La Métaphysique et la Science, — préface, t. I
p. XLVIII.
matérialisme, l'athéisme et le scepticisme, leurs principes et leurs conséquences. Mais après toutes ces déclarations et ces dénégations, quand M. Vacherot en vient h conclure et à mettre l'affirmation de ses propres idées à côté de sa critique des idées d'autrui , quand il entreprend d'expliquer à son tour Dieu et le monde, ce double objet de la métaphysique, aussitôt la perplexité du penseur éclate, et il retombe, malgré lui, dans les voies dont il s est appliqué à sortir : « Qu'entendez^ vous par Dieu? dit-il; est-ce l'Être parfait? C'gst le Dieu de Platon, d'Aristote, de Descartes, de Malebranche, de Leibnitz; c'est le Dieu de tous les théologiens pour lesquels divinité et perfection sont synonymes; c'est le nôtre. Mais si, de ce Dieu immuable dans sa perfection, élevé au delà du temps, de l'espace, du mouvement de la vie universelle, vous faites autre chose qu'un idéal de la pensée, j'avoue ne plus comprendre... Ces concepts, tous également réductibles à l'idée du
parfait, tel que le comprennent Platon, Descartes, Malebranche, Fénelon, Leibnitz, ne peuvent avoir aucune réalité objective, et n'existent que dans Tordre idéal de la pensée pure ; absolument de même que les figures de la géométrie, lesquelles perdent toute la rigueur et toute l'exactitude de leur définition en dehors du domaine de l'entendement... La perfection n'existe, ne peut exister que dans la pensée. II est de l'essence de la perfection d'être purement idéale; il en est de l'Être parfait de Descartes et de Leibnitz comme du monde intelligible de Platon et de Malebranche... Un Dieu parfait ou un Dieu réel , il faut que la théologie choisisse. Le Dieu parfait n'est qu'un idéal 1 . »
C'est-à-dire que, pour que la métaphysique admette Dieu, il faut que Y Être Dieu s'évanouisse, et ne soit plus qu'une conception, une notion, une
4. La métaphysique et la science, t. I, p. xn et l; t. III, p. «47.
idée. Il se peut que, pour tel ou tel philosophe, ce soit encore là du théisme; pour l'âme humaine, pour le genre humain, ce n'est autre chose que l'athéisme.
Dieu ainsi évanoui, que devient, à son tour, le monde?
Ici Dieu reparaît. « Quant au Dieu réel , dit M. Vacherot, il vit, il se développe dans l'immensité de l'espace et dans l'éternité du temps; il nous apparaît sous la variété infinie des formes qui le manifestent; c'est le Cosmos... Le monde pensé est tout autre chose que le monde imaginé. L'imagination nous représente le monde comme une masse immense de matière éparse, comme une infinie collection de forces disséminées dans le vaste champ de l'espace. Il ne vient guère à la pensée des esprits vulgaires, ni même à celle de nos savants, que cette image de la vie universelle ne soutient pas un instant le regard de la raison, que vide est synonyme de néant, que l'atome est une
hypothèse inintelligible, que l'être est toujours et partout, sans solution possible de continuité, soit dans le temps, soit dans l'espace, que la vie universelle est une dans son apparente dispersion, qu'enfin le monde est un être, et non simplement un tout 1 . »
Qu'est-ce que ceci, sinon le panthéisme?
Et ces incohérences, ces contradictions, ces rechutes de, M. Vacherot dans les systèmes dont il ne veut pas et qu'il vient de combattre, qu'est-ce autre chose qu'un éclatant témoignage de la perplexité de sa pensée et de la vanité de ses efforts, comme de tant d'autres, pour expliquer Dieu et l'univers sans le secours de Dieu lui-même?
La perplexité de M. Edmond Scherer est d'une autre nature : c'est l'inquiétude du critique, non les embarras du métaphysicien. M. Scherer a été un croyant chrétien, un croyant zélé dans sa foi
\. La înètaphysique et la science, t. III, p. 247; t. I, p. LU.
et actif dans sa cause. L'examen des systèmes et des faits, la critique historique et philosophique l'ont jeté dans le scepticisme : non dans un scepticisme indifférent et étranger à toute conviction personnelle; M. Scherer croit à la vérité et aux droits de la vérité; mais où est la vérité? Il la cherche et ne l'atteint pas ; il erre à travers les systèmes et les faits comme dans un labyrinthe, reconnaissant à chaque pas les erreurs de la route, mais n'y trouvant pas d'issue. Il sait pourtant que l'humanité ne peut vivre dans un labyrinthe, qu'elle a besoin, absolument besoin d'en sortir et de voir, d'entrevoir du moins le jour. Il a le sentiment des nécessités morales de la nature humaine, de la vie humaine , et il reconnaît que les négations et les doutes des divers systèmes philosophiques n'y sauraient satisfaire. J'ai déjà cité, dans le cours de ces Méditations, quelques-uns des passages où éclate cette perplexité à la fois orgueilleuse et triste, qui n'ébranle pas M. Sche-
rer dans ses convictions, mais qui lui en révèle l'impuissance 1 . Il sait que sa pensée ne suffit pas à l'âme humaine ; peut-être en trouve-t-il le sentiment dans sa propre âme.
Pourquoi la pensée chrétienne, malgré tant d'attaques qu'elle a subies et tant d'épreuves qu'elle a traversées, suffit-elle infiniment mieux, depuis dix-huit siècles, aux instincts spontanés et aux besoins invincibles de l'humanité? N'est-ce pas parce qu'elle est pure des erreurs qui vicient les divers systèmes philosophiques que je viens de passer en revue, parce qu'elle comble les vides qu'ils font ou qu'ils laissent dans l'âme humaine, parce qu'elle conduit l'homme plus près des sources de la vérité ? Question suprême à laquelle ces Méditations aboutissent, et que j'essayerai de
4. Voyez en particulier les passages cités dans la troisième Méditation (le Rationalisme) de ce volume, p. 236, et dans les Méditations sur l'essence de fa religion chrétienne (troisième Méditation, le Surnaturel), p. 96-102.
résoudre en mettant, comme je l'ai dit naguère 1 , le Christianisme en face de ses adversaires, et en montrant que, s'il réussit là où ils échouent, c'est que, venu de plus haut que de l'homme, il a seul droit de réussir, car seul il connaît bien l'homme, l'homme tout entier, et le satisfait en le réglant.
h. Première Méditation, page 200.