‹ Méditations sur la religion chrétienne (volume 2)Chapitre 11 sur 14 · Mélanges d'histoire religieuse, p. 298 et · texte numérisé non relu

Mélanges d'histoire religieuse, p. 298 et

bach, Bruno Bauer et Arnold Rûge sont tes principaux chefs, se rencontre dans ses derniers résultats avec Vhumanisme de M. Pierre Leroux, le positivisme de M. Auguste Comte et V athéisme de M, Proudhon. Elle tend à mettre à la place de l'ancien culte le culte de l'humanité, et à fonder ce nouveau culte sans Dieu et sans morale proprement dite... Il n'y a point de théologie, mais seulement une anthropologie, car l'esprit de l'humanité est l'esprit divin réalisé. Il n'y a plus d'autre piété que le dévouement aux fins de l'humanité, plus d'autre prière que la contemplation de l'esprit humain... L'homme accomplit toute fin raisonnable s'il accomplit la sienne propre, et il ne peut mieux faire que d'employer toutes ses facultés à réaliser sa propre fin... Que la volonté de V homme soit faite! tel est le principe de la nouvelle loi *• »

i. Histoire de la philosophie allemande, depuis Kant jusqu'à Hegel, par S. Willm; t. IV, p. 624 et 626.

Tel est le terme inévitable auquel aboutit le panthéisme, même idéaliste, et quelles que soient l'élévation d'esprit et l'intention morale de ses premiers auteurs. Ce n'est point une doctrine scientifique, fondée sur l'observation des faits et de leurs lois; c'est une hypothèse construite à grand effort d'abstraction, de transformations verbales et d'argumentation, dans l'aveuglement de la pensée ivre d'elle-même. Sous le souffle du panthéisme, tous les êtres réels et personnels disparaissent et sont remplacés par une abstraction qui devient à son tour un être, l'être par excellence, le seul être, mais sans personnalité et sans volonté, absorbant toutes choses dans un abîme sans fond où il est absorbé lui-même, et où vient s'anéantir tout ce qu'on a tenté d'expliquer. Y a-t-il dans les conceptions mythologiques et dans les rêves mystiques de l'imagination humaine rien «d'aussi factice et d'aussi vain que cette hypothèse qui, dès ses premiers

pas et dans tout son cours, méconnaît les faits les plus avérés de l'homme et du monde, s'écarte autant de la méthode philosophique que des instincts spontanés du genre humain, et choque également la science et le bon sens?

Le panthéisme matérialiste est plus conséquent et plus simple. Mais il faut lui rendre sur-le-champ son vrai nom ; il n'a nul droit à prendre celui de panthéisme; il ne voit Dieu ni dans l'univers ni dans l'homme ; le monde éternel et les individus éphémères ne sont, à ses yeux, que des combinaisons et des formes diverses de la matière. C'est le matérialisme en principe et l'athéisme pour conséquence.

Deux faits me frappent dans l'état actuel des

esprits : le progrès du matérialisme et sa timidité permanente au sein de son progrès.

Le progrès du matérialisme est évident : progrès dans le monde savant et dans le monde ignorant, au nom des études scientifiques et des penchants vulgaires. Un philosophe spiritualiste contemporain, aussi distingué par sa probité intellectuelle que par l'indépendance et la modération de sa pensée, et de qui le duc de Broglie disait, en apprenant sa mort : « Nous perdons un sage, » M. Damiron publiait, il y a huit ans, ses Mémoires pour servir à l'histoire de la philosophie au xvm e siècle, qu'il avait lus successivement à l'Académie des sciences morales et politiques; et il disait dans sa Préface : « On veut de rechef du sensualisme, de quelque chose qu'on oppose et qu'on substitue au pur et simple spiritualisme : soit ; mais alors qu'on sache bien tout ce qu'on veut. Ce n'est pas seulement Locke, le chef modéré de cette école, ni d'Alembert, ni Saint-Lambert,

ni même Helvétius, qui gardent, au moins relativement, une certaine mesure; c'est Diderot qui en a si peu, c'est d'Holbach, c'est Naigeon, c'est de Lalande et de la Mettrie ; p'est tout un ordre d'esprits qui ne sont point fort éminents, mais qui, fort décisifs et fort conséquents, très-nettement matérialistes, le sont en tout et pour tout, le sont depuis l'âme jusqu'à Dieu, y compris, bien entendu, la liberté, le devoir, la vie future, etc., et «

qui, le front haut, le masque bas, avec une confiance en eux-mêmes et une foi qu'on dirait presque une religion, confessent ouvertement, comme la vérité, le fatalisme, l'égoïsme et l'athéisme. Voilà ce qu'on veut, ce que logiquement on est obligé de vouloir quand, de près ou de loin, on adhère à une philosophie qui réduit tout à la sensation et à l'objet de la sensation. Qu'on ne se fasse donc, à cet égard, aucune illusion; il y va de toutes les vérités de l'ordre moral et religieux. Le sensualisme est ce qu'il est et ne saurait être autre chose.

Il est tout fait au xvm e siècle ; il n'est plus à faire ou à refaire; et si on y revient de nos jours, on pourra en changer l'appareil et la forme parce qu'ils sont variables, mais non le fond qui ne l'est pas. Car il n'y a pas deux manières d'être conséquent, pas plus dans ce système que dans un autre; quoi qu'on tente, on ne saurait, en le reproduisant, le rendre ce qu'il n'est pas, ce qu'il ne peut pas être par sa nature; c'est à le prendre ou à le laisser, mais non à le changer dans son principe 1 . »

Ce que M. Damiron pressentait, il y a huit ans, s'est rapidement accompli; le sensualisme, dans sa vraie nature de matérialisme, est rentré activement en scène, tantôt tacitement admis par des esprits studieux et sérieux, tantôt hautement professé et proclamé par les enfants terribles de l'é-

4 . Mémoires pour servir à l'histoire de la philosophie au xvnr siècle, par Ph. Damiron, membre de l'Institut; t. I, p. xiv (4 858).

cole, non-seulement dans son principe, mais dans ses conséquences.

En même temps, cependant, un profond sentiment d'hésitation et d'embarras s'attache à la doctrine du matérialisme. Parmi ses adeptes, les plus distingués s'efforcent d'en donner des explications qui ressemblent à des désaveux, et beaucoup s'en défendent comme d'une injure : « Je n'ai jamais observé sans étonnement, dit M. de Rémusat, la sensibilité ombrageuse des philosophes à cet égard. Qui n'a été témoin de l'indignation que manifestent les sectateurs de la philosophie des sensations lorsqu'on leur retrace les conséquences positives de cette doctrine? Il semble qu'on les méconnaisse ou qu'on les dénonce. On dirait que l'Inquisition est encore là qui apprête ses tortures et ses bûchers, et que ceux qui les réfutent les envoient au martyre. Une timidité générale règne dans leur école, et elle semble ne croire jamais la liberté de penser assez assurée, la société assez

tolérante pour que leur philosophie puisse se déclarer tout haut et s'avouer pour ce qu'elle est. Soit honte, soit crainte, elle veut qu'on la ménage, soupçonne quiconque la définit de vouloir la persécuter, proteste de ses bonnes intentions et s'intimide de sa propre foi. Elle se défend de croire uniquement aux sens, tout en faisant de la sensation le fait universel. On pourrait dire qu'elle rougit de la matière comme les faibles dévots rougissaient de Jésus-Christ. Peut-être est-ce une preuve indirecte de la méfiance qu'inspire aux matérialistes leur propre cause, et comme un aveu involontaire que l'esprit humain ne leur appartient pas *. »

D'où proviennent et que signifient ces deux faits contraires, d'une part la persévérance et la facilité avec lesquelles, de nos jours, le matérialisme se reproduit et se répand; d'autre part le

\. Essais de philosophie, par Charles de Rémusat, t. II t p. 179.

trouble et la timidité qu'il inspire à beaucoup de ceux-là mêmes qui l'admettent?

Le matérialisme est la doctrine des apparences. « Doctrine spécieuse, dit M. Vacherot, pour ceux qui ne conçoivent les choses qu'autant qu'ils peuvent se les représenter 4 . » C'est par leurs apparences matérielles qu'au premier abord le monde extérieur et l'homme lui-même se manifestent à l'esprit humain. Ce n'est que par la réflexion et l'observation interne qu'il pénètre au delà des apparences, et découvre ce qu'elles ne lui font pas voir. Pour les esprits à la fois actifs et superficiels, curieux mais pressés de savoir et peu difficiles en fait de science, le matérialisme est une solution commode et claire en apparence à des questions difficiles et obscures qui préoccupent invinciblement l'esprit humain.

Ces questions d'ailleurs et les solutions diverses qu'elles peuvent recevoir ont leurs époques d'ar-

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