‹ Méditations sur la religion chrétienne (volume 2)Chapitre 10 sur 14 · Mélanges d'histoire religieuse, p · texte numérisé non relu

Mélanges d'histoire religieuse, p

M. Scherer, car pour faire comprendre Dieu à l'homme, ils n'ont point trouvé d'autre moyen que de faire, de l'homme lui-même, le Dieu que l'homme veut comprendre. La passion de la science universelle a abouti à n'avoir que l'homme pour Dieu.

La passion de l'unité universelle a conduit au même résultat. Que la vérité soit une, c'est-à-dire que toutes les vérités, quel que soit leur objet, soient d'accord entre elles, le mot même de vérité l'implique et le proclame. De l'unité de la vérité, les panthéistes ont passé, d'un bond, à l'unité de l'être; ils ont identifié l'idée et la réalité, la science et l'existence, confondant toutes choses pour les réduire à une seule, et abolissant tous les êtres pour les concentrer dans un seul et même être, lequel n'est plus qu'une notion impersonnelle, un nom stérile qui tombe à son tour dans le néant.

Par quelle voie les panthéistes sont-ils arrivés à cet abîme? Comment ont procédé des esprits

éminents pour construire un système à ce point factice et hypothétique sous un faux air d'exigence et de rigueur philosophique?

Comme tant de grands esprits, dans l'antiquité, ont voulu expliquer la nature et le monde physique par des hypothèses et des systèmes incomplets et précipités, inventés en dehors de l'observation des faits et de leurs lois, de même ont procédé et procèdent encore les panthéistes pour expliquer l'homme, l'univers et Dieu, l'infini comme le fini. La méthode qui fait, depuis trois siècles, la gloire et le progrès soutenu des sciences naturelles, l'étude exacte des faits et de leurs rapports, cette méthode qui a été si longtemps étrangère non-seulement à la philosophie générale, mais aux sciences spéciales elles-mêmes, la méthode scientifique, pour l'appeler par son nom, a été et reste, de nos jours comme jadis, étrangère aux panthéistes, à Spinoza comme à Plotin, à Hegel comme à Spinoza. Soit que Plotin se plonge dans

V extase pour atteindre et comprendre Dieu en unissant V homme à Dieu par la vertu de la contemplation, soit que Spinoza pose en principe la définition de la substance pour en tirer l'explication et l'unité de l'univers, soit que Hegel parte de Vidée pour arriver au même résultat que Spinoza poursuit au nom de la substance, c'est du même vice que sont frappés, dès leur point de départ comme dans leur développement, les travaux de ces puissants génies : à la place de l'observation des faits et de leurs lois, ils mettent l'affirmation et la définition d'un axiome et la déduction logique de ses conséquences. Ils dédaignent et délaissent l'étude des réalités de l'univers, se croyant en possession d'une clef qui leur ouvre ses secrets.

Ils ne. s'aperçoivent pas que leur clef est vaine, qu'à chaque pas les faits, des faits évidents et indestructibles, donnent à leurs assertions ou à leurs déductions un éclatant démenti, et que, pour

maintenir leur arbitraire et insuffisant principe, ils sont contraints de méconnaître et de démentir des faits évidents et indestructibles.

Voici trois faits que constate et maintient invinciblement l'observation psychologique, à quelques questions et à quelques controverses qu'ils puissent donner lieu.

1. L'homme croit à sa propre existence, à sa personnalité. Il se sent et se perçoit comme un être réel et distinct de tout autre être.

2. L'homme se sent et se connaît un être libre. La liberté de ses résolutions, quels que soient les motifs et les délibérations qui les précèdent, est un fait de conscience intime et certaine.

3. 11 y a du bien et du mal dans l'homme et dans le monde, du bien et du mal moral comme du bien et du mal physique. Quoi qu'on puisse penser de leur origine, le mélange et la lutte du bien et du mal, dans l'ordre moral et dans l'ordre

« physique, sont des faits évidents par eux-mêmes

et attestés par la conscience et l'expérience du genre humain.

Le panthéisme tantôt méconnaît et omet, tantôt nie formellement ces faits qu'atteste avec évidence la psychologie. Entre ses trois grands représentants, il y a, sur ce point, des différences notables. Grâce à son origine platonicienne, Plotin, en traitant les questions de la liberté humaine et de la réalité du bien et du mal, flotte dans une région élevée où la vérité tantôt brille avec éclat, tantôt s'obscurcit et disparaît dans le labyrinthe où s'engage le philosophe en essayant d'expliquer l'Être unique et infini et son rapport avec la nature et l'homme. Spinoza est plus conséquent et plus simple. Il nie formellement toute individualité, toute liberté humaine. La substance, Y Être est unique et universel. Tous les actes de l'homme, comme tous les faits de la nature, sont produits par des lois et des causes fatales : « Le libre arbitre est une chftnère, flatteuse pour notre orgueil

et en réalité fondée sur notre ignorance. Tout ce que je puis dire à ceux qui croient qu'ils peuvent parler, se taire, agir, en un mot, en vertu d'une libre décision de l'âme, c'est qu'ils rêvent les yeux ouverts 1 ... Rien, ajoute- t-il, n'est bien ni mal en soi. Le bien et le mal ne marquent rien de positif dans les choses considérées en ellesmêmes, et ne sont autre chose que des façons de penser. Non-seulement tout homme a le droit de chercher son bien, son plaisir, mais il ne peut faire autrement... La mesure du droit de chacun, c'est sa puissance... Celui qui ne connaît pas encore la raison, ou qui, n'ayant pas encore contracté l'habitude de la vertu, vit d'après les seules lois de ses appétits, a tout aussi bon droit que celui qui règle sa vie sur les lois de la raison. En d'autres termes, de même que le sage a le droit absolu de faire tout ce que sa raison lui

1. Œuvres de Spinoza, traduites par M. É. Saisset, 1. 1. introduction, p. cm.

dicte ou de vivre d'après les lois de la raison, de même aussi l'ignorant et l'insensé a droit sur tout ce que l'appétit lui conseille, ou le droit de vivre selon les lois de l'appétit... Et il n'est pas plus obligé de vivre selon les lois du bon sens qu'un chat ne peut l'être de vivre sous les lois de la nature du lion... D'où nous concluons qu'un pacte n'a de valeur qu'en raison de son utilité; si l'utilité disparaît, le pacte s'évanouit avec elle et perd toute autorité. Il y a donc de la folie à prétendre enchaîner à tout jamais quelqu'un à sa parole; à moins qu'on ne fasse en sorte que la rupture du pacte entraîné, pour le violateur de ses serments, plus de dommage que de profit K »

Hegel est moins absolu et moins aveugle.

D'un esprit étendu et naturellement juste par grandeur, il échappait par moments au joug de son , système ; il était frappé des vérités particulières, morales, historiques, esthétiques, qui s'of- 1. Œuvres de Spinoza, t. I er , p. eux et clx.

fraient à lui dans le spectacle de l'univers, et il les admettait sans bien savoir quelle place il pourrait leur faire. « Il était, dit l'un de ses plus intelligents disciples, un philosophe de conciliation; sa philosophie balance entre le théisme et le panthéisme, entre le droit historique, comme étant l'expression de la raison actuelle, et le droit absolu à la liberté et à l'égalité, comme fin de l'histoire universelle. Elle paraît autoriser la piété la plus profonde et considérer le.christianisme comme la religion véritable et absolue, en même temps qu'elle en semble être la négation; ainsi qu'en politique elle est tout à la fois conservatrice et progressive, favorable aux droits acquis et révolutionnaire l . »

« On ne peut lire Hegel, dit M. Edmond Scherer, sans se demander s'il faut le prendre au sérieux. Il tombe sans cesse dans l'image, dans la

4. Histoire de la philosophie allemande, depuis Kant jusqu'à Hegel; par S. Willm; ouvrage couronné par l'Institut ; t. IV, p. 337.

personnification; et Ton croirait, en le lisant, assister à la formation d'une mythologie, au développement d'un monde semblable à celui des anciens gnostiques, dans lequel les notions prenaient un corps, marchaient, passaient par toute sorte d'aventures *. » M. Edmond Scherer est un esprit difficile que l'incohérence des tentatives, l'inanité des combinaisons artificielles et le vain jeu des mots frappent et offensent, même quand il reconnaît et admire le génie. La tourbe philosophique ne s'embarrasse pas pour si peu et va droit au but où la pousse l'idée dominante qu'elle a une fois adoptée. En dépit de ses complications et de ses désirs de conciliation religieuse et politique, le panthéisme de Hegel a porté ses fruits naturels; une école en est sortie que, d'après ses propres et franches manifestations, un juge savant et modéré, M. Willm, caractérise en ces termes :

« La nouvelle philosophie allemande, dont Feuer-

Page 1