Ï2 MÉD1TAT10K
c'est la même chose. Il verra donc , et il aim«Ta , mais s'il aime , il sera aimé : il chantera les louanges de Dieu , qu'il verra et qu'il aimera sans fin. 11 sera rÉiîisié de l'aboi^ance de sa maison , et enivré du torrent de ses délices. Heureuse créature ! mais pour cela il faut avoir le cœur pur. Bienheureux donc celui qui a le cœur pur. Que celui qui est pur ne cesse de se purifier davantage. Que celui qui n'est pas pur, se tire de l'ordure où il croupit : qu'il lave la saleté qui le déshonore et le dé(igurc.
VIII'^ JOCR. Septième béatitude : Etre pacifique ( Motth. v. 9. )
c( Bienheureux les pacifiques , car ils seront appelés en- » fants de Dieu * » . Dieu est appelé « le Dieu de paix' n . a II fait habiter dans sa maison ceux qui sont de même es- » prit et de même cœur : » Inhabitare facit unius moris ( unanimes ) in domo , dit le Psalmiste ^ Sa bonté concilie tout. U a composé cet univers des natures et des qualités les plus discordantes; il f^iit concourir ensemble la nuit et le jour, I hiver et l'été, le froid et le chaud, et ainsi du reste , pour la bonne constitution de l'univers, et pour la conservation du genre humain. Il reçoit ses ennemis en sa paix ; et a il » faut » , dit jiêsuS'Christ * , qu'à son exemple « vous aimiez )) vos ennemis , et que vous fassiez du bien à ceux qui vous » haïssent ». Il faut « que vous priiez pour ceux qui vous *) persécutent,, afin que vous soyiez les enfants de votre père » céleste^Vi^to fait lever son soleil sur les bons et sur les » mauvais, et qui pleut sur les justes et sur les injustes,» comme nous verrons dans la suite. « Bienheureux » donc a les pacifiques » : ceux qui aiment la paix, et qui la procurent : c< Ils seront appelés enfants de Dieu » , parce qu'ils porteront le caractère d'un si bon père.
Le soleil n'en est pas plus nébuleux dans tes pays où Dieu n'est pas connu, la pluie n*en arrose pas moins abondamment les champs et les pâturages, et n'y est pas moins ra-
» Tialth. V. 9. - ^ I. Cor. xiv. 33, - =» Ps. Lxvii. 7. - * Matlh.
suu l'évangile. 13
fratchissante ni moins féconde. Ainsi , comme disoit saint Paul, a Dieu ne se laisse point sans témoignage ' ». Le soleil , quand il se lève , nous avertit de son immense bonté, puisqu'il ne se lève pas plus tard, ni avec descouleurs moins vives pour les ennemis de 0ieu que pour ses amis. Adorez donc, quand il se lève , la bonté de Dieu qui pardonne , et ne témoignât pas à votre frère un visage chagrin, pendant que le ciel , et Dieu même , si Ton peut parler de la sorte , lui en montre un si serein et si doux.
Jésus-Christ, le Fils unique du Père céleste, et le grand pacificateur, a qui a annoncé la paix à ceux qui étoieut de D loin et à ceux qui étoient de près , faisant mourir en lui- » même toutes les iniquités \ et pacifiant, par le sang qu'il 9 a répandu sur la croix , tout ce qui est dans le ciel et 1» dans la terre %i> comme dit saint Paul.
A l'exemple du Fils unique, les enfants d'adoption doivent prendre le caractère de leur père, et se montrer vrais enfants de Dieu par l'amour de la paix.
Celte grâce d'être enfants de Dieu se consomme dans la vie future, selon ce que dit le Sauveur : « ils seront vrais v enfants de Dieu, parce qu'il seront des enfants» nouvellement engendrés « par la résurrection * » .
Soyons donc vraiment pacifiques, ayons toujours des paroles de réconciliation et de paix, pour adoucir l'amertume que nos frères témoigneront contre nous ou contre les aufres, cherchant toujours à adoucir les mauvais rapports, à prévenir les inimitiés, les froideurs, les indifférences, enfin à réconcilier ceux qui seront divisés. C'est faire l'œuvre de Dieu et se montrer ses enfants, en imitant sa bonté.
Combien sont éloignés de cet esprit ceux qui se plaisent a brouiller les uns avec les autres ; qui par de maiivQif rap<^ ports, souvent faux dans le tout, souvent augmentés dàâs leurs circonstances, en disant ce qu'il falloit taire, en réveillant le souvenir de ce qu'il falloit laisser oublier, ou par des
» Act. XIV. 10. - 2 Eph. II, 14. 15. IG. IG. - ^ Col, I. 20. - * Luc. XX. 3G.
14 î^lÉDITATIo^s
paroles piquantes et dédaigneuses, aigrissent leurs frères et leurs sœurs déjà émus et infirmes par leur colère !
IX* Jour. Huitième et dernière béatitude : Souffrir pour la justice
( Maith. V. 10.)
« BieBheureux ceux qui souffrent persécution pour la jus- » tice, parce que le royaume des cieux leur appartient' ». Tous ceux qui souffrent pour avoir bien fait, pour avoir donné bon exemf^, pour avoir obéi simplement , et avoir confondu par leur exemple ceux qui ne vivent pas assez régulièrement, en sorte qu'on se prend à eux des reproches qu'on fait aux autres, souffrent persécution pour la justice. Ceux qui portent leur croix tous les jours, et persécutent persévéramment en eux-mêmes leurs mauvais désirs, souffrent persécution pour la justice. ^
C'est ici la dernière et la plus parfaite de toutes les béatitudes, parce que c'est elle qui porte le plus vivement en ellemême l'empreinte et le caractère du Fils de Dieu.
C'est pourquoi il s'arrête sur celle-ci. Non content d'en avoir parlé comme des autres, il reprend encore le discours , en disant : «Vous serez heureux quand vous serez maudits et » persécutés, et qu'on dira de vous , pour l'amour de moi, » toute sorte de mal. Réjouissez-vous et soyez remplis de » joie, » ravis, transportés, « parce qu'ils ont persécuté de la » même sorte les prophètes qui ont été avant vous*, » et nonseulement les prophètes, mais encore le Messie lui-même.
On revient donc ici au commencement et au royaume des cieux qui avpit paru dès la première béatitude. La pauvreté et la persécution pour la justice attirent égalemeutle royaume des deux.
X* JOOB. Vrai caractère du Chrétien dans les liuit béatitudes. Avec les caractères opposés (Mattli. v. 3. 12. Luc. vi. 20. 'A7.)
Que la semaine s'est heureusement écoulée en parcourant sept béatitudes , et revenant au commencement dans la hui-
• Matth. V. 10. - ^ Mattli. v. 11. 12,
tième : la belle octave ! où Ton tâche d'imprimer en soi-même huit caractères du chrétien qui enferment un abrégé de la jphilosophie chrétienne! La pauvreté, la douceur, les larmes 'OU le dégoût de la vie présente, la miséricorde, Tamour de la justice , la pureté de cœur, Tamour de la paix, la souffrance pour la justice.
Trois de ces caractères paroissent assez semblables, la douceur, la miséricorde, Tamour de la paix : néanmoins ils ont chacun leur propriété. C'est autre chose d'être pacifique et de savoir finir toutes les querelles qu'on nous fait, et qu'on fait aux autres : autre chose d'être doux , sans jamais olTenser ni aigrir personne : autre chose d'être bienfaisant et miséricordieux.
Les caractères opposés aux huit qu'on vient de voir sont : l'esprit de propriété ou de richesses , l'aigreur, l'amour du plaisir, l'injustice , la dureté , la corruption du cœur, l'esprit de querelle et de brouillerie, l'impatience dans les aflliotious et la crainte qui fait abandonner la règle de la vérité et de la justice.
Nous trouvons dans saint Luc*, l'abrégé des béatitudes réduites à quatre : d'être pauvre, d'être affamé, de pleurer, d'être haï et persécuté pour l'amour du Fils de Dieu. A ces quatre béatitudes, Jésus-Christ joint quatre malédictions contre les hommes du monde * : « Malheu^vous, riches , car vous » avez votre consolation. Malheur à vous qui êtes contents et » rassasiés des biens de la terre; parce que viendra le temps *» que vous aurez faim, et que vous manquerez de tout.*Mal- » heur à vous qui riez et qui vous laissez emporter aux joies »> du siècle; car vos joies seront changées en pleurs. Malheur n à vous, lorsque les hommes vous applaudissent ; c'est ainsi » qu'on faisoit aux faux prophètes». Craignons donc d'avoir notre consolation sur terre, craignons de la chercher, craignons de la recevoir, craignons les louanges et les applaudissements du monde. Aimons cet enchaînement des béatitudes qui , de Taroour de la pauvreté , nous pousse jusqu'à celui des souffrances, et par celui des souffrances nous ramène jusqu'à cc-
' Luc. VI. 20. 21, 22. 23. - • Ibid. 24. etc.
16 nÉDITATIONS
lui de la pauvreté, et nous fait trouver le même royaume des cieux dans Tune qt dans Tautre.
Pour conclusion , la doctrine des béatitudes est renfermée dans ces trois mots , que je vous laisse à peser.
Toute la doctrine des mœurs tend uniquement à nous rendre heureux. Le maître céleste commence par là. Apprenons donc de lui le chemin du vrai et éternel bonheur.
XI* Jour. Quatre caractères du chrétien ( Matth. v. 13. 20.).
Après cet abrégé du christianisme, que Jésus-Christ prépare à ses disciples , il nous marque trois caractères éminents de ses disciples \ «D'être le sel de la terre : d'être la lu- » mière du monde : d^êtrè d'une extrême exactitude dans » l'observance des commandements». Le goût vif de la piété, l'exemple, la régularité et l'exactitude. Il en ajoute après un quatrième, qui est l'éminence et la perfection : « Si votre justice n'abonde ». Et voilà l'idée entière de la justice chrétienne.
Le sel assaisonne les viandes, il en relève le goût; il en empêche la fadeur; il en prévient la corruption. Ainsi la conversation du vrai chrétien doit ranimer' dans les aulres le goût de la piété. C'est ce qui a fait dire à saint PauP: a Que » votre discours soit f^^ de grâce et assaisonné de sel »> , Et c'est de quoi son (HÎjjpii éloignés ceux qui n'ont que de la langueur et de la mollesse dans toute leur conduite. II. faut dans la parole du chrétien une sainte vivacité; il faut reprendre avec force , et quelquefois piquer jusqu'au \if, comme fait un grain de sel. Mais ne mettez pas trop de sel ensemble : au lieu de piquer la langue pour réveiller .l'appétit , vous mettriez en feu toute la bouche.
Etre la lumière du monde, est un degré encore au dessus du précédent; car il emporte l'exemple qui édifie et qui éclaire la maison de Dieii. C'est ce que nous nous devons les uns aux autres; et au contraire, si nous nous sonunes à scandale les uns aux autres, cette malédiction du Sauveur tombera
• Matth. V. 13. et suivants. — ' Coloss. iv^ 0.
SUR l'évangilk. 17
sur nons : « Malheur au monde à cause des scaodaJes qui ar- > riveront. Il est impossible qu'il n'arrive des scandales ; mais j> malheur à celui par qui ils arrivent : il vaudroil mieux pour » lui qu'on le jetlt dane la mer avec une meule de moulin » autour du cou ' d. Pesez ces paroles, chrétiens, qui ne craignez pas de scandaliser les inlirmes et les petits de l'Eglise.
■ Vous êtes la lumière du monde ■ . Cela s'eutend , nonseulement des pasteurs , mais epcore de tous les chréliens. Saint Paul le dit ainsi' : oVous devez luire au milieu d'une D nation mauvaise et corrompue , comme étant les lumières » dont le monde d{ parle n ,
comme dit saiut Pie scours de
« Dieu D : comme i il Hathias
disoit, ainsi que le drie, que
lorsque quelqu'un I chrétien,
il faÛoits'en prendi pasassez
bon exemple.
Enfin, la vie chrétienne dwiande nne extrême exactitude. U tant prendre garde aux moindres préceptes, et n'eu mépriger aucun. Le relâchement commence par les petites choses, cl de là, on tombe dans les plus grands maux. « Qui méprise o les petites choses, tombe peu à peu ' » .
Pour établir ce^te exactitude de la justice chrétienne, Jésus- Christ pose un h«N) principe que : s la parole de Dieu est in- » TÎolable, et s'accomplira jusqu'au moindre trait».
D regarde ici en particulier ce qui avoit été prédit de lui daoB la loi et dans les prophètes, et c'est pourquoi il dit : a Je viens tout accomplir a . Dans ce qui a été prédit dans la loi , il ; a les grands traits : la naissance de Jésus-Christ sorti d'une vierge, ses souffrances, sa croix, sa résurrection, laconversion du monde et des gentils, avec la réprobation et lo juste châlimeot des Juifs. Voilà les grands traits, mais co n'est pas tout. Il y a Y iota, et les moindres traits qui doivent aussi s'accomplir. Il faut qu'on divise ses vêtements : il faut qu'on joue sa tunique sans couture. Voyez quelle préci-
sion dans une distinction si subtile et si exacte ! c'est Viota , c'est le petit trait. Il sera vendu ; ce peut être un grand trait; mais ce sera trente deniers ; mais on achètera le champ d'un potier: c'est Tioto , c'est le petit trait qui ne doit point échapper non plus que les autres. C'est ainsi qu'il faut qu'il ait soif, et qu'il soit abreuvé de vinaigre. Il souffrira : voilà le grand trait : mais ce sera hors la porte de la ville : voilà Viota» Il sera immolé comme l'agneau pascal ; mais ses os ne seront pas brisés sur la croix , non plus que ceux de cet agneau : voilà Viota, et ainsi du reste. Jésus-Christ veut dire encore plus généralement, que tout ce qui est dit en figure et en nombre dans la loi, sera accompli en vérité dans l'Évangile, jusqu'aux moindres circonstances. Tout jusqu'aux moindres choses, est significatif dans la loi : tout jusqu'aux moindres choses sera accompli dans l'Évangile, a Vous ne lierez » pas la bouche duboBuf qui foule le grain* o. Saint Paul l'applique aux prédicateurs'. Il en est ainsi de ces autres traits : « Vous ne ferez point cuire l'agneau dans le lait de sa mère. )) Quand vous prendrez la mère dans le nid, vous la laisserez v> aller en gardant ses petits^ Que vos habits ne soient point » tissus de laine et de lin. Ayez des bordures et des fi^ges » dans vos habits* » . Tous ces petits traitsont de grandes significations, pour inspirer aux chrétiens la dojaceur, la modération, la simplicité, la droiture et toutes lesButres vertus.
Et ce que Jésus-Christ conclut de là, c'est qu'il ne faut pas oublier les moindres préceptes : car si tout ce que Dieu (lit pour son Fils doit être accompli jusqu'aux moindres traits, et qu'il n'en doive échapper aucun, il faut aussi accomplir tout ce qu'il a dit pour nous.
Et voyez jusqu'à quel point. « Le ciel et la terre passeront, » mais mes paroles ne passeront pas'. Si le soleil tout d'un coup alloit disparoître, et que ce flambeau du monde s'éteignît au milieu du jour ; si le ciel se metloit en pièces, ou se retiroit comme un rouleau qui se renveloppe en lui-même : si la terre manquoit sous nos pieds, et qu'un fondement si solide
' Dciil. XXV. 4. - ' T. Tim. v. 18. - * Dcut. xiv. 21. - * lu. XXII. G. 7. 11. 12. - * MatU). XXIV. 25.
SUR l'évangile. 19
(ùt tout d*un coup réduit en poudre , quel nutlheur ! toul seroit perdu pour nous. Le malheur est bien plus grand et tout est perdu bien davantage, si le moindre des commandements de Jésus-Christ n'est pas observé.
Que si on ne les observe pas, Jésus-Christ qui a dit qu'ils seroient inviolablement observés , sera-t-il menteurt A Dieu ne plaise , car il y a une condition , que si on manque à les observer, on sera puni. Donc , si vous faites la faute , et que TOUS évitiez le châtiment, Jésus-Christ se sera trompé; mais si TOUS ne faites pas la moindre faute dont il ne soit parlé au jugement, et qu'il y faille rendre raison, noilT-seulement des paroles d'injustice et de médisance, mais encore des inutiles, la vérité de Jésus-Christ demeure ferme.
La peine rectifie le désordre : qu'on pèche , c'est un désordre ; mais qu'on soit puni quand on pèche , c'est la règle. Vous revenez donc par la peine dans l'ordre que vous éloigniez par la faute. Mais que l'on pèche impunément, c'est le comble du désordre : ce seroit ^désordre , non de l'homme qui pèche, mais de Dieu qui ne punit pas. Ce désordre ne sera jamais, parce que Dieu ne peut être déréglé en rien , lui qui est la règle.
Comme cette règle est parfaite , droite parfaitement , sans la moindre courbure, tout ce qui n'y convient pas, y est brisé, et sentira l'elTort de l'invincible et immuable rectitude de la règle.
Mais si les menaces sont accomplies, les promesses le seront aussi. Viens, chrétien , à ton crucifix : regardes-y toutes les prédictions accomplies jusqu'aux plus petites. Dis donc en toi-même : Tout s'accomplira, et le bonheur qui m'est promis ne me manquera pas. Je verrai Dieu, je l'aimerai et je le louerai durant les siècles des siècles , 'et tous mes désirs seront rassasiés , toutes mes espérances accomplies. Amen, amen.
XII* Jour. Excellence de la justice chrétienne au dessus de celle des païens ei des Juifs ( Matth. v. 20. 47. )
Jésus-Christ, qui jusqu'ici a donné plus en général la forme et les caractères de la vie chrétienne, commence ici les pro-
ceptes particuliers , et il donne poar fondement cette belle règle' que la a justice» chrétienne doit a surpasser celle » des plus parfaits d'entre les Juifs et les docteurs de la loi. Prenons donc garde ici à bien entendre la perfection de la loi évangéliqne, dont nous avons juré l'observation dans notre Baptême.
Pour nous y obliger, Jésus-Christ a pris soin de nous élever à la perfection de sa justice chrétienne par trois degrés.
Premièrement il faut s'élever au dessus des plus sages des païens. C'est pour cela qu'il a dit : a Les païens ne le font-ils c( pas'» ? Voulant dire, vous devez donc faire davantage. On vous parle de mépriser les richesses : les sages païens ne l'ontils'pas faitî D'être lidèle à vos amis : les païens ne l'ont-ils pas été ? D'éviter les fraudes et les tromperies : les païens ne les ont-ils pas détestées ? De fuir l'adultère : les païens les plus licencieux n'en ont-ils pas eu de l'horreur?
Le second degré est de s'élever au dessus de la justice do la loi, et de ceux qui coo^ssent Dieu. Et cela encore par trois degrés , en évitant trâs défauts de la justice judaïque. Le premier, c'est qu'elle n'étoit qu'extérieure : a Vous autres w Pharisiens, vous êtes soigneux de laver l'extérieur du vais- » seau » : et c'est pourquoi il les appeloit : a Des sépulcres » blanchis ^ Voyez la justice de ce pharisien dans saintLuc : « Je ne suis pas d, disoit-iP a comme le reste des hommes». Et eu quoi excellez-vous donc? «Je jeûne deux fois la semaine: » je paie la dîme de tout ce que j'ai de bien ». Il ne vante que l'extérieur : et ceux-là lui ressemblent , qui ne s'attachent qu'aux observances extérieures. Dire son bréviaire , aller à réglise , assister au sacriûce, à matines, à l'oraison, prendre de l'eau bénite, se mettre à genoux, sans prendre l'esprit de toutcela, c'est une justice pharisaïque qui semble avoir quelque exactitude, mais qui s'attire de Jésus-Christ ce juste reproche: « Ce peuple m'honore des lèvres; mais son cœur est loin do » moi S). C'estunetausse justice. Mais que dirons-nous de ceux qui n'ont pas même cette justice et cette exactitude extérieure, si ce n'est qu'ils sont pires qne les pharisiens et que les Juifs?
« Matth. v. 20. — ' /i. v. 47. — ^ là. XXIII, 25. 27. .-*Liic* VIII. it. 12. - * Madh. XV. e.
SUB L*ÉYANGILË. 21
Le second défaut de la justice judaïque, c'est, comme dit saint Paul ', qn^en « ignorant la justice » par laquejle « Dieu » nous fait justes, « et cherchant à établir leur propre justice » se croyant justes par eux-mêmes, ails ne se sont point soumis à la justice de Dieu »: parce qu'ils ont cru faire le bien par euxmêmes , au lieu de reconnoître que c'est Dieu qui l'opère en eux.
Saint Paul avoit eu cette justice : mais voyez comment il en parle' : a Ma conduite étoit sans reproche selon la justice D de la loi. d Remarquez ces paroles : « sans reproche. » On ne pouvoit, ce semble, porter la perfection plus loin ; et cependant il ajoute aussitôt après : « Mais ce qui m'étoit un gain d selon la loi, a je 1 ai estimé une perte , à cause de la connois- B sance éminente que j'avois de Jésus-Christ, pour qui tout » m'a été une perle, et comme du fumier et de l'ordure ; afin 9 de gagner Jésus-Christ, et avoir en lui, non pas ma propre » justice qui vient de la loi , mais ]a justice qui vient de la foi » en Jésus-Christ : justice qui vient de Dieu par la foi».
Voilà donc le second défautde la justice judaïque, c'est qu'on se croyoit juste par soi-même : ce qui fait que cette justice est impure et n'est qu'ordure , selon saint Paul, parce qu elle n'est qu'orgueil. Étudions-nous donc à l'éviter, en rapportant humblement à Dieu le peu de bien que nous faisons.
Mais le troisième défaut de la justice des Juifs, c'est que les ceuvres en étoient fort imparfaites, en comparaison de la perfection où l'homme est élevé par l'Evangile. On y est obligé à une plus grande perfection que ceux qui faisoient bien. Et pourquoi ? « A cause de la connoissance éminente » qu'on a « de Jésus-Christ, » disoit saint Paul : et c'est une des vérités que Jésus-Christ renferme dans cette parole : « Si votre 9 justice n'est plus abondante que celle des docteurs de la loi » et des pharisiens, etc. » \
Voilà donc la justice chrétienne élevée de deux degrés au dessus de la justice dos sages païens , au dessus de la justice des Juifs. C'est pourquoi et les païens et les Juifs s'élèveront contre nous, les Ninivites, la reine de Saba , Sodomc et Gomorrhe , dont nous aurons surpassé les iniquités , nous qui
• Rom. X. ."î. - 2 rhiTip. m. G. 7. 8. 9. - ^ Matlh. v. 20.
devions surpasser la justice des plus sages. C'est ainsi qu^il se faut former une grande idée de ia justice chrétienne.
Mais voici encore quelque chose de plus excellent : et c'est le troisième degré et la perfection. C'est que la justice chrétienne se doit élever au dessus d'elle-même, a Non, mesfrè- » res », disoit saint Paul ', « je ne crois pas encore avoir al- » teint la justice où je tends, ni que je sois parfait : je pour- » suis ma course», comme un homme qui ne croit pas avoir obtenu ce qu'il souhaite. Unum autem; mais tout ce que je fais , tout mon but, toute ma pensée, <^ c'est qu'oubliant ce » qui est derrière moi : » voyez : tout le progrès qu'il a fait ne lui est rien ; il ne s'y arrête pas, il ne s'y repose pas : « Je m'é- » (ends à ce qui est devant. » Entendez ce mot, il «s'étend»: il fait effort : il sort en quelque manière de lui-même : il se disloque lui-même, en quelque sorte, par l'effort qu'il fait pour s'avancer.
Voilà donc le vrai chrélien , le vrai juste. Il croit n'avoir rien fait : car, s'il croit être suffisamment juste , il ne l'est point du tout. 11 faut donc toujours avancer et sortir continuellement de son état, a Soyez parfaits comme votre Père » céleste^». Ayez-en du moins la volonté ; car c'est renoncer à la justice que de se reposer dans celle qu'on a ; comme si on étoit assuré qu'elle fût suflisante ; d'autant plus que si vous n'avancez, vous reculez. «Vous regardez en arrière» , contre le précepte de l'Evangile. Et que décide le Sauveur ? que vous « n'êtes pas propre au royaume de Dieu^).
Voilà pourquoi il disoit qu'il falloit « avoir faim et soif delà » justice. » Ce n'est pas un désir ordinaire ; c'est un désir comme celui qui nous porte à nous nourrir et à vivre : désir ardent et invincible que vous devez sans cesse exciter. En quelque état que vous soyez, vous devez toujours avoir cette faim et cette soif, parce que la capacité de votre intérieur est infinie, comme l'est aussi la justice que vous cherchez.
Sur ce fondement de la perfection de la justice chrétienne, Jésus-Christ bâtit tout l'éditice, c'est-à-dire tous les préceptes de son Évangile, pour nous élever au dessus des païens, des
» Pliilip. III. 12. 13. - 2 Matth. v. 48. - ^ Li:c. ly. 62.
fj. 23
Juifs, et de nous-mêmes. Ce qu'il a compris dans cette parole : « Soyez parfaits comme votre Père céleste » ; et ce que son apôtre a exprimé de la manière que nous avons vue.
XIll*. JoDR. Haine, colère, parole injurieuse : quelle eu est Ja punition
(Matth. V. 21. 22.) •
Après cette belle préparation, après cette belle idée de la jn^^ee chrétienne, Jésus-Christ commence à régler ce qu'on doh an prochain, et il nous apprend jusqu'où Ton doit éViCer de liii nuire. Saint Jean dit que c( celui qui hait son l||;êre est un meurtrier ' . » Jésus-Christ le repu te tel. (3?é8i pourquoi il dit que ce n'est pas seulement en le tuant ûi qu*on se rend digne d'être puni par le jugement : » mais encore « si on se fâche contre lui » : et que o si on témoigne » son indignation par quelque parole de colère ou de mépris, D on mérite d'être condamné par le conseil », on est digne d'une plus grande peiné; « mais que si on s'emporte jusqu'à 2> rappeler insensé, on n'évitera pas le feu éternel ^ »
Il faut ici peser ces trois degrés : se mettre en colère ; témoigner sa colère par quelque parole d'emportement; dire des injures atroces, et traiter son frère de fou ; et les comparer avec les trois peines, le jugement, le conseil, le feu.
Le jugement emportoit la peine capitale, puisqu'il est attribué, selon les anciens, au meurtre, que la loi punissoit de mort irrémissiblement. Mais Jésus-Christ, pour faire voir combien la justice humaine étoit foible en comparaison de la divine qu'il venoit déclarer aux hommes, met le jugement, c'est--à-dire la peine capitale des jugements humains, pour le plus foible degré, qui est la colère, il veut donc dire que la colère contre un frère est par elle-même un péché digne de mort devant Dieu. Et ainsi, il ne faut pas douter qu'on ne commette un péché mortel, lorsqu'on demeure volontairement aliéné de son frère, ce qui arrive lorsqu'on demeure fâché contre lui; parce qu'alors la colère s'esttournéeenhaine.En cet état, rien n'excuse de péché mortel, que la résistance qu'on apporte à une disposition et impression si mauvaise : car, lorsqu'elle domine dans le cœur, la charité s'y éteint.
' I. Joan. III. 15. -— ^ Matîh. v. 21. 22.
Le second degré de supplice est le conseil ; ce qui se dit par rapport à la police des Juifs. Au dessus du jugement, où Ton punissoit les crimes particuliers jusqu a la mort, s'il le falloit, il y avoit le sanhédrin, ou le conseil suprême de la nation *, qui étoi|| d'autant plus sévère , qu'on y jugeoît les crimes publics qui regardoient Fétat du peuple de Dieu , dans la religion et dans le gouvernement, sans aucun appel. Pour exprimer le juste supplice decelui qui s'emporteroit au second degré de colère, c'est-à-dire jusqu'à témoigner sa haine par quelque parole de fureur ou de mépris, Jésus-Christ va de ce degré à ce qu'il y a de plus rigoureux et de plus inévitable parmi les hommes, qui est la rigueur extrême du souverain conseil de la nation.
Le dernier degré suit après cela, qui est de dire des injures atroces, comme d'appeler son frère fou : et, pour cela, il n'y a plus rien parmi les hommes, par c^ l'on puisse exprimer la vengeance qui en sera faite, qu'une vallée auprès de Jérusalem, qu'on réputoit abominable, et qu'on appeloit la vallée des cadavres et des cendres , parce que c'étoit celle où , du temps des idolâtries du peuple de Dieu, les Israélites brûloient leurs enfants en l'honneur de l'infâme idole de Moloch, et où on jetoit leurs cendres et leurs cadavres à demi-brûlés.
La tradition.enseignoit encore que les cadavres des soldats de Sennachérib y avoient été jetés à tas, de sorte qu'elle fourmilloit de vers qui sortoient de ces cadavres ; les marques du feu étoient dans les cendres et dans les cadavres à demi-brûlés ^ Cette vallée s'appeloit la vallée du fils d'Ennom, Ben-Ennom% en changeant le B en G, Gehennom, Gehenna. Géhenne: par où l'on exprima ensuite l'enfer, le feu, dont les damnés y sont dévorés, et les vers qui les y rongent : dont le Sauveur dit : a Leur ver ne meurt point, et leur feu ne » s'éteint jamaisS .
C'est donc à cette vallée des cadavres, qu'on appeloit aussi la vallée de la mort , que Jésus-Christ compare le supplice
* Joseph. Antiq. Jadaic. xiv. 17. — ' Jos. XV. 8. et xviii. K». — * IV. Rcg. XXIII. 10. II. Parai, xxviii. 3. - * Marc ix. 47.
SUR l'évangilb. 25
affireox de ceux qui traitent leurs frères d'insensés et de fous. Qoe s^O ordonne ce supplice pour les injures, combien seront tourmentés cent qui frappent, ceux qui tuent? Le Fils de Dieu n^en parle pas, comme ne voulant pas supposer que cela puisse arriver parmi les siens, et laissant assez entendre combien les actions violentes seront punies, si les paroles le sont avec une si terrible rigueur.
Pesons donc toutes nos paroles , puisqu'elles sont pesées avec une telle rigueur dans le souverain jugement de Dieu.
XrV» Jour. Réconcaîation (Malth. v. 23. 20.)
C'est encore un beau et grand précepte , et par lequel nous pouvons entendre combien Dieu aime la paix, de nous ordonner, comme il fait, de nous réconcilier avec notre frère avant que d'approcher de l'autel. Il ne veut point de Toblation qui lui est offerte avec un cœur plein de ressentiment et avec des mains portées à la vengeance.
On doit encore beaucoup remarquer cette parole : « Si vo- • tre frère a quelque chose contre vous '», et non-seulement si vous lui en avez donné sujet , mais encore s'il l'a pris mal à propos , il faut s'éclaircir charitablement avec lui , de peur que vous ne veniez à le haïr, lorsque vous saurez qu'il vous hait. Le premier présent qu'il faut offrira Dieu, c'est un cœur pur de toute froideur et de toute inimitié avec son frère.
N'attendez pas même le jour de la communion ; celui de Toblation, où l'on se trouve ensemble, et oii l'on assiste même seul au saint sacrifice , ce jour doit être précédé de la réconciliation.
11 faut encore porter plus loin l'amour de la paix ; et saint Paul dit : « Que le soleil ne se couche point sur votre colère '» . Les ténèbres augmenteroient notre chagrin ; notre colère nous reviendroit en nous éveillant, et deviendroit plus aigre. Les passions tristes et sombres , du nombre desquelles sont la haine, la vengeance, lajalousie, s'aigrissent pendant la nu't ainsi que les plaies, les fluxions, les maladies.
' MalUi. V. 23. - ^ Eplies. iv. 20.
Dans les querelles, dans les procès, dans tontes les di$dë|isions, on se «livre » Tnn Tautre « au juge » parce qu'on s^offense mutuellement : on doit donc craindre « la prison, d*t)ù » Ton ne sort qu'après avoir tout payé» dans la dernière rigueur ; et il faut s'accorder volontairement l'un avec l'autre, plutôt que d'en venir à un jugement qui augmenteroit l'aigreur. C'est ce qu'il faut bien considérer.
Saint Augustin dit que cet « ennemi avec lequel il se faut y> réconcilier, pendant qu'on est dans la voie '», c'est la vérité, qui nous condamne dans cette vie, et bous «livre », en l'au- » tre, à l'exécuteur, qui nous oblige à payer jusqu'au dernier solx> ; c'est-à-dire, à demeurer éternellement dans cette affreuse prison, puisque nous ne pouvons jamais satisfaire pour nos crimes.
XY* Jour. Délicatesse de la chasteté ; s^arracher Yœil ; se couper la main : indissolubilité du mariage ( MatUi. v. 27. 32.)
En ce qui regarde la chasteté, il faut craindre jusqu'à un regard : c'est par là qu'entre le poison. « Prenez garde » , D disoit Moïse% de ne point laisser aller vos yeux et vos pen- » sées, en vous souillant dans les objets qui vous environ- » nent ». Job disoit aussi, dans cette vue : « J'ai fait un pacte » avec mes yeux»', que je les liendrois toujours modestes, jamais vagues ni dissipés. Le voile des vierges sacrées est la marque et l'instrument de cette retenue; leur vie est un mystère ; les yeux profanes en sont bannis ; elles ne«veulent ni voir ni être vues. C'est le premier enseignement de Jésus- Christ sur cette matière.
La seconde est de renoncer aux liaisons non-seulement les plus agréables, mais encore les plus nécessaires, plutôt que de mettre notre salut en péril. Le secret de fuir , d'éviter les occasions prochaines, c'est-à-dire, celles où l'on a déjà fait naufrage, craindre même les plus éloignées, se précautiohner de toutes parts, couper jusqu'à sa main droite, et jusqu'à son pied, arracher jusqu'à ses yeux : tout doit être violent dans
« MatUi, V. 25. 26. — ' Num. xv. 39. - » Job. xxxr. 1.
SUR l'Évangile. ^'
cette matière. Car il faut, aatant qu'il se peut, éviter même d'avoir à combattre, parce qu'on n'est pas longtemps courrageux, ni ferme contre soi-même.
aSi votre œil,... si votre main droite vous scandalise ic'esl- » à-dire , si ces personnes qui vous sont si chères , vous sont » une occasion de tomber , séparez-vous-en n . Ajoutez, si elles vous font a scandaliser » votre frère ; car tout ce qui le fait tomber, est aussi pour vous une chute semblable à celle d'an homme qu'on a jetteroit dans la mer une meule au coP » .
Le troisième enseignement sur cette matière regarde le mariage et son indissolubilité. Mais on peut encore pprt^ plus loin ses pensées. Car , comme cet indissoluble H^j^^ mariage signifie l'inséparable union de Jésus-Christ av(^^|)| Église, les âmes qui sont entrées dans ce bienheureux contrat, doivent garder la foi à Jésus-Christ, et ne faire jamais divorce avec lui.
Pour cela, il faut éviter jusqu'aux moindres choses qui déplaisent à l'Époux céleste. Ce ne sont pas seulement les ruptures qui sont à craindre dans les mariages , mais encore les moindres froideurs. Tout va au divorce, si on n'y prend garde : et il faut promptement réparer les moindres négligences : la délicatesse de l'époux en est blessée, l'amour refroidi s'éteint bientôt.
Veille donc , âme chrétienne, veille sur les moindres choses ; rien ne plaît plus à celui qui aime que l'attention à le contenter en tout ; au contraire, il n'y a rien de plus terrible que cette parole célèbre du Fils de Dieu^ : « Je voudrois que » vous fussiez froid ou chaud». On vous pourroit tourner au bien , et vous seriez capable de quelque action ; a mais parce » que vous êtes tiède )> et sans efficace , on ne peut rien fairo de vous, « et je vous vomirai de ma bouche » .
XVI* Jour. Ne jurer point : Simplicité chrétienne (Matth. y, 33. 37.)
Je trouve cet endroit un des plus touchants de la doctrine chrétienne, parce que le Fils de Dieu y établit la plus aimable
* Matth. V. 39. 90. — ' là. XfflU 6. - * Àpoc. m. 15. 16.
i28 aiÂDITATIONS
de toutes les vertus, qui est la sincérité. Le chrétien ne ment jamais ; il dit : a Cela est , cela n'est pas ' » : et celte parole tient lieu de tout serment. Car au lieu de jurer ou par le ciel, ou par la terre , ou par la sainte cité , ou par sa tête , ou en quelque manière que ce soit, on lui ordonne pour toute réponse : a Cela est, cela n'est pas : oui et non » . Le mensonge ne trouve point de place dans une expression si simple ; elle ne souffre point non plus de déguisement, car, sans détour ni embarras , on répond : a Cela est , cela n'est pas ». Et la sincérité d'un chrétien doit être si parfaite et si connue, qu'on s'en tienne à sa simple parole, comme s'il avoit fait mille serments de toutes les sortes.
€tette parole est bien forte : a Tout ce qui est au delà vient du malin ^ )) ou du mal. Tout ce qu'on dit de plus que a cela est, » cela n'est pas » , c'est la dureté des cœurs, c'est la malice et la fourberie , c'est le démon, en un mot, qui l'a introduit. Revenons donc à l'origine ; rendons-nous si croyables par notre sincérités qu'on se fie à nous à cette simple parole : a Cela est, cela n'est pas : oui y> et « non » .
Ne soyez pas si décisif, si affirmatif, n'exagérez pas : «Ne » jurez pas ^ j> : c'est une partie de cette douceur dont il est dit a bienheureux ceux qui sont doux S. Ce que vous direz de plus fort que la simple affirmation ou négation ne seroit pas nécessaire, si les cœurs étoient bien disposés. Soyez de votro côté dans cette disposition ; et s'il faut aller au delà , que ce soit uniquement pour les autres qui ont besoin d'être poussés plus fortement.
Renouvelez-vous, « quittez le vieux levain * ». Le méchant est menteur, parce qu'il a intérêt de cacher et de déguiser ce qu'il est. a Revêtez-vous de l'homme nouveau qui est Jésus- » Christ qui est créé selon Dieu en justice, et dans la sainteté » de la vérité **». Ainsi, quittant le mensonge qui ne convient qu'au mauvais qui veut se cacher, « dites-vous la vérité les uns jo aux autres, parce que vous êtes membres d' un même corps'» . La main ne veut pas tromper la tête, lorsqu'elle la prend pour
» Matth. V. 37. - » fô. - » /*. v. 37. - « /*. V. 4... » i. Cor, V. 7, - « Eph. IV. 24. - ' ^*'4S»
guide parmi les ténèbres; l'œil ne veut pas tromper les pieds, ni les pieds cacher leur marche aux yeux et à la tête. Si ces membres se pouvoient parler et interroger l'un Tautre, ils se diroient simplement la vérité en toutes choses : oui et non; - >V' cela est, cela n'est pas. Vivez ainsi, chrétien : ne faites point"*- i! le mystérieux ni l'important. Taisez-vous par modération et ^ par prudence, et non pas en faisant l'homme sage et l'hommo grave. N'ayez point de dissimulation, surtout ne faites rien de mal, de douteux, ni de suspect , afin que vous n'ayez rien à déguiser. Si vous péchez, car qui ne pèche point? et qu'il vous faille découvrir votre péché à un confesseur, comme la plaie à son médecin , dites : cela est , cela n'est pas , sans chercher de vaines excuses à votre faute, ni de longues circonlocutions pour l'envelopper. L'humilité vous fera sincère, vous guérira infailliblement, pourvu que vous gardiez la sincérité.
On jure par le nom de Dieu, et on le prend à témoin , afin que notre parole, foiblepar elle-même, devienne ferme et inviolable par l'interposition du nom de Dieu. Mais, si nous sommes^ remplis de Dieu et revêtus de Jésus-Christ, la vérité est en nous, et , nos discours étant fermes par le mérite de la source d'où ils sont partis , ne demandent pas d'être appuyés par la religion du serment.
Il y en avoit qui croyoient qu'on ne juroit pas, h moins d'interposer le nom de Dieu. Ils ne prenoient pas pour serment de dire par le ciel, ou par la terre, ou par la sainte cité^ ainsi du reste. Mais Jésus-Christ décide qu'il y a dans tout cela quelque chose qui, ayant rapport à Dieu, doit être regardé avec une espèce de religion, sans qu'il soit permis à l'hommo de le profaner par ses serments.
Cette parole est remarquable ; « Ne jurez point par voire n tête, car vous ne pouvez faire blanc ou noir un de vos chop veux S). De tout ce que vous appelez vôtre, il n'y arien dont vous puissiez disposer, pas même de la couleur de vos cheveux. Ne dites donc pas, je jure par ma tête, c'est-à-dire, je me dévoue , ou, comme on parle , je dévoue ma tête à telle cl à telle peine ; car, loin d'avoir pouvoir sur votre tête, vous
* Mattli. T. 36.
n'en avez pas même sur vos cheveux, pour les faire venir ou croître , ni pour en changer la couleur. Soyez donc soumis à Dieu, et ne parlez jamais comme pouvantdisposerde la moindre chose.
XVil* Jour. Charité fraternelle : Etendue de la perfection chrétienne
(Mattb. V. 38. 43.)
Jésus-Christ revient encore à Tobligation de la charité fraternelle dont il avoit déjà dit que, loin qu'il fût permis de tuer ou de frapper, il ne falloit pas même se fâcher contre son frère, ni lui marquer de Taigreur par aucune injure ; que si on avoit quelque démêlé, il falloit être facile à se raccommoder ; n'employez point de juge , s'il se peut, pour terminer vos différends , ni même de médiateur pour concilier les* esprits aliénés. Nous avons un médiateur naturel de notre réconciliation mutuelle , qui est Jésus-Christ , et l'esprit de charité et de grâce qui nous anime. Il faut donc se rendre traitables , et chacun s'accommoder de gré à gré avec son frère. Il a dit que , si nous sentions quelque aigreur dans le cœur de notre frère , il falloit le prévenir pour le calmer, et préférer la réconciliation au sacrifice. Maintenantil pousse plus loin l'obligation, et il déracine tout à fait l'esprit de vengeance.
« Œil pour œil et dent pour dent '»; c'est ce qu'on permettoit aux anciens : il paroissoit là une espèce de justice ; mais Jésus-Christ ne permet pas.au chrétien de se la faire à luimême , ni de la rechercher pour se satisfaire. Si la justice publique réprime les violences, le chrétien ne l'empêche pas et il respecte les ordres publics; mais pour lui, loin de scvenger de celui qui lui donne un soufflet, il tendra plutôt l'autre joue; il abandonnera plutôt son manteau à celui qui lui dispute sa tunique, que d'entreprendre un procès pour peu de chose, et entrer dans un esprit de chicane et de ressentimentMlaccorderaplutôtde son bon grédeux mille pas à celui qui Taura forcé à en faire mille, qu'il ne se fera justice à luimôme , ou qu'il ne songera à se venger de la violence qu'on lui aura faite. La tranquillité de son cœur lui est plus chère
* Exod. xxi. 4. — ^ Matth, v. 30. a scq.
que la possession de tout ce qu'on lui peut ravir avec injustice ; et s'il faut manquer à la charité pour recouvrer les biens dont on Ta privé , il n'en veut point à ce prix. 0 Évangile , que tu es pur ! ô doctrine chrétienne , que tu es aimable ! Mais, ô chrétiens, que vous y répondez mal , et que vous êtes peu dignes d'un si beau nom !
, « Donnez à qui vous demande. Ne fuyez pas , » comme on fait ordinairement, «celui qui vous emprunte dans son be~ sion ' » . Faites ce que vous pourrez pour le soulager, soyez libéral et bienfaisant. Toutes les richesses de l'univers n'égalent pas le prix de ces deux vertus, ni la récompense qu'elles nous attirent.
Voici donc trois degrés de charité envers ses ennemis : les aimer, leur faire du bien , prier pour eux. Le premier est la source du second : si on aime, on donne. Le dernier est celui qu'on croit pouvoir faire le plus aisément ; mais c'est pourtant le plus difficile, parce que c'est celui qu'on fait par rapport à Dieu. Rien ne doit être plus sincère > ni plus cordial , ni plus véritable , que ce qu'on présente à celui qui voit tout jusqu'au fond du cœur.
XVIII* Jour. Etendue de la perfection chrétienne ( Matth. v. 40«
Examinez-vous sur ces trois degrés : aimer, faire du bien, prier. « Qu'est-ce qu'aimer ceux qui nous aiment? Les publi- » cains le font bien. Qu'est-ce que saluer ceux qui vous sa- » luent? Les païens lefontbien ». Ce n'est pas pour rien qu'on vous propose un héritage éternel et une immuable félicité ; ce n'est pas pour vous laisser demeurer à l'égal ou même au dessous des païens. Dites-vous la même chose , ô chrétien ! dans tout le reste de votre conduite. Quelle récompense méritez-vous , femmeschrétiennes, si vous méprisezles vaines parures? Les païennes l'ont bien fait. Quelle sera votre gloire, si vous méprisez les richesses? Les philosophes l'ont bien fait. Dites*T0us la même chose sur la chasteté; les vestales Tout bien gardée : sur la cordialité ; les païens , les sages du monde eu ont
* Mattb. V. 42,
fait gloire. Portez donc plus haut vos pensées « cl soyez par- » faits' ». Mais comme qui? Comme les philosophes? comme les païens? comme les Juifs? ou comme Tes pharisiens et les docteurs de la loi , qui étoient les plus parfaits d'entre les Juifs? Non : Jésus-Christ vous a dit que a vous n'aurez point I) de part à son royaume, si votre justice ne surpasse la leur*». Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait\ Et comme vous ne pouvez jamais régaler, croissez toujours pour vous approcher de cette perfection. L'entreprise est grande; mais le secours est égal au travail : Dieu, qui vous appelle si haut, vous tend la main : son Fils, qui lui est égal, descend à vous pour vous porter. Dites donc avec saint Paul : Courage, mon âme : « Je puis tout avec celui qui me fortilie * » .
0 chrétien, qui es si loin de la perfection de ton état, quand commenceras- lu à surmonter ta nonchalance?
Que chacun se dise à soi-même dans le fond du cœur : Ça, je veux apprendre à être chrétien. Arrêlcz-vous pourtant àces mots : c( On a dit aux anciens : et moi je vous dis ». Qui est celui qui nous a donné cette loi nouvelle? Jésus-Christ, le Fils de Dieu en personne, la lumière et la vérité éternelles, le maître qui nous est envoyé du ciel pour nous enseigner ; mais en même temps le Sauveur qui nous aide et qui, comme on vient de voir, mesure ses grâces au travail qu'il nous impose. Disons donc avec saint Paul ^ : « Si la loi qui a été donnée aux )> anciens Juifs par le ministère des anges est demeurée ferme,. » et que toute transgression et désobéissance contre cette loi » ait reçu un juste châtiment», comment l'éviterons-nous, si nous négligeons une doctrine aussi salutaire que celle qui nous est enseignée par Jésus-Christ qui , ayant pris son commencement par Te^xplication qu'il en a faite lui-même , nous a été confirmée par ceux qui l'ont ouïe de sa propre bouche: Dieu y rendant témoignage par tant de signes, par tant de miracles, par tant de prodiges, et enfin par l'effusion manifeste de son Saint-Esprit? Et encore avec le même saint Paul* : a Si, lorsqu'on avoit violé la loi de Moïse» , qui n'éloil que le
• Mattb. V. 48. - = lô. 20. - •' U. 48. - * Philip, iv. 13. - - Ileb. II. 2. 3. 4. - " Ib. x. 28. 2U. 30. 31.
SUR l'Évangile. 33
senriteur, a on périssoit, sans miséricorde, sur la déposition » de deux ou trois témoins, quel supplice mériteront ceux qui » ont foulé aux pieds le Fils de Dieu; qui ont tenu pour pro- » fane le sang de Talliance par lequel ils ont été sanctiOés, d 9 qui auront fait outrage à Tesprit de la grâce ? Car nous sa-* » vous combien puissant est celui qui dit : A moi appartient' » la vengeance , et je la saurai bien faire. Et encore le Sel- » gneur jugera son peuple. Il est horrible de tomber entre - » les mains du Dieu vivant x>.
XIX* Jour. Rechutes ( Lnc. xi. 21. 26. S. Paul. Heb. vi. 4. 0.