I . «il. 28. — 0 //• Cor. y
conformer sa volonté à celle de Dieu. 0 notre Père quiètes dans les cieux! on vous y aime, et c'est pourquoi on y fait son bonheur de votre volonté. Que ce qui se fait dans le ciel se fasse sur la terre! Que ce qui s'achève là, se commence ici!
Cette vie ne doit pas être aimée, mais supportée, dit saint Augustin : Non amanda, sed tolerandu : c'est le lieu du pèlerinage, le lieu d'exil , le lieu de gémissemens et de pleurs.
Donc, ô notre Père céleste, que votre règne arrive; que votre volonté soit faite.
XXVe JOUR.
Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour. Matth. vi,Ul.
Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour. C'est ici le vrai discours d'un enfant qui demande en confiance à son père tous ses besoins, jusqu'aux moindres. O notre Père, vous nous avez donné un coup mortel : vous ne l'avez pas fait tel d'abord; mais nous vous avons désobéi, et la mort est devenue notre partage. Ce corps infirme et mortel a besoin tous les jours de nourriture ; ou il tombe en défaillance, ou il périt. Donnez-la-nous, donnez-la-nous simple, donnez-la-nous autant qu'elle est nécessaire. Que nous apprenions, en la demandant,que c'est vous qui nous la donnez de jour à jour. Vous donnez à vos enfans, à vos serviteurs, à vos soldats, si on veut qu'ils combattent sous vos étendards, vous leur
SUR l'évangile. 65
donnez chaque jour leur pain. Que nous le demandions avec confiance ! que nous le recevions comme de votre main avec action de grâces !
Mais si vous trouvez à propos de nous le refuser, ô Dieu notre bon Père ! cela est rare, que ceux qui vous servent manquent de pain. Vous refusez souvent ce qui nourrit les convoitises et les appétits déréglés ; car ils sont mauvais, et il est plus digne de vous de les modérer que de les contenter. Mais pour le nécessaire de la vie, vous ne le refusez guère à ceux qui vous craignent, et qui vous le demandent avec humilité. Vous avez chargé les riches de la subsistance des pauvres ; et vous avez tant attaché de biens à l'aumône, que la source n'en peut point tarir dans votre Eglise. Mais enfin, s'il vous plaît, ô notre Père, que nous manquions de ce pain ou de quelqu'autre chose nécessaire, que dirons-nous ? il en faudra revenir à la demande précédente : Votre volonté soit faite ; car, ma vraie viande, disoit Jésus-Christ (,), c'est défaire la volonté de celui qui m'a envoyé.
Une autre version porte : Donnez-nous notre pain <jui est au-dessus de toute substance; par où l'on entend le pain de l'eucharistie. O Dieu, donnez-le-nous aujourd'hui, donnez-le-nous tous les jours. Fussionsnous dignes de communier toutes les fois que nous assistons à votre sacrifice! La table est prête, les convives manquent : mais, ô Jésus, vous les appelez ! Désirons ce pain de vie, désirons-le avec ardeur et avidité ! Ceux qui ont faim et soif de la justice le désirent ; car toute grâce y abonde ; et le parfait
' Joan . t \ . 3 | .
BOSSUKT. IX. 5
exercice de l'amour, c'est de désirer sans cesse de recevoir Jésus-Christ.
XXVIe JOUR.
Pardonnez-nous, comme nous pardonnons. Matth. vi, 12,
Pardonnez-nous comme nous pardonnons. C'est une chose admirable comment Dieu fait dépendre le pardon que nous attendons de lui, de celui qu'il nous ordonne d'accorder à ceux qui nous ont offensés. Non content d'avoir partout inculqué cette obligation, il nous la met à nous-mêmes à la bouche dans la prière journalière ; afin que si nous manquons à pardonner, il nous dise comme à ce mauvais serviteur : Je te juge par ta propre bouche, mauvais serviteur (l). Tu m'as demandé pardon, à condition de pardonner : tu as prononcé ta sentence, lorsque tu as refusé de pardonner à ton frère. Vat-en au lieu malheureux, où il n'y a plus ni pardon, ni miséricorde.
C'est ce que Jésus-Christ appuie en cet endroit ; et c'est ce qu'il explique encore d'une manière terrible dans la parabole du serviteur rigoureux .
(.') Luc. xix. -il.
sur l'évangile. 67
XXVIIe JOUR.
Ne nous induisez point en tentation : mais délivrez-nous du mal. Matth. vi. 13.
Ne nous induisez point en tentation. On ne prie pas seulement pour s'empêcher de succomber à la tentation, mais pour la prévenir, conformément à cette parole : Veillez et priez, de peur que vous n'entriez en tentation (l). Non-seulement de peur que vous n'y succombiez, mais de peur que vous n'y entriez.
Il faut entendre par ces paroles la nécessité de prier en tout temps, et quand le besoin presse, et avant qu'il presse. N'attendez pas la tentation; car alors le trouble et l'agitation de votre esprit vous empêchera de prier. Priez avant la tentation, et prévenez l'ennemi.
Dieu ne tente personne, dit saint Jacques (9). Ainsi, lorsque nous lui disons :Ne nous induisez point en tentation, visiblement il faut entendre : ne permettez pas que nous y entrions. C'est aussi comme parle saint Paul (3) : Dieu est fidèle en ses promesses; et il ne souffrira pas que vous soyez tentés pardessus vos forces ; mais nos forces consistent principalement dans nos prières.
Délivrez-nous du mal. L'Eglise explique : délivrez-nous de tout mal, passé, présent et à venir. Le mal passé, mais qui laisse de mauvais restes, c'est
•) Matth. xxvi. 4'. — W Jac. i. i3. — [?) 1. Cor. x. i3.
le péché commis ; le mal présent, c'est le péché où nous sommes encore ; le mal à venir est le péché que nous avons à craindre. Tous les autres maux ne sont rien qu'autant qu'ils nous portent au péché par le murmure et l'impatience. C'est principalement en cette vue que nous demandons d'être délivrés des autres maux.
Délivrez-nous du mal. Délivrez-nous du péché et de toutes les suites du péché ; par conséquent de la maladie, de la douleur, de la mort; afin que nous soyons parfaitement libres. Alors aussi nous serons souverainement heureux.
Une autre version porte : Délivrez-nous du mauvais; c'est-à-dire, du démon notre ennemi, et de toutes ses tentations.
Quand nous demandons des forces contre la tentation, ce n'est pas seulement contre le démon, c'est encore contre nous-mêmes, selon ce que dit saint Jacques : Chacun est tenté par sa propre concupiscence, qui F attire et qui remporte (1) : c'est la grande tentation, et le démon même ne nous peut prendre que par celle-là. Quelle est donc notre foiblesse, puisque nous sommes nous-mêmes nos plus grands ennemis ! Et nous ne craignons pas ! et nous dormons ! et nous négligeons notre salut ! et nous ne concevons pas la nécessité de prier !
(0 Jac. i. i^.
sur l'évangile. 69
XXVIIIe JOUR.
Du Jeûne. Mat th. vi. 16, 17, 18.
Jésus-Christ joint ici la doctrine du jeûne à celle de l'oraison et de l'aumône. Ce sont trois sacrifices qui vont ensemble, selon cette sentence deTobie(l) : L'oraison est bonne avec le jeûne et V aumône. Par l'aumône, on sacrifie ses biens : par le jeûne, on immole son corps : par l'oraison, on offre à Dieu les affections, et, pour ainsi dire, le plus pur encens de son esprit.
Ce qui est dit ici du jeûne, est semblable à ce qui est dit de l'oraison et de l'aumône ; qu'il ne faut le faire que pour Dieu seul, et à ses yeux, sans aucune vue des hommes. Lors pourtant qu'on a mal édifié l'Eglise, en négligeant ce qu'on devoit observer, il est bon de l'édifier sans affectation par des observances plus sévères. Mais cela demande beaucoup de précaution, et il y faut éviter l'ostentation, comme la peste des bonnes œuvres.
Par le jeûne, il faut entendre toutes les autres austérités par où l'on mortifie son corps. Il lesiaut soigneusement cacher, et ri avoir pas un air Piste comme les hypocrites : mais oindre sa tête et laver sa face : témoigner à tout le monde de la douceur et de la joie : n'être pas comme ceux qui, portant impatiemment les austérités, semblent s'en prendre à tous ceux à qui ils parlent, en les traitant
(') Tob, xii. 8.
durement, et leur devenant fâcheux. L'austérité qu'on a pour soi-même doit rendre plus doux, plus traitable 5 corriger, et non exciter la mauvaise humeur. C'est ce que signifie cette onction de la tête, et ce visage lavé : c'est la douceur et la joie.
XXIXe JOUR.
Trésor clans le ciel : œil simple : impossibilité de servir deux maîtres. Matth. vi. 19, 20, 24.
Jésus-Christ déracine l'avarice, et empêche de craindre jamais la pauvreté. Avoir son trésor dans le ciel (l), c'est y mettre son affection et son espérance : avoir son trésor dans le ciel, c'est y envoyer ses richesses par les mains des pauvres.
Où est votre trésor, là est votre cœur (2). Cette parole est grande. De quoi êtes-vous rempli? Où se tournent naturellement vos pensées, c'est là votre trésor : c'est là qu'est votre cœur. Si c'est Dieu, vous êtes heureux : si c'est quelque chose de mortel, que la rouille, que la corruption, que la mortalité consume sans cesse, votre trésor vous échappe, et votre cœur demeure pauvre et épuisé.
Cet œil simple (3), c'est la pureté d'intention. L'œil est simple, quand l'intention est droite : et l'intention est droite, quand le cœur ne se partage pas. C'est ce qu'on appelle simplicité et droiture. L'intention, c'est le regard de l'âme. L'œil ne regarde jamais fixement qu'un seul objet ; et
(0 Matth. vi. 20. — W Ibid. 21. — (3) Ibid. 22.
sur l'évangile. 74
l'ame ne peut s'arrêter qu'à un seul bien. Lorsque les regards sont vagues et dissipés, on voit tout, et on ne voit rien. Ainsi quand l'ame se dissipe en vagues désirs, elle ne sait ce qu'elle veut, et elle tombe dans la nonchalance. Dieu veut un regard arrêté et fixe.
Cela se confirme par les paroles suivantes : On ne peut servir deux maîtres (1), ni aimer deux choses à la fois. Quand on ne sait ce qu'on aime, et qu'on se partage entre Dieu et la créature, Dieu refuse ce qu'on lui offre, et la créature a tout. Il faut donc se déterminer, s'appliquer, agir avec efficace dans la voie de la piété.
La bonne intention sanctifie toutes les actions de l'ame, comme le regard arrêté assure et éclaire tous les pas du corps.
C'est cette bonne intention qu'il faut renouveler souvent pendant le jour, et continuellement prier Dieu de la fortifier. Il faut sans cesse se redresser, et se réduire tout entier à un regard simple.
Vous ne pouvez servir Dieu et les richesses (2). Selon saint Paul, l'avarice est un culte des idoles (5). Ceux qui aiment la bonne chère ont leur ventre pour leur Dieu (4), selon le même apôtre. Nous nous faisons un Dieu de tous les objets de notre amour. Tout attachement vicieux est une idolâtrie. Qui est-ce qui voudroit servir une idole, transporter la gloire de Dieu à une fausse divinité ? Cela fait horreur à penser. C'est néanmoins ce que font tous ceux qui aiment quelque chose plus que Dieu. Les pensées, les affections, le plus pur encens du cœur,
(0 Mallh. vi. it\. — W Ibid. — (0 Col. ni. 5. — (») Philip, ni. 19.
toute son adoration va là. Hélas ! qu'on est misérable ! Eh ! une créature raisonnable se peut-elle donner elle-même, mais se peut-elle sacrifier à autre qu'à Dieu ?
Déracinez l'avarice, déracinez l'ambition, déracinez l'amour du bien sensible, et tout amour de la créature : c'est autant d'idoles que vous abattez dans votre cœur. Que la créature, loin d'avoir tout le cœur, n'en occupe pas la moindre partie. Donnez tout à Dieu : fouillez jusqu'au fond, et videz votre cœur pour Dieu : il saura bien l'occuper, et le remplir.
Se remplir de la créature, c'est se remplir de ces viandes qui chargent, et qui gonflent sans nourrir ; et qui aussitôt vous affament, parce qu'elles n'ont aucun suc, et que rien ne s'en tourne en votre substance. Qu'on est vide quand on n'est plein que de cette sorte !
XXXe JOUR.
Ne se point inquiéter pour cette vie : se confier en la Providence. Matth. vi. 25, 26, et suif.
Ne vous inquiétez point. Cela n'exclut pal une prévoyance modérée, ni un travail réglé : mais seulement l'inquiétude, et l'agitation de l'esprit.
La vie est plus que la nourriture, et le corps est plus que l'habit (l). Dieu qui vous a donné la vie, et qui a formé votre corps, avant que vous
(') Matth. vi. 25.
sur l'évangile. 73
pussiez en prendre aucun soin, vous donnera tout le reste. Qui a fait le plus, ne dédaignera pas de faire le moins.
Regardez les oiseaux du ciel, ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni ne recueillent;... ils ne travaillent ni ne filent : et votre Père céleste les nourrit... et les habille 1;. Heureux ces petits animaux, heureuses les fleurs, heureuses mille et mille fois toutes ces petites créatures, si elles pouvoient sentir leur bonheur ! Heureuses des soins paternels que Dieu prend d'elles! Heureuses de tout recevoir de sa main! Pour nous, notre péché nous assujettit à mille tra- \aux : mais ne les poussons pas jusqu'à l'agitation. Travaillons : car c'est là la juste peine que Dieu ait imposée à notre péché : travaillons en esprit de pénitence 5 mais abandonnons à Dieu le succès de notre travail.
Gens de petite foi, votre Père sait que vous avez besoin de ces choses 2). Doutez-vous qu'il ne sache ce qui vous est nécessaire? 11 vous a faits : doutezvous qu'il veuille pourvoir à vos besoins? Il vous l'a promis. Lui qui vous a prévenus en tout, et qui vous a donné l'être qu'il ne vous avoit pas promis, vous refusera-t-il ce qu'il vous a promis pendant que vous n'étiez pas, après vous avoir faits ^ Ne vous inquiétez donc pas.
Voyez comment vous croissez : comment votre corps se nourrit. Pourriez-vous ajouter une coudée à votre taille :' ? Pendant que vous dormiez, Dieu vous faisoit croître; et d'enfant il vous a fait homme. Croyez qu'il fera ainsi tout ce qui convient à
M Matih. \ .. 26, a8, 3o. — (») Ibul 3o, 3a. — [») Ibid. 37.
votre corps : reposez-vous sur sa puissance et sur sa bonté.
A ces mots, Ne vous inquiétez pas, que saint Matthieu a rapportés, saint Luc joint ceux-ci : Ne soyez point comme suspendus en l'air (1), comme en péril de tomber, et toujours dans l'agitation : car c'est l'effet de l'inquiétude. Soyez donc non pas comme suspendus, mais solidement appuyés sur la divine providence.
XXXIe JOUR.
Ne ressembler pas les païens. Matth. vi. 32.
Les païens recherchent ces choses (2). Voyez toujours comment Jésus-Christ nous élève au-dessus des vices des païens, et même au-dessus de leurs vertus. Les publicains le font bien, les gentils le pratiquent bien (5), nous disoit-il tout à l'heure : songeons bien en quoi nous les surpassons. Ce n'est pas sans raison que Jésus-Christ dit, que les Ninivites, et tous les païens, s'élèveront contre nous au jour du jugement w. A quoi nous sert le christianisme, si nous menons une vie païenne? Hélas, hélas! que de paganisme au milieu des fidèles! Combien de chrétiens vivent comme s'ils ne connoissoient pas Dieu ! Il n'y a point en effet de Dieu pour eux. Hélas, où trouverons-nous assez de larmes, pour déplorer notre aveuglement !
(')Zuc. xii. 29. — (?) Matth. vi. 3a. — (3) Matth. v. 4G, 47. — [QMatî. xii. 4.
sur l'évangile. 75
XXXIIe JOUR.
Chercher Dieu et sa justice, et comment. Matth. vi. 33, 34.
Cherchez donc le royaume de Dieu et sa justice : et le reste vous sera donné par surcroît^.
Le royaume de Dieu et sa justice : non pas une justice simplement morale, à la manière des païens : mais la justice chrétienne, fondée sur l'exemple de Jésus-Christ, et sur les règles de l'Evangile, que vous venez de voir : une justice qui vous fasse vivre autrement que ceux qui ne connoissent pas Dieu, autrement qu'on ne vivait avant que Jésus-Christ eût paru : une justice conforme à votre vocation, à votre état, et aux grâces que vous avez reçues : car c'est là ce qui s'appelle le royaume de Dieu et sa justice.
Cherchez : dans tout le reste dont il a parlé, il n'a point dit ce mot, cherchez : car il suppose que Dieu par sa bonté nous peut tout donner, et le fait sans que nous en prenions aucun soin. Cela arrive souvent à l'égard des biens de la terre : mais pour le royaume de Dieu cherchez : Opérez votre salut avec crainte et tremblement, comme dit saint Paul 2J. C'est la seule chose qui mérite vos inquiétudes.
Et toutefois, je l'oserai dire : il faut encore bannir l'agitation et l'inquiétude de cette recherche.
(') Matth. vi. 33. — (•) Philip, u. ia.
Car, comme ajoute le même saint Paul (l) : Dieu opère en vous le vouloir et le faire, selon sa bonne volonté. Tremblez donc en opérant votre salut : et toutefois ne vous défiez pas trop de vos forces; car Dieu travaille avec vous : c'est lui-même qui fait avec vous tout ce que vous faites. Espérez donc en son secours : abandonnez-vous entre ses bras. Il est bon : il aura pitié de votre foiblesse : il opérera en vous, par sa bonne volonté, ce qu'il faut aussi que vous opériez. Opérez donc votre salut : travaillez-y avec soin, et même avec tremblement : mais travaillez-y toutefois avec une espèce de repos, comme celui qui attend tout secours d'un Dieu tout-puissant et tout bon.
Ne vous inquiétez pas du lendemain : le lendemain sera inquiet pour lui-même : à chaque jour suffit son malm. Ce précepte si important pour tous les soins de la vie, l'est encore plus pour les affaires du salut. Il y en a qui se tourmentent en disant- : Voilà qui est bien : je me suis confessé : j'ai commencé à me convertir : mais que de peines viendront dans la suite, que de tentations, que d'ennuis! Je n'y pourrai résister : la vie est longue : je succomberai sous tant de travaux. Allez, mon fils; allez, ma fille; surmontez les difficultés de ce jour : ne vous inquiétez pas de celles de demain : les unes après les autres vous les vaincrez toutes. A chaque jour suffit son mal. Celui qui vous a aidé aujourd'hui, ne vous abandonnera pas demain : trop de prévoyance et d'inquiétude vous perd.
{') Philip, u. i3. — 00 Matlh. vi. 34-
sur l'évangile. 77
XXXIIIe JOUR.
Encore de l'avarice et des richesses. Ne mettre pas sa confiance en ce qu'on possède. Luc. xn. 15, 16, et suiv.
Joignons ici ce qui est dit dans saint Luc : Donnez-vous de garde de toute avarice (l). Déracinez un si grand mal tout entier, et jusqu'à la moindre fibre : n'en souffrez pas en vous le plus petit sentiment.
Quelque riche que vous soyez, il vous manque toujours quelque chose, ou dans les biens, ou flans la santé, ou dans la fortune, et dans la grandeur. Réjouissez-vous de ce manquement : acceptez avec joie et consolation cette partie de la pauvreté qui vous est échue. Aimez-la comme un caractère du christianisme; comme une imitation de Jésus-Christ. Aimez votre pauvreté, votre dépouillement. Renoncez à tout esprit de propriété, si vous êtes religieux : réjouissez-vous en notre Seigneur, de ce que nonseulement vous ne possédez aucun bien, mais encore de ce que vous êtes par choix et par état incapable d'en posséder.
En quelque abondance quon soit, la vie ne consiste pas en ce quon possède m. Vous avez beau dire : J'ai de quoi vivre. Vous n'en vivrez pas davantage. Vous avez beau dire : Je n'ai rien à craindre; j'ai tout avec abondance. Insensé, vous
(«) Luc. xn. i5. — ',->) Ibid. i5.
mourrez cette nuit. Mais comment? explique-t-on la mort? On vous redemandera votre ame (I) : elle n'est pas à vous, vous n'avez la vie que par emprunt. On vous la redemandera : on vous en demandera compte. Et quand? Cette nuit. On vous trouvera demain mort dans votre lit : sans que tout ce grand bien que vous vantiez, vous ait pu procurer le moindre secours, ni prolonger votre vie d'un moment.
Que ferai-j'e, dit cet homme riche {~\ dans une si grande abondance de toutes sortes de biens ? Voilà le premier effet des grandes richesses : l'inquiétude. Que ferai-je? Où les mettrai-je? Comment les garder? Mes greniers n'y suffisent pas : j'en ferai d'autres, et je dirai à mon ame : Réjouis-toi : Jais grand' chère (?) : ne refuse rien à tes sens : Bois, mange, repose-toi dans ton abondance. Et pendant que tu t'imagines pouvoir te reposer dans tes richesses, on t'ôte, non pas ces richesses, mais cette ame môme que tu invitois à la jouissance. Et. à qui sera ce grand bien que tu avois acquis. (i)? Qui est-ce qui en jouira pour toi quand tu n'y seras plus pour en jouir ?
Ainsi est celui qui amasse des trésors sur la terre, et qui n est pas riche en Dieu (5); qui ne met pas en lui toutes ses richesses. Telle est son aventure : tel est son état : telle est la fin de sa vie : c'est .i cela qu'aboutissent toutes ses richesses.
Après toutes ces réflexions, revenez encore aux paroles du Fils de Dieu : relisez-les, savourez-les encore une fois : vous les, trouverez sans comparaison
(0 Lac. xii. io. — W Ibid. 17. — W laid. 18. — (4) Ibid. ?.o. — Wlbid.zi.
plus fortes par elles-mêmes, que tout ce que nous avons pu dire ou penser, pour vous en faire sentir la vertu.
XXXIVe JOUR.
Considérer ce que Dieu fait pour le commun des plantes et des animaux : se regarder comme son troupeau favori. Luc. xn. 22, 24, 29, et suiv.
C'est pour cela que je vous dis : Ne soyez point en inquiétude: considérez les corbeaux (1).
Dans saint Matthieu il est dit en général les oiseaux du cielli). Dans saint Luc on lit les corbeaux, animal des plus voraces, et néanmoins sans greniers, ni provision, qui sans semer, et sans labourer, trouve de quoi se nourrir. Dieu lui fournit ce qu'il lui faut, à lui, et à ses petits qui T invoquent, dit le Psalmiste (3). Dieu écoute leurs cris, quoique rudes et désagréables : et il les nourrit aussi bien que les rossignols, et les autres, dont la voix est la plus mélodieuse et la plus douce.
Jésus-Christ nous apprend, dans ce sermon admirable, à considérer la nature, les fleurs, les oiseaux, les animaux, notre corps, notre âme, notre accroissement insensible; afin d'en prendre occasion de nous élever à Dieu. Il nous fait voir toute la nature d'une manière plus relevée, d'un œil plus perçant, comme l'image de Dieu. Le ciel est son trône : la terre est l'escabeau de ses pieds : la
W Luc. xn. 22, a'(. — {'') ?,Iaiili. w.ii-. — P*. cxlv/. g.
capitale du royaume est le siège de son empire : son soleil se lève, la pluie se répand pour vous assurer de sa bonté. Tout vous en parle : il ne s'est pas laissé sans témoignage.
Nous avons déjà remarqué, que pour signifier l'inquiétude, Jésus-Christ se sert de ce mot dans saint Luc : Ne demeurez pas comme suspendus eu l'air (1), comme quand on ne sait ni comment, ni sur quoi on est soutenu, et qu'on se croit toujours prêt à tomber. Ne soyez point dans cette terrible inquiétude, mais croyez que Dieu vous soutient.
Mais de toutes les paroles qui sont particulières à saint Luc dans ce discours du Fils de Dieu, les plus capables de nous inspirer du courage parmi nos misères et nos foiblesses, sont celles-ci : Ne craignez point, petit troupeau, parce qu'il a plu à votre Père céleste de vous donner son royaume (2). Dans tout ce qui précède, on nous apprend à ne pas craindre de manquer de nourriture : car Dieu y pourvoit; et sa conduite ordinaire est de ne pas laisser manquer du nécessaire ceux qui se fient en lui. Mais ici, il nous élève plus haut. Car après tout, quand vous viendriez à manquer de pain, qu'en seroit-il? Vous auriez encore un royaume. Et quel royaume? Celui de Dieu. Ne craignez pas, petit troupeau, car Dieu vous donne son royaume. Ce royaume n'est pas pour les grands du monde : c'est pour les petits, c'est pour les humbles, c'est pour ce petit troupeau que le monde compte pour rien, mais que le Père regarde : qui en effet semble n'être rien en comparaison de la multitude immense, et de l'éclat des
\î) Luc. xii. 29. — <;■) Luc xii. 3a.
impies. Mais c'est pour ce petit troupeau que Dieu conserve le reste des hommes.
Que craignez-vous donc? De mourir de faim1? Combien de martyrs en sont morts dans les prisons ? Cette mort les a-t-elle empêchés de recevoir la couronne du martyre? Au contraire, c'est par elle qu'elle a été mise sur leur tête. Ne craignez donc rien, petit troupeau. Vendez tout : donnez tout aux pauvres ; et faites-vous un trésor, qu'on ne puisse ni voler, ni diminuer (1) : c'est celui des bonnes œuvres.
XXXVe JOUR.
Le même sujet. Se garder de toute avarice. Luc. xxi. 15, 21.
On ne sauroit trop méditer cet admirable discours de notre Seigneur : Donnez -vous garde de toute avarice (2). Il y a plusieurs sortes d'avarice. Il y en a une triste et sordide, qui amasse sans fin, et sans jouir : qui îïose toucher à ses richesses, et qui semble, comme dit le Sage, ne s'être réservé sur elles aucun droit, que celui de les regarder, et de dire : Je les ai (3). Mais il y a une autre avarice plus gaie et plus libérale, qui veut amasser sans fin comme l'autre, mais pour jouir, pour se satisfaire; et telle étoit l'avarice de l'homme qui nous est dépeint dans cet évangile.
Un tel avare a beaucoup de dédain pour cette
(0 Luc. xii. 33. — {■>) Ibid. i5. — « Eccle. y. 9, 10.
Sorte d'avarice, où l'on se plaint tout à soi-même au milieu de l'abondance. Il s'imagine être bien plus sage, parce qu'il jouit : mais cependant Dieu l'appelle Insensé (1).
L'un est fol par trop d'épargne, et parce qu'A s'imagine pouvoir être heureux par un, bien dont il ne fait aucun usage : mais l'autre est fol pour trop jouir, et parce qu'il s'imagine un repos solide dans un bien qu'il va perdre la nuit suivante. Donnezvous donc de garde de toute avarice , et autant de celle qui jouit, que de celle qui se refuse tout. Soyez riche en Dieu : faites de Dieu, et de sa bonté, tout votre trésor. C'est ce trésor-là, dont on ne peut trop jouir : c'est ce trésor-là où il n'y a jamais rien à épargner, parce que plus on l'emploie, plus il s'augmente.
XXXVIe JOUR.
Ne point juger. Matth. vu. 1, 2, etsuiv.
Ne jugez pas (2). Il y a un Juge au-dessus de vous : un Juge qui jugera vos jugemens, qui vous en demandera compte : qui, par un juste jugement, vous punira d'avoir jugé, sans pouvoir et sans oonnoissance, qui sont les plus grands défauts d'un jugement.
Sans pouvoir. Qui étes~vous pour juger le seiriteur d' autrui? S'il tombe, ou s'il demeure ferme, oela regarde son maître (5) : c'est à lui de le juger.
(>) Luc. xu. ao. — CO Matlh.yu. i. — 00 Rom. xiv. 4»
sur l'évangile. 83
j\Te jugez donc pas celui dont vous n'êtes pas le Juge.
Ce que saint Paul ajoute, juge téméraire, vous ferme encore plus la bouche. Vous prononcez sur l'état du serviteur d'autrui, et vous dites, ou qu'il tombe, ou qu'il va tomber. Mais Une tombera pas, dit saint Paul (I) : Dieu est assez puissant pour l'affermir. Ne jugez donc pas qu'il va tomber.
Saint Paul continue : Pourquoi jugez-vous votre frère ? ou pourquoi méprisez-vous votre frère (2) ? C'est votre frère, c'est votre égal : il ne vous appartient pas de le juger. Vous êtes tous deux justiciables du grand Juge, devant qui tous les hommes ont à comparoitre : Nous avons tous à comparoâre
devant le tribunal de Jésus-Christ Chacun y
rendra compte pour lui-même 3 . Ne songez donc point à juger les autres : songez au compte qu'il vous faudra rendre de vous-même.
Saint Jacques n'est pas moins fort. // ny a, dit-il ;, qu'un législateur, et qu'un juge, qui peut perdre un homme, ou le délivrer. D'où il conclut : Qui éles-vous donc vous qui jugez votre frère? Ce qu'il tire de ce beau principe : Celui qui juge son frère, ou qui médit de son frère, juge la loi, et m/xlit de la loi 5). Car la loi vous a interdit ce jugement que vous usurpez. Mais, poursuit ce grand apôtre ,j), si vous jugez lu lui, vous ne voulez donc pas vous en rendre l 'observateur, mais le juge. Vous vous élevez au-dessus de votre règle : la loi
.0 Rom. xiv. '(. — {^Ibid. 10. — [*) Ibid. 10, 12. — ,i) Jac. iv. 12.
P)JK4 11.— fyuùd,
retombera bientôt sur vous de tout son poids, et vous en serez accablé. Voyez, en deux versets de cet apôtre, quelle force et quelle lumière de la vérité contre vos jugemens téméraires.
Vous voyez que vous jugez sans pouvoir : mais vous jugez encore sans connoissance. Vous ne connoissez pas celui que vous jugez : vous n'en voyez pas l'intérieur : vous ne savez pas son intention, qui peut-être le justifie; et si son crime est manifeste, vous ne savez pas s'il ne s'en repentira point, ou s'il ne s'en est pas déjà repenti , et s'il n'est point un de ceux dont la conversion réjouira le ciel. Ne jugez donc pas.
La charité ?iest point soupçonneuse : elle ne pense pas le mal : elle est douce : elle est patiente : elle souffre tout : elle croit tout : elle espère tout : elle ne se réjouit pas du mal d autrui; mais elle se réjouit quand tout le monde fait bien en vérité °K Ainsi elle ne se plaît pas à juger.
D'autant plus qu'en jugeant les autres, elle se jugeroit et se condanmeroit elle-même. Fous êtes inexcusable, ô tout homme qui jugez; parce qu'en ce que vous jugez les autres, vous vous condamnez vous-même ', puisque vous faites les mêmes choses que vous condamnez (2). Vous êtes jugé par votre propre bouche, mauvais serviteur, et vous-même vous prononcez votre sentence. En telle forme que vous jugerez, vous serez jugé : et la mesure que vous aurez faite aux autres, sera votre règle (3). Quelle joie à un criminel d'entendre de la propre
(0 1. Cor. xui. 4,5, 6, 7.— {>) Rom. 11. 1. — (3) Matth. vit. a.
sur l'évangile. 85
bouche de son juge : Vous ne serez pas jugé (1) ! Mais pour cela, il faut qu'il ne juge pas.
xxxvir jour.
Voiries moindres fautes d'autrui,et ne voir pas en soi les plus grandes. Matth. vu. 3, 4, 5.
Voici une autre raison de ne juger pas, que Jésus-Christ nous explique ; c'est que votre crime est plus grand que celui que vous condamnez. Pourquoi voyez-vous un fétu ? Une poutre vous crève les jeux ', et vous ne la voyez pas ®).
Hypocrite ! La plus mauvaise hypocrisie, c'est de condamner tout le monde. On fait par là le vertueux, on prétend faire admirer la régularité de ses mœurs, la sévérité de sa doctrine : c'est un homme incorruptible, qui ne flatte, et qui n'épargne personne; mais l'hypocrite qu'il est, il ne songe pas seulement à se corriger. Il épilogue sans cesse sur les défauts les plus légers des autres : et il ne songe pas seulement aux vices énormes qui l'accablent. Il n'y a point d'hommes plus indulgens pour euxmêmes, que ces impitoyables censeurs de la vie des autres.
W Matth. vu. i. — (») Ibid. 3.
XXXVIIIe JOUR.
La chose sainte : Discernement dans la prédication de l'Evangile. M««A. vu. 6.
La chose sainte, c'est le corps de Jésus-Christ; il ne le faut pas donner aux chiens (l), aux impurs, aux impudens, à ceux qui jappent indifféremment contre tout le monde; à ceux qui retombent dans leurs péchés, et que saint Pierre nous a figurés sous l'image d'un chien qui retourne à son vomissement, et d'un pourceau qui, s' étant lavé, se vautre de nouveau dans la houe (2). Nous en avons parlé dans les méditations précédentes, à l'occasion d'un passage de saint Pierre.
En général, la chose sainte signifie tous les mystères, que les pasteurs de l'Eglise sont avertis de donner avec beaucoup de discernement, et de ne les pas donner à profaner aux indignes.
Les perles devant les pourceaux, sont les saints discours devant ceux qui sont incapables de les goûter, et qui, pour cette raison, se tournent avec une espèce de fureur contre ceux qui leur présentent une chose si peu convenable à leur nature.
Considère, chrétien, à quoi tu te réduis par ton péché! Dieu qui t'avoit fait à son image, et qui avoit mis ton ame, renouvelée par la grâce, au rang de ses épouses, te met au rang des chiens et des pourceaux. Aies pitié de ton état, et songe à t'en retirer, ayant
(") Matth. vi!. G. — W 11. Pet. ii. ai, 32.
sur l'évangile. §1
recours à la prière, dont il va être encore parlé ch après.
XXXIXe JOUR.
Prier avec foi : demander : chercher : frapper. Matth. vu. 7.
Après avoir fait voir au pécheur l'état déplorable et honteux où il tombe, notre Seigneur lui montre dans la prière le moyen d'en sortir.
Demandez: cherchez: frappez (1) : Ce sont trois degrés, et comme trois instances qu'il faut faire persévéramment, et coup sur coup. Mais que faut-il demander à Dieu pour sortir de cet état plus que bestial où le péché nous avoit mis? Il faut l'apprendre de ces paroles de saint Jacques (2) : Si quelqu'un manque de sagesse, qu'il la demande à Dieu, qui donne abondamment à tous, sans jamais reprocher ses bienfaits : mais il la faut demander avec foiy et sans hésiter.
C'est ce que notre Seigneur nous apprend luimême : En vérité, je vous le dis : Si vous avez la foi, et que vous n'hésitiez pas, vous obtiendrez tout, jusqu'à précipiter les montagnes dans la mer. Et je vous le dis encore un coup : Tout ce que vous demanderez dans votre prière, croyez que vous le recevrez, et il vous arrivera (3).
Regardez donc où vous en êtes par votre péché,
(0 Matth. vu. 7. — ») Jac. 1. 5, 6. — W Matth. \\\. ai, 22. Marc. xi. a3, a4-
et demandez avec foi votre conversion. Ne dites pas qu'elle est impossible ; quand vos péchés seroient d'un poids aussi accablant que celui d'une montagne, priez, et il cédera à la prière : Cro/ez fermement que vous obtiendrez ce que vous demanderez; et il vous sera donné. Jésus-Christ se sert exprès de ces comparaisons si extraordinaires, pour montrer que tout est possible à celui qui prie.
Animez votre courage, chrétien, et ne désespérez jamais de votre salut.
XLe JOUR.
Persévérance et humilité dans la prière. Matth. vu, 7, 8. Luc. xi, 5, 6 et suiv.
Frappez: persévérez à frapper, jusqu'à vous rendre importun, s'il se pouvoit. Il y a une manière de forcer Dieu, et de lui arracher ses grâces; et cette manière est de demander sans relâche avec une ferme foi. D'où il faut conclure avec l'Evangile : Demandez, et on vous donnera : cherchez, et vous trouverez : frappez, et il vous sera ouvert (I). Ce qu'il répète encore une fois, en disant : Car quiconque demande, reçoit; et quiconque cherche, trouve; et on ouvre à quiconque frappe. Il faut donc prier pen " dant le jour, prier pendant la nuit, et tout autant de fois qu'on s'éveille. Et quoique Dieu semble ou n'écouter pas, ou même nous rebuter, il faut frapper toujours; attendre tout de Dieu, et néanmoins agir
(•) Luc. xi. 9,10.
aussi. Car il ne faut pas seulement demander comme si Dieu devoit tout faire lui tout seul ; mais encore chercher de son côté, et faire agir sa volonté avec la grâce; car tout se fait par ce concours. Mais il ne faut jamais oublier, que c'est toujours Dieu qui prévient ; car c'est là le fondement de l'humilité.
XLIe JOUR.
Prière perpétuelle. Luc. xvm. 1, 8.
Il faut prier toujours, et ne cesser jamais (,). Cette prière perpétuelle ne consiste pas en une perpétuelle tension de l'esprit, qui ne feroit qu'épuiser les forces, et dont on ne viendroit peut-être pas à bout. Cette prière perpétuelle se fait, lorsqu'ayant prié à ses heures, on recueille de sa prière et de sa lecture quelque vérité, ou quelque mot, qu'on conserve dans son cœur, et qu'on rappelle sans effort de temps en temps ; en se tenant le plus qu'on peut dans un état de dépendance envers Dieu, en lui exposant son besoin ; c'est-à-dire, en l'y remettant devant les yeux sans rien dire. Alors, comme la terre entr'ouverte et desséchée semble demander la pluie, seulement en exposant au ciel sa sécheresse; ainsi l'ame, en exposant ses besoins à Dieu. Et c'est ce que dit David: Mon ame, 6 Seigneur, est devant vous comme une terre desséchée (2). Seigneur, je n'ai pas besoin de vous prier : mon besoin vous prie , mon indigence vous prie, ma nécessité vous prie. Tant que cette dis-
(') Luc. xvm. i. — (>) Ps. cxz.li. G.
position dure, on prie sans prier^ tant qu'on demeure attentif à éviter ce qui nous met en; péril, on prie sans prier; et Dieu entend ce langage. 0 Seigneur, devant qui je suis, et à qui ma misère paroît tout entière, ayez-en pitié ; et toutes les fois qu'elle paroîtra à vos yeux, ô Dieu très-bon, qu'elle sollicite pour moi vos miséricordes! Voilà une des manières de prier toujours, et peut-être la plus efficace.
XLIP JOUR.
Importuner Dieu par des cris vifs et redoublés. Luc. xviu. 4, 5, 7.
L'importunité dont il fout se servir envers Dieu, c'est cette manière pressante dont il a été parlé cidevant.
Songez à ce cri des élus, qui s'élève nuit et jour devant Dieu. Il faut être persuadé que nos injustices, nos scandales, tout ce que nous faisons qui édifie mal les saints, et qui les fait souffrir, crie vengeance nuit et jour contre nous ; et que nous ne pouvons apaiser ce cri que par un cri continuel de pénitence. Miséricorde, mon Dieu, miséricorde! c'est ce qu'il faut crier nuit et jour ; c'est ce que notre besoin crie sans cesse.
Songez au triste état de ce juge, qui ne se soucie ni de Dieu, ni des hommes (l). Quand rien ne retient, il n'y a plus d'espérance. Quand on a quelque
(») Luc. xvhi. 4*
SUR l'évangile. 91
frein, et qu'en ne craignant point Dieu, on est du moins un peu retenu par la crainte des hommes, on peut espérer, et les passions souffrent quelque sorte de modération.
XLIIP JOUR.
Molifs d'espérance dans la prière. Matth. vu. II.
Le fondement assuré de cette foi que Jésus-Christ exige pour prier, et pour obtenir, c'est de bien comprendre que Dieu est un père. Combien plutôt, dit-il, votre Père céleste sera- 1- il libéral envers vous (1).
Si vous doftnez, vous gui êtes mauvais (2), combien plus, Dieu qui est la bonté même! Si vous donnez ce qui vous a été donné, et que vous n'avez que par emprunt , combien plutôt Dieu donnera-t-il, lui qui est la source du bien , et dont la nature est, pour ainsi parler, de donner !
Si vous qui êtes mauvais. Mais est-on mauvais, même à ses enfans? Le Fils de Dieu nous veut faire entendre que l'homme est mauvais, même à ses enfans. L'expérience ne le fait que trop voir, et qu'on se regarde soi-même plutôt qu'eux dans les biens qu'on leur procure. Il n'y a que Dieu qui, étant la bonté même et le bien par essence, ne peut donner que du bien à ceux qui ont recours à lui.
Disons-nous toujours à nous-mêmes : on peut tout espérer d'un père. Disons encore avec Jésus-Christ :
(0 3'Iallh. vu. il. — {*) Iùid.
Qu'est-ce qu'un corbeau ? Notre Père céleste le nourrit. Qui nourrit les serviteurs, laissera-t-il les enfans sans secours? Mais qui nourrit les animaux, sera-t-il insensible au besoin de ses enfans? On peut donc tout demander; et on doit espérer de tout obtenir dès qu'on demande à un père.
XLIVe JOUR.
Demander par Jésus-Christ : Qualités d'une parfaite prière. Joan. xvi. 23, 37.
Il faut apprendre à demander par Jésus-Christ. Demander par Jésus-Christ, c'est demander ce qu'il commande 5 c'est demander sa gloire ; c'est interposer le nom du Sauveur; c'est mettre sa confiance en ses bontés, et aux mérites infinis de son sang. Ce qu'on demande par le Sauveur doit regarder principalement le salut ; et le reste comme un accessoire. En demandant en un tel nom, auquel le père ne peut rien refuser, on est assuré d'obtenir ; car Jésus- Christ l'a promis : et douter, c'est faire Jésus-Christ menteur. En vérité, en vérité je vous le dis : Si vous demandez que/que chose à mon Père en mon nom, il vous le donnera (1).
Quand donc on n'obtient pas, il faut tenir pour assuré qu'on a mal prié, selon ce que dit saint Jacques (2) : Vous demandez, et n'obtenez pas, parce que vous demandez mal, pour avoir de quoi satisfaire vos mauvais désirs.
(«) Joan. xvi. a3. — (») Jac. iv. 3.
Demander mal, c'est demander sans foi, comme dit le même saint Jacques (,) : Si vous avez besoin de la sagesse, demandez-la ; mais demandez-la avec foi sans hésiter : sans craindre, en croyant certainement que vous obtiendrez si vous demandez bien, si vous demandez avec foi, si vous demandez avec persévérance.
Le Sauveur ne nous donne pas ce que nous demandons contre notre salut. Demandons notre conversion : attachons-nous à cela : nous l'obtiendrons.
Ame religieuse ! le fruit de la doctrine de Jésus- Christ sur la prière, doit être principalement d'être fidèle aux heures qu'on y consacre. Fussiez-vous distraite au dedans, si vous gémissez de l'être, si vous souhaitez seulement de ne l'être pas, et que vous demeuriez fidèle, humble et recueillie au dehors, l'obéissance que vous y rendez à Dieu, à l'Eglise, et à la règle, en conservant les génuflexions, les inclinations, et tout le reste de l'extérieur de la piété, conserve l'esprit de prière. On prie alors par état, par disposition, par volonté ; mais surtout, si on s'humilie de ses sécheresses et de ses distractions. 0 que cette prière est agréable à Dieu! qu'elle mortifie le corps et l'âme! qu'elle obtient de grâces, et qu'elle expie de péchés!
W Jac i. 5, 6.
XLVe JOUR.
Abrégé de la morale chrétienne, et à quoi elle se termine. Matth. vu. 12, 20.
Faites comme vous voulez qu'on vous fusse. Rien de plus simple que ce principe : rien de plus étendu dans la pratique : toute la société humaine y est renfermée. La nature même nous enseigne cette règle. Mais Jésus-Christ l'élève, en ajoutant : C'est ici la loi et les prophètes (,). C'en est le précis, et l'abrégé de toute justice. La racine en est dans ce précepte : Fous aimerez votre prochain comme vous-même (2).
Efforcez-vous (3) . Le salut ne doit pas être entrepris avec mollesse. La porte est étroite par la mortification, la pauvreté, et la pénitence. Le chemin est large dans la licence. Le grand nombre, le petit nombre : sujet infini de méditer, et inépuisable consolation pour les humbles.
Un bon arbre porte de bons fruits : un mauvais arbre en porte de mauvais (4) : C'est ce qui fait discerner la bonne pénitence d'avec la mauvaise.
Etrangeétat d'une créature raisonnable, qui, faute de porter de bons fruits, n'est plus propre que pour le feu.
Vous connoîtrez les bons arbres par leurs fruits^ 9 et non par leurs feuilles; c'est-à-dire, par leurs
(»J Matlh. \ ii. ia. — (?) Ibid. xxii. 3g. — (») Ibid. vu. i3, 14. — (4) Ibid. 17, i?', 19. — (5) Ibid, 20.
œuvres, non par leurs paroles. Le figuier que Jésus- Christ maudit avoit des feuilles : mais parce qu'il n'avoit pas de fruits, Jésus-Christ le rendit. tee. Que jamais fruit ne naisse de toi{V). Par punition d'être infructueux, il le devient encore davantage. Si on ne produit des fruits dans le temps, et lorsque le maître en attend, il vient un temps qu'on n'en peut produire aucun.
Un sage confesseur doit demander à son pénitent du fruit et non des feuilles. Il ne faut pas se contenter de l'apparence d'un bon arbre dans ses feuilles, ni des fruits commencés dans la fleur. Il faut de vrais fruits : autrement il a raison de douter que !a pénitence soit sincère.
XLYP JOUR.
En quoi consiste la vraie vertu. Matth. vu. 21.
Jésus-Christ vient de parler des arbres qui n'ont point de fruits : en voici une mauvaise espèce. C'est le chrétien qui n'a que l'apparence du bien, et qui en effet ne porte rien de bon : celui qui parle beaucoup et ne fait rien : Seigneur, Seigneur, dit-il, il vaudroit bien mieux ne pas tant répéter qu'il est le Seigneur, et faire ce qu'il dit.
Il y en a qui ne résistent à rien ; tout ce que vous leur proposez, ils l'entreprennent. Oui, je le ferai, je parlerai, je prierai, j'assisterai à tout; mais quand
(•) Matth. xxi. 19, 10.
il faut venir à l'exécution, tout demeure. Les Juifs étoient de ceux qui disent beaucoup, et Jésus leur dit : Les femmes de mauvaise vie et les publicains font mieux que vous (1). Votre piété tout extérieure vous entretient dans une fausse opinion de vertu. Ceux qui sont manifestement mauvais ont honte d'eux-mêmes, et se convertiront à la fin plutôt que vous.
Considérez ces deux jeunes hommes de la parabole (2). L'un a honte de désobéir ouvertement à son père, en lui disant : Je ne veux pas, et après lui avoir dit je le veux, il suit pourtant son penchant, et il ne fait rien. L'autre dit ouvertement : Je rien ferai rien, et il a honte de son insolence, et il obéit. L'un a la présomption de vouloir passer pour vertueux, et il ne l'est qu'en paroles ; c'est pourquoi il tombe. L'autre a horreur de sa témérité, et il s'en repent.
Il ne faut donc ni trop déférer aux discours présomptueux de ceux qui promettent tout, ni désespérer de ceux qui semblent tout refuser. Les grands crimes mènent plutôt à la pénitence, que la fade et inefficace pudeur, qui fait tout promettre sans avoir un véritable désir de l'exécution ; ou que la fausse piété, qui ne consiste qu'en paroles, où l'on croit avoir tout fait quand on parle bien de la lo* et de la vertu, comme faisoient les Juifs.
Ame fidèle, évertuez-vous. Avez-vous promis quelque chose? Quelque grande qu'elle soit, faites plus encore. Avez-vous refusé? Ayez-en honte, et faites
l') Matth. xx. 3 1, 3a. — (») Ibià. xxi. a8, 29, 3o.
sur l'évangile. 97
ce que vous aviez dit que vous ne vouliez ou vous ne pouviez pas.
Celui qui écoute et qui fait, en qui la vertu se tourne en habitude par la pratique, c'est t homme sage qui bâtit sur la pierre (1). Les tentations viennent, les maladies accablent, les afflictions fondent sur cette âme; elle se soutient. Ceux qui ne font qu'écouter, qui se délectent de la beauté ou de la vérité de la sainte parole, sans en venir aux effets, ou qui n'y viennent qu'imparfaitement, ont bâti sur le sable : ils tombent à la première occasion, et leur ruine est grande.
XLVIP JOUR.
admirables effets et invincible puissance de la doctrine de Jésus-Christ. Matih.xn. 28, 29.
Considérez la doctrine de Jésus-Christ : elle est si belle et si solide, qu'elle cause de l'admiration à tout le peuple. Car qui n'en admireroit la pureté, la sublimité, l'efficace ? Elle a converti le monde : elle a peuplé les déserts : elle a fait prodiguer à des millions de martyrs de toute condition, de tout âge et de tout sexe, jusqu'à leur sang. Elle a rendu les richesses et les plaisirs méprisables : les honneurs du monde ont perdu tout leur éclat. L'homme est devenu un ange ; et il s'est porté à se proposer pour modèle Dieu même. Qui ne l'admireroit donc cette
\l) Malth. vu. 34» ^5, 26, 27.
belle, cette ravissante doctrine? Mais ce n'est pas tout de l'admirer. Jésus enseigne comme ayant puissance : il faut que tout cède, et que tout orgueil humain baisse la tête.
Dieu vous préserve d'un docteur timide, qui n'ose vous dire vos vérités, ou qui vous flatte dans vos défauts, à la manière des scribes et des pharisiens, qui ne songeoient qu'à s'attacher le peuple, et non à le corriger. Demandez à Dieu un docteur qui vous parle avec efficace et avec puissance, sans vous épargner dans vos vices. C'est à celui-là que votre conversion est réservée. Amen, amen.
SUR l'évangile. 99