‹ Méditations sur l'ÉvangileChapitre 35 sur 71 · loin, mil lo, il. — '.*) IbiJ. 'i. — 0) Hum. il · texte numérisé non relu

loin, mil lo, il. — '.*) IbiJ. 'i. — 0) Hum. il

Bossubt: ix. ;ti

XIIe JOUR.

Lavement des pieds commandé. Bonté et humilité. Joan. xin. 12 — 16.

Il falloit joindre l'instruction de la parole, à celle de l'exemple. Jésus reprit ses habits, et s'éteint remis a table, avant que de reprendre le souper qu'il avoit interrompu, avant que d'en venir au repas céleste ; il y parla en cette sorte : Vous voyez ce que je viens de faire : vous m'appelez votre maître, et votre Seigneur : et vous avez raison, car je le suis (l). Continuez la lecture, f 14, 15, 16.

Vous y apprendrez que le Sauveur nous enseigne à rendre à nos frères le service que nous pouvons, même corporel, même sans y être tenus. Celui de laver les pieds étoit alors en grand usage, comme il paroît par ces paroles de saint Paul, où il compte parmi les conditions de la veuve qu'on devoit choisir pour servir les pauvres : quelle ait été hospitalière, quelle ait lavé les pieds des saints m. Choisissons à cet exemple quelque service de cette nature, qui revienne à celui-là selon nos mœurs. Par exemple, allons servir les malades dans un hôpital, ou plutôt encore quelque malade qui soit sans secours, et qui ait besoin d'un tel service : et toutes les foisque nous le rendrons à quelqu'un, rendons-le comme Jésus-Christ, le plus sérieux, le plus effectif, et par conséquent le plus humble qu'il se pourra :

(•) Joan. mil 12, i3. — '<?) Tim. v. 9, 10.

sur l'évangile. 483

et que ceux qui rendent quelquefois aux pauvres de tels services par cérémonie, comme les princes, les prélats, les supérieurs des communautés, entrent dans l'esprit de cette cérémonie : qu'ils entrent dans une profonde et sincère humilité; qu'ils considèrent que dans le fond notre nature est servile; que nous sommes nés serfs par le péché, et que la différence des conditions ne peut pas effacer ce titre.

Ne servons pas seulement nos frères avec humilité, comme a fait le Sauveur; mais servons-les avec amour, en nous souvenant de cette parole : Jésus ajant toujours aimé les siens, il les aima jusqu'à la fin (l). Ce ne fut donc pas seulement pour pratiquer l'humilité, et nous en donner l'exemple, qu'il lava les pieds à ses disciples; mais ce fut par un tendre amour, par le plaisir qu'il avoit à leur montrer combien il les estimoit ; pour relever la dignité de la nature humaine tombée dans la servitude. Servons donc nos frères dans le même esprit, par estime, par tendresse, et pour honorer Jésus-Christ en eux.

Dans un sens moral, mais très- véritable et trèssolide, nous nous lavons les pieds les uns aux autres, lorsque nous prenons soin de nous avertir mutuellement de nos fautes; toujours prêts à les excuser; ne souffrant pas qu'on déshonore notre pro- < -li:i in dans les moindres choses, et le purgeant par ce moyen jusque des plus petits défauts; et cela, non-seulement par humilité, de peur qu'en jugeant les autres, nous nous attirions à nous-mêmes un

■ Juan. mu. i.

sévère jugement pour nos défauts; mais par une sincère et véritable tendresse pour tous les chrétiens qui sont nos frères, et pour tous les hommes, qui sont notre chair.

Jésus - Christ , après avoir dit : Faites comme je vous ai fait (,), et avoir montré aux hommes le service qu'ils doivent rendre à leurs semblables : afin de leur faire entendre à combien plus forte raison ils doivent servir ses ministres, il ajoute : Celui qui reçoit ceux que j'envoie, me reçoit moimême : et celui qui me reçoit, reçoit celui qui m'a envoyé (2). Le bel enchaînement : de remonter des ministres de Jésus-Christ, à lui-même, et de lui-même jusqu'à Dieu son Père! Accoutumonsnous à regarder Jésus-Christ dans nos pasteurs, et dans Jésus-Christ toute la majesté de son Père.

En tenant ces discours à ses apôtres , Jésus- Christ y insère toujours quelque chose du traître Judas, pour les confirmer, non-seulement dans la foi, en leur faisant sentir qu'il savoit tout; mais encore dans les sentimens de bonté et d'humilité; puisque connoissant , comme il dit , ceux qu'il avoit choisis, et sachant les noirs desseins de ce traître, il n'avoit pas laissé de lui laver les pieds; et non-seulement cela, mais encore de le faire mettre à sa table, de lui servir à manger comme aux autres; et ce qui est au-dessus de tout, de lui donner, comme aux autres , son corps et son sang.

(0 Jouit, xt il. i5. — ('•) Ibid. 30.

sur l'évangile. 485

XIIIe JOUR.

Trouble de Jésus : Un de vous nie trahira. Joan. xm. 21.

Jésus ayant dit ces choses, se troubla en son esprit, et se déclara, en disant : Un de vous me trahira. Ce trouble dans l'ame sainte et dans l'esprit de Jésus, est digne d'une attention extraordinaire. Ce qui se présente d'abord à notre esprit, c'est la cause de ce trouble : Un de vous me trahira. Le crime, la trahison, la perfidie d'un des disciples de Jésus, c'est ce qui lui cause ce trouble intérieur. Ce qui le trouble donc, en général, c'est le péché : c'est, en particulier, les péchés de ceux qui lui étoient le plus unis, comme Judas, qu'il avoit mis au nombre de ses apôtres. Quand il songeoit que sa passion, par laquelle il venoit détruire le péché, devoit introduire dans le monde tant de nouveaux crimes, des crimes si énormes, si singuliers, si inouïs, la trahison d'un Judas, les inhumanités des Juifs, leur ingratitude, en un mot, le déicide : c'est là ce qui lui causoit, plus que tout le reste, ce trouble intérieur; et on ne se trompera pas en croyant que c'étoit là la partie la plus amère de son calice.

Nous voyons trois endroits principaux, où il est parlé du trouble de la sainte ame de Jésus; celui-ci : au chapilre xn du même Evangile, y 27, lorsqu'il <iil : \fon ame est troublée ; el dans le chapitre xi, v 33, où vdyanJ les larmes d«*s Juifs, h de Marie,

sœur (Je Lazare, qui pleuroient sa mort, il frémit ensuit esprit, et se troubla lui-mémfe.

Il n'y a nul doute, dans l'endroit où nous sommes, que le sujet de son trouble ne fût le crime de Judas, et de tous ceux qui dévoient coopérer à sa mort. Car l'évangéliste le remarque, lorsqu'il dit qvtilse troubla, et qu'il dit en môme temps : Un de vous me trahira. On doit croire aussi, que lorsqu'il dit à la veille de sa passion : Mon aine est troublée, c'étoit là principalement ce qui letroubloit : c'étoit, dis-je, le péché, puisque rien ne méritoit tant de l'émouvoir. Enfin, s'il a paru si troublé à la mort de Lazare, et aux larmes qu'elle fit verser, il ne faut pas croire que la seule mort du corps lui causât ce frémissement et ce trouble : c'est qu'il regardoit la mort de l'ame dans celle du corps qui en étoit la figure. Il regardoit, que c'est le péché qui a amené la mort dans le monde : Lazare étoit l'image du pécheur, et du pécheur dans son état le plus funeste et le plus affreux, qui est celui où l'on est par le péché d'endurcissement et d'habitude, lorsqu'on pourrit dans son crime.

Ainsi ce trouble que Jésus ressentit ici dans son esprit, c'est l'horreur dont il fut saisi, en considérant le péché : c'est ce qui lui causa ce saisissement qu'il fit paroître en frémissant. Et s'il nous est permis de pénétrer dans ses sentimens les plus intimes, ce qui le troubla le plus vivement en cette occasion, c'est qu'il regarda le mauvais effet que sa mort, et le mérite de son sang répandu, dévoient produire dans les pécheurs, en leur étant une occasion de s'abandonner au péché, par l'espérance qu'elle leur

sur l'évangile. i87

donnoit d'en obtenir le pardon. C'est là ce qu'il y a de plus horrible dans le péché, d'y faire servir la boulé de Dieu et la grâce de la rédemption. Si c'est là ce que le péché a de plus horrible, c'est là aussi par conséquent ce qui causoit au Sauveur le plus d'horreur, le plus de saisissement, le plus de trouble.

Et pour venir au trouble qu'il ressentit aux approches de sa mort, il n'étoit pas seulement causé par les crimes, par les cruautés, par les injustices et les perfidies qui dévoient le mener au dernier supplice; mais encore, parce qu'il voyoit qu'il en seroit en quelque façon l'occasion innocente. Car encore que, bien éloigné de donner lieu à la jalousie et aux injustices des Juifs, il n'ait rien omis pour les corriger, et que leur malice seule fut la cause de leurs fureurs; néanmoins il ne laissoit pas d'être véritable, que la sainteté de Jésus, sa doctrine, ses miracles, ses vives et pressantes répréhensions, qui dévoient opérer leur salut, excitèrent celte jalousie, et celte haine implacable contre Jésus-Christ; et que Judas prit occasion de s'éloigner de lui, des paroles qu'il avoit dites en faveur de Marie, lorsqu'elle avoit épanehé sur lui tant de parfums précieux.

11 faut ajouter à tout cela, qu'il avoit à souffrir la mort, nomme la juste punition de tous les péchés dont il étoil chargé; et il y alloit en quelque façon comme coupable. Ainsi l'horreur du péché l<i saishv

s«'ii : il ^"rii voy61t tOUl environné, tonl pénétré. 11

voyoit, <*• cruel spectacle pour le Sauveur du genre humain! il voyoil croître !<• péché par le mauvais usage qu'un fcroil <!<■ sa mort. Elle C.iisoii dire à plusieurs, qu'il n'étoit pas le Pilfl de Dieu ; que tous les

miracles par lesquels il l'avoit prouvé, n'étoient qu'illusion. Elle étoit scandale aux Juifs, et folie aux gentils, et aux fidèles même. Quelle occasion de vengeance, puisqu'on général tous ceux qui ne voudroient pas en profiter, en devenoient plus coupables, plus punissables, plus damnés. Combien étoit touché de leur malheur ce bon Sauveur, qui aimoit si tendrement tous les hommes, particulièrement ses fidèles, et qui ne s'étoit fait homme que pour les sauver. 0 Jésus! c'est ce qui troubloit principalement votre sainte ame : c'est ce qui lui causa cette émotion, et les autres que nous verrons dans la suite. Ayons donc horreur du péché; et voyons, dans le trouble de Jésus, combien notre conscience en devroit être troublée.

XIVe JOUR.

Qu'est-ce que le trouble de Jésus? Ibid.

Il me semble, ô mon Sauveur ! que vous me faites entendre en quelque façon ce que c'étoit que ce trouble, dont il est si souvent parlé dans votre Evangile. C'est déjà bien certainement un trouble dans l'intérieur; autrement l'évangéliste ne diroit pas : // se troubla dans son esprit : ni lui-même : Mon ame est troublée. Mais qu'est-ce donc dans son intérieur, que ce trouble? si ce n'est l'horreur d'un grand mal, d'un mal extrême, du plus grand de tous les maux, qui est le péché, avec toutes les affreuses circonstances qu'on vient de voir que Jésus

sur l'évangile. 489

avoit en vue : horreur qui, excitée dans son arae sainte, rejaillissoit sur le corps, et y causoit des effets à peu près semblables à ceux que nous éprouvons à la vue des objets les plus fâcheux ; à quoi il faut ajouter au temps de la passion, ce que je vais tâcher de pénétrer avec le secours de l'Ecriture.

Le trouble de l'ame consiste principalement dans la diversité des pensées qui nous montent dans l'esprit à l'occasion des objets extraordinaires. Pourquoi étes-vous troublés , et pourquoi s 'élève-t-il tant de différentes pensées dans votre cœur? dit Jésus luimême à ses disciples (l), lorsqu'il les vit si effrayés, de ce qu'il leurapparoissoit après sa mort. Ces pensées, dont l'ame est distraite et agitée, en sorte qu'elle ne sait quel parti prendre et à quoi se déterminer, c'est ce qui la trouble : elle ne se possède plus, elle n'est plus maîtresse d'elle-même.

Oserons-nous dire, qu'il y a eu quelque chose de semblable dans l'ame sainte de Jésus? Maintenant, dit-il, mon ame est troublée : et que dirai-je? Dirai-je à mon Père : Mon Père, sauvez-moi de cette heure affreuse, où j'aurai tant à souffrir? Mais c est pour cette heure -là que je suis venu : mon Père, glorifiez votre nom (2).

Voilà cette diversité de pensées : on voit une espèce de perplexité dans ces paroles : Que dirai-je? une espèce d'irrésolution dans celles-ci : Que demanderai-je à mon Père? qu'il me délivre de tant de maux? Mais tout se termine enfin par s'abandonner tout entier à Dieu, et n'avoir pour objet que sa gloire.

■ tue. xxiv. 3fl — « Jean. m 27, 38.

Y a-t-il eu une véritable irrésolution dans la sainte ame de Jésus? A Dieu ne plaise; car l'irrésolution ne venant que de la foiblesse de la raison, lorsqu'on ne voit pas assez clair pour se déterminer à ce qu'il faut faire : une telle disposition pouvoit-elle se trouver dans l'ame du Sauveur, à qui la sagesse éternelle étoit unie, et ne cessoit de la diriger dans tous ses mouvemens ? Mais encore qu'il n'y eût point une véritable irrésolution dans une ame si ferme et si éclairée, il y a eu quelque chose de semblable; puisqu'il a souffert en lui-même ces différentes pensées, que causent d'un côté l'horreur naturelle d'une mort accompagnée de tant de terribles circonstances; et de l'autre, une parfaite détermination à s'y livrer, parce que Dieu le vouloit ainsi.

XVe JOUR.

L'horreur du péché, cause du trouble de notre Seigneur. Ibid. •

Pour comprendre combien cet état est fâcheux et affligeant, il ne faut que se souvenir que ce qui faisoit l'horreur de Jésus-Christ, n'étoitpas seulement la mort douloureuse qu'il avoit à souffrir. Car encore que cette horreur de la mort et de la douleur soit naturelle au genre humain, et que Jésus-Christ l'ait dû prendre avec toute sa vivacité en prenant notre nature tout entière; c'étoit le péché qu'il regardoit comme l'objet qui lui étoit le plus opposé, et qui faisoit son aversion. Il regardoit la mort,

sur l'évangile. 491

ainsi qu'on l'a vu, comme l'effet, comme la peine du péché ; la sienne étoit causée par mille énormes péchés : elle en augmentoit la grièveté et le nombre, à la manière qui a été dite. Ah! quel calice! combien grande, combien excessive en est l'amertume !

Un ancien Père raconte la disposition de trois solitaires dans les injures qu'on leur faisoit. L'un se recueilloit en lui-même, et examinoit en tremblant, s'il ne s'étoit point emporté, s'il n'avoit point manqué de patience. L'autre regardoit celui par qui il étoit outragé, comme un homme qui s'atliroit à lui-même de grands maux par les justes jugemens de Dieu; et il en étoit attendri jusqu'à en pleurer. Mais les larmes du dernier étoient bien plus abondantes, et bien plus amères, parce qu'il s'attachoit à considérer que les outrages qu'on lui faisoit étoient autant d'offenses contre Dieu, dont encore il avoit été l'occasion, quoiqu' innocente. Laissons la première disposition, qui ne peut convenir au Sauveur : mais les deux autres étoient en lui d'autant plus vives, qu'il avoit plus de tendresse pour les hommes, une impression beaucoup plus forte des jugemens de Dieu, et une horreur du péché au-dessus de tout ce qu'on peut penser.

Quand donc il lui plaisoit, quand il étoit convenable, et il l'étoit principalement dans le temps de sa passion, de se livrer tout entier à ce sentiment de compassion pour les pécheurs, et d'horreur pour le péché iiHiiir, ce qu'il souffroit est inexplicable : et il ne faut pas s'étonner de lui avoir entendu dire :

Mou arne est troublée (,), ni de lui entendre dire bientôt : Mon ame est triste jusquà lu mort (2).

Mon Sauveur! ce trouble do votre sainte aine étoit nécessaire d'un côté, pour exciter et pour guérir l'insensibilité de la mienne, qui loin d'être troublée de son péché, n'en sent ni le poids ni la blessure; et de l'autre, pour expier ce trouble de mes sens émus par les diverses passions qui me tyrannisent tour à tour. Seigneur, guérissez-moi de tant de maux; que je cesse d'être insensible au péché; que je cesse d'être si sensible aux plaisirs et aux douleurs qui viennent du corps, où je me trouve plongé par l'acquisition et la perte des biens périssables.

XVIe JOUR.

Ce trouble étoit volontaire en notre Seigneur et nécessaire pour nous. Ibid.

Comment s'accorde ce trouble, cette agitation, et pour tout dire à la fois, cette profonde tristesse de l'ame de notre Sauveur, avec la parfaite union du Verbe, et la bienheureuse jouissance qu'elle attiroit avec elle? C'est un mystère, qu'il ne faut pas espérer de pénétrer en cette vie. Il nous suffît de penser que comme l'union de l'ame avec le corps a ses règles, qui font que l'ame, selon ses divers rapports et ses différens objets, a des sentimens, reçoit

[') Jnan. mi. 37. — {'} Malth. \\\ 1. 38.

sur l'évangile. 493

des impressions, forme des pensées contraires en quelque façon les unes aux autres, ce qui donne lieu non-seulement aux philosophes, mais encore à l'apôtre même, de distinguer Vame d'avec V esprit (1), c'est-à-dire, de distinguer l'aine comme en deux parties, et la partie animale d'avec la spirituelle et la raisonnable ; ce qui souffre encore plusieurs autres subdivisions, en sorte qu'il semble quelquefois qu'il y ait plusieurs hommes dans un seul homme . tant ces sentimens différens sont véritables et vifs des deux cotés : ainsi l'union du Verbe avec l'ame, et par l'ame avec le corps, et encore celle du Verbe fait homme avec les fidèles qui sont ses membres, et avec tout le genre humain qu'il porte en luimême, ont leurs règles prescrites par le Verbe même, qui demeurant toujours immuable, excite dans l'ame qui lui est unie et appropriée de cette admirable manière qui la fait être véritablement l'ame d'un Dieu, des sentimens différens, selon les divers rapports qu'elle a avec lui, avec son corps naturel, avec son corps mystique, avec tous ses membres, et en un mot avec tous les hommes : en sorte qu'il a dû souffrir par rapport à nous, et, comme parlent les Pères, par économie, par dispensation, par condescendance, ce qui n'eût point convenu à son état s'il n'eût été qu'une personne ordinaire et particulière : d'où aussi il est arrivé, que sans aucune diminution de la force qui letenoit invinciblement et inviolablement uni à la volonté de Dieu , et au Verbe qui régloit tous ses mouvemens; par le ministère, qu'il exerçoit de chef, de

1 il fi iv. ia.

victime, de modèle du genre humain, il a dû souffrir les délaissemens et les foiblesses, que demandoient l'expiation de nos péchés, l'exemple qu'il nous devoit, et les grâces qu'il falloit nous mériter par ce moyen. C'est pour nous que sans déroger à la vérité de cette parole : Je ne sais pas seul, car mon Père demeure avec moi (l), il n'a pas laissé de s'écrier : Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'avezvous délaissé m. C'est pour nous, que tout heureux qu'il étoit dans la haute partie de l'ame, par la jouissance du Verbe qu'il ne pouvoit pas ne pas posséder, puisqu'il faisoit avec lui une seule et même personne, il a fallu qu'il pût dire selon la partie inférieure : Je suis triste jusqu'à la mort, et encore : L'esprit est prompt, mais la chair est infirme (o) : et le reste que nous trouverons dans la suite. Car ces peines intérieures faisoient partie de ce qu'il devoit souffrir pour le péché : ces foiblesses faisoient partie du remède qu'il devoit apporter aux nôtres, et de l'exemple qu'il nous devoit donner pour les soutenir et pour les vaincre. 11 falloit qu'il y eût en lui des infirmités, des détresses, des désolations, des délaissemens auxquels nous pussions nous unir pour porter les nôtres. C'est par là qu'il est devenu ce pontife compatissant, qui sait nous plaindre dans nos maux, à cause qu'il les a expérimentés, et qu'il a passé par toute sorte d'épreuves; tenté, comme dit saint Paul (i), ainsi que nous, en toutes choses, à la réserve du péché.

C'est pour toutes ces raisons, et sans doute pour

(«) Joan. xvi. 3-j. — (*) Mailh. x-xvn. 46. — (3) fiié. xxvi. 38, 41- — (4) Heb. iv. i5. v. a, 8. '

sur l'évangile. 495

beaucoup d'autres, qui ne sont pas encore révélées, que l'ame de Jésus-Christ a été livrée par le Verbe aux horreurs, aux troubles, aux foiblesses, aux délaissemens, que nous avons vus; qu'elle s'y est livrée elle-même volontairement, en Rappliquant aux objets capables de les exciter, et se mettant dans des dispositions qui y étoient le plus convenables : ce qui fait dire à saint Jean, qu'il étoil troublé à la vérité, mais aussi qu'il se troubloit luimême (,), n'y ayant rien de forcé dans le trouble qu'il soutfroit, et au contraire tout y étant dirigé et ordonné par le "Verbe qui présidoit dans cette personne adorable, et par l'ame qui s'abandonnoit à cette conduite, de toute sa volonté et de toute sa pensée.

C'est par une intime participation de ces états du Sauveur, que des âmes saintes, au milieu du trouble des sens, et parmi des angoisses inexplicables, jouissent dans un certain fond, d'un imperturbable repos, où elles sont dans la jouissance autant qu'on y peut être en cette vie. Elles n'ont donc qu'à s'unir au trouble, aux infirmités, aux délaissemens de Jésus, pour, par ce moyen, trouver leur soutien dans l'union intime qui le tenoit si inséparablement attaché à la divinité, et aux ordres de la sagesse in créée.

Ainsi, le saint homme Job poussé en quelque façon de deux esprits opposés, pendant qu'il dispute avec Dieu, pour soutenir devant lui son innocence; qu'il fulmine, pour ainsi dire, contre lui, et qu'il lui fait son procès, comme à celui qui l'a condamné

(•) Joan. xu. 37. xi. 33.

par un jugement inique, et par une espèce d'oppression et de calomnie (1) : pénétré en môme temps de sa souveraine justice, il lui demande pardon avec une humilité admirable, et reconnoît en tremblant, qu'il n'y a point de sainteté irrépréhensible à ses yeux (2) : et pendant que les objets affreux que Dieu lui met dans l'esprit, même durant son sommeil, sans lui vouloir laisser aucun repos, semblent lui faire perdre tout courage, jusqu'à dire qu'il est au désespoir, qu'il en est réduit au cordeau, et à se défaire lui-même (5), dans le fond de sa conscience il jouit du repos des justes, et pousse la confiance jusqu'à dire : Quand il me tueroit, /espérerai en lui : et encore : Mon témoin est dans le ciel, et celui qui me justifie dans les lieux hauts : mes amis sont des discoureurs : c'est devant vous que mes yeux répandent leurs larmes "4K

XVIIe JOUR.

J'ai désiré d'un grand désir de manger cette pâque. Jésus-Christ notre pâque. Luc. xxn. 15.

Pendant que Jésus parloit à ses disciples de celui qui le devoit trahir, ils continuoient le souper : et le Fils de Dieu voulant établir la nouvelle pâque par l'institution de l'eucharistie, la commença par ces paroles : J'ai désiré d'un grand désir de manger

WJob. x. 3,xm. 3. xvi. iS. xvii. 2. xix.G.xxiii.3, 4,5. G.— ^lbLI. ,x. ii, et sec/. - « lbid. vu. i4, i5. - W Ibid. xin. l5. xvi.

sur l'évangile. 497

cette pdque avec vous, devant que de souffrir $ : ce qui fut suivi, comme on verra, de l'institution de l'eucharistie : et cette institution, et ce grand désir qu'il nous témoigne en ce lieu, de faire avec nous cette pâque, avant que de souffrir, fait partie de l'amour immense dont Jésus, qui avoit toujours aimé les siens, les aima, comme dit saint Jean, jusqu'à la fin (2).

Pour donc entrer dans son dessein, et dans des dispositions convenables aux siennes, souvenonsnous que la pâque, la sainte victime d'où devoit sortir le sang de la délivrance, devoit, comme beaucoup d'autres victimes de l'ancienne alliance, nonseulement être immolée, mais encore mangée, et que Jésus-Christ voulut se donner ce caractère de victime, en nou^ donnant à manger à perpétuité ce même corps, qui devoit être une seule fois offert pour nous à la mort : et c'est pourquoi il disoit : J'ai désiré avec ardeur de manger avec vous cette pdque avant que de mourir (5). Ce n'étoit pas la pâque légale, qui alloit finir, que Jésus-Christ désiroit avec tant d'ardeur de manger avec ses disciples : il l'avoit souvent célébrée et mangée avec eux : et une autre pâque faisoit ici l'objet de son désir : et c'est pourquoi quand il dit : J'ai désiré avec ardeur de manger avec vous cette pdque, la pâque de la nouvelle alliance , c'est de même que s'il disoit : J'ai désiré d'être moi-même votre pâque, d'être l'agneau immolé pour vous, la victime de votre délivrance; et par la même raison que j'ai désiré d'être une

{'''Luc. xxti. i5. — M Joan. xtu. i. — '^ Luc. xxn. i5. BOSSUET. IX. 32

victime véritablement immolée, j'ai désiré aussi d'être une victime véritablement mangée : ce qu'il accomplit par ces paroles : Prenez, mangez : ceci est mon corps donné pour vous (l) : c'est la pâque d'où doit sortir le sang de votre délivrance. Vous sortirez de l'Egypte, et vous serez libres aussitôt après que ce sang aura été versé pour vous : il ne vous restera plus qu'à manger, à l'exemple de l'ancien peuple, la victimed'où il est sorti. C'est ce que vous accomplirez dans l'eucharistie, que je vous laisse en mourant, pour être éternellement célébrée après ma mort. Manger les chairs de l'agneau pascal, étoit aux Israélites un gage sacré qu'il avoit été immolé pour eux. La manducation de la victime étoit une manière d'y participer ; et c'étoit en cette sorte qu'on participoit aux sacrifices pacifiques, ou d'actions de grâces, comme il est marqué dans la loi (2). Saint Paul dit aussi, que les Israélites qui mangeoient la victime, par là étoient rendus participons de l'autel et du sacrifice, et s'unissoient même à Dieu à qui il étoit offert; de même que ceux qui mangeoient les victimes offertes aux démons, entroient en société avec eux (5). Si donc Jésus est notre victime, s'il est notre pâque, il doit avoir ces deux caractères : l'un d'être immolé pour nous à la crob., l'autre d'être mangé à la sainte table comme la victime de notre salut. Et c'est ce qu'il désiroit, avec tant d'ardeur, d'accomplir avec ses disciples. L'un et l'autre caractère devoit être également réalisé en sa personne : comme il devoit être immolé en son propre

(») Matth. xxvi. 26. Luc. xxu. 19. — 00 Ltvit. m. 7. — (') / Cor. x, 18, 19, 20, 21.

corps, et en sa propre substance, il falloit qu'il fût mangé de même : Prenez, mangez : ceci est mon corps livré pour vous : aussi véritablement mangé qu'il est véritablement livré; aussi présent à la table où on le mange, qu'à la croix où on le livre à la mort, où il s'offre épuisé de sang pour l'amour de vous.

Entrons donc, comme dit saint Paul (,), dans les mêmes dispositions oit a été le Seigneur Jésus. S'il a désiré avec tant d'ardeur de célébrer cette pâque avec nous, ayons le même désir de faire la pâque avec lui. Cette pâque est la communion; Jésus a faim pour nous de cette viande céleste ; il désire d'être mangé, et par ce moyen d'être en tout point notre victime. Ayons la même ardeur de participer à son sacrifice, en mangeant ce divin corps immolé pour nous. S'il est notre victime, soyons la sienne. O/Jrons nos corps, comme dit saint Paul, ainsi qu'une hostie vivante, sainte et agréable ("2). Mortifions nos mauvais désirs : éteignons en nous foule impureté, toute avarice, tout orgueil (5); humîlions-nous avec celui qui, se sentant égal à Dieu, té a pas laissé de s'anéantir lui-même, en se rendant obéissant jusqu'à ta mott, et à la mort de la croix (i). Prenons des sentimens de mort : si nous sommes il Jésus-Christ, si nous le mangeons, crucifions notre chair avec ses vices et ses convoitises (,). C'est là notre pàque : notre pâque, c'est d'être unis avec lui, pour passer de cette vie à une meilleure, des sens à l'esprit, du monde à Dieu.

• Philip. 11. 5. — ' h'om. XII, î. — (fins, m 5 — A Philip. n. G, S. — "" Gai. v. t.'\.

C'est à ce prix, que nous pourrons nous rendre dignes de manger avec Jésus-Christ la pâque qu'il a tant désirée, et de nous nourrir de la chair de son sacrifice.

XVIIIe JOUR.

Jésus-Christ mange la pâque avec nous : nous devons la manger avec lui.

Lisez les mêmes paroles de saint Luc, xxn. 15, 46; et appuyez sur ces mots : Avec vous : devant que de souffrir.

Jésus, qui nous a institué un baptême, a voulu le recevoir lui-même : Jésus, qui nous a institué l'eucharistie pour être notre pâque, a voulu avant toutes choses la recevoir avec nous. Il est notre chef, comprenons-le bien; car c'est là le grand mystère de notre salut. Il est notre chef, et ce qui est fait pour nous, il le prend lui-même. Il commence en sa personne l'usage du baptême : il commence aussi en sa personne l'usage de l'eucharistie. Quand il est baptisé, nous sommes baptisés en lui : nous recevons aussi en lui l'eucharistie qu'il reçoit. Il ne faut donc point douter qu'en l'instituant il ne la reçoive : il ne faut, dis-je, point douter qu'il n'ait mangé ce qu'il a présenté à ses disciples. Quoi donc, aura-t-il mangé sa propre chair? cela fait horreur. Homme charnel, que craignez-vous, et jamais ne cesserez-\ous d'écouter vos sens? Ignorez -vous le pouvoir de celui qui vous

parle! S'il se donne lui-même à manger aux siens, d'une manière qui, loin de leur faire horreur, leur inspire de la confiance, du respect et de l'amour, qui doute qu'il n'ait pu se manger lui-même en cette sorte ? Sans quoi il n'auroit pas dit : J'ai désiré avec ardeur de manger avec vous cette pdque(î). Or cette pâque, cet agneau pascal, nous avons vu que c'étoit son propre corps. Il le mange donc d'une manière aussi réelle, et tout ensemble aussi élevée au-dessus des sens, qu'il nous le donne : et c'est là sa pâque et la nôtre; c'est son passage et le nôtre. Je m'en vais, dit-il, je monte vers mon Père et vers le vôtre, vers mon Dieu et vers le votre (2). Je monte vers lui, parce qu'il est mon Père et mon Dieu : vous y monterez aussi avec moi, parce qu'il est, quoique d'une autre manière, votre Père et votre Dieu. Nous avons donc vous et moi à accomplir ce passage, où nous passons du monde à Dieu. Mais quand Jésus retourne à Dieu, il retourne au sein de son Père, au lieu de son origine, à son lieu natal , pour ainsi parler, où il est toujours, et qu'il ne peut jamais quitter : il retourne à son propre bien, à sa propre gloire : il retourne en quelque façon à lui-même : il vit de lui-même. La vie étoit en lai, comme elle étoit dans le Père : il est lui-même la vie : il est la nôtre, il est la sienne : il est la nôtre, et nous avons besoin de le manger 5 il est la sienne, et il n'a besoin, pour ainsi parler, que de se manger lui-même. C'est le mystère qu'il accomplit par cette paque, qu'il désiroit tant de manger avec ses disciples. Nous le mangeons, nous vivons de lui :

'] T.'ic. xxii. i5 — Joan.w. 17.

il se mange, il vit de lui-même, et il retourne à son Père, pour jouir dans son sein de cette vie ; et c'est pourquoi il ajoute : Je vous dis en vérité, auçj'e ne mangerai point de cette pâque si désirée, jusqu'à ce que le mystère en soit accompli dans le royaume de Dieu (1). Dans ce bienheureux royaume, ma pâque sera accomplie, parce que j'aurai passé du monde à mon Père. Mais ma pâque, c'est aussi la vôtre ; et parce que je suis votre chef, et que vous êtes mes membres, il faut que vous fassiez le même passage. Mangez donc la victime du passage : mangez mon corps, et passez à Dieu avec moi : commencez à y passer en esprit : vous y passerez un jour en personne et selon le corps, lorsque vous ressusciterez par la vertu de mon corps, qui aura sanctifié le vôtre. Alors la pâque sera accomplie en vous, comme elle le va être en moi : vous passerez à ma gloire : votre corps y passera comme votre ame, et il sera revêtu d'immortalité : et tous ensemble, le chef et les membres, nous jouirons de la gloire et de la félicité de notre passage; et il n'y aura plus rien à désirer pour le parfait accomplissement de notre pâque. Célébrons-en donc, en attendant, le sacré symbole dans l'eucharistie, et mangeons avec Jésus- Christ la pâque si désirée.

Mon Sauveur, par combien de prodiges y signalez-vous votre amour envers nous? C'est vous qui nous donnez ce sacré banquet. Vous êtes la viande qu'on y mange : vous êtes celui qui la mangez, puisque ceux qui la mangent sont vos membres, c'est-à-dire, sont d'autres vous-mêmes. Kemplissons-

(») Luc. xxu. i(>,

sur l'évangile. 503

nous donc de Jésus-Christ : on lui est uni dans ce banquet corps à corps, ame à ame, esprit à esprit. Qui est digne de cette union, (*) [sinon celui qui peut dire avec l'apôtre ; Je vis, non plus moi; mais Jésus- Christ vit en moi (l) : ] qui est déjà en quelque façon un Jésus-Christ, pour le devenir encore davantage en s'y unissant? Qu'il n'y ait donc plus rien d'humain en nous. Revétons-nous, comme dit saint Paul (2), de notre Seigneur Jésus-Christ, de sa bonté, de sa douceur, de son humilité, de sa patience, de son zèle, de son immense charité : ne respirons que le ciel, où Jésus-Christ est assis à la droite de son Père : qu'il n'y ait plus que notre corps qui soit sur la terre; mais que nous vivions dans le ciel (5), comme en étant citoyens. Soyons affamés de Jésus-Christ, de son royaume, de sa justice : car il est aussi affamé de nous : il désire d'un grand désir de manger avec nous cette pdque ; de nous unir à lui, et d'agir sans cesse sur nous et en nous par son esprit, pour nous rendre de plus en plus conformes à lui, jusqu'à ce qu'en nous mettant entièrement avec lui, nous lui soyons tout-àfait semblables, en le voyant face à face, et tel qu'il est (i). Et c'est là cette pâque qu'il accomplira dans le royaume de Dieu, dans le texte que nous méditons. Amen, amen.

Le* Bâti places cnlrr deux | | ne s6nt pas dëns l'original. ' Gai. 11. 30. ~- *) Rom. xm. i^ — 3; Philip, ni. 10.— .4.) / Juan

XIX' JOlli.

L'eucharistie mémorial de la mort du Sauveur.

Avant que de souffrir. Ce sont les dernières paroles du verset 15 du chapitre xxn de saint Luc. Cherchons avec humilité pourquoi il falloit que Jésus-Christ instituât et qu'il mangeât cette pâque avec ses disciples, avant que de souffrir, plutôt qu'après et lorsqu'il fut ressuscité.

Il avoit dessein dans ce mystère de nous rendre sa mort présente; de nous transporter en esprit au Calvaire, où son sang fut répandu, et coula à gros bouillons de toutes ses veines. Ceci, dit-il, est mon corps donné pour vous, rompu pour vous, et percé de tant de plaies : Ceci est mon sûng répandu pour vous (1). Yoilà ce corps, voilà ce sang qui nous sont mis devant les yeux, comme séparés l'un de l'autre. Afin que tout cadrât à son dessein, il falloit que ce mystère fut institué à la veille de celte mort sanglante; la nuit même où il devoit être livré, comme remarque saint Paul 2); lorsque Judas machinoit son noir dessein, et qu'il étoit prêt à partir pour l'exécuter. Que dis-je, prêt à partir? Il part de la table (5), où lui et les autres disciples mangeoient pour la dernière fois avec leur Maître, où il venoit de leur donner son corps et son sang, et à Judas comme aux autres : il part à ce moment pour l'aller

(') Matth. xxvi. 26, 28. Luc. x\n. 19, 20. — (s) /. Cor si. 23. — (3) Joan. xiii. 3o.

sur l'évangile. 505

livrer : dans deux heures il le mettra entre les mains de ses ennemis. Jésus est lui-même déjà tout troublé de sa mort prochaine, du trouble mystérieux que nous avons vu : c'est en cet état; c'est parmi ce trouble, et la mort, pour ainsi parler, déjà présente, qu'il institue la nouvelle pâque.

Toutes les fois donc que nous assistons, que nous communions à son mystère, toutes les fois que nous entendons ces paroles : Ceci est mon corps, ceci est mon sang; nous devons nous souvenir dans quelles conjonctures, à quelle nuit, au milieu de quels discours, elles furent proférées* Ce fut en disant devant, ce fut en répétant après : Un de vous me In ih ira : la main de celui r/ui me trahira, est avec moi à la table (l). L'institution de la cène est faite dans cette conjoncture : pendant que les apoires; avertis de la perfidie d'un de leurs compagnons, se regardoient les uns les autres, et demandoient avec étonnement et avec frayeur : Sera-ce moi? que Judas le demandoit lui-même, et que le Sauveur lui dit : Oui, c'est vous, vous l'avez dit (2) : ajôulanl e*ncore, pour lui faire sentir qu'il lisoit au fond de son cœur ses noires machinations : Va, achève, malheureux : fais promptementee que tu as à faire^K C'est au milieu de ces actions et de ces paroles ; et pendant qu'il désignoit des yeux et de la main, celui qui alloit faire le coup; c'est, dis-je, parmi toutes ces choses, qu'il institua l'eucharistie.

Ne la mangeons donc jamais, n'assistons jamais a la < vl. lu ai ion de ce mystère, que nous ne nous

ltt i .%'. ai. Luc. xxii. 21. — >) Hattfi. s w. • •, ?~ —

3 Joii

transportions en esprit à la triste nuit où il fut établi, et que nous ne nous laissions pénétrer des préparatifs affreux du sacrifice sanglant de notre Sauveur : car c'est pour cette raison que saint Paul, en racontant cette institution, nous remet devant les yeux cette nuit affreuse : J'ai, dit-il, appris du Seigneur ce que je vous ai enseigné : que le Seigneur Jésus, la nuit où il de voit être livré, prit du pain : et le reste v,). C'est dans cette nuit; songezy bien, et remarquez cette circonstance.

Il pourroit sembler, que l'eucharistie étant un mémorial de cette mort, en devoit être précédée. Mais non : c'est aux hommes, dont les connaissances sont incertaines, et la prévoyance tremblante, à laisser arriver les choses, avant que d'ordonner qu'on s'en souvienne. Mais Jésus, bien assuré de ce qui alloit arriver, et du genre de mort qu'il devoit souffrir, sépare par avance son corps et son sang : Ceci est mon corps, ceci est mon sang; ditil (2), mon corps livré : mon sang répandu; souvenez-vous-en : souvenez-vous de mon amour, de ma mort, de mon sacrifice, et de la manière 'admirable dont s'accomplira votre délivrance.

Ainsi quand Dieu institua la pâque, à la veille de la délivrance du peuple de Dieu; lorsque tout le monde étoit en attente de ce qu'il feroit la nuit suivante, pour accomplir cet ouvrage, il leur dit : Immolez un agneau; prenez-en le sang, lavez-en vos portes; je viendrai, je verrai ce sang, et je passerai; l'ange exterminateur ne vous rappfera pas, et j'épargnerai à cette marque les maisons des

{*) I. Cor. xi. i3.— M Mallh. xxvi. aG, 28. Luc. xxii. 19, ao.

s un l'évangile. 507

Israélites, pendant que je remplirai celles des Egyptiens de carnage et de deuil, en faisant mourir tons leurs premiers nés : et ce sera là le coup de votre délivrance. C'est ce que Dieu dit dans l'Exode (l). Mais que dit-il dans le même lieu? Vous renouvellerez tous les ans la même cérémonie ; vous immolerez un agneau, vous les mangerez avec les mêmes observances; et qua/id vos enfans vous demanderont : Quelle est cette religieuse cérémonie? vour leur répondrez : Cest la victime que nous célébrons en mémoire du passage du Seigneur, lorsque frappant toute T Egypte, il épargna, il passa les maisons des Israélites, et nous délivra par ce moyen de la servitude où nous étions (2).

Dieu donc, qui savoit ce qu'il vouloit faire, en institua aussi le mémorial, avant que la chose fut arrivée; afin qu'en faisant la pàque, non-seulement ils se souvinssent de leur délivrance, mais qu'ils se souvinssent encore que ce sacré mémorial avoit été établi à la veille d'un si grand ouvrage, et pendant que tout le peuple étoit en attente d'un si grand événement.

La nouvelle pàque est instituée dans le même esprit : et toutes les fois qu'on la célèbre parmi nous; et on la célèbre non pas tous les ans, comme la pàque ancienne, mais tous les jours; toutes les fois, dis-jo, qu'on la célèbre, et que nos enfans, qui nous la verront célébrer avec tant de religion et de respect, nous demanderont : Quelle est cette cérémonie? nous leur dirons : C'est le mystère que Jésus- Christ institua avant sa mort, mais cette mort déjà

(•) F.XOil. MI. ">, <i, 7, 13, l3, 23. — ' Hnil a5, ?<>. 1")

présente, pendant qu'on tramoit le noir complot qui le devoit mettre en croix le lendemain ; pour nous laisser un mémorial de cette mort, et la perpétuer en quelque sorte parmi nous. Venez, venez, mes enfans; préparez-vous à communier avec nous, et souvenez -vous de votre Sauveur immolé pour l'amour de vous.

Il falloit donc, pour accomplir l'ancienne figure de la pâque, il falloit que la nouvelle pâque, qui devoit être le mémorial éternel de la mort de Jésus-Christ, fût instituée avant cette mort. J'ai désiré, dit Jésus, de la manger avec vous avant que de souffrir {1). Et qu'étoit-ce, en effet, que la pâque ancienne, si ce n'étoit la figure de la véritable délivrance du peuple de Dieu ? Immolez un agneau, prenez-en le sang, lavez-en vos portes, je vous délivrerai à cette marque (2). Dieu a voit-il besoin du sacrifice d'un agneau pour accomplir ses ouvrages? Àvoitil besoin d'un signal, et de cette marque de sang, pour connoitre les maisons qu'il vouloit épargner? Tout cela manifestement se faisoit en notre figure, pour nous apprendre que nous ne serions délivrés que par le sacrifice de Jésus-Christ, l'agneau sans tache immolé pour le péché du monde, et en vue du sang de son sacrifice. Et Jésus-Christ établit le mémorial d'un si grand bienfait, comme Dieu avoit établi celui de la délivrance du peuple ancien, avant que la chose fût arrivée; afin que nous connussions que notre Dieu n'est pas comme les hommes, qu'il sait prévoir toutes choses, et les faire comme il convient à un Dieu.

(>) Luc. x"\u. i5. — W Eioti. mi. 3, 4, 5.

Accoulumons-nous donc, en assistant au saint sacrifice, et encore plus en communiant, à nous remplir la mémoire de la mort de notre Sauveur , et de la nuit où il fut livré. Regardons l'institution de l'eucharistie, comme un nouvel engagement qu'il prenoit encore avec nous et avec son Père, pour se dévouer à la mort. Et quelle merveille, qu'il l'ait prévue à la veille qu'elle arriva; puisque non-seulement il l'avoit prévue long-temps auparavant, comme on le voit en tant de lieux de son Evangile; mais encore comme on le voit dans la loi et dans les prophètes, dès l'origine du monde, par tant de prédictions, par tant de figures admirables?

XXe JOUR.

Paroles de Jésus, pour toucher Judas de componction. Joan. xm. 10 — 27.

Rappelons à notre mémoire toutes les paroles de Jésus-Christ, sur le sujet de Judas dans cette nuit, dès le lavement des pieds. Fous êtes purs, disoit-il, mais non pas tous. Car il savoit qui était celui qui le dewit trahir; et un peu après : Je ne parle pas de vous tous ; je connais ceux que f ai choisis ; niais il faut que F Ecriture soit accomplie, où il est dit : Celui qui mange à ma table lèvera le pied contre moi ; et je vous le dis avant que la chose arrive, afin que vous connoissiez qui je suis , lorsqu'elle sera arrivée (,).

Ce n'étoitpas seulement pour l'instruction de ses

' .'.'-.//. mil 10, i ;, 18, 19.

510 M li DIT AT ION S

fidèles disciples que Jésus-Christ parloit ainsi ; c'était pour la conversion de ce perfide. Car qu'y a-t-il de plus puissant, pour convertir un pécheur, que de lui dire : Tu es vu ; comme Nathan disoit à David : C'est vous qui êtes cet homme (,) ; vous êtes cet adultère, cet homicide; vous l'avez fait en secret, et moi je le découvrirai à toute la terre. Et David, averti de cette sorte, confessa son péché, et commença sa pénitence. C'est ainsi que le Sauveur luimême dit à Judas (~} : C'est toi, c'est toi, malheureux : tu caches en vain tes noirs desseins ; tu vas en vain chercher les Juifs dans le secret et parmi les ténèbres de la nuit : Tu es vu ; on lit dans ton cœur; perfide, tu veux trahir ton Sauveur. Pourquoi nous cachons-nous, malheureux, si nous ne pouvons éviter les yeux de Jésus-Christ? N'est-ce pas assez que Dieu nous voie? Le comptons-nous pour rien, et ses yeux nous sont-ils indifférons ?

Il poursuit ; et de peur de n'être pas assez entendu : Un de vous y dit-il, me trahira. Ils se regardoicnt les uns les autres, ne sachant de qui il vouloit parler; et comme ils lui demandaient chacun en particulier : Est-ce moi, Seigneur ? il leur répondit : Celui qui met la main au plat avec moi me trahira (5). Mais comme plusieurs pouvoient l'y mettre ensemble, et que ce signal n'étoit pas précis, Pierre fit signe à Jean, le disciple bien-aimc de Jésus, qui imposait dans le repas sur sa poitrine, qui! lui demandât qui c était: Et cest celui, dit Jésus, à qui je donnerai un morceau trempé; et ï ayant trempé, il le donna à

(•) //. Heg. xn. 7, i3. — (•) Mallh. xxvi. a5. — (■*) Joan. xiu. 21 22. Matth. xxvi. 22. 23.

sur l'évangile. 511

Judas, fils de Simon Iscariot (:). Le voilà bien connu et bien désigné par son nom, par sa famille, par son caractère. Il s'appeloit Judas, son père étoit Simon, le titre de sa famille étoit Iscariot, i. homme de meurtres, parce qu'il devoit tuer le Sauveur, et parce qu'il devoit enfin se tuer lui-même. Où fuirastu, malheureux! Tu es vu : ta destinée est marquée. Et nous, sommes-nous moins vus, quand nous trahissons notre maître, quand nous allons souvent de l'église, souvent de la table même du Sauveur, où? à quel complot? à quelle entreprise ? Dieu le sait ; quand nous nous cachons pour vendre notre maître; à quel prix? qui n'en rougiroit, et oseronsnous le penser ?

Ils furent extrêmement affliges à ces paroles du Sauveur; de savoir qu'un de leur compagnie devoit trahir leur maître. Quel scandale pour les Juifs ! C'est un méchant ; ses propres disciples le livrent^ et ne le peuvent plus souffrir. Quelle douleur à ceux qui avoient de l'amour pour leur maître, de lui voir faire un tel affront? Quand quelqu'un offense le Sauveur, ce devroit être une affliction pour tous ses disciples, c'est-à-dire, pour tous les chrétiens. Tous furent affliges, et lui demandoient : N'est-ce pas moi 9 , qui suis ce traître et ce malheureux ? Et Judas, qui devoit se confondre et se convertir, en voyant l'horreur et l'affliction que ce discours causoit à tous ses frères, loin d'en être touché, prend avec les autres un air de confiance, et dit comme eux : Seigneur, est-ce moi? et Jésus lui répondit : fous l'avez dit, cest vous-même (l)? Cependant il n'est point ému, et

\})Joun. mu -3, i\, i'o. — ,») Mat th. \\\i. ii. — vJ) l'o il. a.rj.

content de faire bonne mine, il persiste dans son dessein. Vous en êtes étonné ! Mais quoi ? quand vous machinez quelque crime, et que vous faites cependant bonne contenance, Jésus ne vous voit-il pas? Ignorez-vous qu'il ne vous dise : C'est vousmême? N'est-ce pas pour vous qu'il dit : Le Fils de l'homme s'en va, ainsi qu'il a été écrit de lui ? 11 n'y a pour lui rien de surprenant, ni de nouveau dans cette entreprise ; mais malheur à celui par qui le Fils de l'homme sera livré! Il vaudroit mieux pour cet homme qu'il n eut jamais été^'. Il ne dit pas : Il vaudroit mieux absolument ; car par rapport au conseil de Dieu, et au bien qui revient au inonde de la trahison de Judas, il faut bien qu'il vaille mieux qu'il ait été : mais la puissance de Dieu n'empêche, ni n'excuse la malice de l'homme. Le bien qu'il tire de notre crime ne nous justifie pas. Malheur, malheur à cet homme, par qui Jésus est offensé ? Il vaudroit mieux pour cet homme qu'il n'eût jamais été, puisqu'il est né pour son supplice, et que son être ne lui sert de rien que pour rendre sa misère éternelle.

Disons donc non plus sur Judas, mais sur tous les pécheurs endurcis, et sur nous-mêmes : Malheur, malheur à cet homme! Maudit soit le jour de ma naissance, disoit Job, disoit Jérémie, en la personne des médians et des réprouvés : Ma mère, pourquoi ?n' avez-vous conçu ! Malheureux celui qui est venu annoncer à mon père : Un fils vous est né) Pourquoi le sein de ma mère n'a- 1- il pas été mon tombeau? Nuit affreuse, nuit malheureuse , où j'ai été conçu! Que

) Mattll. XXVI. ^4

sur l'évangile. 513

ce soit une nuit d'horreur, de tourbillon et de tempe tel que les étoiles n'y luisent jamais ! que ï aurore rien dissipe jamais l'obscurité, puisqu'elle ne m'a pas étouffé en venant, au monde, et n'a pas fait de moi un avorton. Mais s'il fallait que je naquisse, pourquoi m'a-t-on nourri? Que ne suis-je mort dans mon enjance ! Et pourquoi falloit-il prolonger mes jours pour augmenter mes malheurs avec mes crimes (1 ? Il n'y auroit de remède à mes maux que le néant, et je ne l'obtiendrai jamais. Je subsisterai malheureux, pour honorer la puissance de Dieu par mon supplice, pour être en butte à ses traits, pour être un spectacle de sa vengeance. -). Eternellement, éternellement : ah malheureux que je suis! malheureux, encore un coup! Disons sans cesse, malheureux ! disons-le pendant qu'il est temps : viendra le temps qu'on le dira inutilement, et qu'il ne servira de rien de connoître son malheur.

Malheur à celui par qui le Fils de l'homme sera trahi ; malheur à lui! Jésus le plaint; s'il Je plaint, s'il en a pitié, il veut qu'il se convertisse : ce n'est pas en vain qu'il dit : // vaudrait mieux pour cet homme que. jamais il ne fût né (3). Il est encore temps de se convertir; mais après le crime consommé, la miséricorde épuisée, tant de salutaires avertissemens rendus inutiles, il n'y a plus pour lui de miséricorde. Jésus lui parie pour la dernière fois avant son crime : Fais vite ce que tu as a faire (i); de même qu'il dira bientôt : Dormez maintenant ,

(i) Job. III. 1, 2, 3 et sec/. Jerent. w m. x\. i^, l5 et se</. — l7 E.koJ. ix. \6.Hotti. ix. 17. — !^ Munit. xxvi. 24. Marc. xiv. ai. — .• .Iran. mit. ■?.-.

et reposez-vous, le Fils de V homme va être livré (l\ C'étoit dire : 11 seroit honteux de dormir en cette occasion; veillez donc. Le fais vite, dit de ce ton, veut donc dire : Ne le fais pas, tu es connu, tu es découvert; reconnois-toi aussi toi-même, ne passe pas outre. Ou bien, fais vite pour moi : car je suis pressé de souffrir, et de sauver les hommes ; mais pour toi, que veux-tu faire? ami Judas, quel est ton dessein ? Pourquoi viens-tu ? tu trahis le Fils \fe l'homme avec un baiser (2). Ah! tu es encore mon ami, si tu le veux; et ce baiser, qui est de ta part un baiser de traître, pourroit encore être de la mienne un baiser d'ami et de Sauveur, si tu avois recours à ma clémence (3).

Reviens , reviens , prévaricatrice d'Israël ; et pourquoi voulez-vous périr, maison de Jacob ? Pour moi, je ne veux point la mort du pécheur; mais qu'il se convertisse, et qu'il vive.

XXIe JOUR.

Pacte, et trahison de Judas. Joan. xm. 27, 30.

Et après qu'il lui eut donné le morceau trempé, Satan entra en lui; et Judas l'ayant reçu, il partit incontinent (4). C'étoit là le dernier avertissement qu'il devoit recevoir de Jésus-Christ avant qu'il allât consommer son crime. Ce signal donné à saint Jean, de servir Judas à table, de lui présenter un

(») Mallh. xxvi. 45 — W Ibid. 5o. Luc. xxu. 48. — '/: Jerem. m. 12. Ezecli. XXNIH. il. — {^Joan. xm. 26, 27.

sur l'évangile. 515

morceau qu'il avoit trempé pour lui, n'en étoit pas moins à ce traître, selon la coutume, une marque d'honneur et de familiarité. Ce fut apparemment dans le même temps qu'il lui dit : C'est toi X), je te connois ; ce qui étoit la manière de l'avertir la plus pressante. Judas y fut insensible; et en même temps Satan s empara de lui ('2). Dès auparavant /'/ lai avoit mis dans le cœui- de trahir son Maître (3). Mais maintenant après ce morceau il entre en lui, il se met en possession de ce malheureux, et il lui est entièrement livré. Et voilà un moment après qu'il sort de la compagnie de Jésus, pour ne plus y revenir que pour le livrer.

11 reçut bien un autre morceau, si on peut l'appeler ainsi, mais qui n'est point marqué en particulier, parce qu il fut donné à tous ; ce fut le eorps du Sauveur. Car saint Luc marque expressément qu'il dit encore après la cène ! La main de edui qui me trahira est avec moi d/ms cette table ,4). Il a mis sa main jusque sur la viande céleste, jusque sur la coupe qui est remplie de mon sang : morceau funeste, breuvage terrible pour Judas ! Je ne puis douter que sa communion impie et sacrilège ne hâtât sa perte, et ne lui fût une occasion de scandale contre son maître. Car encore que l'Ecriture ne marque point en ce lieu que Judas ait été scandalisé du mystère de l'eucharistie, il suffît qu'elle nous le marqué eo un autre endroit. Judas fut du nombre de ceux qui murmurèrent à Cnpharnaùm à la premiiTc proposition de ce mystère. Ce fut lui qui

u, MaUn. \w\. îj. — p. Joa:i t. xur. 37. — {*) Mil. 2. — (4) Luc, .*. x. 1 1 . ai.

donna occasion au Sauveur de demander à ses apôtres : Et vous, voulez-vous aussi vous en aller avec les autres qui me quittent? Car comme saint Pierre lui eut répondu au nom de tous, ainsi qu'il avoit accoutumé : Seigneur, à qui irions-nous ? Fous avez des paroles de vie éternelle; et nous avons cru et connu que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu : Jésus lui fit bien connoître qu'il ne recevoit pas sa déclaration pour tous, puisqu'il repartit : Ne vous ai-je pas choisi vous douze ; et il y en a un de vous qui est un diable. Et, dit saint Jean, il entendait Judas, fils de Simon Iscariot, qui le devoil livrer (l), encore qu'il fût un des douze.

Cette parole nous fait voir que Judas fut un de ces impies murmurateurs, à qui la promesse de Jésus , de donner son corps à manger, et son sang à boire, fut un scandale. S'il fut scandalisé de la promesse, on doit croire qu'il ne le fut pas moins de l'effet. Judas fut précipité de crime en crime. Aveuglé premièrement par son avarice, qui lui faisait dérober l'argent, dont son maître l'avoit fait le gardien (2), il s'accoutumoit à murmurer contre lui. 11 commença ses murmures à l'occasion de la promesse de l'eucharistie ; il les continua lorsque Marie répandit tant de précieux parfum sur la têle et sur les pieds du Sauveur, et il crut qu'elle lui ôtoit tout l'argent qu'elle employoit pour cela (5). Il partit incontinent après, pour aller faire son marché avec les Juifs (4). Un esprit corrompu tourne tout en poison. Le sacré banquet de l'eucharistie acheva de

(«) Joua. vi. 60, 68, 69, 70, 71, 72. — (») Ibid. va. 6. — (3) lbid. 5, 6. — (/i) Malth. xxvi. i3, i/j, Marc xiy. 10.

sur l'évangile. o17

perdre le traître disciple ; et ce fut en sortant de cette table sacrée qu'il alla premièrement à la trahison, et de là au désespoir et au cordeau.

Jésus, qui fait tout pour notre salut, permit que Judas reçût le don sacré avec les autres , afin que nous vissions les effets funestes d'une communion indigne. Voyez le bien-aimé disciple à la table du Sauveur, et y reposant sur sa poitrine 5 voilà l'image de ceux qui communient dignement. Ils se reposent sur la poitrine de Jésus : à l'exemple de saint Jean, ils apprennent à cette source les secrets célestes : comme lui ils sont honorés de la familiarité et des caresses de leur maître : et fidèles imitateurs de sa chasteté, de sa bonté, de sa douceur, qui sont les vrais caractères de saint Jean, ils sont dignes d'être, comme lui , ses disciples bien-aimés. Voyez de l'autre côté un Judas à la communion : la disposition où il est, celle où il entre : 0 Dieu, quelle opposition ! quel effroyable contraste ! qui ne trembleroit à cette vue ?

xxir jour.

Iustitution de l'eucharistie.

Lisez les paroles de l'institution de la cène, en saint Matthieu, xxvi. 26, 27, 28 : en ajoutant les paroles des autres auteurs sacrés, qui sont du même sujet. Pendant aiù'ls soupoicnt ; comme ils mangeqknt encore (suivant le grec), Jésus prit du pain, le bénit, et après atwr rendu grâces , fe rompit,

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et le donna à ses disciples, en leur disant : Prenez, mangez; ceci est mon corps, donne pour vous -.faites ceci en mémoire de moi (1). Et prenant la coupe après le souper, il rendit grâces, et la donna à ses disciples, en leur disant : Buvez-en tous; c'est mon sans, le sans de la nouvelle alliance, oui est répandu pour plusieurs en rémission de leurs péchés; toutes les fois que vous le boirez, faites-le en mémoire de moi (2). Voilà tout ce qui regarde l'institution. Seulement au lieu que saint Luc fait dire au Sauveur : Ceci est mon corps donné pour vous, saint Paul lui fait dire : Ceci est mon corps rompu pour vous (5) : toujours dans le même sens; il est livré à la mort, il est froissé de coups, percé de plaies, violemment suspendu à une croix ; en ce sens rompu et brisé : voilà le corps que Jésus nous donne; le même corps qui alloit bientôt souffrir ces choses, qui les a maintenant souffertes. Encore un mot sur le texte. Au lieu que la Vulgate traduit : le sang qui sera répandu pour vous , l'original porte : qui est répandu : qui se répand; en temps présent, dans saint Matthieu et dans saint Marc ; et sur le corps, le même original porte, dans saint Paul : le corps qui est rompu, qui se rompt, pareillement en temps présent. Et, en effet, dans saint Luc, la version porte , aussi bien que l'original : qui est donné, rpti se donne : quod datur, et non pas au futur, sera donné (i) ; dans le même sens que Jésus disoit : Pdque sera dans deux jours, et le Fils de l'homme sera livré (5) ; est livré, selon le grec : il le va être; l'ouvrage est en train,

(i) Luc. xxn. 19 — W Ibid. 20. /. Cor. xi. 25. — (») /• Car- si. ->.\ : dans le arec. ~ 4^ Luc. xxn. if) — (5) Matth xwi. 1.

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on tient déjà le conseil pour trouver le moyen de le prendre et de le faire mourir ;1) : Et le Fils de l'homme s'en va, comme il a été écrit de lui : mais malheur à celui par qui le Fils de lliomme sera livré : est livré, selon le grec (2J. Il parle toujours en temps présent, à cause que sa perte étoit résolue, tramée pour le lendemain , et qu'on alloit dans deux heures commencer à procéder à l'exécution; et afin aussi qu'en quelque temps que nous recevrions son corps et son sang, nous regardassions sa mort comme présente.

Chrétien, te voilà instruit : tu as vu toutes les paroles qui regardent l'établissement de ce mystère : quelle simplicité! quelle netteté dans ces paroles! il ne laisse rien à deviner, à gloser : et s'il y faut quelque glose, c'est seulement en remarquant que, selon la force de l'original , il faudroit traduire : Ceci est mon corps, mon propre corps ; le même corps (pui est donné pour vous : Ceci est mon sang, mon propre sang; le sang de la nouvelle alliance : le sang répandu pour vous en rémission de vos péchés. Car c'est aussi pour cette raison que le syrien, aussi ancien que le grec, et fait du temps des apôtres, lit : Ceci est mon propre corps : et que dans la liturgie des Grecs il est porté, que ce qu'on nous donne, ce qu'on fait île ce pain et de ce vin, c'est le propre corps de Jésus, son propre sang. Voilà la glose s'il en faut. Quelle simplicité, encore un coup ! quelle netteté ! quelle force dans ces paroles ! S'il avoit voulu donner un signe, une ressemblance toute

(") Maith xxvi. 3. — (»] Ibid. ?!). Marc. xiv. 31. Luc. xxn. il-

pure, ii auroit bien su ie dire : il savoit bien que Dieu avoit dit, en instituant la circoncision : Vous circoncirez votre chair : ce sera le signe de V alliance entre vous et moi (,). Quand il a proposé des similitudes, il a bien su tourner son langage d'une manière à le faire entendre; en sorte que personne n'en doutât jamais : Je suis la, porte : celui qui entre par moi sera sauve' (2!. Je suis la vigne, et vous les branches : et comme la branche ne porte de fruit qu'attachée au cep : ainsi vous n'en pouvez porter, si vous ne demeurez en moi (3). Quand il fait des comparaisons, des similitudes, les évangélistes ont bien su dire : Jésus dit cette parabole ; il fit cette comparaison. Ici, sans rien préparer, sans rien tempérer, sans rien expliquer, ni devant, ni après, on nous dit tout court : Jésus dit : Ceci est mon corps ; Ceci est mon sang: mon corps donné; mon sang répandu : voilà ce que je vous donne. Et vous , que ferez-vous en le recevant ? Souvenezvous éternellement du présent que je vous fais en cette nuit : Souvenez-vous que c'est moi qui vous l'ai laissé, et qui ai fait ce testament ; qui vous ai laissé cette pâque, et qui l'ai mangée avec vous, avant que de souffrir. Si je vous donne mon corps, comme devant être, comme ayant été livré pour vous, et mon sang comme répandu pour vos péchés ; en un mot, si je vous le donne comme une victime, mangez-le comme une victime, et souvenez-vous que c'est là un gage qu'elle a été immolée pour vous. O mon Sauveur ! pour la troisième fois , quelle

(0 Grii.'ivti. ii. — (») Jt>an. \. ci, — » IbiiL xv. 5.

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netteté ) quelle précision ! quelle force ! Mais en même temps, quelle autorité et quelle puissance flans vos paroles! Femme, tu es guérie l; : elle est guérie à l'instant. Ceci est mon corps; c'est son corps : Ceci est mon sang ; c'est son sang. Qui peut parler en cette sorte, sinon celui qui a tout en sa main? Qui peut se faire croire, sinon celui à qui faire et parler c'est la même chose ?

Mon a me, arrête -toi ici, sans discourir : crois aussi simplement, aussi fortement que ton Sauveur a parlé, avec autant de soumission, qu'il fait paroitre d autorité et de puissance. Encore un coup, il veut, dans ta foi, la même simplicité qu'il a mise dans ses paroles. Ceci est mon corps; c'est donc son corps : Ceci est mon sang ; c'est donc son sang. Dans l'ancienne façon de communier, le prêtre disoit : Le corps de Jésus-Christ; et le fidèle répondoit : Amen, il est ainsi : Le sang de Jésus-Christ; et le fidèle répondoit : Amen, il est ainsi. Tout étoit fait, tout étoit dit, tout étoit expliqué par ces trois mots. Je me tais, je crois, j'adore : tout est fait, tout est dit.

XXIIIe JOUR.

Fruit de l'eucharistie : vivre de la vie de Jésus-Chrisi. Ibid.

Mon ame, tu as établi le fondement; tu as cru en simplicité, par un simple acte. Epanche-toi maintenant, dans la méditation d'un si grand bienfait :

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