.

Ainsi la fin où il veut venir, est de nous faire vivre; mais de la vie éternelle, et selon l'ame et selon le corps : c'est, dit -il, la volonté de mon Père, que je ne perde rien de ce que mon Père ma donné, et que, pour donner la vie au corps comme l'ame, je le ressuscite au dernier jour ; et encore : Vos pères ont mangé la manne y et sont morts : celui qui mangera de ce pain, vivra éternellement (2;.

C'est donc là le fruit de l'eucharistie ; elle est faite pour contenter le désir que nous avons de vivre, et pour cela nous donner la vie éternelle, dans l'ame, par la manifestation de la vérité ; et dans le corps, par la glorieuse résurrection. Seigneur, qu'ai -je à désirer? de vivre : de vivre en vous, de vivre pour vous, de vivre de vous et de

■' Joaii. i. i'|, 16. 111. Vi. — • Jbid. vi. 3o, jo. *>q.

Bossrr.T. ix. 35

votre éternelle vérité, de vivre tout entier, de vivre dans l'ame , de vivre même dans le corps ; de ne perdre jamais la vie; de vivre toujours! j'ai tout cela dans l'eucharistie; j'y ai donc tout, et il ne reste qu'à jouir.

XXXe JOUR.

Désir insatiable de l'eucharistie. Toan. vi. 34, 40, 47.

Seigneur, donnez-nous toujours ce pain (l) : ce pain dont vous avez dit, qu'il donne la vie éternelle. C'est ce que disent les Juifs : et ils expriment par là le désir de toute la nature humaine, ou plutôt de toute la nature intelligente. Elle veut vivre éternellement : elle veut ne manquer de rien ; en un mot, elle veut être heureuse. C'est encore ce qu'exprimoit la Samaritaine , lorsque Jésus lui ayant dit : O femme ! celui gui doit de l'eau que je donné n'a jamais soif, elle répond aussitôt : Seigneur, donnez-moi cette eau y afin que je n aie jamais soif et que je ne sois pas obligée à venir ici puiser de Veau (2), dans un puits si profond , avec tant de peine. Encore un coup, la nature humaine veut être heureuse; elle ne veut avoir ni faim ni soif; elle ne veut avoir aucun besoin, aucun désir à remplir, aucun travail, aucune fatigue : et cela, qu'est-ce autre chose, sinon être heureuse? Voilà ce que veut la nature humaine, voilà son fond. Elle se trompe dans les moyens ; elle a soif des plaisirs des sens ; elle veut exceller ; elle a soif des honneurs

i,') Joan. vi. 34. — W Ibid. iv. 10, u, i3, i5.

sur l'évangile. 547

du monde. Pour parvenir aux uns et aux autres, elle a soif des richesses ; sa soif est insatiable : elle demande toujours, et ne dit jamais : C'est assez ; toujours plus et toujours plus. Elle est curieuse; elle a soif de la vérité ; mais elle ne sait où la prendre, ni quelle vérité la peut satisfaire : elle en ramasse ce qu'elle peut par-ci par-là, par de bons, par de mauvais moyens : et comme toute ame curieuse est légère, elle se laisse tromper par tous ceux qui lui promettent cette vérité qu'elle cherche. Voulez-vous n'avoir jamais faim, jamais n'avoir soif? venez au pain, qui ne périt point, et au Fils de l'homme qui vous l'administre; à sa chair, à son sang, où est tout ensemble la vérité et la vie ; parce que c'est la chai? et le sang, non point du fils de Joseph, comme disoient les Juifs, mais du Fils de Dieu. O Seigneur y donnez -moi toujours ce pain! Qui n'en seroit affamé ? qui ne voudroit être assis à votre table? qui la pourroit jamais quitter?

Mais pour nous piquer davantage du désir d'en approcher, Jésus-Christ nous dit, que ce n'est pas une chose aisée ou commune. Il faut être aimé de Dieu, touché, tiré, prévenu, choisi. Voyez combien de ses auditeurs s'en éloignent? combien murmurent; combien se scandalisent! Ses disciples même se retirent d'avec lui ; il y en a même parmi ses apùtres, qui ne croient pas. Plus ces infidèles se rebutent, plus les vrais disciples doivent s'approcher. Venez; écoutez; suivez le Père qui vous lire, qui vous enseigne au dedans, qui vous fait sentir vos besoins, et en Jésus-Christ le vrai moyen de les rassasier. Mangez, buvez, vivez, nourrissez -vous,

contentez-vous, rassasiez -vous. Si vous êtes insatiables, que ce soit de lui, de sa vérité, de son amour : car la Sagesse éternelle dit en parlant d'elle-même : Ceux qui me mangent auront encore faim, et ceux qui me boivent auront encore soif^K Hé, nous venons entendre de sa bouche : Celui qui boit de l'eau que je donnerai, n'aura jamais soif (2) ; et encore : Celui qui vient à moi, n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura jamais soif (3). 11 n'aura jamais ni faim ni soif d'autre chose que de moi ; mais il aura une faim et une soif insatiable de moi : et jamais il ne cessera de me désirer. En même temps qu'il sera insatiable, il sera néanmoins rassasié; car il aura la bouche à la source : Les fleuves d'eau vive lui sortiront des entrailles. Veau que je lui donnerai, deviendra en lui une source d'eau jaillissante pour la vie éternelle (4). Il aura donc toujours soif de ma vérité; mais aussi il pourra toujours boire, et je le mènerai à la vie, où il n'aura plus même à désirer ; parce que je le réjouirai par la beauté de ma face, et je remplirai tous ses désirs. Venez donc, Seigneur Jésus, venez; l'Esprit ^toujours : Venez : l'Epouse dit toujours : Venez. Vous tous qui écoutez, dites : Venez : et que celui qui a soif, vienne : vienne qui voudra recevoir gratuitement l'eau vive (5). Venez ; on n'exclut personne : venez, il n'en coûte rien, il n'en coûte que le vouloir. Viendra le temps, qu'on ne dira plus : Venez. Quand cet Epoux tant désiré sera venu, alors on n'aura plus besoin de dire,

{■) Eccli. xxiv. ag. — W Joan. iv. 1^.— I,3) Ibicl. vi. 35. — (*) liid.

VU. 58, IV. ?4- — ^ Slp°c- *W- '7; 30«

sur l'évangile. 549

Venez. On dira éternellement : Amen : il est ainsi, tout est accompli : Alléluia (,) : louons Dieu ; il a bien fait toutes choses ; il a fait tout ce qu'il avoit promis 5 et il n'y a plus qu'à le louer.

XXXIe JOUR.

Nouveaux murmura teurs capharnaïtes. Joan. vu. 64.

Ecoutons un peu nos murmurateurs ; je ne dis pas ceux du peuple juif, les Capharnaïtes, et les autres dont il est parlé dans saint Jean. Ecoutons les murmurateurs chrétiens, qui font semblant de s'éloigner du sentiment des murmurateurs de Capharnaûm, et qui disent : Nous ne leur ressemblons pas. S'ils avoient compris que ce manger et ce boire, dont le Sauveur leur parloit, étoit la foi , ils n'auroient pas murmuré, ils n'auroient pas à la fin abandonné Jésus-Christ. Ainsi tout le dénouement, c'est qu'il faut avoir la foi, et que tout le reste ne sert de rien : conformément, disent-ils, à cette dernière explication du Sauveur : Cest l'esprit que vivifie : la chair ne sert de rien : les paroles que je vous dis, sont esprit et vie (2).

Mon Sauveur, je ne suis pas ici recueilli devant vous pour disputer, ni pour faire une controverse; mais comme vous ne permettez pas en vain les hérésies, et que vous voulez tirer des contradicteurs un plus grand éclaircissement de vos vérités , j'écouterai les murmures des hérétiques, pour mieux entendre, pour mieux goûter votre vérité. Ils sont,

(■) Âpoc. six. 1 — Joan. vi. 64.

Seigneur, je le crois, ils sont vraiment, quoi qu'ils disent, de nouveaux Capharnaïtes, qui viennent étourdir votre Eglise douce et modeste, et vos enfans qui ne sont pasdisputeurs, ni contentieux, mais fidèles, du bruit de cette question : Comment celui-ci nous peut-il donner sa chair à manger (1) ? Et ils répondent hardiment : Il ne le peut pas, au pied de la lettre : il faut entendre spirituellement, c'est-àdire, selon leur pensée, il faut entendre figurément tout ce discours. Qu'on est grossier, continuent-ils, de préparer autre chose que la foi et que l'esprit pour manger votre chair et votre sang ! Ecoutons donc ces hommes si spirituels, si élevés, qui regardent avec dédain votre humble troupeau, parce qu'il croit simplement à votre parole, et ne cherche point à en détourner le sens ni la force, pour contenter sa raison. Donnez -moi la grâce, ô Seigneur ! de découvrir leurs vaines subtilités, et les pièges qu'ils tendent aux ignorans, qui en même temps sont superbes. Car ils passent jusqu'à cet excès de nous prendre pour de vrais ûupharnaïtes, à cause que nous ne voulons pas croire avec eux, qu'avoir dit que c'est l'esprit qui vivifie, c'est avoir dit qu'on ne mange votre chair, et qu'on ne boit votre sang que par la foi. Yoici donc leur explication : La chair ne sert de rien, c'est-à-dire, qu'il ne sert de rien de manger réellement votre chair : Mes paroles sont esprit et vie, c'est-à-dire, tout ce que j'ai dit de ma chair et de mon sang n'est qu'une figure. Voilà, Seigneur, ce qu'ils disent ; mais je ne vois point tout cela dans votre Evangile. Je le vais

(>) Joan. vi. 53.

sur l'évangile. 551

relire, Seigneur, et en peser de nouveau toutes les paroles : et j'espère non-seulement croire toujours d'une ferme foi, comme je le crois ; mais encore entendre clairement, si vous le voulez, que ces murmurateurs se trompent ; qu'ils vous font dire ce que vous ne dites pas. Mais, Seigneur, je remettrai à un autre temps cette humble lecture : aujourd'hui j'ai assez gagné de m'être humilié, et d'avoir soumis mon esprit à la foi de votre Eglise catholique.

XXXIIe JOUR.

Notre Seigneur nous donne à manger le même corps, qu'il a pris pour nous. Joan. vi. 29, 33, 50, 55, 59.

E oeuvre de Dieu est que vous croyiez en celui qu'il a envoyé. Je suis le pain de vie : celui qui vient à moi, n aura jamais jaim : et celui qui croit en moi n'aura jamais soif: qui croit en moi a la vie éternelle (1). Il est donc constant que c'est par la foi que nous devons profiter de cette céleste nourriture, pour en recevoir la vie éternelle : et il ne s'agit plus que de savoir ce qu'il nous enseigne aujourd'hui, que nous devons croire pour cela. Or il nous enseigne clairement qu'il faut croire deux choses : la première, que le Fils de Dieu est descendu du ciel, et qu'il a pris une chair humaine, en laquelle il est venu à nous : la seconde, que pour avoir part à la vie qu'elle contient, il la faut manger.

La première de ces vérités est clairement ensei-

1 Joan. vi. »9, 35, 47,

552 MÉDITATIOINS

gnée dans ces paroles si souvent répétées : Je suis descendu du ciel : ce n'est pas Moïse qui vous donne le vrai pain descendu du ciel, mais c'est mon Père qui vous donne le vrai pain descendu du ciel; car le pain de Dieu est celui qui descend du ciel, et qui donne la vie au monde (1) : et encore : Je suis descendu du ciel pour faire la volonté de mon Père, et ressusciter tout ce qu'il m'a donné (2) : et encore : Ces t, ici le pain descendu du ciel : et encore : Je suis le pain descendu du ciel : et encore : C'est ici le pain descendu du ciel®K

Yoilà donc le fondement de toute la doctrine du Sauveur très-clairement expliqué : qui est, qu'il est descendu du ciel, c'est-à-dire, qu'il s'est incarné, qu'il a pris chair.

Mais la seconde vérité, qu'il faut manger cette chair pour avoir part à la vie qu'elle contient, n'est pas moins expliquée ni moins inculquée dans tout le discours du Fils de Dieu, à commencer par ces paroles : Et le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde; ou, comme porte l'original : Le pain que je donnerai, est ma chair que je donnerai pour la vie du monde (4) : Ce qui ayant donné lieu aux Juifs de dire entre eux : Comment est-ce qu'il nous peut donner sa chair à manger ^ ? le Fils de Dieu s'explique encore davantage, et insiste de plus en plus à dire : Si vous ne mangez ma chair et ne buvez mon sang, vous n aurez point la vie en vous : (parce que la vie est pour vous dans cette chair que j'ai prise) et sans discontinuer : Qui mange

{*)Joan. vu 38, 3a, 33. — W lbid. 38, 3g. — (») lbid. 5o, 5i, 5g. — (4) lbid. 52. — («) ibid. 53, 54.

sur l'évangile. 553

ma chair et boit mon sang, aura la vie éternelle (1). Il ne se lasse point de le répéter, puisqu'il ajoute aussitôt après : Car ma chair est vraiment viande, et mon sang est vraiment breuvage : qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi et moi en lui : qui me mange, vivra pour moi : qui mange de ce pain aura la vie éternelle^.

On voit comme Jésus-Christ enfonce, pour ainsi dire, toujours et de plus en plus dans la matière : il introduit le discours de la nourriture céleste à l'occasion du pain matériel, qu'il venoit de leur donner : et il en vient jusqu'à dire qu'il faudra manger sa chair et boire son sang : ce qu'il inculque aussi pressamment, qu'il a fait son incarnation ; nous enseignant clairement par là que nous devons aussi réellement manger sa chair et boire son sang, qu'il les a pris l'un et l'autre : et c'est là notre salut, c'est notre vie ; car par ce moyen il ne prend pas seulement en général une chair humaine; il prend la chair de chacun de nous, lorsque chacun de nous reçoit la sienne. Alors il se fait homme pour nous, il nous applique son incarnation : et, comme disoit saint Hilaire, il ne porte, il ne prend la chair que de celui qui prend la sienne : il n'est point notre Sauveur, et ce n'est point pour nous qu'il s'est incarné, si nous-mêmes nous ne prenons la chair qu'il a prise. Ainsi l'œuvre de notre salut se consomme dans l'eucharistie, en mangeant la chair du Sauveur. Il y faut apporter la foi; car c'est par là qu'il commence : il faut croire en Jésus-Christ, qui donne sa chair à manger ; comme il faut croire à

: Joan. V! 55, — ■- llnd. 56, 57, 58, 5g.

Jésus-Christ descendu du ciel, et revêtu de cette chair. Ce n'est pourtant pas la foi qui fait que Jésus- Christ est descendu du ciel, et a paru en chair : ce n'est non plus la foi qui fait que cette chair est donnée à manger. Croyons ou ne croyons pas, cela est : croyons ou ne croyons pas, Jésus-Christ est descendu du ciel en chair humaine : croyons ou ne croyons pas, Jésus-Christ donne à manger la même chair qu'il a prise; car il est dit absolument : Ceci est mon corps (l); et non pas : Ceci le sera, si vous y croyez ; comme il est dit absolument : Le verbe a été fait chair (2) ; le Verbe est descendu du ciel en terre; et non pas : Il est fait chair par votre foi; et il descend du ciel si vous y croyez. 0 vérité de la chair mangée ! je vous crois, comme je crois la vérité de la chair prise par le Fils de Dieu, la vérité du Fils de Dieu descendu du ciel. Mon Sauveur, avec quelle force vous me confirmez votre incarnation! Ha, celui qui ne croit pas qu'on reçoit réellement votre propre chair, en sa propre et véritable substance, ne croit pas comme il faut que vous l'avez prise; et il n'a point de part au pain de vie.

XXXIIIe JOUR.

Présence réelle du corps et du sang de Jésus-Christ dans l'eucharistie. Joan. vi. 54, 55,56, 57. Matth. xxvi. 26, 27, 28.

Si vous ne mangez la chair du Fils de Vhomme : Prenez, mangez : ceci est mon corps : Si vous ne

(') Matth. xxvi. 26. — (*)Joan. i. i4-

sur l'évangile. 555

buvez son sang : buvez-en tous : Ceci est mon sang. De dire qu'il n'y ait pas un rapport manifeste dans ces paroles; que l'une n'est pas la préparation et la promesse de l'autre; et que la dernière n'est pas l'accomplissement de celle qui a précédé : c'est vouloir dire que Jésus-Christ , qui est la sagesse éternelle, parle et agit au hasard. Visiblement il a parlé en saint Jean, chapitre vi, pour préparer l'institution de l'eucharistie. Il a dit en saint Jean : Travaillez a la nourriture que le Fils de l'homme vous donnera : et encore : Et le pain que Je donnerai, c'est ma chair que je donnerai pour la vie du monde (l). Il la donnera, dit-il; c'est visiblement une préparation, et une promesse, avec laquelle il ne faut pas s'étonner que l'institution et l'exécution ait un rapport si manifeste : autrement on pourroit dire de môme, que lorsqu'il est descendu dans le Jourdain, et que le Saint-Esprit y est descendu sur lui visiblement (2), il ne songeoit ni à consacrer l'eau, ni à nous montrer l'esprit, desquels il a dit que nous renaîtrions. Mais si la manifestation de la Trinité dans son baptême, a préparé la déclaration qu'il en vouloit mettre dans le nôtre, lorsqu'il a dit : Allez : baptisez au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit 3) ; et que son baptême et le nôtre aient entre eux un rapport si manifeste, et en aient en même temps un pareil avec ce qu'il a dit en saint Jean : Si vous ne renaissez d'eau et du Saint-Esprit (,) : on doit croire, qu'il a aussi préparé l'institution de l'eucharistie ; et que ce qu'il a

(») Joan. vi. 37, 5a. — W tiitl. 1. Si, 34- lit. 5. — [i) Matth. xxvin. 19. — U) Joan. III. 5. /

dit en saint Jean, chapitre vi, est fait pour cela : et sans tout ce raisonnement la chose parle.

Le rapport des paroles qu'on lit dans saint Jean, et de celles de l'institution est visible (,) : là Manger; et ici Manger : là Boire; et ici Boire : là la chair; et ici la chair; ou ce qui est la même chose, le corps : là le sang : ici le sang : là le manger et le boire , la chair et le sang séparément ; et ici la même chose. Si cela ne fait pas voir précisément que tout cela n'est qu'un seul et même mystère, une seule et même vérité, il n'y a plus d'analogie ni de convenance ; il n'y a plus de rapport, ni de suite dans notre foi, ni dans les paroles et actions du Sauveur. Mais, si le manger et le boire de saint Jean, est le manger et le boire de l'institution; donc en saint Jean, c'est un manger et un boire par la bouche; puisque dans l'institution visiblement c'en est un de cette nature. Si la chair et le sang, dont il est parlé en saint Jean, n'est pas la chair et le sang en esprit et en figure, mais la chair véritable et le sang véritable, en leur propre et naturelle substance, il en est de même dans l'institution : et l'on ne peut non plus interpréter : Ceci est mon corps : ceci est mon sang, d'un corps en figure, d'un sang en figure; que dans saint Jean : Si vous ne mangez ma chair, et si vous ne buvez mon sang, de la figure de l'un et de l'autre. Or qui pourroit seulement songer que Jésus-Christ ait voulu dire : Si vous ne mangez ma chair en figure, et mon sang de même, il n'y a point de vie pour vous : et, ma chair en figure est vraiment viande ; et mon

(«) Malth. xxvi. a6, '.'.8. Joan. vi 5\, 55.

san^ en figure es/ vraiment breuvage; et ainsi du reste? cela seroit insensé. Il ne l'est donc pas moins de dire, que, Ceci est mon corps : Ceci est mon sang, ne soit pas la vérité ; mais la figure de l'un et de l'autre.

Vous dites, que souvent dans l'Ecriture, Manger, c'est croire ; Boire, c'est croire ; et que c'est là le manger et le boire, dont il est parlé dans saint Jean. Mais puisque manger et boire, à la fois c'est la même chose; Jésus-Christ ne se seroit pas arrêté jusqu'à quatre fois réitérées à distinguer le manger d'avec le boire, ni la viande d'avec le breuvage, s'il n'avoit pas regardé à autre chose. Visiblement donc il a regardé aux paroles de l'institution, où manger, c'est prendre par la bouche; où boire, c'est boire dans une coupe et en avaler la liqueur. Ainsi, quoi qu'il en soit des autres passages, où manger et boire , c'est croire ; dans l'endroit que nous méditons, il n'est plus permis de dire que le manger et le boire soit un manger et un boire impropre et allégorique, ni autre chose qu'un manger et un boire véritable et proprement dit, un manger et un boire par la bouche du corps.

Je le crois ainsi, mon Sauveur ! si vous ne mon* gez ma chair : si vous ne buvez mon sang : c'est-àdire, si vous n'obéissez à cette parole : Prenez, mangez : Ceci est mon corps; Buvez : Ceci est mon sang : et il n'y a d'autre différence entre ces paroles, sinon que par l'une vous promettez, dans l'autre vous donnez; dans l'une vous préparez, dans l'autre vous instituez; dans l'une vous vous étendez davantage sur le fruit, dans l'autre vous

vous attachez plus précisément à exposer la chose même. Mais partout, c'est le même corps, le même sang, reçu de la même manière, et toujours pour la même fin, qui est de s'unir substance à substance, à la chair et au sang que vous avez pris. Encore un coup, voilà, mon Sauveur, ce que je crois. La foi me vivifie; il est certain : mais cette foi qui me vivifie, c'est de croire que vous avez pris une chair humaine, un sang humain : et que vous me les donnez aussi véritablement à manger et à boire, même par la bouche du corps, que vous les avez pris dans le sein de votre bienheureuse mère.

XXXIVe JOUR.

Manger et boire le corps de notre Seigneur réellement, et avec foi. Ibid.

Que l'homme est insensé, de se servir de la foi pour en détruire l'objet! Il faut manger votre chair et boire votre sang : il faut croire qu'on la mange, et qu'on le boit ; donc manger et boire, c'est croire : on ne mange point, on ne boit point autrement : et parce qu'il le faut faire avec foi, ce n'est que par la foi qu'on le fait. C'est de même que si Ton disoit : Jésus-Christ est descendu du ciel, et il a pris chair humaine dans le sein d'une vierge : cette vierge a cru, et ce qu'elle a cru s'est accompli en elle, conformément à cette parole : Bienheureuse', qui avez cru : ce gui vous a été dit s'accomplira en vous (,). Vous avez cru que vous concevriez

(«) Luc. t. 45.

sur l'évangile. 559

le Fils de Dieu, et que vous en seriez la mère : vous l'avez conçu : vous l'enfanterez ; et tout ce que vous avez cru, vous arrivera : vous l'avez conçu en quelque sorte dans votre esprit par la foi, avant que de le concevoir véritablement dans votre sein : donc cette conception n'est qu'une conception par la foi, et vous n'avez pas véritablement conçu le Fils de Dieu dans vos entrailles ; il n'y est pas véritablement descendu en chair et en os; et tout cela n'est que figure et allégorie. C'est ainsi que raisonnent ceux qui disent : Il faut manger la chair du Sauveur; il en faut boire le sang; il faut faire l'un et l'autre avec foi : donc la foi est tout ce manger et tout ce boire, et il n'y a rien davantage. C'est ainsi que les hommes disputent contre Dieu, et contre eux-mêmes : contre Dieu, en ne croyant pas qu'il puisse faire pour l'amour de nous des choses incompréhensibles; contre eux-mêmes, en refusant leur croyance à ses bienfaits, à cause qu'ils sont trop grands.

De même, quand le Sauveur a dit : Quelqu'un ma touché : car fui senti sortir de moi une vertu (I) : et qu'il a si vivement distingué celle femme qui le touchoit avec foi, de toute la troupe qui le touchoit simplement en pressant son corps; il a voulu dire, que cette femme ne l'a pas touché véritablement selon le corps, et qu'elle ne l'a touché que par la foi et selon l'esprit. C'est ainsi que pensent ceux qui disent : Manger le corps, boire le sang, par la bouche simplement, ce n'est rien; et la vertu ne sort que lorsqu'on mange et qu'on boit avec foi :

iM Matth. v. 3o. Luc. vin. !\Q.

donc il ne faut entendre ici que la seule foi : et pour tirer la vertu qui est dans le corps et dans le sang de Jésus, on n'a pas besoin de joindre ces deux choses ensemble ; c'est à savoir, d'un côté, manger et boire selon le corps; et de l'autre, s'y unir avec la foi. Je me perds, mon Sauveur ! je me perds, encore un coup 5 non point dans la hauteur de vos mystères ; car je les crois sans les comprendre, et je ne vous demande pas, à l'exemple des incrédules, comment vous pouvez les accomplir. Mais je me perds dans l'égarement des hommes, et dans la perversité de leurs voies ; parce que je vois qu'ils aiment mieux raffiner sur vos paroles, pour en éluder la force, que d'y croire simplement et de vivre.

XXXVe JOUR.

Manger le corps, et boire le sang de Jésus-Christ, c'est y participer véritablement et réellement. Ibid.

Tout ceci, dites-vous, n'est que mystère et allégorie : manger et boire, c'est croire : manger la chair, et boire le sang, c'est les regarder comme séparés à la croix, et chercher la vie dans l<s blessures de notre Sauveur. Si cela est, mon Sauveur, pourquoi ne parlez-vous pas simplement, et pourquoi laisser murmurer vos auditeurs jusqu'au scandale et jusqu'à vous abandonner, plutôt que de leur dire nettement votre pensée ?

Quand le Sauveur a proféré des paraboles, quoique beaucoup moins embrouillées que cette longue

sur l'évangile. 561

allégorie qu'on lui attribue, il en a si clairement expliqué le sens, qu'il n'y a plus eu à raisonner ni à questionner après cela : et si quelquefois il n'a pas voulu s'expliquer aux Juifs, qui méritoient par leur orgueil qu'il leur parlât en énigme, il n'a jamais refusé à ses apôtres une explication simple et naturelle de ses paroles ; après laquelle personne ne s'y est jamais trompé. Ici, plus on murmure contre lui, plus on se scandalise de si étranges paroles; plus il appuie, plus il répète, plus il s'enfonce, pour ainsi parler, dans l'embarras et dans l'énigme. Il n'y avoit qu'un mot à leur dire; il n'y avoit qu'à leur dire : Qu'est-ce qui vous trouble? Manger ma chair, c'est y croire; boire mon sang, c'est y penser : et tout cela n'est autre chose que méditer ma mort. C'étoit fait; il n'y resloit plus de difficulté; pas une ombre. Il ne le fait pas néanmoins; il laisse succomber ses propres disciples à la tentation et au scandale, faute de leur dire un mot. Cela n'est pas de vous, mon Sauveur; non, cela assurément, n'est pas de vous; vous ne venez pas troubler les hommes par de grands mots qui n'aboutissent à rien; ce seroit prendre plaisir à leur débiter des paradoxes seulement pour les étourdir.

Quand le Sauveur eut prononcé cette sentence : Ce qui entre dans la bouche n'est pas ce qui souille F homme; mais ce qui en sort {X) : ses apôtres lui vinrent dire : Savez-vous bien que cette parole a scaiulalisé les pharisiens? Laissez-les, dit -il, ce sont des aveugles et des conducteur.* d'aveugles.

(') Mallli. xv. il et afq.

Mais pour ses apôtres, il leur expliqua tellement l'allégorie, qu'il n'y eut jamais sur cela le moindre embarras, ni dans leur esprit, ni dans l'esprit de ceux qui les ont suivis.

Prenez garde, leur disoit-il, au levain des pharisiens et des sadducéens : et ils pensaient en euxmêmes Qu'il leur reprochoit qu'ils avaient oublie à porter des pains : mais connaissant leur pensée, il leur dit : Gens de petite foi, qui croyez que je ne songe qu'au pain; ne vous souvenez-vous pascombien de milliers d'hommes j'ai nourris premièrement de cinq pains, et ensuite de sept? Comment donc n'avez-vous pas entendu (pie ce n est pas du pain que je vous parle? Ils entendirent alors qu'il parloit de la doctrine des pharisiens (l).

Il les vit embarrassés de cette parole : Encore un peu de temps y et vous ne me verrez plus; et encore un peu de temps, et vous nie verrez. Comme il leur vit l'esprit peiné, et qu'ils se disoient l'un à l'autre : Que veut-il dire? Nous ne savons ce qui! veut dire: il leur répondit : Hé bien ; il faut donc maintenant vous parler sans allégorie, sans proverbe, sans similitude; et il leur parla si clairement, qu'ils lui dirent enfin eux-mêmes : Maître, cette j'ois vous parlez nettement, et il n'y a point de proverbe ni d'ambiguïté dans vos discours (2). N'y a-t-il que cette occasion où les paroles vous manquent? 3N'a* viez-vous point de moyen de vous expliquer, ni d'empêcher vos disciples, non pas de s'embarrasser dans vos discours, mais de s'y perdre, et de vous quitter tout-à-fait?

W Maltli. xvi. 6, 7, 8, (j — W Joan. xyi. iti, 17, 18, -29.

La Samaritaine s'embarrasse, et croit que l'eau dont vous lui parlez, est une eau de la nature de celle qu'elle venoit de puiser au puits de Jacob, pour étancher sa soif; mais vous lui expliquâtes nettement que l'eau dont vous lui parliez, étoit une eau qui devenoit une source inépuisable et intarissable dans ceux qui en buvoient, et qui leur donnoit la vie éternelle. Qui depuis a jamais cru après cela, que l'eau que vous donniez à boire à vos disciples, fut une eau matérielle? Il est vrai que cette femme demeure encore un peu dans l'embarras, et qu'elle dit encore au Sauveur : Seigneur, donnez-moi cette eau, afin que je ne sois plus obligée de venir à ce puits. Mais Jésus-Christ , qui sentit qu'il s'étoit assez expliqué, et que ce reste de doute se dissiperoit de lui-même, changea de discours. La femme entre dans d'autres matières, et ravie de la doctrine du Sauveur, sans s'embarrasser davantage de cette eau, elle laisse sa cruche auprès du puits, pour aller dire à ses citoyens : Venez voir un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait? V 'est -ce point le Christ fl)? ce qu'elle dit, non pas en doutant, mais pour les induire à croire aussi ce qu'elle croyoit déjà. A-t-elle quitté le Sauveur, comme font ici ses propres disciples, sous prétexte de cette eau, qu'elle sembloit n'avoir pas encore bien entendue? Point du tout; elle sentit bien que ce n'étoit rien : personne aussi n'a relevé son doute, et s'il eût pu rester quelque embarras, il est levé clairement dans un autre endroit par l'évangéliste, lorsqu'après avoir raconté ce discours de notre Seigneur, sem-

[}) Joan. iy. io, il, îj, ij, ici, |6, 18, "j.

5fii MÉDITATIONS

blable à ceux qu'il avoit tenus à la Samaritaine : Celui qui croit en moi, il sortira de ses entrailles des fleuves d'eau vive : ajoute aussitôt après : // disoit cela de V esprit que ses fidèles dévoient rece~ voir (1).

Mon Sauveur, vous ne laissez rien sans application : tout ce qui pouvoit donner de fausses idées est clairement expliqué dans votre Evangile : personne ne s'y trompe; personne n'est tenté de vous quitter. Je ne vous quitterai pas, à Dieu ne plaise, pour vous avoir entendu parler de votre chair qu'il nous faut manger, ni de votre sang, qu'il nous faut boire : je ne chercherai non plus à éluder la force de cette parole; je la prendrai au pied de la lettre, comme vous l'avez prononcée : s'il le falloit prendre autrement, vous me l'auriez expliqué comme tout le reste des paraboles, des similitudes, des allégories.

i. *v r* ■» -ù t . \ crV ïV% ï* cvvC« tTw-r»» ■%<-*

xxxvr jour.

Renaissance spirituelle expliquée par notre Seigneur à Nicodème. Joan. m. i, 2, 3 et seq.

Venons enfin à Nicodème, et au discours que lui tint le Fils de Dieu sur le sujet du baptême. 11 entendit trop charnellement ce qui lui avoit été dit : qu'il falloit renaître de nouveau : et il poussa l'ignorance jusqu'à demander : Comment est-ce que l'on peut renaître étant déjà vieux? Faudra-t-il rentrer dans le ventre de sa mère (2), pour en sortir encore

(*} Joan. vu. 38, 3p. — >,") Jbi<L in. 4-

une fois, et redevenir dans sa vieillesse un enfant nouvellement né? Jésus-Christ pouvoit ici lui répéter : Oui, je vous le dis, il faut renaître : encore un coup, il faut renaître : si on ne renaît, on n'a point de part à mon royaume : il pouvoit, dis-je, répéter sans cesse son premier discours, et sans s'expliquer davantage, laisser Nicodême dans ses grossières idées. Il ne le fait pas : et aussitôt (pie ce pharisien lui a fait sentir sa difficulté, il la résout par ces paroles : Si vous ne renaissez de Y eau et du Saint- Esprit, vous n'aurez point de part à mon royaume (1) : ce qui veut dire manifestement : Ce n'est pas dans le ventre de sa mère, c'est dans l'eau qu'il faut entrer : ce n'est pas pour y recevoir une naissance charnelle, c'est pour y être renouvelés par le Saint- Esprit. Il n'en falloit pas davantage, et toute la difficulté étoit résolue. Mais le Sauveur ne s'en tient pas là; et pour ôter toute idée d'une naissance charnelle, il poursuit en cette sorte : Ce qui est né de la chair, est chair : et ce qui est né de F esprit , est esprit. Ne vous étonnez donc pas, si je vous dis qu'étant nés selon la chair, il faut encore naître {i) selon l'esprit. Que pouvoit-on désirer de plus sur la difficulté proposée? être baptisé, c'est-à-dire, se plonger dans l'eau pour être purifié, étoit chose bien connue des Juifs : et il ne restoit qu'à leur expliquer qu'il y auroit un baptême, où le Saint-Esprit se joignant à l'eau renouvelleroit l'esprit de l'homme. Cela est dit clairement; et Nicodême n'en revient plus à sa naissance charnelle, ni personne ne se l'est, jamais imaginée à son exemple.

1 ■/■mn, m. j. -— //.«/. 6, 7.

Il est vrai qu'il lui restoit à entendre l'opération du Saint-Esprit, dont Jésus-Christ lui parla d'une manière admirable, de laquelle il n'est pas ici question. Mais comme sa difficulté sur la naissance charnelle étoit résolue sans retour, et qu'il n'étoit pas nécessaire de l'instruire davantage sur la manière dont le Saint-Esprit agissoit en nous et y formoit des pensées, dont la fin comme le principe passoient notre intelligence ; Jésus-Christ ne lui parle plus que de la foi qu'il faut avoir à ses paroles : Nous disons ce que nous savons : et nous rendons témoignage des choses que nous avortë vues : et on ne veut pas le recevoir (l) ; et le reste, qu'il seroit aisé d'expliquer, s'il en étoit question. Quoi qu'il en soit, il est bien certain qu'il ne reste aucun doute à Nicodême : il n'est point tenté de quitter le Fils de Dieu ; et la renaissance du corps n'a fait aucune dispute parmi ses disciples. Pourquoi ne parler pas avec la même netteté à un si grand peuple, qui croyoit en lui, jusqu'à dire qu'il étoit vraiment ce prophète qui devoit venir m ; c'est-à-dire, qu'il étoit le Christ? Pourquoi ne leur ôter pas cette peine qui les troubloit tant, d'avoir à manger son corps et boire son sang par la bouche; et ne leur pas dire en un mot, que tout cela n'étoit rien, et qu'il ne vouloit parler que de la représentation et application qu'il se failoit faire à soi-même par la foi dans son esprit, de la mort et des blessures du Sauveur des âmes?

I,1 Juan. III. il.— -'' lbl:l. VI. I ; .

sur. l'évangile. 567

XXXVIIe JOUR.

L'eucharistie est la participation réelle au corps et au sang de notre Seigneur, en mémoire de sa mort soufferte pour nous. Zbicf.

On dira : Mais u' est-il pas vrai qu'il faut se souvenir de cette mort, la méditer avec foi, croire en cette chair percée et en ce sang répandu ; et par ce moyen avoir Sa vie? îl est vrai : mais ce n'est pas là ce qui faisoit la difficulté ; ce n'est pas ce qui faisoit dire : Convnent cet homme nous peut-il donner sa chair <t manger : et : Cette parole est dure, qui la peut ouïr (l> ? C'étoit bien assez pour des hommes, de les obliger à croire que le Fils de Dieu avoit pris une chair humaine, et qu'il la devoit livrer à la mort; sans ajouter à la peine de voir percer cette chair, et verser inhumainement ce sang, la dureté de la manger et de ie boire. Car c'est là précisément ce qui les oblige, non pas à dire : Cela est haut, cela est incroyable, cela, si vous voulez, n'est pas possible; mais, cela est dur et insupportable, d'avoir à prendre par la bouche la chair et le sang d'un homme. Et si cette difficulté ne se trouvoit pas en eilel dans le mystère du Sauveur, on ne pouvoit expliquer nettement trop ni trop tôt un tel discours.

Qu'ainsi ne soit : mon Sauveur, j'écoute sans peine qu'il- faut se souvenir de votre mort; qu'il faut contempler par la foi votre chair blessée, et

In n . \ : 53 , d i

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votre sang répandu; et que c'est par là que vous m'avez racheté. C'est ce que je fais en effet dans l'eucharistie, dont le fruit est de m'imprimer votre mort dans la pensée, d'y mettre mon espérance, de m'y conformer par la mortification de mes sens. Il n'y a pas là de difficulté particulière; et si vous vous étiez expliqué ainsi, on n'auroit pas trouvé dans votre discours cette dureté, dont on se plaint. J'entends donc que vous voulez dire autre chose;, que vous voulez dire, qu'il faut à la vérité se souvenir de votre mort; mais qu'il faut encore s'en souvenir comme d'un sacrifice offert pour nous, dont la chair doit être mangée, même par la bouche, comme on mangeoit celle de l'ancienne pâque, et celle des autres victimes qui vous figuroient, pour nous être un gage certain que c'est pour nous que s'est faite cette immolation, et en imprimer dans nos cœurs un souvenir plus vif et plus efficace. Je le crois ainsi, mon Sauveur! ce souvenir, ou les incrédules veulent tout réduire, est trop humain.

Un homme peut s'immoler pour sa patrie ; je dis même s'immoler au pied de la lettre, et les exemples n'en sont pas si rares que les livres sacrés et profanes n'en soient pleins : il n'est pas difficile aux hommes, qui s'immoleroient de cette sorte, de recommander le souvenir de cette mort, ni d'établir quelque fête, quelque signal pour en perpétuer la mémoire. Mais de laisser à perpétuité sa chair à manger et son sang à boire, afin qu'en se les appropriant de cette sorte on se souvienne plus tendrement qu'ils ont été immolés pour nous; il n'y a qu'un Dieu qui le puisse taire, et il v a là autant de puissance que d'amour.

Il est vrai, cette parole est due à nos sens; elle est insupportable, elle est absurde; mais votre parole est véritable : je croirai cette absurdité ; je dévorerai cette dureté ; si vous ne me l'ôtez en me l'expliquant. Car je sais que ce qui est folie selon les hommes, est sagesse selon Dieu (1); et par la même raison, que ce qui est dur et absurde selon les hommes, selon Dieu est consolation et vérité.

Je le crois, mon Sauveur, je le crois; me voilà prêt à prendre au pied de la lettre tout ce que vous dites de plus dur, si vous-même vous ne m'apprenez à le prendre d'une autre manière. Mes sens seroient soulagés par une interprétation plus humaine; mais si jecherche à les soulager de cette sorte, où vais-je, mon Sauveur, où suis-je entraîné ? dans quelle incrédulité? dans quel éloignement de vos mystères? Je veux croire, encore un coup, et non pas raisonner selon l'homme; et s'il faut rabattre quelque chose de la précise vérité de vos paroles, il faut que vous me l'appreniez vous-même.

XXXVIIIe JOUR.

Scandale des disciples. Joan. vi. 60,61,62 e/ scq.

Jésus dit ces choses à Capharnaûm dans la synagogue. Plusieurs de ses disciples dirent donc : Cette parole est dure : qui lu peut ouïr. Et Jésus suc/tant en lui-même que plusieurs de ses disciples murmuroienf, il leur dit : ( eci vous scandalise? Si donc vous voyez

le Fils de l'homme remonter où il étoil auparavant.1 C est C esprit qui vivifie : la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous dis, sont esprit et vie : mais ily en a parmi vous qui ne croient pas. Cardes le commencement , Jésus savait qui étaient ceux qui ne croyaient pas, et qui étoit celui qui le de voit trahir. Et pour cela, continuoit-il, je vous ai dit que personne ne peut venir à moi, s'il ne lui est donné par mon Père (,).

Voilà les paroles où l'on prétend que Jésus tempère son discours. Vous croyez que vous me mangerez de votre bouche : mais il n'en sera pas ainsi; car vous me consumeriez, et je ne pourrois pas retourner entier et vivant au ciel, d'où je viens. Vous vous attachez à ma chair et à mon sang; vous croyez, pour avoir la vie, qu'il la faut manger, qu'il le faut boire au pied de la lettre; mais c est T esprit qui vivifie, ce n'est point la chair : au contraire, elle ne sert de rien. Les paroles que je. vous dis, sont esprit et vie; ce n'est donc point chair et sang, comme vous pensez ; tout est figure et allégorie dans mon discours : et il n'y a rien à prendre au pied de la lettre. Ainsi tout est apaisé ; le scandale s'évanouit , les murmures cessent. Lisons pourtant ce qui suit, et voyons.

Dès lors plusieurs de ses disciples se retirèrent de sa suite, et ri alloient plus avec lui (<2). Dès lors : nous avons lu ces paroles jusques au y 66; et sans interruption, celles qui suivent dans le f 67, contiennent ce qu'on vient d'entendre : dès lors : depuis ces paroles qui levoient, à ce qu'on prétend, la

'.«) Jouii. VI, fio cl seq. — ') fbiti. <:;,

sua l'évangile. 571

difficulté, et qui ôtoient le scandale, plusieurs de ses disciples se retirèrent , et n'alloient plus à sa suite. Les voilà perdus ; qu'est-ce qui les obligeoit à se retirer ? Est-ce à cause qu'il avoit dit : Personne ne peut venir a moi, si/ ne lui est donné par mon Père (l). Mais il F avoit déjà dit, sans que personne s'en fût allé; et il remarque lui-même, qu'il ne fait que le répéter. Est-ce à cause qu'il avoit dit : Il y en a parmi vous gui ne croient pas? ce n'est pas de quoi s'en aller ; et il n'y a rien là de si incroyable ni de si rebutant : car il n'en blàmoit que quelquesuns, et ce n'est pas là de quoi rebuter les autres. Ainsi, ce qui les rebute, c'est précisément ce qui précède : Que sera - ce , si je retourne dans les cieux 'l -"? et : Ces* l esprit qui vivifie. Voilà, dis-je, ce qui rebute : c'est ce qu'on veut qu'il ait dit pour prévenir le rebut , c'est cela précisément qui le eause; tant Jésus s'est bien expliqué; tant il a levé le scandale. Cela n'est pas, mon Sauveur. Ce n'est pas vous qui vous expliquez mal; à Dieu ne plaise; ee sont nos murmurateurs et nos incrédules, qui donnent un mauvais sens à vos paroles.

XXXIXe JOUR.

Quel esl le sujet de ce scandale. Joan. vi, 61, 62, 63.

CELA vous scandalise? Que sera-ce donc, si je m'en retourne au ciel, d'où je viens (3)? Vous vous scandalisez de m'entendre dire que vous mangerez

vraiment ma chair, et que vous boirez vraiment mon sang; que sera-ce donc, si avec cela je vous dis encore que je retournerai entier et \ivant au ciel où je suis? Il n'y a rien de fort merveilleux, que celui dont on ne mange la chair et dont on ne boit le sang qu'en croyant en lui, et en méditant sa mort, s'en retourne au ciel tout entier et tout vivant. L'esprit n'a pas accoutumé de démembrer sa nourriture, c'est-à-dire son objet; la foi ne consume pas ce qu'elle s'approprie ; c'est le manger qui fait cet effet : et ce qui étonne les Capharnaïtes, c'est de leur apprendre qu'il ne le fait pas à cette fois. Ils ne songent donc pas seulement que le manger et le boire, au pied de la lettre, soit retranché du discours du Fils de Dieu ; ni que tout cela soit réduit à méditer et à croire. Car l'ascension du Sauveur n'y seroit pas contraire; et on ne s'avisera jamais qu'un manger et un boire métaphorique, empêchent un homme d'aller où il voudra, ni même au ciel, s'il y peut parvenir. Mais de croire qu'on mange, au pied de la lettre, la chair de cet homme, et que cependant après cela, il monte au ciel tout entier, c'est ajouter au discours une nouvelle difficulté qui passe toutes les autres. On peut bien s'imaginer qu'on dévore un homme, et qu'on vive de sa chair. Mais qu'on la mange et qu'on en vive, et qu'elle demeure entière jusqu'à être avec cela portée dans le ciel, c'est dire que cette chair est indivisible et inconsomptible; qu'on la donne d'une manière spirituelle, surnaturelle, invisible, incompréhensible, et tout ensemble réelle et substantielle; car autrement ce ne seroit rien, et il ne faudroil pas étourdir le monde par

cette emphase de mots, ni alléguer la réalité de l'ascension, pour expliquer une métaphore. C'est pourquoi à ces mots ils se retirent. Cette nouvelle difficulté les pousse à bout ; et ils ne peuvent plus porter la hauteur de ce mystère.

Ah! qu'on fait tort au Sauveur, quand on mesure ses paroles au sens humain ! Tout ce qui est à moi, est à vous : tout ce qui est à vous, est à moi (1). Personne ne connoit le Père, si ce n'est le Fils : personne ne connoit le Fils, si ce ri est le Père (2\ Tout ce que le Père fait, non-seulement le Fils le fait; mais encore il le fait semblablement^. Comme le Père a la vie en soi, ainsi le fils a la vie en soi (4). Qui me voit, voit mon Père. Moi et mon Père ce n'est qu'un (j/'. Le Fils est Dieu : il est le vrai Dieu : il est le Dieu béni au-dessus de tout : celui par qui tout est fait (l). Tout cela n'est rien, nous dit-on; il est Dieu en représentation : Dieu et lui ce n'est qu'un en affection et en concorde. Et pourquoi donc ces grands mots, s'il en falloit tant rabattre, et les réduire enfin à des choses si intelligibles. Mon Sauveur! vous et vos apôtres vous n'êtes pas venus étourdir le monde par un langage prodigieux : et parce que vous n'êtes pas venus pour l'étourdir, ceux qui énervent ainsi vos paroles sont venus pour le tromper.

De même, dire avec tant de force : Si vous ne mttftgez ma chair, si vous ne buvez mon sang (7) :

(' Juan, xvii 10 — [V Luc. x.23. — (») Joan v. 19. — (4) Ibid. •j.(j. — [*) Ibid. mv. 9, 10. x. 3o. — 6/ Ibid. 1. 1, 3^. 49- Jtom. ix. 5. Joan. 1. 3. Hcb. 1. 1, 3, 4, 5, 6, 8, 9, i3. Act. xin. 33. — (7) Joan.

le répéter quatre et cinq fois, et le répéter d'autant plus qu'on le trouve plus étrange; et après l'avoir tant répété, et avoir rebuté le monde qui ne le vouloit pas croire, en venir encore à l'effet, et dire aussi crûment, aussi durement : Prenez, mangez; ceci est mon corps : buvez ; ceci est mon sang : ce même corps donné pour vous : ce même sahg répandu à la croix (l) : il le faut croire ; et croire encore avec tout cela, qu'on ne les consume point en les mangeant ; et que je suis dans le ciel en mon entier, avec tout ce que j'ai pris de l'homme, et la nature humaine tout entière : ou cela est vrai, au pied de la lettre, ou tout cela est inventé pour mettre le trouble et la division dans le monde. Que Dieu fasse des choses hautes, incompréhensibles 5 il n'y a rien là au-dessus de lui : que le monde en soit rebuté, et résiste à une si haute révélation, c'est le naturel de l'homme animal. Mais qu'on accable les esprits de difficultés, qui ne sont que dans le langage : que tout soit exagération, et qu'il en faille venir à tout rabaisser à la capacité du sens humain : cela n'est pas. Que ceux-là le croient, qui veulent nous ôter la vérité simple des paroles de Jésus-Christ, et réduire à rien son Evangile.

(') Mautt. xxvi. 2O, 'PJ, 28. Luc. xxn. 19, 20.

sur l'évangile. 575

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