‹ Méditations sur l'ÉvangileChapitre 3 sur 34 · II. Petr. II · texte numérisé non relu

II. Petr. II

Pour nous affermir contre les rechutes , appuyons sur ce qui est dit dans saint^Luc du « fort armé ' » .

a Le fort armé », e*est le démon. Considérez ces paroles : « Ce qu'il possède est en paix. » Songez à la malheureuse paix dont jouissent les pécheurs. La conscience assoupie , on se voit périr de sang-froid et sans s'émouvoir : les sens nous enchantent, et le démon règne tranquillement. Jésus-Christ H chassé ce fort armé, quand il a ébranlé ce cœur endurci, et qu'on a fait pénitence. Mais ce n'est pas, tout et il ne quitte pas prise : il revient avec sept démons plus méchan.ts que lui; Pesez tout : ces esprits immondes souillent de nouveau la mai* son que la pénitence a nettoyée, et ils y établissent leur demeure : « Et le dernier état de cet homme est pire que le D premier'». Si toujours à chaque rechute l'état devient pire, si le joug du démon s'aggrave ; si l'on s'enfonce de plus en plus dans le mal , si les forces diminuent sans cesse , oh en sera-t-on à la fin, et comment sortir de cet abîme? Dieu peut nous en tirjsr, je le sais ; mais s'il n'y a rien à désespérer, tout est à craindre.

ff II eslimpos&gible» à l'homme, dit saint Paul% selon le cours or^naire âes choses humaines, et il n'y a que Dieu qui lé puisse faire par un effort , pour ainsi parler , de sa toutepuissance : a 11 est impossible, dis-je, que ceux qui ont une » fois été illuminés par la grâce du baptême ; qui ont goûté

* Luc. II. 21. et seq. - ' Luc. Xl. 2C. — 'Heb. vi. 14. et suiv.

3^ MÉDITA tlONS

h le don céleste, et ont été faits participants du Saint-Esprit, n et qui ensuite sont déchus, soient renouvelés. » Si saint Paul parle ainsi de ceux qui ont violé la sainteté du baptême , que doivent craindre ceux qui ont ajouté à cette profanation celle de la pénitence, si souvent réitérée et si souvent méprisée ? (( La terre , qui boit souvent la pluie qui tombe sur elle, » et qui ne produit que des épines et des chardons, est à la ' ' » yeille d'être maudite, et enfin on y met le feu* 0.

Il n'y a rien à expliquer ici : les paroles sont assez claires et il n'y a qu'à les méditer les unes après les autres avec attention.

Après que ces paroles vous auront remplis de frayeur, relevez votre espérance par les suivantes , et croyez que toute TEglise vous dit avec saint Paul : a Nous espérons de vous de meilleures choses* ».

Après avoir ouï saint Paul, écoutons encore saint Pierre * : a II vaudroit mieux n'avoir pas connu le chemin de la justice, » que de retourner en arrière; comme un chienqui ravale ce » qu'il a vomi, et comme un pourceau qui se vautre de nouveau » dans la boue ». Gela fait horreur seulement à entendre, et ces expressions soulèvent le cœur; mais la chose est bien plus horrible , «t ce qu'on voit faire à ces animaux est au dessous de ce qui arrive au pénitent qui retombe.

XX' Jour. Vaine gloire dans les bonnes œuTres ( Matth. yi. 1. 4.)

Après avoir porté la justice chrétienne au degré de perfection qu'on vient de voir, et jusqu'à nous donner pour modèle la perfection de Dieu même , Jésus-Christ voit que l'homme enclin à la vanité, voudroit tirer de la gloire des ))ratiques extérieures d'une justice si parfaite ; et c'est ce qui donne lieu à ce précepte ' : a Prenez garde à ne pas faire votre justice » devant les hommes, pour en être regardé». Il ne défend pas de pratiquer la justice chrétienne en toute rencontre pour édifier le prochain, au contraire, il a dit : a Que votre lumière » luise devant les hommes, afin que votre Père céleste soit

< Ileb. VI. 7. 8. - * Ib. 9. - » D. Pet. ii. 21. 22. - * Matth. Yl. 1. et seq.

SUR LëVANGILE.

D gloriQé » dans vos bonnes œuvres ; a mais prenez garde de » ne les pas faire pour êlre regardés des hommes, autrement » vous perdez votre récompense' ». Demandez-la aux hommes pour qui vous agissez ; mais n'attendez de Dieu que la punition qu'il a réservée aux hypocrites.

Toutes les fois qu'on vous loue , craignez cette parole du Sauveur : « En vérité, je vous le dis, vous avez reçu votre ré- D compense^». Parole si importante que Jésus-Christ la répète à chaque action qu'il marque en particulier dans ce chapitre.

Souvenez-vous de ce qu'il a dit du mauvais riche : a II a D reçu ses biens en cette vie ». Et ailleurs dans la parabole du festin : a On vous a rendu ce qu'on a reçu de vous^ ».

Heureux donc ceux dont a la vie est cachée en Dieu avec 2> Jésus-Christ » , comme dit saint Paul \ que le monde ne connoît pas; qui vivent dans le secret de Dieu; qui se contentent de ses yeux ; car quelle erreur et quelle folie de ne se pas contenter d'un tel spectateur? « Ils sont comme inconnus», dit le même saint Paul' : car ils ne sont point dans les vains discours des hommes : « mais ils sont connus » ; Dieu les regarde d'autant plus que personne ne songe à eux, et qu'ils sont comme n'étant pas sur la terre. Heureux! heureux! a Si jije plaisois encore aux hommes », dit saint Paul % ce je no j» serois pas serviteur de Jésus-Christ».

Il faut bien prendre garde ici à une certaine nonchalance, qui fait négliger les actions de dehors qui édifient le prochain» On dit : Que m'importe ce qu'il pense? Comme qui diroit: Que mMmporte de le scandaliser? A Dieu ne plaise ! Dans les actions du dehors édifiez le procham, et que tout soit réglé en Tons jusqu'à un clin d'œil ; mais que tout cela se fasse natureUement et simplement, et que la gloire en retourne à Diea.

Gardez-vous bien aussi de vous contenter de vous régler à Feitérieur ; il faut à Dieu son spectacle : c'est-à-dire, dans le sceret , un cœur qui le cherche.

* Ibtth. V. 16. — * Ib. VI. 2. 5. — * Lnc. xvi. 25. XIT. 12. — • Col. III. 3. — * II. Cor. VI. 8. — « Gai. i. 20.

d Que votre gaachc fie sache pas ce que fait la droite ' ». Cachez votre aumône à vos plus intimes amis : a Cachez-la « dans le sein du pauvre », dit le Sage *; que le pauvre même, 8*il se peut, ne vous connoisse point. Il faudroit, s'il pou* voit , vous pouvoir cacher à vous-même le bien que vous faites ; cachez-en, du moins, le mérite à vos yeux ; croyez toujours que vous faites peu , que vous ne faites rien , que vous êtes un serviteur inutile ; craignez toujours, dans vos bonnes œuvres, que votre intention ne soit pas assez pure, assez dégagée des vues du monde ; laissez connoître à Dieu seul le mérite de vos actions; faites bien, sans retour sur vousmême; occupez-vous tellement de la bonne œuvre en ellemême, que vous ne songiez jamais à ce qui vous en reviendra; laissez tout au jugement de Dien, ainsi il vous verra seul ; vous vous cacherez à vous-même .

a Ne sonnez pas de la trompette devant vous ^ », comme ceux qui parlent sans cesse de ce qu'ils font et de ce qu'ils disent. lis sont eux-mêmes leur trompette, tant ils craignent de n'être pas vus.

XXI* Jour. Prière, et présence de Dieu dans le secret ( Matlh. tI.

0 Entrez dans votre cabinet », dans le plus intime de la maison ; mais entrez dans le plus intime de votre cœur. Soyez dans un parfait recueillement : a Fermez la porte sur vous » ; fermez tous vos sens, ne donnez accès à aucune pensée étrangère. « Priez en secret » ; épanchez votre cœur devant Dieu seul : qu'il soit le dépositaire de vos secrètes peines.

a Ne parlez pas beaucoup ». Il n'est pas question d'apprendre à Dieu par un long discours , vos besoins secrets : a II sait tout avant que vous parliez ». Dites intérieurement ce qui peut vous profiter à vous-même, vous exciter, vous recueillir en Dieu. Les prières des païensxjui ne connoissoient pas Dieu, ne sont 'qu'une surabondance de paroles inconsidérées. Parlez peu de la bouche et beaucoup du cœur. Ne

* Matth. VI. 3. 4. ^ - Eccli. xxix. 15. — ^ Mattb. vi. 2.

scR l'Évangile. 37

multipliez pas yos pensées, car c'est ainsi qu'on s'étourdit, et qu'on se d^ipe soi-même. Arrêtez vos regards sur quelque importante vérité qui aura saisi votre esprit et voire cceur. Considérez, pesez, goûtez, ruminez, jouissez. La vérité est le pain de l'âme. Il ne faut pas engloutir d'abord , pour ainsi parler, chaque morceau: il ne faut pas sans cesse passer d'une pensée à une autre, d'une vérité à une autre ; tenez-en une : serrez-la jusqu'à vous l'incorporer ; attachez-y votre cœur plutôt que votre esprit; tirez-en, pour ainsi parler, tout le suc, à force de la presser par votre attention.

« Dieu vous voit dans le secret » . Songez qu'il vous voit jusque dans le fond, infmiment plus que vous-même. Faites an acte de foi simple et vif sur sa présence. Ame chrétienne, mettez- vous sous ses yeux tout entière. Il est intime, il est présent : car il donne l'être et le mouvement à tout. Ne vous arrêtez pas néanmoins à cette présence, dont tontes les créatures animées et inanimées sont également capables. Croyez, par une foi vive, qu'il vous est présent, comme vousdonnantau dedanstoutes (es bonnes pensées, comme tenant en sa main la source d'oii elles sortent ; et non-seulementles bonnes pensées, mais encore les bons désirs, les bonnes résolutions et toutes les bonnes volontés, depuis le premier principe qui les fait naître jusqu'à la dernière perfection. Croyez encore qu'il est dans les justes, et qu'il y fait sa demeure, selon cette parole du Seigneur : « Nous viendrons à lui , et nous ferons B notre demeure en lui ' ». Il y est d'une manière stable et permanente; il y établit sa demeure. Souhaitez qu'il soit en vous de cette sorte ; offrez-lui votre intérieur, afin qu'il y soit et qu'il en fasse son temple. Sortez quelquefois de vousmême, et avec la même foi qui vous le fait voir dans vousmême, regardez-le dans le ciel, oïl il se manifeste à ses bienaimés. C'est là qu'il vous attend. Courez, volez, rompez vos liens, rompez toutes ces attaches qui vous lient à la chair et au sang. 0 Dieu, quand vous verrai-je? Quand aurai-je ce « cœur pur, qui fait qu'on » vous « voit» en soi-même, hors de soi-même, partout? 0 lumière qui éclairez tout! ô vie qui

' Joan. XIV. 23.

animez tout ! ô vérité qui nourrissez tout ! 6 bien qui passassiez tout! ô amour qui unissez tout! Je vous loue , mon Père céleste, qui me voyez dans le secret.

XXQ* Jour. Oraison dominicale : Notre Père. (Mattb. iri. 9. )

Regardez dans toutes les demandes un exercice d'amour.

« Notre Père » : Dès ce premier mot de TOraison dominicale, le cœur se fond en amour. Dieu veut être notre Père par une adoption particulière. Il a un fils unique qui lui est égal, en qui il a mis sa complaisance : il adopte les pécheurs. Les hommes n'adoptent des enfants que lorsqu'ils n'en ont point: Dieu qui avoit un tel Fils, nous adopte encore. L'adoption est un effet de l'amour ; car on choisit celui qu'on adopte : la nature donne les autres enfants : l'amour seul fait les adoptifs. Dieu qui aime son Fils unique de tout son amour, et jusqu'à l'infîni , étend sur nous l'amour qu'il a pour lui. C'est ce que dit Jésus-Christ dans cette admirable prière qu'il fait à son Père pour nous : (( Que l'amour dont vous m'aimez soit en » eux, et moi je suis en eux ' » . Aimons donc un tel Père. Disons mille et mille fois -.Notre Père, notre Père, notre Père, ne vous aimerons-nous jamais? ne serons-nous jamais de vrais enfants pénétrés de vos tendresses paternelles?

Encore une fois , notre Père. Qu'est-ce qui nous fait dire, notre Père ? apprenons-le de saint Paul * : « Parce que vous êtes » enfants. Dieu envoie en vous l'esprit de son Fils, qui crie » en vous : Père, Père » . C'est donc le Saint-Esprit qui est en nous : c'est lui qui forme en nous ce cri intime de notre cœur, par lequel nous invoquons Dieu, comme un Père toujours prêt à nous entendre.

Le même saint Paul dit ailleurs ^ a Ceux qui sont mus , ©qui sont conduits par l'esprit de Dieu, sont les enfants » de Dieu.... Dieu nous envoie « l'esprit d'adoption, parle- » quel nous crions: Père, Père». C'est donc encore une fois le Saint-Esprit qui nous donne ce cri filial , par lequel nous recourons à Dieu comme à notre Père.

Pourquoi l'appelle-t-il un cri? Un grand besoin fait crier.

* Jean. XVII. 20. •— ' Gai. iv. 6. — ^ Hom. viii. 14. 15.

SUR l'Évangile. 39

Un enfant ne crie que lorsqu'il souffre ou qu'il a besoin. Mais à qui est-ce qu'il crie dans son besoin ; sinon à son père, à sa mère, à sa nourrice, à tous ceux dans qui la nature lui fait sentir quelque chose de paternel? Crions donc, car nos besoins sont extrêmes. Nous défaillons , le péché nous gagne , le plaisir des sens nous entraîne. Crions, nous n'en pouvons plus, mais crions à notre Père. Qu'est-ce qui nous porte à crier? Le Saint-Esprit, le Dieu-amour, l'amour du Père et du Fils : « Celui qui répand l'amour dans nos cœurs * » . Crions, crions donc avec ardeur, et que tous nos os crient : 0 Dieu, vous êtes notre Père !

« Abraham » et les autres Pères , dont nous venons selon la chair, <c nous ont ignorés; et Israël ne nous a pas connus ». Mais vous , ô Dieu , notre vrai Père » , vous nous connoissez ; et c'est vous qui nous envoyez du sein intime de votre cœur, et de la source infinie qui est votre amour, cet esprit qui nous fait crier à vous comme à notre Père.

a Cet esprit», ajoute saint PauP« rend témoignage à notre » esprit que nous sommes enfants de Dieu » . 0 Dieu, qui entendra ce témoignage du Saint-Esprit, qui nous dit intérieurement que nous sommes enfants de Dieu? Quelle voix, lorsque dans la paix d'une bonne conscience , et d'un cœur qui n*a rien à se reprocher qui le sépare de Dieu ; je ne sais quoi nous dit secrètement, et dans l'intime silence de notre cœur : Dieu est ton Père : tu es son enfant ! Passons : cette voix est trop intime ; trop peu de personnes l'entendent. Passons : une autre fois nous l'entendrons mieux ; il faut être plus affermi, plus enraciné dans le bien. Le Saint-Esprit ne rend pas à tous ce témoignage secret. Quant à lui, il voudroit le rendre à tous ; mais tous n'en sont pas dignes. 0 Dicu^ faites-nous-en dignes. C'est bien fait de le demander à Dieu ; car en effet c'est lui qui le donne ; mais il nous répond : Agis avec moi , travaille de ton côté, ouvre-moi ton cœur, fais taire les créatures, dismoi souvent dans le secret : Notre Père, notre Père.

* Rom. V. 5. — ' Rom. viii. 10.

XXIIl* Jour. Notre Père, qui êtes aux cieux. (Ibid.)

Encore un coup: « Notre Père»: mais ajoutons à cette fois : ({ Notre Père qui êtes dans les cieux » . Vous êtes partout ; mais vous êtes dans les cieux comme dans le lieu où vous rassemblez vos enfants, où vous vous montrez à eux, où vous leur manifestez votre gloire, où vous leur avez assigné leur héritage.

Saint Paul nous disoit * : « L'Esprit rend témoignage à notre » esprit, que nous sommes enfants de Dieu «.Mais écoutons ce qu'il ajoute : a Que si nous sommes enfants, nous sommes » aussi héritiers ». Ce n'est pas tout : concevons le comble de notre bonheur : « Héritiers de Dieu, et cohéritiers de Jésus- Christ», nous aurons le même héritage, le même royaume : nous serons assis dans son trône : nous aurons part à sa gloire, nous serons heureux en lui, par lui, avec lui; et c'est pourquoi nous crions : « Notre Père, qui êtes dans les cieux», afin de bien concevoir où il nous appelle.

Aimons celui qui nous fait ses héritiers, et les cohéritiers de son cher Fils Jésus-Christ. Qui pourroitne l'aimer pas? Qui pourroit ne pas désirer ce bel héritage ? Il n'est donné qu'à ceux qui l'aiment. Notre héritage, c'est Dieu même : il est notre bien ; il est lui seul notre récompense. « Je suis, » dit-il %« ton protecteur et ta trop grande récompense ». Trop grande pour tes mérites, mais proportionnée à l'immense bonté de ton Dieu.

XXIV' Jour. Votre nom soit sanctifié. (Matth. vi. 9. 10.)

(( Votre nom soit sanctifié ; votre règne arrive ; votre vo- » lonté soit faite en la terre comme au ciel ». C'est la perpétuelle continuation de l'exercice d'aimer. Sanctifier le nom de Dieu, c'est le glorifier en tout et ne respirer que sa gloire. Désirer son règne, c'est vouloir lui être soumis de tout sou cœur, et vouloir qu'il règne sur nous, et non-seulement sur nous, mais encore sur toutes les créatures. Son règne est

' Rom. VIII. IG. 17. — ^ Gen. xv. 1.

SDR L EVANGILE. 41

dans le ciel, son règne éclatera sur toute la terre dans le dernier jugement. Mettons-nous donc en état de désirer ce glorieux jour : puissions-nous être de ceux dont Jésus-Christ dit * : « Quand ces choses commenceront à se faire » , quand les signes avant-coureurs du dernier jugement paroîtront; aux approches de ce grand jour ; pendant que le reste des hommes séchera de crainte, « regardez et levez la tête, parce Ti que votre rédemption approche ».

Jésus-Christ arrive pour chacun de nous, quand notre vie finit. Alors donc, aux approches de ce dernier jour, quand Jésus-Christ frappe à la porte pour nous appeler; il faudroit être en état de le recevoir avec joie et de lui dire : « que » votre règne arrive » : car je désire que « ce qu'il y a » en moi a de mortel soit englouti par la vie ^ ».

Mais qui de nous désire le règne de Dieu? Qui de nous dit de bon cœur: « Que votre royaume nous arrive »! C'est néanmoins où nous préparoi t cette parole : « Notre Père qui » êtes dans les cieux » . C'est là notre maison ; c'est notre demeure, puisque c'est là qu'est celle de notre Père.

Nous ne sommes donc pas de bonne foi, quand nous disons : « Que votre règne arrive », ou ce qui est dans le fond la même chose : « Que votre royaume nous arrive ». Ce qui étouffe en nous ce désir qui devroit être si naturel aux chrétiens, c'est que nous aimons le monde et ses plaisirs ; nous aimons cette vie pleine de toutes sortes de maux, et ce qui est pis, pleine de péché, qui est le plus grand de tous les maux.

Rompons ces liens, et disons : « Votre volonté soit faite » . C'est le vrai et parfait exercice de l'amour, de conformer sa volonté à celle de Dieu. 0 notre Père qui êtes dans les cieux! on vous y aime, et c'est pourquoi on y fait son bonheur de votre volonté. Que ce qui se fait dans le ciel se fasse sur la terre ! Que ce qui s'achève là, se commence ici !

Cette vie ne doit pas être aimée, mais supportée, dit saint Augustin : Non amanda, sed toleranda : c'est le lieu de pèlerinage, le lieu d'exil, le lieu de gémissements et de pleurs.

' Luc. XXI. 28. — * 11. Cor. v. 4.

Donc, ô noire Père céleste ! que votre règne arrive : que votre volonté soit faite.

XXV Jour. Donnez-noas aujourd'hui notre pain de chaque jour.

(Matth. VI. 11. )

« Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour ». C'est ici le vrai discours d'un enfant qui demande en confiance à son père tous ses besoins, jusqu'aux moindres. 0 notre Père, vous nous avez donné un corps mortel : vous ne l'avez pas fait tel d'abord ; mais nous vous avons désobéi, et la mort est devenue notre partage. Ce corps infirme et mortel a besoin tous les jours de nourriture; ou il tombe en défaillance, ou il périt. Donnez-la-nous, donnez-la-nous simple, donnez-la-nous autant qu'elle est nécessaire. Que nous apprenions, en la demandant, que c'est vous qui nous la donnez de jour à jour. Vous donnez à vos enfants, à vos serviteurs, à vos soldats, si on veut qu'ils combattent sous vos étendards, vous leur donnez chaque jour leur pain. Que nous le demandions avec confiance ! que nous le recevions comme de votre main avec action de grâces !

Mais si vous trouvez à propos de nous le refuser, ô Dieu, notre bon père ! cela est rare, que ceux qui vous servent manquent de pain. Vous refusez souvent ce qui nourrit les convoitises et les appétits déréglés; car ils sont mauvais, et il est plus digne de vous de les modérer que de les contenter. Mais pour le nécessaire de la vie, vous ne refusez guère à ceux qui vous craignent, et qui vous le demandent avec humilité. , Vous avez chargé les riches de la subsistance des pauvres, et vous avez tant attaché de biens à l'aumône, que la source n'en peut point tarir dans votre Eglise. Mais enfin, s'il vous plaît, ô notre Père, que nous manquions de ce pain ou de quelque autre chose nécessaire, que dirons-nous? il en faudra revenir à la demande précédente : « Votre volonté » soit faite : » car, « ma vraie viande », disoit Jésus-Christ \ a c'est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé ».

Une autre version porte : « Donnez-nous notre pain qui est

' Joan. IV. 34.

» au dessus de toute substance : » par où Ton entend le pain de TEucharistie. O Dieu, donnez-le-nous aujourd'hui, donnez-le-nous tous les jours. Fussions-nous dignes de communier toutes les fois que nous assistons à votre sacrifice ! La table est prête, les convives manquent : mais, ô Jésus, vous les appelez ! Desirons ce pain de vie, desirons-le avec ardeur et avidité ! Ceux qui ont faim et soif de la justice le désirent; car toute grâce y abonde ; et le parfait exercice de Tamonr, c'est de désirer sans cesse de recevoir Jésus-Christ.

XXYI* Jour. Pardonnez-nous comme nous pardonnons. ( Mattli. TI.

« Pardonnez-nous, comme nous pardonnons » . C'est une chose admirable comment Dieu fait dépendre le pardon que nous attendons de lui, de celui qu'il nous ordonne d'accorder à ceux qui nous ont offensés. Non content d'avoir partout incalqué cette obligation, il nous la met à nous-mêmes à la bouche dans la prière journalière; afin que si nous manquons à pardonner, il nous dise comme à ce mauvais serviteur : « Je » te juge par ta propre bouche, mauvais serviteur * ». Tu m'as demandé pardon, à condition de pardonner : tu as prononcé ta sentence, lorsque tu as refusé de pardonner à ton frère. Va-t'en au lieu malheureux, où il n'y a plus ni pardon, ni miséricorde.

C'est ce que Jésus-Christ appuie en cet endroit ; et c'est ce qu'il explique encore d'une manière terrible dans la parabole du serviteur rigoureux.

XXYIl* Jour. Ne nous induisez point en tentation ; mais délivrez-nous

du mal. (Matth. vi. 13.)

» Ne nous induisez point en tentation ». On ne prie pas seulement pour s'empêcher de succomber à la tentation, mais pour la prévenir, conformément à cette parole : « Veillez et » priez, de peur que vous n'entriez en tentation ' » . Non-seulement de peur que vous n'y succombiez , mais de peur que vous n'y entriez.

* Luc. XIX. 22. - 2 Matth. x.\Yi. 41.

Il faut entendre par ces paroles la nécessité de prier en tout temps, et quand le besoin presse, et avant quMl presse. N'attendez pas la tentation ; car alors le trouble et l'agitation de votre esprit vous empêchera de prier. Priez avant la tentation , et prévenez Tennemi.

«Dieu ne tente personne », dit saint Jacques*. Ainsi, lorsque nous lui disons : « Ne nous induisez point en tentation »; visiblement il faut entendre : Ne permettez pas que nous y entrions. C'est aussi comme parle saint Paul * : «Dieu est fi- » dèle en ses promesses ; et il ne souffrira pas que vous » soyez tentés par dessus vos forces » ; mais nos forces consistent principalement dans nos prières.

« Délivrez-nous du mal ». L'Eglise explique : délivreznous de tout mal passé , présent et à venir. Le mal passé, mais qui laisse de mauvais restes, c'est le péché commis: le mal présent , c'est le péché où nous sommes encore : le mal à venir est le péché que nous avons à craindre. Tous les autres maux ne sont rien qu'autant qu'ils nous portent au péché par le murmure et l'impatience. C'est principalement en cette u e que nous demandons d'être délivrés des autres maux.

« Délivrez-nous du mal » . Délivrez-nous du péché et de toutes les suites du péché ; par conséquent, de la maladie, de la douleur, de la mort ; afm que nous soyons parfaitement libres. Alors aussi nous serons souverainement heureux.

Une autre version porte : « Délivrez-nous du mauvais »; c'est-à-dire , du démon notre ennemi , et de toutes ses tentations.

Quand nous demandons des forces contre la tentation, ce n'est pas seulement contre le démon, c'est encore contre nous-mêmes, selon ce que dit saint Jacques : « Chacun est » tenté par sa propre concupiscence, qui l'attire et qui l'em- » porte' » : c'est la grande tentation, et le démon même ne nous peut prendre que par celle-là. Quelle est dope notre foiblesse, puisque nous sommes nous-mêmes nos plus grands

' Jac. 1. 13. — - I. Cor. x. 13. — ' Jac. i. xiv.

SUR L*ËVANGILE. 45

ennemis ! Et nous ne craignons pas ! et nous dormons ! et nous négligeons -notre salut! et nous ne concevons pas la nécessité de prier !

XXVIIP Jour. Du jeûne. (Matth. vi. 16. 17. 18.)

Jésus-Christ joint ici la doctrine du jeûne à celle de l'oraison et de Faumône. Ce sont trois sacrifices qui vont ensemble, selon cette sentence de Tobie * : Voraison est bonne avec le jeûne et V aumône. Par Faumône, on sacrifle ses biens : par le jeûne, on immole son corps : par Foraison, on oiïre à Dieu les affections , et , pour ainsi dire , le plus pur encens de son esprit.

Ce qui est dit ici du jeûne , est semblable à ce qui est dit de Foraison et de Faumône ; qu'il ne faut le faire que pour Dieu seul , et à ses yeux , sans aucune vue des hommes. Lors pourtant qu'on a mal édifié FEglise, en négligeant ce qu'on de voit observer; il est bon de F édifier sans affectation par des observances plus sévères. Mais cela demande beaucoup de précaution, et il y fautéviter Fostentation, comme la peste des bonnes œuvres.

Par le jeûne, il faut entendre toutes les autres austérités par où Fon mortifie son corps. Il les faut soigneusement cacher, « et n'avoir pas un air triste comme les hypocrites ; mais » oindre sa tête et laver sa face » ; témoigner à tout le monde de la douceur et de la joie ; n'être pas comme ceux qui portant impatiemment les austérités, semblent s'en prendre à tous ceux à qui ils parlent, en les traitant durement et leur devenant fâcheux. L'austérité qu'on a pour soi-même doit rendre plus doux, plus traitable ; corriger , et non exciter la mauvaise humeur. C'est ce que signifie celte onction de la tête , et ce visage lavé : c'est la douceur et la joie.

XXIX* Jour. Trésor dans le ciel ; œil simple ; impossibilité de servir deux maîtres. (Matth. vi. 19. 20. 24.)

Jésus-Christ déracine l'avarice, et empêche de craindre jamais la pauvreté. «Avoir son trésor dans le cicl^»; c'est y

' Tob. XII. 8. — ' Matlh. vi. 20.

mettre son affection et son espérance ; avoir son trésor dans le ciel , c'est y envoyer ses richesses par les mains des pauvres.

c( Où est votre trésor, là est votre cœur ' » . Cette parole est grande. De quoi êtes-vous rempli? Où se tournent naturellement vos pensées, c'est là votre trésor ; c'est là qu'est votre cœur. Si c'est Dieu, vous êtes heureux ; si c'est quelque chose de mortel, que la rouille, que la corruption, que la mortalité consume sans cesse ; votre trésor vous échappe, et votre cœur demeure pauvre et épuisé.

Cet «œil simple ' », c'est la pureté d'intention. L'œil est simple, quand l'intention est droite ; et l'intention est droite quand le cœur ne se partage pas. C'est ce qu'on appelle simplicité et droiture. L'intention, c'est le regard de l'àme. L'œil ne regarde jamais fixement qu'un seul objet; et l'âme ne peut s'arrêter qu'à un seul bien. Lorsque les regards sont vague» et dissipés, on voit tout^ et on ne voit rien. Ainsi, quand Tâme se dissipe en vagues désirs, elle ne sait ce qu'elle veut, et elle tombe dans la nonchalance. Dieu veut un regard arrêté et fixe.

Cela se confirme par les paroles suivantes : « On ne peut servir deux maîtres S), ni aimer deux choses à la fois. Quand on ne sait ce é[u'on aime, et qu'on se partage entre Dieu et la créature, Dieu refuse ce qu'on lui offre, et la créaturc a tout. Il faut donc se déterminer, s'appliquer, agir avec efficace dans la voie de la piété.

La bonne intention sanctifie toutes les actions de l'âme, comme le regard arrêté assure etéclaire tous les pas du corps.

C'est cette bonne intention qu'il faut renouveler souvent pendant le jour, et continuellement prier Dieu de la fortifier. Il faut sans cesse se redresser, et se réduire tout entier à un regard simple.

« Vous ne pouvez servir Dieu et les richesses * ». Selon saint Paul, « l'avarice est un culte des idoles ^ i> . Ceux qui aiment la^ bonne chère ont «leur ventre pour leur Dieu*^ », selon le même» apôtre. Nous nous faisons un Dieu de tous les objets de notre-

' iMallIi. VI. 21. — = Ib. 22. — ^ Maltli. vi. 2'j. ~ ' Ib. ■— ' Col. m. :>. — « rhilij). m. 19.

SUR L*£VANGILE. 47

amour. Toot attachement vicieux est une idolâtrie. Qui estce qui voudroit servir une idole, transporter la gloire de Dieu à une fausse divinité? Gela fait horreur à penser. C'est néanmoins ce que font tous ceux qui aiment quelque chose plus que Dieu. Les pensées, les aiïections, le plus pur encens du cœur, toute son adoration va là. Hélas qu'on est misérable ! Eh! une créature raisonnable se peut-elle donner elle-même, el se peut-elle sacrifier à autre qu'à Dieu ?

Déracinez Tavarice , déracinez Fambition , déracinez Famour du bien sensible, et tout amour de la créature , c'est autant d'idoles que vous abattez dans votre cœur. Que la créature, loin d'avoir tout le cœur, n'en occupe pas la moindre partie. Donnez tout à Dieu, fouillez jusqu'au fond, et videz votre cœur pour Dieu ; il saura bien l'occuper, el le remplir.

Se remplir de la créature, c'est se remplir de ces viandes qui chargent, et qui gonflent sans nourrir; et qui aussitôt vous affament, parce qu'elles n'ont aucun suc, et que rien ne s'en tourne en votre substance. Qu'on est vide quand on n'est plein que de cette sorte !

XXX' Jour. Ne se point inquiéter pour cette vie ; se confier en la Providence. (Matth. \\. 25. 26. et suiv. )

« Ne VOUS inquiétez point ». Cela n'exclut pas une prévoyance modérée , ni un travail réglé , mais seulement l'inquiétude, et l'agitation de l'esprit.

« La vie est plus que la nourriture, et le corps est plus que w l'habit ' ». Dieu qui vous a donné la vie , et qui a formé votre corps , avant que vous puissiez en prendre aucun soin, vous donnera tout le reste. Qui a fait le plus, ne dédaignera pas de faire le moins.

«Regardez les oiseaux du ciel, ils ne sèment, ni ne mois- «sonnent, ni ne recueillent...; ils ne travaillent ni ne filent; » el votre Père céleste les nourrit et les habille* «.Heureux ces petits animaux , heureuses les fleurs , heureuses mille el mille fois toutes ces petites créatures, si elles pou-

' Matlh. VI. 20. — = Ib. 26. 28. 30.

voient sentir leur bonheur ! Heureuses des soins paternels que Dieu prend d'elles ! Heureuses de tout recevoir de sa main ! Pour nous , notre péché nous assujettit à mille travaux : mais ne les poussons pas jusqu'à l'agitation. Travaillons, car c'est là la juste peine que Dieu ait imposée à notre péché; travaillons en esprit de pénitence; mais abandonnons à Dieu le succès de notre travail.

« Gens de petite foi , votre Père sait que vous avez besoin » de ces choses ' » . Doutez-vous qu'il ne sache ce qui vous est nécessaire? Il vous a fait : doutez-vous qu'il veuille pourvoir à vos besoins? FI vous l'a promis. Lui qui vous a prévenu en tout , et qui vous a donné l'être qu'il ne vous avoit pas promis, vous refusera-t-il ce qu'il vous a promis pendant que vous n'étiez pas, après vous avoir fait ? « Ne vous inquiétez x) donc pas » .

Voyez comment vous croissez : comment votre corps se nourrit. Pourriez-vous « ajouter une coudée à votre taille'? » Pendant que vous dormiez, Dieu vous faisoit croître; et d'enfant il vous a fait homme. Croyez qu'il fera ainsi tout ce qui convient à votre corps : reposez-vous sur sa puissance et sur sa bonté.

A ces mots , « ne vous inquiétez pas» , que saint Mathieu a rapportés, saint Luc joint ceux-ci: « ne soyez point comme » suspendus en l'air % » comme en péril de tomber et toujours dans l'agitation ; car c'est l'effet de l'inquiétude Soyez donc , non pas comme suspendus , mais solidement appuyés sur la Providence.

XXXI* Jour. Ne ressembler point les Païens. ( Matth. vi. 32. )

«Les païens recherchent ces choses * ». Voyez toujours comment Jésus-Christ nous élève au dessus des vices des païens, et même au dessus de leurs vertus. « Les publicains » le font bien, les gentils le pratiquent bien * », nous disoitil tout à l'heure ; songeons bien en quoi nous les surpassons. Ce n'est pas sans raison que Jésus-Christ dit, que a les Nini-

' Mallh. VI. 30. 32.— = U>. 27. — ^ Luc. mi. 21). — ♦ Matth. VI. .'{2. — ^ ib. V. 40. i7.

» vites, et les païens s'élèveront contre nousau jour du juge- » ment ' » . A quoi nous sert le christianisme, si nous menons une vie païenne? Hélas, hélas ! que de paganisme au milieu des fidèles ! Combien de chrétiens vivent comme s'ils ne connoissoient pas Dieu ! Il n'y a point en effet de Dieu pour eux. Hélas! où trouverons- nous assez de larmes pour déplorer notre aveuglement ?

XXXIP Jour. Chercher Diea et sa justice, et comment. (Matth. vi.

«Cherchez donc le royaume de Dieu et sa justice, et le » reste vous sera donné par surcroît * » .

Le royaume de Dieu et sa justice, non pas une justice simplement morale , à la manière des païens ; mais la justice chrétienne , fondée sur l'exemple de Jésus-Christ , et sur les règles de l'Évangile, que vous venez de voir; une justice qui vous fasse vivre autrement que ceux qui ne conuoissent pas Dieu ; autrement qu'on ne vivoit avant que Jésus-Christ eût paru; une justice conforme à votre vocation, à votre état, et aux grâces que vous avez reçues, car c'est là ce qui s'appelle « le royaume de Dieu et sa justice ».

« Cherchez » : Dans tout le reste dont il a parlé , il n'a point dit ce mot, « cherchez » : car il suppose que Dieu par sa bonté, nous peut tout donner, et le fait sans que nous en prenions aucun soin. Cela arrive souvent à l'égard des biens de la terre; mais pour le royaume de Dieu, cherchez: a Opérez » votre salut avec crainte et tremblement», comme dit saint Paul \ C'est la seule chose qui mérite vos inquiétudes.

Et toutefois, je l'oserai dire : il faut encore bannir l'agitation et l'inquiétude de cette recherche. Car, comme ajoute le même saint Paul \(( Dieu opère en vous le vouloir et le faire, » selon sa bonne volonté ». Tremblez donc en opérant votre salut : et toutefois ne vous défiez pas trop de vos forces, car Dieu travaille avec vous ; c'est lui-même qui fait avec vous tout ce que vous faites. Espérez donc en son secours : aban-

' Matth. XII. '». ■— = Ib. VI. ;J3. — ^ IMiilip. ii.. 12. — * Ib. il.

donnez-vous entre ses bras. Il est bon : il aura pitié de votre foiblesse ; il opérera en vous par sa bonne volonté , ce qu'il faut aussi que vous opériez. Opérez donc votre salut : travaillez - y avec soin , et même avec tremblement : mais travaillez - y toutefois avec une espèce de repos , comme celui qui attend tout secours d'un Dieu tout -puissant et tout bon.

«Ne vous inquiétez pas du lendemain : le lendemain sera » inquiet pour lui-même : à chaque jour suffit son mal '» . Ce précepte si important pour tous les soins de la vie, Test encore plus pour les affaires du salut. Il y en a qui se tourmentent en disant : Voilà qui est bien : je me suis confessé: j'ai commencé à me convertir ; mais que de peines viendront dans la suite , que de tentations, que d'ennuis ! Je n'y pourrai résister; la vie est longue; je succomberai sous tant de travaux. Allez, mon fils ; allez, ma fille ; surmontez les difficultés de ce jour: ne vous inquiétez pas de celles de demain; les unes après les autres vous les vaincrez toutes, a A chaque jour suffit son mal. » Celui qui vous a aidé aujourd'hui , ne vous abandonnera pas demain : trop de prévoyance et d'inquiétude vous perd.

XXXllI* Jour. Encore de l'avarice et des richesses. Ne mettre pas sa confiance en ce qu'on possède. ( Luc. xii. tô. 16 et suiv. )

Joignons ici ce qui est dit dans saint Luc : « Donnez-vous » de garde de toute avarice* ». Déracinez un si grand mal tout entier, et jusqu'à la moindre fibre ; n'en souffrez pas en vous le plus petit sentiment.

Quelque riche que vous soyez, il vous manque toujours quelque chose ; ou dans les biens , ou dans la santé , ou dans la fortune, ou dans la grandeur. Réjouissez-vous de ce manquement ; acceptez avec joie et consolation cette partie de la pauvreté qui vous est échue. Aimez-la comme un caractère du christianisme; comme une imitation de Jésus-Christ. Aimez votre pauvreté, votre dépouillement. Renoncez à tout esprit de propriété, si vous êtes religieux : réjouissez-vous en notre

' Matlb. VI. r/j. - = Luc. XII. 15.

SUR L*ÉTANGILE. 5t

Seigneur, de ce que non -seulement vous ne possédez aucun bien , mais encore de ce que vous êtes par choix et par état incapable d'en posséder.

« En quelque abondance qu'on soit , la vie ne consiste pas « en ce qu'on possède ' ». Vous avez beau dire : j'ai de quoi vivre. Vous n'en vivrez pas davantage. Vous avez beau dire : Je n''ai rien à craindre ; j'ai tout avec abondance. « Insensé, vous » mourrez cette nuit » . Mais comment? explique-t-on la mort? « On vous redemandera votre âme ' » : elle n'est pas à vous ; vous n'avez la vie que par emprunt. On vous la redemandera: on vous en demandera compte. Et quand? a Cette nuit » . On vous trouvera demain mort dans votre lit : sans que tout ce grand bien que vous vantiez , vous ait pu procurer le moindre secours , ni prolonger votre vie d'un moment.

« Que ferai-je , dit cet homme riche^ » dans une si grande abondance de toutes sortes de biens ? Voilà le premier effet des grandes richesses; l'inquiétude. Que ferai-je? Où les mettrai-je ? Gomment les garder? « Mes greniers n'y suffisent » pas, j'en ferai d'autres, et je dirai à mon âme : Réjouis-toi: » fais grand'chère * d ; ne refuse rien à tes sens : « Bois , n mange , repose-toi » dans ton abondance. Et pendant que lu t'imagines pouvoir te reposer dans tes richesses, on t'ôte , non pas ces richesses , mais cette âme même que tu invitois à la jouissance. « Et à qui sera ce grand bien que tu a vois ») acquis *?» Qui est-ce qui en jouira pour toi quand tu n'y seras plus pour en jouir ?

u Ainsi est celui qui amasse des trésors sur la terre , et » qui n'est pas riche en Dieu " ; » qui ne met pas en lui toutes SCS richesses. TellQ est son aventure : tel est son état: telle est la fin de sa vie; c'est à cela qu'aboutissent toutes ses richesses.

Après toutes ces réflexions , revenez encore aux paroles 4hi Fils de Dieu : relisez-les, savourez-les encore une fois; vous les trouverez sans comparaison plus fortes par ellesjnêmes que tout ce que nous avons pu dire ou penser, pour ^o\xs en faire sentir la vertu.

' Luc. xii. I.V - • Ib. î>0. - ' II). 17. - ' Ib. 18. — ■' Ib. 20. — * Ib. 21.

XXXIY' JuUR. Considérer ce queDieu fait poiirlecomir.un]cles plantes et des aiiiniaux:se regarder comme son troupeau favori. (Luc. &i 1.22. 24. 29et suiv'.)

« C'est pour cela que je vous dis ; Ne soyez point en inquiétude ; considérez les corbeaux '».

Dans saint Matthieu il est dit en général « les oiseaux du ciel ^ » : Dans saint Luc on lit les corbeaux, animal des plus voraces ; et néanmoins sans grenier, ni provisions : qui sans semer et sans labourer, trouve de quoi se nourrir. Dieu lui fournit ce qu'il lui faut, à lui, a et à ses petits qui Tinvoquent », dit le Psalmiste ^ Dieu écoute leurs cris, quoique rudes et désagréables ; et il les nourrit aussi bien que les rossignols, et les autres, dont la voix est la plus mélodieuse et la plus douce.

Jésus-Christ nous apprend, dans ce sermon admirable, à considérer la nature, les (leurs, les oiseaux, les animaux, notre corps, notre âme, notre accroissement insensible, afin d'en prendre occasion de nous élever à Dieu, il faut voir toute la nature d'une manière plus relevée, d'un œil plus perçant, comme l'image de Dieu. Le ciel est son trône ; la terre est l'escabeau de ses pieds ; la capitale du royaume est le siège de son empire ; son soleil se lève, la pluie se répand pour vous assurer de sa bonté. Tout vous eu parle : il ne s'est pas laissé sans témoignage.

Nous avons déjà remarqué, que pour signifler l'inquiétude, Jésus-Christ se sert de ce mol dans saint Luc : a Ne demeu- » rez pas comme suspendus en l'air S), comme quand on ne sait ni comment, ni sur quoi on est soutenu, et qu'on se croit toujours prêt à tomber. Ne soyez point dans cette terrible inquiétude , mais croyez que Dieu vous soutient.

Mais de toutes les paroles qui sont particulières à saint Luc dans ce discours du Fils de Dieu; les plus capables de nous inspirer du courage parmi nos misères et nos foiblesses, sont celles-ci: «Ne craignez point, petit troupeau; parce » qu'il a plu à votre Père céleste de vous donner son royaume S). Dans tout ce qui précède, on nous apprend à ne pas craindre de manquer de nourriture, car Dieu y pourvoit, et

' Luc. XII. 22. 24. — - Matth. vi. 2C. -— ' Ps. CXLVI. 9, — * Luc. XII. 29. — * ib. XII. 3i.

sa conduite ordinaire est de ne pas laisser manquer du nécessaire ceux qui se fient en lui. Mais ici il nous élève plus haut. Car après tout, quand vous viendriez à manquer de pain, qu'en seroit-il ? Vous auriez encore « un royaume » . Et quel royaume? Celui de Dieu. c( Ne craignez pas, petit troupeau, » car Dieu vous donne son royaume ». Ce royaume n'est pas pour les grands du monde ; c'est pour les petits, c'est pour les humbles, c'est pour ce petit troupeau , que le monde compte pour rien , mais que le Père regarde ; qui en effet semble n'être rien en comparaison de la multitude immense et de l'éclat des impies. Mais c'est pour ce petit troupeau que Dieu conserve le reste des hommes.

Que craignez-vous donc ? de mourir de faim ? Combien de martyrs en sont morts dans les prisons ? cette mort les a-t-elle empêchés de recevoir la couronne du martyre ? Au contraire, c'est par elle qu'elle a été mise sur leur tête. « Ne » craignez donc rien, petit troupeau. Vendez tout ; donnez » tout aux pauvres; et faites-vous un trésor, qu'on ne puisse » ni voler, ni diminuer* » ; c'est celui des bonnes œuvres.

XXXV* Jour. Le même sujet. Se garder de toute avarice. (Luc. XI I.

On ne sauroit trop méditer cet admirable discours de notre Seigneur : « Donnez- vous de garde de toute avarice ' ». Il y a plusieurs sortes d'avarices. Il y en a une, triste et sordide, qui amasse sans fin et sans jouir ; « qui n'ose toucher à ses )> richesses, et qui semble » , comme dit le Sage, a ne s'être » réservé sur elles aucun droit, que celui de les regarder, M et de dire : Je les ai ' ». Mais il y a une autre avarice plus gaie et plus libérale, qui veut amasser sans fin comme l'autre, mais pour jouir, pour se satisfaire ; et telle étoit l'avarice de l'homme qui nous est dépeint dans cet évangile.

Un tel avare a beaucoup de dédain pour cette sorte d'avarice, où l'on se plaint tout à soi-même au milieu de l'abondance. Il s'imagine être bien plus sage, parce qu'il J4)uit : mais cependant Dieu l'appelle (( insensé * » .

L'un est fol par trop d'épargne , et parce qu'il s'imagine

• Luc. XII. 33. — ' Ib. 15. — * Eccle. v. 9. 10. — * Luc. XII. 2(».

pouvoir être heureux par un bien dont il ne fait aucun usage ; mais Tautre est fol pour trop jouir, et parce qu'il s'imagine un repos solide dans un bien qu'il va perdre la nuit suivante. «Donnez-vous donc de garde de toute avarice »; et autant de celle qui jouit, quedecelle qui se refuse tout. Soyez ce riche en Dieu » ; faites de Dieu et de sa bonté tout votre trésor. C'est ce trésor-là, dont on ne peut trop jouir ; c'est ce trésor-là, où il n*y a jamais rien à épargner, parce que, plus on l'emploie plus il s'augmente.

XXXVI* Jour. Ne point juger. ( Matth. vu. 1. 2 et suîv. )

« Ne jugez pas'». Ilyaun juge au dessus de vous ; un juge qui jugera vos jugements, qui vous en demandera compte ; qui, par un juste jugement, vous punira d'avoir jugé, sans pouvoir et sans connoissance, qui sont les plus grands défauts d'un jugement.

Sans pouvoir. « Qui êtes- vous pour juger le serviteur d'auî> trui ? S'il tombe, ou s'il demeure ferme, cela regarde son » maître * » ; c'est à lui de le juger.

Ne jugez donc pas celui dont vous n'êtes pas le juge.

Ce que saint Paul ajoute, juge téméraire, vous ferme encore plus la bouche. Vous prononcez sur l'état du serviteur d'autrui, et vous dites, ou qu'il tombe, ou qu'il va tomber. (( Mais il ne tombera pas », dit saint PauP: « Dieu est « assez puissant pour l'affermir » . Ne jugez donc pas qu'il va tomber.

Saint Paul continue : « Pourquoi jugez-vous votre frère S)? Ou pourquoi méprisez-vous votre frère? C'est votre frère, c'est votre égal, il ne vous appartient pas de le juger. Vous êtes tous deux justiciables du grand Juge devant qui tous les hommes ont à comparoîlre : « Nous avons tous à comparoître de- » vaut le tribunal de Jésus-Christ... Chacun y rendra compte pour lui-même * ». Ne songez donc point à juger les autres ; songez au compte qu'il vous faudra rendre de vous-même.

Saint Jacques n'est pas moins fort. « Il n'y a», dit-il *', a qu'un législateur etqu'un juge, qui peut perdre un homme,

'MatUi. VII. 12. — =» Rom. xiv. 4. — ^ Ib. - < Ib. tO. - ^ ïb. 10. 12. — "Jac. IV. 12.

» OU le délivrer d. D'où il conclut : a Qui étes-vous donc, vous » qui jugez voire frère » ? Ce qu'il tire de ce beau principe : a Celui qui juge son frère, ouqui médit de son frère, juge » la loi et médit de la loi '». Car la loi vous a interdit ce jugement que vous usurpez, a Mais » poursuit ce grand apôtre ' , ' « si vous jugez la loi, vous ne voulez donc pas vous en rendre » l'observateur, maisle juge ». Vous vous élevez audessusde votre règle : la loi retombera bientôt sur vous de tout son poids, et vous en serez accablé. Voyez en deux versets de cet apôtre , quelle force et quelle lumière de la vérité conire vos jugements téméraires.

Vous voyez que vous jugez sans pouvoir : mais vous jugez encore sans connoissance. Vous ne connoissez pas celui que vous jugez; vous n'en voyez pas l'intérieur; vous ne savez pas son intention, qui peut-être lejustifie^* et si son crime est manifeste, vous ne savez pas s'il ne s'en repentira point, ou s'il ne s'en est pas déjà repenti, et s'il n'est point un de ceux dont la conversion réjouira le ciel. « Ne jugez donc pas ».

a La charité n'est point soupçonneuse ; elle ne pense pas » le mal; elle est douce; elle est patiente; elle souiîre tout; » elle croit tout; elle espère tout; elle ne se réjouit pas du » mal d'autrui ; mais elle se réjouit » quand tout le monde fait bien « en vérité * » . Ainsi elle ne se plaît pas à juger.

D'autjint plus qu'en jugeant les autres elle se jugcroit et se condamneroit elle-même, a Vous êtes inexcusable, ô tout D homme qui jugez ; parce qu'en ce que vous jugez les autres, » vous vous condamnez vous-même ; puisque vous faites les » mêmes choses que vous condamnez * ». Vous êtes jugé par votre propre bouche, mauvais serviteur, et vous-même vous prononcez votre sentence. « En telle forme que vous jiige- )} rez, vous serez jugé ; et la mesure que vous aurez faite aux » autres, sera votre règle * ».

Quelle joie à un criminel d'entendre de la propre bouche de son juge : « Vous ne serez pas jugé ^ »! Mais pour cela, il faut qu'il ne juge pas.

' Jar. VI. II. — ' Ib.-" Cor xill. i. 5. G. 7. — * Rom. II. 1. — * Mattfa. VII. 2. — *" \h. 1.

XXXVI 1* Jour. Voir les moiudres fautes d'autrui, et ne voir pas en soi les plus grandes. ( Matth. vil. 3. 4. 5.)

Voici une autre raison de ne juger pas, que Jésus-Christ nous explique ; c'est que votre crime est plus grand que celui que vous condamnez. « Pourquoi voyez-vous un fétu? Une » poutre vous crève les yeux, et vous ne la voyez pas ' ».

« Hypocrite »! La plus mauvaise hypocrisie, c'est de condamner tout le monde. On fait par là le vertueux, on prétend faire admirer la régularité de ses mœurs, la sévérité de sa doctrine; c'est un homme incorruptible, qui ne flatte, et qui n'épargne personne ; mais l'hypocrite qu'il est, il ne songe pas seulement à se corriger. Il épilogue sans cesse sur les défauts les plus légers des autres : et il ne songe pas seulement aux vices énormes qui l'accablent. Il n'y a point d'hommes plus indulgents pour eux-mêmes, que ces impitoyables censeurs de la vie des autres.

XXXVIII" Jour. La chose sainte : Discernement dans la prédication

de l'Evangile. (Matth. vu. 6.)

« La chose sainte « » c'est le corps de Jésus-Christ; « il ne » le faut pas donner aux chiens' », aux impurs, aux impudents, à ceux qui jappent indifféremment contre tout le monde; à ceux qui retombent dans leurs péchés, et que saint Pierre nous a figurés sous l'image « d'un chien qui re- » tourne à son vomissement, et d'un pourceau qui, s'étant » lavé, se vautre de nouveau dans la boue* ». Nous en avons parlé dans les méditations précédentes, à l'occasion d'un passage de saint Pierre.

En général, la chose sainte signifie tous les mystères que les pasteurs de l'Eglise sont avertis de donner avec beaucoup de discernement; et de ne les pas donner à profaner aux indignes.

« Les perles devant les pourceaux » , sont les saints discours devant ceux qui sont incapables de les goûter; et qui pour cette raison se tournent avec une espèce de fureur con-

Matth. vil. 3 — Mb. vi. 6. — » II. Pet. il. 21. 22.

tre ceux qui leur présentent une chose si peu convenable à leur nature.

Considère, chrétien, à quoi tu te réduis par ton péché! Dieu, qui t'avoit fait à son image , et qui avoit mis ton âme , renouvelée par la grâce, au rang de ses épouses, te met au rang « des chiens et des pourceaux ». Aie pitié de ton état, et songe à t'en retirer, ayant recours à la prière, dont il va être encore parlé ci-après.

XXXIX* Jour. Prier htcc foi : demander : chercher : frapper. (Matih.

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