‹ Méditations sur l'ÉvangileChapitre 8 sur 71 · A LA DERNIÈRE SEMAINE DU SAUVEUR · texte numérisé non relu

A LA DERNIÈRE SEMAINE DU SAUVEUR

Les sermons de notre Seigneur dans sa dernière semaine sont des plus dignes d'être médités, par la circonstance de sa mort prochaine. Pour les lire avec ordre et avec fruit, il est bon de les partager par journées, comme on a fait le sermon sur la montagne.

Avant que d'en venir à cette semaine, si pleine d'instructions et de mystères, pour en prendre l'esprit il faut remonter un peu plus haut. Et c'est à quoi nous donnerons huit jours.

PREMIER JOUR

Le mystère de la croix prédit par Jésus-Christ, et non compris par les apôtres : combien on craint de suivre Jésus à la croix. Matth. xx. 17, jusqu'au 29. Marc. x. Z%jusqu'au 46. Luc. xvm. 31, jusqu'au 35.

L'heure de Jésus approchant, il va volontairement à Jérusalem, où il savoit qu'il devoit mourir 5 et il le déclare à ses apôtres.

Saint Paul disoit aux disciples (1) : Et maintenant étant lié par le Saint-Esprit, doucement contraint par son impulsion particulière, je m en vais à Jérusalem, ne sachant ce qui m'y doit arriver. Mais Jésus va à Jérusalem, sachant très-bien ce qu'il y doit souffrir, et le dénonçant aux apôtres : Voilà, dit-il (2), que nous allons à Jérusalem; et le Fils de Vhomme sera livré entre les mains des médians. Je ne sais, disoit saint Paul (3), ce qui me doit arriver à Jérusalem, si ce n'est que dans toutes les villes où je passe, le Saint-Esprit me fait témoigner par les prophètes qui y sont, que des chaînes et des afflictions m'y sont préparées. Mais au lieu qu'on ne montroit les choses qu'en confusion à saint Paul, Jésus explique tout distinctement à ses apôtres, comme la seule lecture le fera connoître.

A ces mots, saint Luc observe (4), que les disciples ne comprirent rien de ce que Jésus leur disoit, quoique Jésus leur parlât sans aucune ambiguïté ; que cette parole leur étoit cachée, et qu'ils n'entendoient point ce qu'on leur disoit. Cet évangéliste fait voir, par le soin qu'il prend de nous faire observer cette ignorance des apôtres, combien le mystère de la croix a peine à entrer dans les esprits.

Jésus s'étant expliqué ailleurs de ce mystère en termes moins clairs, le môme saint Luc fait cette remarque (5) : Les apôtres n' entendaient point cette parole, et elle étoit comme voilée devant eux, en sorte qu'ils rien sentoient point la force, et ils craignoienl

(0 Ad. xx. 22. — (») Matth. xx, 18. — W Act. xx. a3.— (4) Luc. xvin. 34. — C5) Luc. ix. 45.

sur l'évangile. 401

de V interroger sur cette parole. Ils n'entendoient pas, parce qu'ils ne vouloient pas entendre. Ils virent bien qu'il faudroit suivre leur maître, et ils ne vouloient pas savoir les souffrances où il alloit, dans la crainte d'avoir un sort semblable. C'est pourquoi Jésus leur di soit : Mettez bien ceci dans vos cœurs: que le Fils de F homme sera livre entre les mains des hommes (l) : ce qu'il avoit soin de leur inculquer dans le temps que tout le monde était en admiration des prodiges qu'il faisoit : c'est que, flattés par sa gloire; ils avoient le cœur bouché à ce qu'il leur enseignoit sur l'opprobre qu'il avoit à souffrir, sans vouloir en entendre parler. Mais c'étoit là néanmoins ce que Jésus vouloit qu'ils sussent. Car il avoit mis notre salut dans ses souffrances, et dans l'obligation de le suivre, et de porter sa croix après lui. Mettez bien cela dans vos cœurs, leur disoit-il. Songez ici comme l'homme se trompe lui-même, comme il fait le sourd quand on lui veut dire ce qui choque ses passions et ses sens; comme, quelque clair qu'on lui parle, il détourne l'oreille ; il ne fait pas semblant d'entendre, et craint d'approfondir la matière. Quitte ce commerce, renonce à ce plaisir, renonce à ta propre volonté : il n'entend pas; il ne veut pas entendre, ni savoir, ni interroger celui qui lui parle. C'est pour la même raison que saint Marc raconte la même chose en ces termes m : Comme ils montaient à Jérusalem, Jésus marchait devant eux, et ils en étoient étonnés, et ils eraignoient en le suivant; et appelant les douze, il

(«) Luc. ix. 44. — (») Marc. x. 3a, 33.

leur dit : Nous allons à Jérusalem, pour y souffrir tout ce qu'il leur marque.

Le sujet de leur étonnement étoit qu'ils savoient que les pharisiens et les docteurs de la loi le cherchoient pour le faire mourir ; et ils ne pouvoient comprendre qu'il allât se mettre en leurs mains; et ils le suivoient en tremblant. On craint de suivre Jésus à la croix.

Mais pour nous encourager il va devant ; et saint Luc remarque, qu'il affermit son visage pour aller à Jérusalem (1), voyant son heure venue. La nature craignoit, comme il parut dans son agonie au jardin. Car il a voulu porter nos foiblesses jusqu'à ce point, /afin de nous apprendre à les vaincre. Suivons-le donc, et à son exemple affermissons notre visage, lorsqu'il faut aller à la pénitence, à la mortification, et à la croix.

Ce fut en cette occasion que ses disciples lui dirent : Maître, il n'y a que peu de temps que les Juifs vous cherchaient pour vous lapider, et vous allez vous mettre encore entre leurs mains (2). Ils vouloient le détourner de ce voyage ; et il n'y eut que Thomas, qui entendit le mystère, lorsqu'il dit courageusement : liions, allons aussi, et mourons avec lui®). Belle parole, si elle eût été suivie de l'effet ! Mais Thomas s'enfuit comme les autres : et il fut le dernier à croire sa résurrection. Yoilà l'homme ; celui qui parle le plus hardiment, le plus souvent est le plus foible lorsque Dieu l'abandonne à lui-même. Entends, chrétien, combien il est difficile d'aller

(') Luc. ix. 5i. — CO Joan. xi. 8. — 0) IblJ. \Q.

sur l'évangile. 103

à la croix avec Jésus, et combien on a besoin de sa grâce.

IIe JOUR.

Demande ambitieuse des eufans de Zébédée : calice et croix avant la gloire. Matth. xx. 20, et suie Marc. x. 3ô, et suit:

La même lecture, et appuyez en particulier sur la demonde de la mère des enfans de Zébédée. Saint Marc dit distinctement que ce ne fut pas seulement leur mère, mais les deux frères eux-mêmes, c'est-à-dire saint Jacques et saint Jean, qui firent cette demande. Ce qui nous montre que leur mère agissoit à l'instigation de ses enfans. Peut-être même que dans la suite ils se joignirent eux-mêmes ouvertement à la demande. C'est pourquoi aussi le Sauveur leur adresse sa réponse : fous ne savez ce que vous demandez; pouvez-vous boire mon calice l)!?

Il n'y a rien qui fasse sentir combien on a de peine à entendre la parole de la croix. Jésus venoit d'en parler aussi clairement qu'on a vu 5 et loin de l'entendre, saint Jacques et saint Jean, qui étoient des premiers entre les apôtres, lui viennent parler de sa gloire, et de la distinction où ils y vouloient paroitre.

Pesez ces paroles de Jésus : fous ne savez ce que vous demandez ('2). Vous parlez de gloire; et vous ne songez pas ce qu'il faut souffrir pour y parvenir.

(0 Matth. xx. i-i. Marc. x. 33. — M laid. 38.

Là il leur explique ces souffrances par deux similitudes, par celle d'un calice amer qu'il faut avaler, et par celle d'un baptême sanglant où il faut être plongé. Avaler toute sorte d'amertume; être dans les souffrances jusqu'à y avoir tout le corps plongé, comme on l'a dans le baptême; la gloire est à ce prix.

Les apôtres ambitieux s'offrirent à tout; mais Jésus, qui voyoit bien qu'ils ne s'offroient à souffrir que par ambition, ne voulut pas les satisfaire. Il accepta leur parole pour la croix; mais pour la gloire, il les renvoya aux décrets éternels de son Père, et à ses secrets conseils. 11 auroit bien pu leur dire ce qu'il dit dans la suite à tous les apôtres : Je dispose de mon royaume en votre faveur, comme mon Père en a disposé en la mienne (1). Mais des gens qui ne vouloient souffrir que par ambition, n'étoient pas dignes encore d'entendre cette promesse : et pour les attacher à la croix dont ils n'entendoient pas encore la vertu, Jésus-Christ remet à son Père ce qui regarde la gloire, et ne se réserve en ce lieu qu'à prédire et à distribuer les afflictions.

Tout cela se faisoit par cette profonde économie si souvent pratiquée dans l'Evangile, et dans toute l'Ecriture , où, pour certaines raisons et convenances, des choses diverses sont attribuées au Père et au Fils. Mais il faut toujours se souvenir dans le fond de cette parole, que le Sauveur adresse à son Père : Tout ce qui est a vous est à moi; et tout ce qui est à moi est à vous ("2).

Tous les apôtres furent indignés f3) de la demande

| (») Luc. xxn. 39. — (») Joan. xvn.'io. — W Matih. xx. a4«

sur l'évangile. 105

des deux frères. Aveugles, qui ne songeoient pas qu'ils étoient tous dans les sentimens qu'ils reprenoient dans les autres, puisqu'un peu auparavant, et un peu après, Jésus-Christ les surprit pensant en eux-mêmes, et se disputant qui d'entre eux servit le premier (1). C'est ainsi qu'on ne peut souffrir dans les autres le vice qu'on a en soi-même : éclairé pour reprendre ; aveugle à se corriger et à se connoître.

Remarquez le changement admirable que les instructions du Sauveur, et l'effusion du Saint-Esprit fit dans les apôtres. Ces gens qui ne cessoient de disputer entr'eux de la primauté, la cèdent sans peine à saint Pierre. Ils lui cèdent la parole partout : il préside à tous leurs conciles et à toutes leurs assemblées. Saint Jean, un des deux enfans de Zébédée, qui venoit de demander la première place avec son frère saint Jacques, attend saint Pierre au tombeau du Sauveur afin qu'il y entre le premier; et l'empressement de voir les marques de la résurrection de son maître, ne l'empêcha pas de rendre l'honneur qu'il devoit au prince des apôtres.

Appuyez encore sur ces paroles de saint Matthieu, xx. 25, Marc, x. 42, où il rabat toute ambition par son exemple. Ne sois point ambitieux, ô chrétien, et ne désire point le commandement, ni aucun avantage parmi les hommes; puisque tu es le disciple de celui qui étant le Seigneur de tous, s'en est rendu le serviteur, et a mis sa gloire à racheter ses élus par la perte de sa vie. Racheté par

(■) Luc. ix. 46, 47- XX,I> 34> 25.

l'humilité et la croix de ton Sauveur, ne songe point à t' élever ni à enfler toi-même ton cœur.

Considérons combien nos passions, et surtout l'ambition, nous aveuglent; et crions, à l'exemple de ces deux aveugles, et de Bartimée, fils de Innée : O Seigneur, rendez-nous la vue (1); faites-nous connoître nos défauts.

Que nul reproche des hommes ne nous empoche de crier à Jésus pour en implorer le secours de sa grâce. Quittons nos habits, courons à lui, ouvrons les yeux, glorifions Dieu, cessons de nous méconnoître et de nous glorifier nous-mêmes.

IIIe JOUR.

Victoire et puissance de Je'sus-Christ contre la mort, dans la résurrection de Lazare. Joan. xi. 1 — 46.

Jésus approche de Jérusalem; il est déjà à Béthanie, bourgade qui en étoit à peine à six-vingts pas, à la racine de la montagne des Oliviers. Sa mort approche en même temps; et ce qu'il va faire à cette approche, et pour nous y préparer, est admirable.

La première chose c'est la résurrection de Lazare. Il alloit mourir, et il sembloit que l'empire de la mort alloit s'affermir plus que jamais, après qu'il y auroit été assujetti lui-même. Mais il fait ce grand miracle de la résurrection de Lazare, afin de nous faire voir qu'il est le maître de la mort.

(0 Mattk. xx. 3o. Marc. x. /\6, 5i. Luc. xvm. 42-

sur l'évangile. 107

Elle paroit ici dans tout ce qu'elle a de plus affreux. Lazare est mort, enseveli, enterré, déjà pourri et puant. On craint de lever la pierre de son tombeau, de peur d'infecter le lieu et la personne de Jésus par cette insupportable odeur. Voilà un spectacle horrible : Jésus en frémit, Jésus en pleure. Dans la mort de Lazare , son ami, il déplore le commun supplice de tous les hommes ; il regarde la nature humaine comme créée dans l'immortalité, et comme condamnée à mort pour son péché. Il est l'ami de tout le genre humain; il vient le rétablir; il commence par en pleurer le désastre, par en frémir, par se troubler lui-même à la vue de son supplice. Ce qui lui paroit si horrible dans la mort, c'est principalement qu'elle est causée par le péché; et c'est plutôt le péché que la mort qui lui cause ce frémissement, ce trouble, ces pleurs. Il est saisi d'un nouveau frémissement à mesure qu'il approche du tombeau. En voyant cette affreuse caverne, où le mort étoit gisant, on diroit qu'il n'y a point de remède à un si grand mal. Celui, dit-on, qui a éclairé F aveugle-né, ne pouvoit-il pas empêcher que son ami ne mourût (':. On ne dit pas, Ne le pourroit-il pas ressusciter? C'est à quoi on ne songeoit seulement pas. On croit que son pouvoir n'alloit pas plus loin, que de l'empêcher de mourir; mais le tirer de la mort, quoiqu'il en eût déjà donné des exemples, on ne vouloit ni s'en souvenir, ni le croire. On croit qu'il n'a que des larmes et celte frémissante horreur à donner à un tel mal. Voilà tout le genre humain dans la mort ; il n'y a qu'à pleurer

(•) Joan. XI. 3".

son sort, on n'y voit aucune ressource. C'est le commencement de l'histoire, et comme la première partie de ce tableau : tout y est rempli d'horreur.

Mais voici la seconde, et tout y est plein au contraire de consolation. Il n'y paroît que puissance contre la mort, et que victoire remportée sur elle.

Jésus dit : Cette maladie n'est pas pour la mort, mais pour la gloire de Dieu (l). Lazare en mourut pourtant : mais le Sauveur vouloit dire que la mort seroit vaincue, et le Fils de Dieu glorifié par cette victoire.

Il poursuit : Lazare dort, mais je le vais réveiller (2) : appelant la mort un sommeil plutôt qu'une mort; et montrant qu'il lui est aussi facile de ressusciter un mort, que de réveiller un endormi.

À mesure qu'il avance , il paroît de plus en plus le vainqueur de la mort. Si vous aviez été ici, mon frère ne seroit pas mort : mais je sais (pie Dieu vous accordera tout ce que vous lui demanderez. Vous avez tout pouvoir, non-seulement pour prévenir la mort, mais encore pour lui enlever la proie qu'elle a déjà entre ses mains.

Votre frère ressuscitera (5). Je le sais, dit Marthe, au dernier jour. Elle ne doute pas que Jésus ne puisse le ressusciter avant ce temps : mais elle ne se juge pas digne de cette grâce.

Goûtons ces paroles du Sauveur, après lesquelles la mort n'a plus rien d'affreux : Je suis la résurrection et la vie ; celui qui croit en moi, quand il seroit mort, il vivra : celui qui vit et qui croit en moi, ne mourra point éternellement (4). Il ne

M Joan. xi 4. — (») Ibid. 11, 22. — (3) Ibid. 23. — (4) Ibid. a5, a6.

mourra point pour jamais : la mort ne sera pour lui qu'un passage : il n'y demeurera pas, et il viendra à un état où il ne mourra jamais.

La foi de Marthe est grande. Les Juifs disoient de Jésus : Ne pouvoit-il pas faire que Lazare ne mourût pas ? Celle-ci dit, non-seulement qu'il le pouvoit faire, mais qu'il l'auroit fait; et qu'il pouvoit encore le ressusciter s'il vouloit. Elle voit en esprit la résurrection générale, et confesse Jésus- Christ, comme celui qui, étant au ciel et dans le sein de son Père, est venu au monde. Jésus, Fils du Dieu vivant, est vivant de la môme vie que son Père. Comme le Père, dit-il (1), a la vie en soi, ainsi a-t-il donné au Fils d'avoir la vie en soi. Il a donc raison de nous dire, qu'il est la résurrection et la vie (2); et encore : Je suis la vie; et encore : Comme le Père ressuscite et vivifie, ainsi le Fils vivifie qui il lui p lait (5). Il est une source de vie, il est la vie même comme le Père. La vie est venue à nous, quand il s'est fait homme. Nous vous annonçons la vie éternelle qui étoit dans le Père, et qui nous est apparue pour se répandre sur nous, disoit saint Jean f4).- #

Les larmes mêmes de Jésus nous remplissent d'espérance : si le médecin tout-puissant est touché de nos maux, s'il les pleure, s'il en frémit ; il les guérira.

Otez la pierre (5), ouvrez le tombeau, enlevez la porte de cette éternelle prison. C'est sans doute pour en délivrer ceux qui y sont détenus.

Père, je sais que vous ni écoutez toujours (6).

O Joan. x. 2G. — W Ibiih xi. 25. — ;») lbid. v. ai . — (4) /. Joan. 1. a. —(5) lbid, xx. 39. — («) lbid. 4a.

Nous sommes donc délivrés, puisqu'un tel intercesseur parle pour nous. Lazare, sortez, paroissez. Les prophètes avoient ressuscité quelques morts; mais on n'avoit point encore traité la mort d'une manière si impérieuse. C'est que le temps devoir venir, et déjà il étoit venu, disoit le Sauveur, que ceux qui sont clans le tombeau entendront la voix du Fils de Dieu; et ceux qui l'entendront, recevront la vic{l). Ce qui se fait maintenant pour le seul Lazare, se fera un jour pour tous les hommes.

Lazare sortit à l'instant, quoique lié de bandelettes, à peu près comme un enfant dans le berceau, le visage enveloppé d'un linge (2). Un homme vivant ne pourrait se remuer en cet état : cependant un mort se lève, et paroît : tant il y a d'efficace dans la parole du Sauveur.

Il importe de bien méditer toutes ces choses, afin de nous affermir contre la crainte de la mort, qui est si extrême dans les hommes, qu'elle est capable de leur faire perdre l'esprit, quand on leur annonce qu'il faut mourir ; comme l'expérience le fait voir. On a grand besoin de se munir contre cette crainte. Ce qui se fait principalement? en méditant les promesses de l'Evangile contre la mort, et s' attachant par une vive foi à la vie que nous attendons. On a besoin d'une grande grâce contre une si vive terreur. On ne le sent pas, tant qu'on a de la santé et de l'espérance : mais quand il n'y en a plus, le coup est terrible. Il est foible pourtant, si nous croyons bien que Jésus a vaincu la mort.

(') Joan. v. 25. — W Ibid. xi. 44.

sur l'évangile. 411

Il l'a encore vaincue dans une jeune fille de douze ans, qui ne faisoit que d'expirer, et qui étoit encore dans son lit (,). Il l'a vaincue dans un jeune homme qu'on portoit en terre m. Enfin, il l'a vaincue dans le tombeau, et au milieu de la pourriture, en la personne du Lazare (3). Il restoit qu'il empêchât même la corruption. Il avoit vaincu la mort en des personnes qui étoient mortes naturellement : il falloit encore la vaincre lorsqu'elle seroit venue par violence. Ceux à qui il avoit rendu la vie demeuroient mortels; il restoit qu'avec la mort, il vainquît même la mortalité. C étoit en sa personne qu'il devoit faire voir une victoire si complète. Après qu'on l'eut fait mourir, il ressuscite pour ne mourir plus, sans même avoir jamais vu la corruption, comme avoit chanté le Psalmiste : fous ne permettrez-pas que vofrc Saint voie la corruption (i;. Ce qui s'est fait dans le chef s'accomplira dans les membres. L'immortalité nous est assurée en Jésus-Christ à meilleur titre qu'elle ne nous avoit d'abord été donnée en Adam. Notre première immortalité étoit de pouvoir ne mourir pas : notre dernière immortalité sera de ne pouvoir plus mourir.

('- Jlatth. ix. 18, 20. Marc. V. 35, 4°> 42- — & Luc. VII. 12, it\, i5. — (>)J(MR. xi. 4tj42j 4^5 44» — W P'- *v- 10, "• ^ et. 11. 27.

IVe JOUR.

Même sujet. Les trois morts ressuscites par notre Seigneur, figures des trois états du pécheur. Joan. xi. 1, et suh. Matth. ix. 18, 25. Marc. v. 35, 42. Luc. vu. 12, 15.

La vraie mort de l'homme c'est le péché, parce que c'est la mort de l'ame.

Dans les trois morts que le Sauveur a ressuscites, les saints ont considéré le pèche vaincu en trois états : dans son commencement , en la personne de cette jeune fille : dans son progrès, en la personne de celui qu'on portoit en terre : dans sa consommation, et dans l'état d'endurcissement et d'habitude invétérée, en la personne de Lazare.

La corruption dans un mort de quatre jours,' fait voir un homme qui croupit, et pourrit, pour ainsi parler, dans son péché. La mauvaise odeur, c'est le scandale et la diffamation qui suit cet état. La caverne où le mort est enterré, fait voir l'abîme où le pécheur s'est enfoncé. La pierre sur le tombeau, c'est la dureté dans le cœur. Les bandes dont le mort est lié, sont les liens du péché qu'il ne peut rompre. Il ne paroît plus de ressource; les gens de bien même n'espèrent plus rien. Maître, disoit Marthe (,), il sent mauvais ; et il y a quatre jours qu'il est mort. C'est ce qui cause dans Jésus ce frémissement

') Joan. xi. 3g.

réitéré par deux fois, avec ces larmes amères ; ce qui signifie l'effort, et comme le travail de l'Eglise, pour enfanter de nouveau ce mort tout pourri. Le grand cri de Jésus montre encore la même chose. Ressusciter un tel mort, c'est quelque chose de plus miraculeux que la résurrection de Lazare.

Ame malheureuse, ne fais point pleurer Jésus ; ne le fais pas tant crier, ni tant frémir; empêchetoi de tomber dans ce péché d'habitude. Mais si tu y es, ne perds pas toute espérance ; il te reste une ressource infaillible dans les cris et les larmes de Jésus.

Déliez-le, dit le Sauveur (U; ôtez-lui ces bandelettes dont il est serré; c'est le ministère des apôtres. Mais il faut auparavant que Jésus ait parlé ; que le mort ait ouï sa voix ; qu'il se soit déjà réveillé de son profond assoupissement, et qu'il commence àvivreen recevant l'inspiration qui l'appelle à la pénitence. Les apôtres peuvent alors user du pouvoir qui leur est donné de délier : mais si le pécheur n'a déjà reçu aucun principe de vie, en un mot, s'il n'est déjà sérieusement converti , c'est en vain qu'on le délieroit ; il est tout mort au dedans ; et les sacremens ne peuvent rien pour lui. Convertissez-vous donc, ô pécheurs, et vivez.

'0 Joan. xi. 44-

Ve JOUR.

Amitié de Jésus modèle de la nôtre. Excellente manière de prier. Joan. xi. 1, et smv.

Yoila les grands mystères de cet Evangile. Mais à ne rien regarder que l'histoire, elle est ravissante.

Lazare notre ami, dit Jésus (l). Quel bonheur à des mortels de pouvoir avoir Jésus pour ami ! Notre ami : Lazare aimoit et lui et sa compagnie : ses disciples avoient part à son amitié.

Jésus aimoit Mart/ie, et Marie sa sœur, et Lazare (2), qui étoit malade. Yoilà les amis de Jésus ; leur maison étoit toujours ouverte à lui et aux siens ; ce sont ses hôtes et ses amis.

Puisque Jésus n'a pas dédaigné d'avoir des amis sur la terre, suivons ce modèle dans nos amitiés. Aimons ceux qui sont charitables, et qiù exercent volontiers l'hospitalité; car en la personne de leurs hôtes, c'est Jésus-Christ qu'ils reçoivent. Aimons une Marthe si zélée pour servir Jésus, qu'elle passe jusqu'à un empressement excessif, et jusqu'à une inquiétude dont elle est reprise. Si nos amis ont des défauts, que ce soit des défauts fondés sur le bien. Mais aimons surtout une Marie qui est toujours aux pieds de Jésus, toujours attentive à sa parole, et à la bonne part qui ne poiwoit lui être ôtée (5). Voilà

(0 Joan. xi. 1 1. — (») Ibid. 5. — (3) Luc. x. 3g, 4o, 43«

SLR l'évangile. 115

ceux que Jésus-Christ honoroit d'une amitié particulière.

Celui que vous aimez est malade (1). C'est ce que mandent à Jésus les sœurs de Lazare. Excellente manière de prier; sans rien demander, on expose à celui qui aime le besoin de son ami. Prions ainsi ; soyons persuadés que Jésus nous aime ; présentonsnous à lui comme des malades, sans rien dire, sans rien demander. Prions ainsi pour nous-mêmes : prions ainsi pour les autres. C'est une manière de prier des plus excellentes.

Souvent on dit à Jésus dans son Evangile : Venez, Seigneur, et guérissez; imposez vos mains; touchez le malade : ici on dit simplement : Celui que vous aimez est malade. Jésus entend la voix du besoin, d'autant plus que cette manière de le prier a quelque chose, non-seulement de plus respectueux et de plus soumis, mais encore de plus tendre. Qu'elle est aimable cette prière ! Pratiquons-la principalement pour les maladies de l'Ame.

Marthe et Marie conservent toujours leur caractère. Marthe est toujours la plus empressée ; elle parle plus ; elle agit plus. Marie arrive : d'abord elle se prosterne aux pieds de Jésus (2); elle ne dit qu'un mot, et c'est assez.

Le Maître vous demande, lui disoit Marthe r* . Jésus étoit content de la foi de Marthe : mais pour achever d'être touché, il vouloit voir les pleurs, la tendresse intime et la douceur de Marie toujours attachée du fond de son cœur à sa parole.

Jésus pleura ri). Où sont ces faux sages qui veulent

(») Joan. xi. 3. — (») Ibid. 3a. — (0 Ibid. rt.—WIbid. 35.

qu'on soit insensible ? Ce n'est pas là la sagesse de Jésus.

Voyez comment il Vaimoit (I). Soyez loué, ô Seigneur Jésus! d'avoir bien voulu qu'on pût remarquer la tendresse que vous avez pour vos amis. Qu'il nous soit permis de l'imiter, et d'aimer à votre exemple : les cœurs durs et insensibles ne sont pas ceux qui vous plaisent. Mais réglez nos amitiés, et soyez-en le modèle. Ne flattons point nos amis ; corrigeons-en, comme vous, les empressemens inconsidérés : aimons dans nos amis le bon et le solide comme vous.

0 Seigneur ! que je sois du nombre de ceux à qui vous dites : Vous êtes mes amis (2) ; et encore : Je vous dirai à vous qui êtes mes amis (5). 0 bon et parfait ami qui, pour exercer envers eux l'amour que vous avez dit vous-même être le plus grand de tous, avez donné votre vie pour eux : je ne veux d'ami que vous ou qu'en vous. 0 bon ami, ressuscitez-moi ; je suis plus mort que Lazare.

Marthe appelle Marie en secret. Le Maître, ditelle (4), vous demande. Il y a un certain secret entre Jésus-Christ, et les âmes intérieures qui sont figurées par Marie. Il faut entrer dans ce secret, et ne le pas troubler en y mêlant le monde. Entends, chrétien, ce doux secret, ce secret entre le \erbe et l'ame détachée des sens, qui l'écoute au dedans, et qui ne connoît que sa voix.

A F instant Marie se lève, et vient à Jésus ^K Quand il appelle, on ne peut y apporter trop de

(0 Joan.xi.36. — (*)Ibid.xv. i4> i5. — (3) Luc. xii. 4- — WJoan. xt. »8. — $)Ibid.i§t 3i.

sur l'évangile. 117

promptitude. Les Juifs, les voyant partir si vite, disoient : Elle va pleurer au tombeau. On connoissoit son bon naturel et son cœur tendre ; mais Jésus avoit réglé ses tendresses, dont le principal objet étoit sa parole.

Déliez-le, et laissez-le aller (1). On n'a point dit ni où il alla, ni ce qu'il fit, ni ce qu'il dit, ni ce qu'on lui dit, ni où il avoit été, ni comment il se trouvoit: toutes questions superflues. Dieu, qui, dès le moment de sa mort, savoit ce qu'il en vouloit faire, avoit tout réglé ; il savoit par où nous dévoient venir les vérités de l'autre vie. Jésus notre docteur savoit tout, et avoit tout vu dans la source. La simplicité du narré nous apprend ce qu'on doit considérer dans les grandes choses, et comme il y faut mépriser les minuties.

VIe JOUR.

Jésus-Christ mis en signe de contradiction : incrédulité des Juifs après la résurrection de Lazare. Joan. xi. 46 et suiv.

Ce qui fut dit du Sauveur à sa bienheureuse Mère, par le saint vieillard Siméon, est bien vrai : Celui-ci est posé eu ruine et en résurrection à plusieurs en Israël, et en signe de contradiction, afin que les pensées de leurs cœurs soient découvertes (2). On n'avoit point encore vu la profonde malice du cœur de l'homme, ni jusqu'à quel point il est capable de résister à Dieu.

(•) Joan. xi. 44. — (») Luc. 1 1 . 34, 35.

Après un si grand miracle, il semble qu'il ne faut pas s'étonner que plusieurs crussent. La résurrection de Lazare étoit arrivée en présence de tout le monde, à la porte de Jérusalem, avec le concours qu'attire un deuil dans les maisons considérables : Plusieurs crurent, dit l'évangéliste (l). C'étoit là l'effet naturel d'un si grand miracle. Mais d'autres qui savoient la haine des pontifes et des pharisiens contre Jésus, et qui y entroient, leur allèrent dire ce qu'ils avoient vu. Sur cela, on assembla le conseil, et la résolution en fut étrange.

Cet homme fait beaucoup de miracles (2). Ils ne nient point le fait; il est trop constant. Que feronsnous ? La réponse paroit aisée: Croyez en lui : mais leur avarice, leur faux zèle, leur hypocrisie, leur ambition, leur domination tyrannique sur les consciences, que Jésus découvroit, encore qu'ils la cachassent sous le masque du zèle de la religion, les aveugloit. En cet état, ils ne peuvent croire, (3), comme nous verrons bientôt ; et ils aiment mieux résister à Dieu, que de renoncer à leur empire.

Ailleurs ils disent encore : Que ferons-nous à ces hommes ? car le miracle qu'ils viennent défaire est public. Tout Jérusalem en est témoin, et nous ne saurions le nier (4). La réponse naturelle étoit : Il y faut croire : Mais si nous y croyons, nous ne serons plus rien : et c'est à quoi ils ne pouvoient se résoudre.

Les incrédules s'écrient : Comment tout le inonde n'a-t-il pas cru, s'il y a eu tant et de si grands

(0 Joan. xi. 45. - (*) Ibid. 47. — fl lbicl. xir. 37, 38, 3g. — (4) Ad. îv. 16.

sur l'évangile. 119

miracles ? Us n'entendent pas le profond attachement du cœur humain à ses sens, et aux affaires qui les flattent; d'où suit une indifférence prodigieuse pour le salut. Ce qui fait qu'on ne daigne pas s'appliquer à ce qui se passe qui y a rapport, ni s'en enquérir ; et que ceux qui l'ont vu, s'étourdissent euxmêmes pour n'y pas croire, de peur qu'en y croyant ils ne soient forcés de renoncer à tout ce qu'ils aiment, et d'embrasser une vie qui leur paroit si insupportable et si triste.

Il faut donc entendre qu'outre les miracles du dehors, il en falloit un au dedans, pour y changer la mauvaise disposition des cœurs : et c'est Là l'effet de la grâce. De là vient que si peu de gens ont cru; encore qu'on ait vu tant de prodiges, et qu'ils eussent été écrits dès le commencement avec des circonstances si particulières, qu'il n'y avoit rien de plus aisé que d'en découvrir la vérité; comme il n'y eût rien eu de plus impudent, ni de plus capable de détromper les plus crédules, que de leur avancer tant de faits positifs, dont le contraire eût été si constant. 11 n'y a eu que ceux qui ont assez aimé leur salut et la vérité, pour prendre soin ou de s'enquérir des choses qui se passoient en Judée à la vue de tout le monde, ou d'y faire, s'ils les voyoicnt, les réflexions nécessaires, afin de les voir d'un autre œil que le vulgaire attaché aux sens et aux préventions.

Ce qu'il y a ici de plus étonnant, c'est que ceux qui ne voient pas la volonté de Dieu dans les miracles qui la déclaroient si évidemment, sont les plus savans du peuple, les pontifes, les pharisiens et les

docteurs de la loi; parce que des hypocrites comme eux, qui n'employoient le nom de Dieu qu'à tromper le monde, des avares, des orgueilleux, qui faisoient servir la religion à leurs intérêts, dévoient être naturellement les plus opposés à la vérité, et les plus incapables de ses secrets. C'est donc ainsi que les pensées de plusieurs furent découvertes, parce qu'on devoit voir jusqu'à quel point l'intérêt devoit animer les hommes les plus sages en apparence, comme les plus considérables du peuple, contre Dieu et la vérité.

Loin de profiter du miracle de la résurrection de Lazare, ils résolurent , non-seulement de tuer Jésus, qui étoit l'auteur du miracle, mais encore Lazare même (1), en qui il s'étoit accompli. Trop de monde le venoit voir, et c' étoit un témoin trop vivant contre eux. Ils voulurent donc le tuer, croyant obscurcir par là le miracle de sa résurrection, en montrant du moins que le Sauveur n'avoit pas pu le faire vivre long-temps. Ils songèrent donc à le tuer, comme si, par cette sorte de mort, ils pouvoient lier les mains à Dieu. Et il falloit encore que la gloire de Jésus-Christ révélât au monde ce prodige de malignité et de folie.

Il ne faut donc plus s'étonner de l'aveuglement des Juifs. Celui des impies et des hérétiques est à peu près de même genre : les secrètes dispositions de tous ces gens-là dévoient être découvertes. C'est que l'effort qu'il faut faire contre ses sens et contre soi-même, pour se donner tout entier à la vérité et

(«) Jean. xi. 5o, 53. xn. 10, II.

sur l'évangile. 121

à Dieu, est si grand, que plutôt que de le faire, ils aiment mieux étouffer la grâce et l'inspiration qui les y porte, et s'aveugler eux-mêmes.

Nous sommes aussi de ceux pour qui Jésus-Christ est un signe de contradiction ; et une de ces pensées du cœur humain, que Jésus-Christ venu au monde devoit découvrir, c'est la prodigieuse insensibilité de ceux qui, élevés dans la foi, et au milieu des lumières, préfèrent encore leurs sens et les plaisirs qui les enchantent, à la vérité qui luit dans leur cœur, et ne craignent pas de vivre comme les impies et les infidèles.

VIIe JOUR.

Fausse et aveugle politique des Juifs dans la mort de Jésus- Christ, figure de la politique du siècle. Joan.xi. 48 etsuiv.

Les Romains viendront, et ils détruiront notre ville, notre temple et toute notre nation (,). C'est le prétexte dont ils couvroient leur intérêt caché et leur ambition. Le bien public impose aux hommes; et peut-être que les pontifes et les pharisiens en étoient véritablement touchés; car la politique mal entendue est le moyen le plus sûr pour jeter les hommes dans l'aveuglement, et les faire résister à Dieu.

On voit ici tous les caractères de la fausse politique, et une imitation de la bonne, mais à contresens.

M Joan.xi, 48.

La véritable politique est prévoyante, et par là se montre sage. Ceux-ci font aussi les sages et les prévoyans : Les Romains viendront. Ils viendront, il est vrai, non pas comme vous pensez, parce qu'on aura reconnu le Sauveur; mais au contraire, parce qu'on aura manqué de le reconnoître. La nation périra : vous l'avez bien prévu; elle périra en effet; mais ce sera par les moyens dont vous prétendiez vous servir pour la sauver : tant est aveugle votre politique et votre prévoyance.

La politique est habile et capable : ceux-ci font les capables. Voyez avec quel air de capacité Caïphe disoit : Vous nj entendez rien: il n'y entendoit rien lui -môme. Il faut qu'un homme meure pour le peuple (I) : il disoit vrai; mais c'étoit d'une autre façon qu'il ne l'entendoit.

La politique sacrifie le bien particulier au bien public : et cela est juste jusqu'à un certain point. Il faut qu'un homme meure pour le peuple : il entendoit qu'on pouvoit condamner un innocent au dernier supplice, sous prétexte du bien public : ce qui n'est jamais permis. Car au contraire le sang innocent crie vengeance contre ceux qui le répandent.

La grande habileté des politiques, c'est de donner de beaux prétextes à leurs mauvais desseins. Il n'y a point de prétexte plus spécieux que le bien public, que les pontifes et leurs adhérens font semblant de se proposer. Mais Dieu les confondit; et leur politique ruina le temple, la ville, la nation qu'ils faisoient semblant de vouloir sauver. Et Jésus-Christ

(*) Joan. si. 49» 5o.

leur dit à eux-mêmes : Vos maisons seront abandonnées, vous et vos en/ans porteront votre iniquité (1); et tout périra par les Romains que vous faites semblant de vouloir ménager.

Sans être dans les affaires publiques, ebacun peut ici considérer ce que c'est que la finisse prudence, ou la prudence de la chair : ses artifices pour cacher aux autres, et souvent à elle-même, ses mauvais desseins : les vains prétextes dont elle se sert pour cela : sa présomption à faire l'habile, pendant qu'en effet elle est dans la souveraine ignorance : ses fausses maximes pour décider de ce qu'on appelle cas de conscience, et l'abus qu'elle fait des bonnes : l'abus qu'elle fait aussi de son autorité, lorsqu'elle en a, et même quelquefois de la grâce de son ministère, comme fit Caïphe de la prophétie -, en quelque sorte annexée au pontificat, comme saint Jean le remarque. Tout cela peut découvrir à chacun les fautes qu'il fait dans la conduite de sa famille, de sa communauté, de soi-même en particulier : comme on s'entête du bien des communautés à qui souvent on sacrifie des particuliers innocens. Encore croit-on rendre service à Dieu , comme Jésus-Christ le dit distinctement des pontifes 3), et des autres ennemis de la vérité.

Pour venir à quelque chose de plus tendre, unissezvous en esprit à tous ces enfans de Dieu dispersés par tout Fiua'vers, que la mort du Sauveur devoit recueillir (i).

(») Mciith. \xni. 38. Luc xix. !\7>, 4î- sxi. >o, -.>3, u\. — A Joan. xi. 5i. — C3) Joan. xvi. a, — [k Joan. xi. 5a. et seqcj.

Le tf 53 nous fait voir le résultat du conseil, et la mort du Fils de Dieu résolue : ce qui l'obligea à se cacher jusqu'au temps qu'il avoit résolu.

Cependant la pâque approchoit, vers le temps de laquelle il devoit mourir. Tout se préparoit à cette pâque, et en même temps à la mort du Sauveur, puisque déjà Tordre étoit donné à tous ceux qui sauroient où il étoit, de le déclarer, afin qu'on le prît.

Demeurez en attente de ce qui doit arriver à Jésus. Et en voyant comment on venoit plusieurs jours devant la pâque pour s'y disposer, considérez la disposition que vous devez apporter à la pâque véritable, qui est la communion.

yi.U' jour.

Profusion des parfums sur la tête et les pieds de Jésus en différens temps. Joan. xn. 1, 12.

Comme le temps approchoit, Jésus sort de sa retraite autour d'Ephrem (,), et revient à Béthanie, c'est-à-dire, comme on a vu, aux portes de Jérusalem, six jours devant Pâque.

Ce qui s'y passa d'abord de plus remarquable, fut un festin, où Lazare étoit à table avec lui dans sa maison. Marthe gardoit son caractère, et servoit. Marie aussi, pour garder le sien, se mit selon sa coutume aux pieds de Jésus, quelle oignit d'un parfum exquis, et les essuya de ses cheveux (2).

(>) Joan. xi. 54. — W Ibid. xn. 3.

Il est arrivé trois fois au Sauveur d'être oint par de pieuses femmes. Ce qui paroit non-seulement dans saint Jean, comme nous venons de le voir, mais encore dans saint Luc, ch. vu. 37 et suiv.; dans saint Matthieu, ch. xxvi. 6 et suiv.; et dans saint Marc, eh. xiv. 3 et suiv.

En saint Luc la femme n'est pas nommée : et il paroit seulement que c'étoit une pécheresse pénitente. Ses larmes, dont elle arrosoit les pieds de Jésus, sont le caractère de sa pénitence ; et Jésus-Christ lui ayant donné expressément la rémission de ses péchés, confirme ce caractère. C'en est aussi une belle confirmation, d'avoir expliqué comme il a fait, la nature et les devoirs de l'amour pénitent, et de montrer jusqu'où le porte la reconnoissance.

Ce caractère d'amour pénitent ne se trouve point dans ce chapitre de saint Jean, où il est dit seulement que Marie répandit son parfum sur les pieds de Jésus, et les essuya de ses cheveux ; mais sans y parler de larmes, ni des doux et pieux baisers de la pénitente. 11 n'y en a rien non plus en saint Matthieu, ni en saint Marc. Ces deux évangélistes marquent le parfum répandu sur la tête, pendant que Jésus étoit à table : ce qui étoit très-facile en ces temps où les conviés étoient à table couchés. Il est dit dans saint Jean, que la maison fut toute remplie de la bonne odeur du parfum r]). Les lieux comme les temps de ces onctions sont marqués. La pécheresse pénitente fit son onction long-temps avant la dernière pâque, dans la maison de Simon le

(*) Joan. xii. 3.

pharisien, comme le raconîc saint Luc. La seconde onction qui est clairement attribuée à Marie, sœur de Lazare et de Marthe, se fit à Béthanie, six jours devant Pàquc, dans la maison de Lazare et de ses sœurs, selon saint Jean. Et la troisième encore à Béthanie, mais chez Simon le lépreux, et seulement deux jours avant Pâque, comme le marquent S. Matthieu et S. Marc (1). Dans la première et dans la troisième onction, la femme n'est pas nommée. Dans la seconde, il est porté expressément dans saint Jean, que celle qui la fit, fut Marie, sœur de Lazare. Et soit que les trois différentes onctions aient été faites par différentes personnes, selon l'opinion de quelques-uns, ou par la même, selon quelques autres, en divers temps, et avec différentes circonstances, il faut profiter de chaque caractère qui nous y paroît.

Il faut aussi remarquer que ces profusions de parfums scandalisèrent deux fois les hypocrites; et môme les disciples qui n'en savoient pas le mystère; et que Jésus aussi prit deux fois la défense de ces pieuses profusions.

Parfumer Jésus, c'est lui donner des louanges : parfumer la tète de Jésus, c'est louer et adorer sa divinité : car la tête de Jésus-Christ, comme parle saint Paul (2), c'est Dieu. Parfumer ses pieds, c'est adorer son humanité et ses foiblesses. Essuyer les pieds de Jésus avec ses cheveux, c'est mettre à ses pieds sacrés son ornement, et sa tête même, avec toutes les vanités et la parure du siècle. Tout est

{■) Joan. xii. 4- Matth. xxvi. 8. Marc. xiv. 8. — (>) /. Cor. si. 3.

sur l'évangile. 127

sacrifié à Jésus : on ne veut plaire qu'à lui : des cheveux qui ont touché les pieds de Jésus, pourront-ils jamais servir à la vanité ? C'est ainsi que Jésus veut être aimé. Il est seul digne d'un tel amour, et de tels hommages.

On ne répand pas seulement ces riches parfums sur Jésus : on rompt la boite iV albâtre où ils étoient renfermés, dit saint Marc (,), afin qu'il ait tout. Sa tête et ses pieds ruisselèrent donc de ces admirables parfums : et toute la maison en fut embaumée. L'exemple de la piété de ces saintes femmes a rempli toute l'Eglise de sa bonne odeur.

Quand la pécheresse approcha des pieds de Jésus, on disoit (-} : S'il ('toit prophète, il ne se laisseroit pas toucher par cette pécheresse. Ici on ne lui reproche rien contre celles qui le touchent; soit qu'elles n'eussent jamais été pécheresses ; soit qu'il y eût déjà si long-temps que la mémoire en fût effacée par leur pénitence. On leur fit ici un autre reproche, et c'est celui de leur profusion : On pouvoit vendre ces parfums trois cents deniers et plus : tant ils étoient précieux, tant l'effusion en fut abondante : et les donner aux pauvres (3). L'amour des pauvres fut le prétexte dont on se servit, pour condamner la piété de ces femmes qu'on appeloit indiscrète; et pour couvrir l'envie qu'on avoit contre Jésus, et des honneurs qu'on lui faisoit : et Judas se signala parmi ces faux charitables, et ces faux dévots. Les plus médians sont les plus sévères censeurs de la conduite

(•) Marc. xiv. 3. — (0 Luc. vu. 39. — (0 Joan. xii. 5. Marc. -xiv. 5.

des autres ; soit par le dérèglement de leur esprit, soit par leur hypocrisie, ou par un faux zèle. Judas avoit encore une autre raison, c'est qu'il gardoit et voloit ce qu'on donnoit au Sauveur; et il croyoit qu'on ôtoit à son avarice ce qu'on ne mettoit pas entre ses mains. Que l'avarice parle haut, quand elle peut se couvrir du prétexte de la charité !

Ses insolens discours n'altaquoient pas seulement les femmes dont il accusoit la profusion, mais encore Jésus-Christ qui la souffroit; mais il prit en main leur défense, en disant qu'elles X avoient fait pour V ensevelir (1), se considérant comme mort, à cause que l'heure approchoit, et qu'il s'étoit mis dans l'esprit et dans l'état de victime.

Il vouloit en même temps nous faire considérer de quel honneur étoit digne ce corps virginal, formé par le Saint-Esprit, et où la divinité habitoit ; par lequel la mort devoit être vaincue, et le règne du péché aboli. Quels parfums assez exquis pouvoient en marquer assez la pureté !

11 vouloit aussi que les parfums qui servoient à la mollesse et au luxe, servissent à cette fois à la piété ; que la vanité fût sacrifiée à la vérité.

Vous aurez toujours des pauvres avec vous; etquand vous voudrez, vous leur pouvez faire du bien (i\

Les onctions étoient salutaires au corps : on s'en servoit non-seulement par délicatesse, mais encore par précaution et par remède. On faisoit nager les corps morts dans le baume et dans les parfums, pour les conserver et en prévenir la corruption,

fO Marc. xiv. 8. Joan. xu. 7. — CO Marc. xiv. 7.

sur l'évangile. 129

même après la mort : et c'étoit tout le bien dont le corps étoit capable alors. On pouvoit toujours faire ces sortes de biens aux pauvres, disoit le Sauveur : mais pour lui on nauroit pas toujours son corps présent pour lui faire ce bien. Il falloit donc le lui faire pendant qu'on l'avoit : et quand on ne l'auroit plus, se consoler en le faisant aux pauvres, dont il imputait le soulagement et le bien, comme fait à sa personne. Combien donc les pauvres nous doivent-ils être chers, puisqu'ils nous tiennent la place de Jésus-Christ ! Baisons leurs pieds ; prenons part à leurs humiliations et à leurs foiblesses : versons des larmes sur leurs pieds; pleurons leur misère; compatissons à leurs souffrances : répandons des parfums sur leurs pieds, des consolations sur leurs peines et sur leurs infirmités, un baume adoucissant sur leurs douleurs : essuyons-les de nos cheveux ; donnonsleur notre superflu; et privons-nous des vains ornemens pour les soulager.

En même temps parfumons Jésus ; laissons exhaler de nos cœurs de tendres désirs, un amour chaste, une douce espérance, de continuelles louanges. Et si nous voulons l'aimer et le louer dignement, louons-le par toute notre vie : gardons sa parole.

Disons-lui dans l'épanchement de nos cœurs ce que lui disoit saint Paul -l}, qu'il nous est justice, sainteté, sagesse, rédemption, et toutes cJioses : comme il est dit aux Corinthiens. Disons-lui tout ce que dit le même saint Paul aux Colossiens (9).

(i) /. Cor. t. 3o. — (») Coloss. i. 12, i3, et seq.

Chantons-lui tous les doux cantiques que lui chante dans l'Apocalypse tout le peuple racheté : I] Agneau qui a été immolé pour nous est digne de recevoir la vertu, la divinité, les richesses, la sagesse, la force, la gloire, la bénédiction (1). C'est ce que lui doit chanter toute créature : c'est là le parfum que nous répandons sur lui dans l'épanchement de nos cœurs.

(0 Apoc. v. i2, i3. vu. io, ii, ia.

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