LXX JOUR
tDieu Père et Fils. Joan. xvn. 3, 4, 5, 10, 21, 25.
On ne peut quitter cette divine prière de notre Seigneur, ni le discours qui la précède, et qui en a, comme on a vu, fourni la matière. On lit et on relit ce discours, ce dernier adieu, celte prière de Jésus-Christ, et, pour ainsi dire, ses derniers vœux, toujours avec un nouveau goût, et une nouvelle
■ Joan. i •) -- Ihtrl. ii. 2.
consolation. Tous les secrets du ciel y sont révélés, et de la manière du monde la plus insinuante et la plus touchante.
Quel est le grand secret du ciel, si ce n'est cette éternelle et impénétrable communication entre le Père, le Fils, et Saint-Esprit? C'est là, dis-je, le secret du ciel, qui rend heureux ceux qui le voient, et qui n'a voit point encore été parfaitement révélé : mais Jésus-Christ nous le révèle ici d'une manière admirable.
Qui dit un Père, dit un Fils ; et qui dit un Fils, dit un égal dans la nature; et qui dit un égal dans une nature aussi parfaite que celle de Dieu, dit un égal en toute perfection : en sorte qu'il n'y puisse avoir de premier et de second, que par une sainte, parfaite et éternelle origine.
C'est ce que Jésus-Christ nous fait entendre, lorsqu'il demande à son Père la claire manifestation de la gloire qu'il avoit en lui (1) : Apud te : Chez vous et dans votre sein, devant que le monde fût j ait ^ . Cette gloire qu'il avoit dans le sein de Dieu, ne pouvoit être que celle de Dieu même : laquelle, et cette gloire du Fils, étant toujours, et précédant tout ce qui a été fait, par conséquent n'a point été faite ; par conséquent elle est incréée, et la même que celle du Père. Cela est ainsi, et ne peut pas être autrement.
Le Fils égal à son Père, est pourtant en même temps son envoyé, à cause qui/ sort de lui (3). Il en est sorti, pour venir au monde : voilà comme il est envoyé. Il quitte le monde pour y retourner : voilà
(') Joan. i. i. — (') IbitL xvu. 5 — l'1» Ibid. xvi. 38. xvn. 8.
sur l'évangile. 297
le terme de la mission : voilà tout ce qu'est Jésus- Christ en sa personne, parfaitement égal à Dieu qui l'envoie, puisqu'il est son propre Fils, Dieu ne voudroit point avoir un Fils qui seroit moindre que lui, et qui ne le valût pas. Pardonnez, Seigneur, ces expressions : ce sont des hommes qui parlent. Quand on dit : Dieu ne voudroit pas, c'est-à-dire, que ce seroit une chose indigne de lui, et qui par conséquent ne peut pas être. C'est pourquoi, en tout et partout, il traite d'égal avec son Père : Tout ce qui est a vous, est à moi : tout ce qui est à moi, est à vous (I) : cela ressent une égalité parfaite et des deux côtés : c'est plus que si l'on disoit qu'on est son égal : car c'est plus de traiter d'égal avec lui, que d'énoncer simplement cette égalité.
Mais voyons ce qu'est Jésus-Christ par rapport à nous. Il est, comme son Père, notre bonheur : Connaître son Père et lui, c'est pour nous lu vie éternelle. C'est pourquoi il dit : Celui qui ni aime, sera aimé de mon Père, et je F ai nierai, et je me manifesterai à lui ('2). C'est là le grand effet de mon amour : c'est par là que je rends les hommes éternellement heureux. Et il ajoute : Celui qui m'aime, gardera ma parole, et mon Père Tournera : et nous viendrons à lui, et nous y ferons notre demeure (3).
Nous viendrons, en société, mon Père et moi. Qui jamais a pu ainsi s'égaler à Dieu? Nous viendrons : car nous ne pouvons venir l'un sans l'autre : Nous viendrons: car ce n'est pas tout d'avoir le Père; il faut m'avoir aussi : Nous viendrons. Qui peut venir au dedans de l'homme, pour le remplir et le
' Joan. .wii. 10. — M Ibid. w\\. 5. Ibid. \iv il. - ■ Ibid a3.
sanctifier intérieurement, que Dieu même? Nous viendrons en eux, et nous y demeurerons : ils seront notre commun temple, notre commun sanctuaire : nous serons leur commune sanctification, leur commune félicité, leur commune vie. Que peut-il dire de plus clair, pour se mettre en égalité avec son Père? La meilleure manière de le dire, c'est de le montrer par les effets. 0 homme : que désirez-vous? d'avoir Dieu en vous. Et afin que vous l'ayez pleinement, mon Père et moi nous viendrons dans cet intérieur : si vous désirez de m'avoir en vous, en désirant d'y avoir Dieu : je suis donc Dieu.
C'est ainsi que les fidèles seront un : parce que tous ils auront en eux le Père et le Fils, et qu'ils en seront le temple : Ils seront un, dit Jésus-Christ, mais ils seront un en nous (1 . Nous serons le lien commun de leur unité : parce qu'étant mon Père et moi parfaitement un, toute unité doit venir de nous; et nous en sommes le lien comme le principe.
C'est la première partie du secret divin : l'unité parfaite du Père et du Fils, aujourd'hui parfaitement révélée aux hommes : pour leur faire entendre combien leur union doit être sincère et parfaite à sa manière : puisqu'elle a pour modèle et pour lien, l'unité absolument parfaite du Père et du Fils, et leur éternelle et inaltérable paix.
>') Joan. xvn. ai*
sur l'évangile. 299
LXXP JOUR.
Dieu Saint-Esprit. Joan. xiv. lu, 17, 26.
Venons maintenant au Saint-Esprit : Je prierai mon Père, et il vous donnera un autre consolateur, pour demeurer éternellement avec vous (,). Un autre consolateur! Un consolateur à la place de Jésus- Christ, s'il est de moindre vertu et de moindre dignité, afflige plutôt qu'il ne console. Ainsi un consolateur à la place de Jésus-Christ, ce n'est rien moins qu'un Dieu pour un Dieu Et c'est pourquoi si le Fils vient en nous, et y demeure comme le Père, le Saint-Esprit y demeure aussi, et y est ['1}, comme le Père et le Fils. Il habite avec eux dans notre intérieur; comme eux il le vivifie. Nous sommes son temple, comme nous le sommes du Père et du Fils. Ne savez-vous pas, dit saint Paul, f/ue vous êtes le temple de Dieu, et que son Esprit habite en vous (3) ? Ne savez-vous pas (pie Des membres sont le tcmpU du Saint-Esprit, r/ui habite en vous, et rpie vous n'êtes pas à vous-mêmes r,)çi Car un temple n'est pas à lui-même, mais au Dieu qui y habite. Celuilà donc qui demeure en nous et qui y est, selon l'expression de Jésus-Christ, comme le Père et le Fils, est Dieu comme eux : et si j'ose parler ainsi, il fait en nous acte de Dieu, quand il y habite et qu'il nous possède.
'tJnan. niv. 16. — (») Ih,d. 17.— 9) I Cor. m. 16. — (4) Ibid. ▼ 1. 19
// vous enseignera toute chose : et il vous fera ressouvenir de ce que je vous aurai dit (1) : Paroîtrat-il aux yeux? Parlera-t-il aux oreilles? Non : c'est au dedans qu'il tient son école : il se fait entendre dans le fond. C'est aussi ce même fond où le Père parle, et où l'on apprend de lui à venir au Fils. Qui peut parler à ce fond, sinon celui qui le remplit, et qui y agit, pour le tourner où il veut, c'est-à-dire, Dieu? Le Saint-Esprit est donc Dieu : et c'est encore un acte de Dieu que de parler et se faire entendre au dedans le plus intime de l'homme.
J'ai beaucoup de choses à vous dire : mais vous ne les pouvez pas encore porter: mais l'esprit de vérité viendra, qui vous enseignera tout (2). C'est à lui que sont réservées les vérités les plus hautes et les plus cachées : et il lui est réservé en même temps d'augmenter vos forces, pour vous en rendre capables. Qui le peut, si ce n'est un Dieu? 11 est donc Dieu.
Et il vous annoncera les choses futures (5). Il veut dire que c'est cet Esprit qui fait les prophètes; qui les inspire au dedans ; qui leur découvre l'avenir : car il sait tout, et ce qui est même le plus réservé à Dieu. 11 est vrai, dit le Fils de Dieu, qu'il ne dit rien, que ce qu'il a ouï (4) : mais il n'a pas ouï autrement que le Fils de Dieu : il a ouï ce qu'il a reçu par son éternelle procession, comme le Fils a ouï ce qu'il a reçu par son éternelle naissance.
Car il faut entendre que cet Esprit procède du Père, d'une manière aussi parfaite que le Fils. Le Fils procède par génération : et le Saint-Esprit,
v1) Joan. xiv. a6. — (2) Ibid. xvi, 12, i3.— [3) Ibid. là. — (i) Ibid. i5
SLR l'évangile. 304
comment? Qui le pourra dire? Nul homme vivant: et je ne sais si les anges mêmes le peuvent. Ce que je sais, ce qui est certain par l'expression de Jésus- Christ, c'est que s'il n'est pas engendré comme le Fils, il est, par manière de parler, encore moins créé comme nous. // prendra du mien (1), dit le Fils. Les créatures viennent de Dieu, mais elles ne prennent pas de Dieu : elles sont tirées du néant : mais le Saint-Esprit prend de Dieu comme le Fils, et il est également tiré de sa substance. C'est pourquoi on ne dit pas qu'il soit créé : à Dieu ne plaise : il y a un terme consacré pour lui : c'est qu'il procède du Père. 11 est vrai que le Fils en procède aussi : et si sa procession a un caractère marqué, qui est celui de génération ; c'est assez, pour lui égaler le Saint-Esprit, d'exclure tout terme qui marque création, et d'en choisir un pour lui, qui lui puisse être commun avec le Fils.
Si le Fils est engendré, pourquoi le Saint-Esprit ne l'est-il pas ? ne recherchons point les raisons de cette incompréhensible différence. Disons seulement : s'il y avoit plusieurs fils, plusieurs générations, le Fils seroit imparfait, la génération le seroil aussi. Tout ce qui est infini, tout ce qui est parfait, est unique : et le Fils de Dieu est unique, à cause aussi qu'il est parfait. Sa génération épuise, si on peut ainsi parler de l'infini, toute la fécondité paternelle. Que reste-t-il donc au Saint-Esprit? quelque chose d'aussi parfait, quoique moins distinctement connu. 11 n'en est pas moins parfait, pour être moins distinctement connu : puisqu'au contraire ce
(•) Joan. xvi. 1 4
caractère ne sert qu'à mettre sa procession parmi les choses inconnues de Dieu, qui ne sont pas les moins parfaites. C'est assez de savoir qu'il est unique, comme le Fils est unique : unique comme Saint-Esprit, de même que le Fils est unique comme Fils, et procédant aussi noblement, et aussi divinement que lui; puisqu'il procède, pour être mis en égalité avec lui-même.
C'est pourquoi, quand il paroît, on lui attribue un ouvrage égal à celui du Fils. C'est ce qu'on a remarqué sur ces paroles du Sauveur : Quand Usera venu, il convaincra le monde sur le péché ; sur la justice et sur le jugement {]) : ce qui n'est rien d'inférieur aux œuvres du Fils.
Si nous sommes soigneux de recueillir toutes les expressions du Fils de Dieu, nous y trouverons un langage qui emporte également entre ces divines personnes distinction et unité, origine et indépendance. Le Fils est au Père, le Père est au fils; chacun a différent titre, mais à titre égal. Le Saint- Esprit est au Fils, il est au Père par un titre pareil, et sans déroger à la perfection. Le Père l'envoie, le Fils l'envoie, il vient. C'est ce langage mystique de la Trinité, qui ne s'entend pleinement, qu'en conciliant l'unité et la distinction, dans une perfection égale. C'est par-là que les expression de Jésus- Christ, que nous avons vues, conviennent toutes: et c'est aussi pour les rassembler qu'il a dit en abrégé : Baptisez au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit (2). Tout ce qu'il dit dans un long
(•) Joan. xvi. 8. — (») Matt. xxvm. 19.
discours, se rapporte là. Ce qu'il dit là, réunit tout ce qu'il a dit dans son long discours.
Et pourquoi nous parlc-t-il de ces hauts mystères; si ce n'est parce qu'il veut un jour nous les découvrir à nu? Avant que d'enseigner pleinement la vérité, les maîtres commencent par dire en gros à leurs disciples, ce qu'ils apprendront dans leur école. Jésus-Christ commence aussi par nous dire confusément ce qu'il nous montrera un jour tresclairement dans sa gloire. Croyons donc, et nous verrons. Ne nous étonnons pas des difficultés: nous sommes encore dans les préludes de notre science : ne souhaitons pas de demeurer dans ces premiers élémens : désirons de voir; et en attendant contentons-nous de croire.
LXXIIe JOUR.
Effet secret de la prière de notre Seigneur : Jésus-Christ toujours exaucé : Prédeslination des sainls.
C'est encore un autre mystère profond, que l'effet secret de la prière de notre Seigneur.
Voici un premier principe, que Jésus-Christ nous apprend en ressuscitant Lazare. Mon Père, je vous rends grâces de ce que vous m avez exaucé: Je sa/s pour moi, que vous ni exaucez toujours (). Quoi qu'il puisse demander à Dieu, fût-ce la résurrection d'un mort de quatre jours, et déjà pourri, il est assuré de l'obtenir. Et pour montrer l'efficace de
(') Joan. xi. 4' , VJ
sa prière, il commence en remerciant d'avoir été écouté.
Il est vrai, que dans le jardin des Oliviers il fit cette prière : Mon Père, si vous le voulez, si cela se peut, éloignez de moi ce calice : toutefois que votre volonté s'accomplisse, et non la mienne (1). Mais ces paroles font voir que sa demande n'étoit que conditionnelle : et pour montrer que s'il eût voulu la faire absolue, il eût été exaucé, il ne faut qu'entendre ce qu'il dit lui-même à saint Pierre, lorsqu'il entreprit de le défendre avec l'épée, et qu'il frappa un de ceux qui le venoient prendre : Ne puis-je pas, dit-il alors, prier mon Père : et il m'enverroit plus de douze légions d'anges (5) ? Il savoit donc bien que s'il l'avoit demandé, il l'eût obtenu ; et que son Père auroit fait ce qu'il eût voulu. Il est donc toujours exaucé, quoi qu'il demande; fût-ce douze légions d'anges, pour l'arracher des mains de ses ennemis ; fût-ce, comme on vient de dire, la résurrection d'un mort, dont le cadavre commenceroit à sentir mauvais.
Croyons-nous qu'il soit moins puissant, et moins écouté, lorsqu'il demande à son Père ce qui dépend de notre libre arbitre? Il ne le demanderoit pas, s'il ne savoit que cela même est au pouvoir de son Père, et qu'il n'en sera non plus refusé, que de tout le reste. Et c'est pourquoi lorsqu'il dit: Simon,Simon, jai prié pour vous, afin que votre foi ne défaille pas (3); personne ne doute que sa prière n'ait eu son effet en son temps. Qui doutera donc, qu'elle ne
(0 Matt. xxvt. 39. Luc. xxii. 4a- — (a) Matth. xxvi. 53. — {*) Luc. xxii. 3if 3a
sur l'évàngïl e. 305
l'ait dans tous les autres apôtres, pour qui il a dit : Je vous prie qu'ils soient un en nous (1) : et encore : Je ne vous prie pas de les tirer du monde, mais de les préserver de tout mal ' : et en général, dans tous ceux pour qui il a dit avec une volonté si déterminée : Mon Père, je veux que ceux que vous m'avez donnés, soient avec moi, et qu'ils voient ma gloire (5)? Dira-t-on qu'aucun de ceux pour qui il a fait cette prière, dût périr, ou n'être pas avec lui, et ne voir pas sa- gloire? On pourroit dire de même, que, malgré toute la prière qu'il avoit faite pour saint Pierre, on pouvoit douter si sa foi ne défaudroit pas. Mais à Dieu ne plaise qu'un tel doute entre dans un cœur chrétien. Tous ceux pour qui il a demandé de certains effets, les auront : ils auront, dis-je, la foi, la persévérance dans le bien, et la parfaite délivrance du mal, si Jésus-Christ le demande. S'il avoit prié d'une certaine façon pour le monde, pour lequel il dit q 'il ne prie pas (i) • le monde ne seroit plus monde, et il se sanctifieroit. Tous ceux donc pour qui il a dit : Sanctifiez-les en vérité (), seront sanctifiés en vérité.
Je ne nie pas la bonté dont il est touché pour tous les hommes, ni les moyens qu'il leur prépare pour leur salut éternel, dans sa providence générale. Car il ne veut point que personne périsse, et il attend tous les pécheurs à repentance (,j). Mais quelque grandes que soient les vues qu'il a sur tout le monde : il y a un certain regard particulier et de préférence, sur un nombre qui lui est connu. Tous
(■) Joan. xvn. ii, a3. — (») Ibid. i5, — '">} Jbid. 2^ — W tbid. 9. — 'S'Ibitl. 17. — (6)//. Pet. m. g
ceux qu'il regarde ainsi, pleurent leurs péchés, et sont convertis dans leur temps. C'est pourquoi lorsqu'il eut jeté sur saint Pierre ce favorable regard, il fondit en larmes : et ce fut l'effet de la prière que Jésus-Christ avoit faite pour la stabilité de sa foi. Car il falloit premièrement la faire revivre ; et dans son temps l'affermir, pour durer jusqu'à la fin. Il en est de même de tous ceux que son Père lui a donnés d'une certaine façon; et c'est de ceux-là qu'il a dit : Tout ce que mon Père me donne, vient à moi; et Je ne rejette pas celui qui y vient : parce que je suis venu au monde, non pour Jaire ma volonté, mais pour faire la volonté de mon Père: et la volonté de mon Père est que je ne perde aucun de ceux qu'il m'a donnés, mais que je les ressuscite au dernier jour (l).
Et pourquoi nous fait-il entrer dans ces sublimes vérités ? Est-ce pour nous troubler, pour nous alarmer, pour nous jeter dans le désespoir, et faire que l'on s'agite soi-même, en disant : Suis-je des élus, ou n'en suis-je pas? Loin de nous une si funeste pensée, qui nous feroit pénétrer dans les secrets conseils de Dieu, fouiller, pour ainsi parler, jusque dans son sein, et sonder l'abîme profond de ses décrets éternels. Le dessein de notre Sauveur est, que contemplant ce regard secret qu'il jette sur ceux qu'il sait, et que son Père lui a donnés par un certain choix, et reconnoissant qu'il les sait conduire à leur salut éternel par des moyens qui ne manquent pas, nous apprenions, premièrement à les demander, à nous unir à sa prière à dire avec
V1) Joan. vi. 3y, 38, 39.
SUR l'évangile. 307
lui : Préservez-nous de tout mal (l) : ou, comme parle l'Eglise : Ne permettez pas que nous soyojis séparés de vous : si notre volonté veut échapper, ne le permettez pas : tenez-la sous votre main, changez-la, et la ramenez à vous.
C'est donc la première chose que Jésus-Christ nous veut apprendre. Ce n'est point à nous à nous enquérir, ou à nous troubler du secret de la prédestination, mais à prier. Et afin de le faire comme il faut, une seconde chose qu'il nous veut apprendre, c'est de nous abandonner à sa bonté: non qu'il ne faille agir et travailler; ou qu'il soit permis de se livrer, contre les ordres de Dieu, à la nonchalance, ou à des pensées téméraires r mais c'est qu'en agissant de tout noire cœur, il faut au-dessus de tout nous abandonner à Dieu seul pour le temps et pour l'éternité.
Mon Sauveur! je m'y abandonne: je vous prie de me regarder de ce regard spécial, et que je ne sois pas du malheureux nombre de ceux que vous haïrez, et qui vous haïront. Cela est horrible à prononcer. Mon Dieu, délivrez-moi d'un si grand mal: je vous remets entre les mains ma liberté malade et chancelante, et ne veux mettre ma confiance qu'en vous.
L'homme superbe craint de rendre son salut trop incertain, s'il ne le tient en sa main; mais il se trompe. Puis-je m'assurer sur moi-même? Mon Dieu ! je sens que ma volonté m'échappe à chaque moment : et si vous vouliez me rendre le seul maître de mon sort, je refuserois un pouvoir si dangereux
(0 Matl. vi. i3.
à ma foiblesse. Qu'on ne me dise donc pas que cette doctrine de grâce et de préférence met les bonnes âmes au désespoir. Quoi ? On pense me rassurer davantage, en me renvoyant à moi-même , et en me livrant à mon inconstance? Non, mon Dieu, je n'y consens pas. Je ne puis trouver d'assurance qu'en m'abandonnant à vous. Et j'y en trouve d'autant plus, que ceux à qui vous donnez cette confiance, de s'abandonner tout-à-fait à vous, reçoivent dans ce doux instinct la meilleure marque qu'on puisse avoir sur la terre de votre bonté. Augmentez donc en moi ce désir; et faites entrer, par ce moyen, dans mon cœur, cette bienheureuse espérance de me trouver à la fin parmi ce nombre choisi.
Ce ne sont, dit David, dit Salomon, ce ne sont ni de bonnes armes, ni un bon cheval : ce n'est ni notre arc, ni notre épée, ni notre cuwasse, ni notre valeur, ni notre adresse, ni la force de nos mains, qui nous sauvent à un jour de bataille ; mais la protection du Très-Haut^ . Quand j'aurai préparé mon cœur, il faut qu'il dirige mes pas {2-. Je ne suis pas plus puissant que les Rois, dont le cœur est entre ses mains, et il les tourne où il veut^K Qu'il se rende le maître du mien ! Qu'il m'aide de ce secours, qui me fait dire : Aidez-moi, et je serai sauvé w: et encore : Guérissez - moi, et je serai guéri (5) : et encore : Convertissez-moi, et je serai converti; car depuis que vous m avez converti, j' ai fait pénitence; et depuis que vous m? avez touché, je me suis
WPs.xxxn. 16, 17, 18, 19. Ps. cxlvi. io, 11. Prou. xxi. 3i. — 0>) Prou. xvi. 9.— W lbid. xxi. 1. — (4) Ps. cxvm. 117. — (5) Jerem. xyu. i4-
sur l'évangile. 309
frappé le genou (,), en signe de componction et de regret.
LXXÏIIe JOUR.
S'unira Jésus-Christ.
A la fin de ces réflexions, je prie tous ceux que j'ai lâché d'aider par tout ce discours, de s'élever au-dessus, je ne dirai pas seulement de mes pensées, qui ne sont rien, mais de tout ce qui leur peut être présenté par le ministère de l'homme : et en écoutant uniquement ce que Dieu leur dira dans le cœur sur cette prière, de s'y unir avec foi. Car c'est là véritablement ce qui s' appelle prier par Jésus- Christ et en Jésus-Christ, que de s'unir en esprit avec Jésus-Christ priant, et s'unir autant qu'on peut à tout l'effet de celte prière. Or l'effet de cette prière c'est qu'étant unis à Jésus-Christ Dieu et homme, et par lui à Dieu son Père, nous nous unissions en eux avec tous les fidèles, et avec tous les hommes, pour n'être plus, autant qu'il est en nous, qu'une même ame et un même cœur. Pour accomplir cet ouvrage d'unité, nous ne devons plus nous regarder qu'en Jésus-Christ : et nous devons croire qu'il no tombe pas sur nous la moindre lumière de la foi, la moindre étincelle de l'amour de Dieu, qu'elle ne soit tirée de l'amour immense que le Père éternel a pour son Fils; à cause que ce même Fils notre Sauveur étant en nous, l'amour dont le
1 le rem . s \ \ ; . i ." , < )
Père l'aime s'étend aussi sur nous par une effusion de sa bonté : car c'est à quoi aboutit toute la prière de Jésus-Christ.
C'est en cet esprit que nous pouvons et devons conclure toutes les nôtres avec l'Eglise, par Jésus- Christ notre Seigneur: Per Dominum nostrum Jesum Christum. Car, n'ayant à demander à Dieu que les effets de son amour, nous les demandons véritablement par Jésus-Christ, si nous croyons, avec une ferme et vive foi, que nous sommes aimés de lui par une effusion de l'amour qu'il a pour son Fils. Et c'est là tout le fondement de la piété et de la confiance chrétienne. C'en est, dis-je, tout le fondement, de croire que l'amour immense que le Père éternel a pour son Fils en tant que Dieu, lui fait aimer l'ame sainte qui lui est si étroitement et si substantiellement unie, aussi bien que le corps sacré et béni qu'elle anime c'est-à-dire, son humanité tout entière : et l'amour qu'il a pour toute cette personne, qui est Jésus-Christ Dieu et homme, fait qu'il aime aussi tous les membres qui vivent en lui et de son Esprit vivifiant.
Croyonsdonc que comme Jésus-Christ est aimépar un amour gratuit, par un amour prévenant, l'ame sainte qui est unie au Verbe de Dieu, n'ayant rien fait qui lui attirât cette union admirable, mais cette union l'ayant prévenue; nous sommes aimés de même par un amour prévenant et gratuit. En un mot, comme dit saint A ugustin : La même grâce qui a fait Jésus-Christ notre chef,, a fait tous ses membres (,). Nous sommes faits chrétienspar une suite de la même
0 Dr Prœdest. Sanct. n. 3i tom x. col. 810.
sur l'évangile. 344
grâce, qui a fait le Christ. Toutes les fois donc que nous disons : Per Dominum nostruHi Jesum Christum : par notre Seigneur Jésus- Christ, et nous le devons dire, toutes les fois que nous prions, ou en effet, ou en intention, n'y ayant point d'autre nom par lequel nous devions être exaucés (,): toutes les fois donc que nous le disons, nous devons croire et connoître que nous sommes sauvés par grâce, uniquement par Jésus-Christ et par ses mérites : non que nous soyons sans mérite, mais à cause que tous nos mérites sont ses dons, et que celui de Jésus-Christ en fait tout le prix, parce que c'est le mérite d'un Dieu, et par conséquent infini.
C'est ainsi qu'il faut prier par Jésus*Christ notre Seigneur : et l'Église, qui le fait toujours, s'unit par là à tout l'effet de la divine prière que nous venons d'écouler. Si elle célèbre la grâce et la gloire des saints apôtres, qui sont les chefs du troupeau, elle reconnoît l'effet de la prière que Jésus- Christ a faite distinctement pour eux. Mais les saints, qui sont consommés dans la gloire, n'ont pas moins été compris dans la vue et dans l'intention de Jésus-Christ, encore qu'il ne les ait pas exprimés. Qui doute qu'il ne vît tous ceux que son Père lui avoit donnés dans toute la suite des siècles, et pour lesquels il s'alloit immoler avec un amour particulier ?
Entrons donc avec Jésus-Christ et en Jésus- Christ, dans la construction de tout le corps de l'Église; et rendant grâces avec elle par Jésus-Christ pour tous ceux qui sont consommés, demandons
l'accomplissement de tout le corps de Jésus-Christ, de toute la société* des saints. Demandons en même temps avec confiance que nous nous trouvions rangés dans ce nombre bienheureux ; ne doutant point que celte grâce ne nous soit donnée, si nous persévérons à la demander par miséricorde et par grâce, c'est-à-dire par le mérite du sang qui a été versé pour nous, et dont nous avons le sacré gage dans l'eucharistie.
Après cette prière, allons avec Jésus-Christ au sacrifice : et avançons-nous avec lui aux deux montagnes, à celle des Oliviers et à celle du Calvaire. Allons, dis-je, à ces deux montagnes, et passons de l'une à l'autre : de celle des Oliviers, qui est celle de l'agonie, à celle du Calvaire, qui est celle de la mort : de celle des Oliviers, qui est celle où l'on combat, à celle du Calvaire, où l'on triomphe avec Jésus-Christ en expirant : de celle des Oliviers, qui est la montagne de la résignation, à celle du Calvaire, qui est la montagne du sacrifice actuel : enfin de celle où l'on dit : Non ma volonté, mais la vôtre : à celle où l'on dit : Je remets mon esprit entre vos mains (l) : et, pour tout dire en un mot, de celle où l'on se prépare à tout, à celle où l'on meurt à tout avec Jésus-Christ ; à qui soit rendu tout honneur et gloire, avec le Père, et le Saint- Esprit, aux siècles des siècles. Amen.
(l) Luc. xxiï. !\i. xxni. !\6.