Évangile selon sahn Matthieu, cliap. x, vers
PRÉFACE. x»
tiels de la société moderne , et qu'il ne les tolère que comme Moïse tolérait le divorce parmi les Juifs, « à cause de la dureté de leur cœur ; » si d'autre part les adversaires du surnaturel , de l'inspiration des Livres saints et de la divinité de Jésus-Christ prévalaient au sein du Protestantisme, qui ne serait plus alors qu'une philosophie hésitant à prendre son vrai nom, si toutes ces mauvaises chances venaient à se réaliser, je suis loin de penser qu'en présence de telles fautes et de tels revers, la religion chrétienne disparaîtrait du monde et retirerait définitivement aux hommes sa lumière et son appui; ses destinées sont au-dessus des égarements humains; mais, à coup sûr, pour que les hommes revinssent de tels
xxii PRÉFACE.
égarements, pour que la lumière rentrât dans leur âme et l'harmonie dans la société moderne, il faudrait qu'il éclatât de nonveau , dans les âmes et dans la société , un de ces troubles immenses, une de ces tourmentes révolutionnaires dont les hommes ne recueillent les leçons qu'après en avoir souffert tous les maux.
Près d'aborder des questions plus profondes et plus permanentes, je ne fais qu'indiquer ici ce que je pense de la crise qui agite en ce moment le monde chrétien, de sa cause principale , de ses périls , et des chances bonnes ou mauvaises qu'elle laisse entrevoir pour l'avenir. Dans l'ouvrage dont je publie aujourd'hui la première partie , je laisse de côté ces faits et
PRÉFACE. xxiu
ces débats de circonstance ; c'est de la religion chrétienne en elle-même , de ses croyances fondamentales et de leur légitimité que je m'occupe ; c'est la vérité du Christianisme que je voudrais mettre en lumière en le mettant en présence des systèmes et des doutes qu'on lui oppose. Je m'abstiendrai de toute polémique directe et personnelle ; les personnes embarrassent et enveniment les questions ; on ménage ou l'on injurie ses adversaires ; deux genres de fausseté qui me sont également antipathiques; je ne veux avoir pour adversaires que les idées ; et quelles que soient les idées, j'admets la sincérité possible de ceux qui les professent; la discussion n'est sérieuse qu'à cette condition, et ni l'énor-
ixiv PRÉFACE, mité intellectuelle de l'erreur, ni ses funestes conséquences pratiques n'excluent sa sincérité. L'esprit de l'homme est encore plus facile à séduire et plus égoïste que son cœur; quand il a conçu et exprimé une idée, il s'y attache comme à son œuvre propre, et s'y emprisonne orgueilleusement, comme s'il était en possession de la pure et pleine vérité.
Ces Méditations seront divisées en quatre séries. Dans la première série, qui forme ce volume, j'expose et j'établis ce qui est, selon moi, l'essence de la religion chrétienne, c'est-à-dire les problèmes naturels auxquels elle répond, les dogmes fondamentaux par lesquels elle résout ces problèmes, et les faits surnaturels sur lesquels ces dogmes re-
PRÉFACE. xiv
posent, la Création, la Révélation, l'inspiration des Livres saints, Dieu selon la Bible, Jésus-Christ selon l'Évangile. Après l'essence de la religion chrétienne vient son histoire ; elle sera l'objet d'une seconde série de Méditations dans lesquelles j'examinerai l'authenticité des Livres saints, les causes premières de la fondation du Christianisme, ce qu'ont toujours été la foi chrétienne et l'Eglise chrétienne à travers les siècles et malgré leurs vicissitudes, la grande crise religieuse qui, au seizième siècle, a divisé l'Église chrétienne et partagé l'Europe entre le Catholicisme et le Protestantisme, enfin les crises antichrétiennes qui, à diverses époques et en divers pays, ont mis en question et en péril le Christianisme
xsn PRÉFACE.
lui-même, et qu'il a toujours surmontées.
La troisième série de ces Méditations sera oonsaorée à l'étude de l'état actuel de la religion chrétienne, de son état intérieur et extérieur; je .retracerai le réveil chrétien qui s'est manifesté parmi nous dès l'ouverture du dix-neuvième siècle , soit dans L'Église catholique, soit dans l'Église protestante, l'élan de la philosophie spiritualiste qui s'est relevée à cette même époque, et le mouvement antichrétien qui a éclaté bientôt après dans la renaissance du matérialisme , du panthéisme , du scepticisme et dans les travaux de la critique historique.
J'essayerai de déterminer l'idée et par conséquent, selon moi, l'erreur fondamentale de ces divers systèmes, adversaires déclarés
PRÉFACE. sïvh
et actifs du Christianisme, Enfin, dans la quatrième série de ces Méditations, je tenterai de pressentir l'avenir de la religion chrétienne, et d'indiquer par quelles voies elle est appelée à conquérir complètement et à dominer moralement ce petit coin de l'univers que nous appelons notre terre, et dans lequel se déploient les desseins et la puissance de Dieu, ainsi qu'ils se déploient aussi sans doute dans une infinité de mondes à nous inconnus.
J'ai passé trente-quatre ans de ma vie à lutter, dans une bruyante arène, pour l'établissement de la liberté politique et le maintien de l'ordre selon la loi. J'ai appris, dans les travaux et les épreuves de cette lutte, ce que valent la foi et la liberté chré-
Okv izco by
sxvm PRÉFACE.
tiennes. Dieu permet que, dans le repos de ma retraite, je consacre à leur cause ce qu'il me conserve encore de jours et de force. C'est la plus salutaire faveur et le plus grand honneur que sa bonté me puisse accorder.
Val-Richer, - Juin 186*.
GUJZOT.
SUE l'essench
Depuis que le genre humain existe, partout où il a existé et ou il existe , il y a des questions qui l'ont préoccupé et le préoccupent invinciblement. Non-seulement à cause de sa curiosité naturelle et de son ardente soif de connaître, mais pour une autre raison bien autrement profonde et
puissante : la destinée même de l'homme est intimement liée à ces questions; elles contiennent le secret non-seulement de ce qu'il voit, mais de ce qu'il est lui-même ; quand il aspire à les résoudre, ce n'est pas seulement pour comprendre le spectacle auquel il assiste; il se sent, il se sait acteur dans le drame; il veut savoir son rôle et son sort. Il s'agit, pour lui, de sa conduite et de son avenir comme de la satisfaction de sa pensée. Ces problèmes souverains ne sont pas, pour l'homme, des questions de science, mais des questions de vie; en leur présence, il faut dire comme Hamlet : « Être ou n'être pas, c'est la question. »
D'où viennent le monde et l'homme au milieu du monde? Comment ont-ils commencé? Où vont- ils ? Quelles sont leur origine et leur fin ? Il y a des lois qui les gouvernent; y a-t-il un législateur ? Sous l'empire de ces lois l'homme se sent et se dit libre; l'est-il réellement? Comment sa liberté se concilie-t-elle avec les lois qui le gou-
vernent, lui et le monde? Est-ii un instrument fatal ou un agent responsable? Quels sont, avec le législateur du monde, ses liens et ses rapports?
Le monde et l'homme lui-même offrent un étrange et douloureux spectacle. Le bien et le mal, moral et matériel, l'ordre et le désordre, la joie et la douleur y sont intimement mêlés et en lutte constante. D'où viennent ce mélange et ce combat ? Est-ce le bien ou le mal qui est la condition et la loi de l'homme et du monde? Si c'est le bien, comment le mai y est-il entré? Pourquoi la souffrance et la mort? Pourquoi le désordre moral , le malheur si fréquent des bons , le bonheur si choquant des méchants? Est-ce là l'état normal et définitif de l'homme et du monde?
L'homme se sent à la fois grand et pet-t, fort et faible, puissant et impuissant. Il s'admire, il s'aime; et pourtant il ne se suffit point à luimême; il cherche un appui, un secours au delà et au-dessus de lui-même; il demande, il invoque,
it prie. Que veulent dire ces troubles intérieurs , ces élans alternatifs d'orgueil et de faiblesse? Ont-ils, ou non, un sens et un objet? Pourquoi la prière ?
Ce sont là les problèmes naturels, tantôt obscurément pressentis, tantôt clairement posés, qui, dans tous les temps, chez tous les peuples, sous toutes les formes et à tous les degrés de la civilisation, par instinct ou par réflexion, se sont élevés et s'élèvent dans l'âme humaine. Je n'indique que les plus grands, les plus apparents; j'en pourrais rappeler bien d'autres qui se rattachent à ceux-là.
Non-seulement ces problèmes sont naturels à l'homme ; ils ne le sont qu'à lui ; ils sont son privilège. Parmi toutes les créatures à nous connues, l'homme seul les entrevoit et les pose, et éprouve un besoin impérieux de les résoudre. J'emprunte à M. de Chateaubriand ces belles paroles : « Pourquoi le bœuf ne fait-il pas comme moi ? Il peut se coucher sur la verdure, lever la tête vers les cieux,
et appeler par ses mugissements l'Être inconnu qui remplit cette immensité. Mais non; préférant le gazon qu'il foule, il n'interroge point, au haut du firmament, ces soleils qui sont la grande évidence de l'existence de Dieu. Les animaux ne sont point troublés par ces espérances que manifeste le cœur de l'homme -, ils atteignent sur-le-champ a leur suprême bonheur ; un peu d'herbe satisfait l'agneau; un peu de sang rassasie le tigre. La seule créature qui cherche au dehors, et qui n'est pas à soi-même son tout, c'est l'homme*. »
De ces problèmes naturels et propres h l'homme sont nées toutes les religions; elles ont toutes pour objet de satisfaire la soif qu'a l'homme de les résoudre. Comme ces problèmes sont la source de la religion, les solutions qu'ils reçoivent en sont la substance et le fond. C'est, de nos jours , une tendance assez commune de faire
A. Génie du christianisme, t. J", p. Î08, èdit. de 1831.
consister essentiellement, je pourrais dire uniquement, la religion dans te sentiment religieux, dans ces belles et vagues aspirations qui sont ce qu'on appelle la poésie de l'âme, en dehors et au-dessus des réalités de la vie. Par le sentiment religieux, l'âme entre en rapport avec l'ordre divin; et ce rapport tout personnel, tout intime , indépendant de tout dogme positif, de toute Église organisée, suffit, dit -on, et doit suffire à l'homme; c'est là, pour lui, la religion vraie et nécessaire.
Certainement le sentiment religieux, le rapport intime et personnel de l'àme avec l'ordre divin est essentiel et nécessaire à la religion; mais ta religion est autre chose encore, et bien davantage. L'âme humaine ne se laisse pas diviser et réduire à telle ou telle de ses facultés qu'on choisit et qu'on exalte en condamnant tes autres au sommeil; i'homme n'est pas seulement un être sensible et poétique qui aspire à s'élancer, par l'ima-
gination et l'amour, au delà du monde matériel et actuel ; il pense en même temps qu'il sent ; il veut connaître et croire aussi bien qu'aimer ; ce n'est pas assez, pour lui, que son âme s'émeuve et s'élève; il a besoin qu'elle se fixe et se repose dans des convictions en harmonie avec ses émotions. C'est là ce que l'homme cherche dans la religion ; il lui demande autre chos/î que des jouissances nobles et pures; il lui demande la lumière en même temps que la sympathie. Si elle ne résout pas les problèmes moraux qui assiègent sa pensée, elle peut être une poésie; elle n'est pas une religion.
Je ne puis contempler sans émotion les troubles de ces âmes élevées qui essayent de trouver, dans le sentiment religieux seul, un refuge contre le doute et l'impiété. Il est beau de conserver, dans le naufrage de la foi et le chaos de la pensée, les grands instincts de notre nature , et de persister à ressentir les besoins sublimes dont on
n'obtient pas la satisfaction. Je ne sais à quel point des esprits éminents peuvent ainsi combler, par leur sincérité et leur ferveur sensible , le vide de leurs croyances ; mais qu'ils ne se fassent pas illusion ; pas plus sur les intérêts de leur avenir spirituel que sur ceux de la vie actuelle, les hommes ne se payent d'aspirations stériles et de beaux doutes; les problèmes naturels que j'ai rappelés seront toujours le grand fardeau des âmes, et le sentiment religieux ne sera jamais la religion suffisante du genre humain.
A côté de l'apothéose du sentiment religieux se place aujourd'hui une autre tentative bien autrement grave et hardie. Loin de sonder les problèmes naturels auxquels correspondent les religions, des écoles philosophiques qui font bruit sur la scène intellectuelle, l'école panthéiste et l'école qui s'appelle positiviste, les suppriment absolument et les nient. A les entendre, le monde existe de toute éternité et par lui-même, ainsi que les lois en vertu
desquelles il se maintient et se développe. Dans leurs principes et leur ensemble, toutes choses ont toujours été ce qu'elles sont et seront. Il n'y a, dans cet univers, point de mystère; il n'y a que des faits et des lois qui s'enchaînent naturellement, nécessairement , et sur lesquels s'exerce la science humaine, incomplète mais indéfiniment progressive dans sa puissance comme dans son travail.
Ainsi la création, la providence divine et la liberté humaine, l'origine du mal, le mélange et la lutte du bien et du mal dans le monde et dans l'homme, l'imperfection de l'ordre actuel et du sort de l'homme, la perspective du rétablissement de l'ordre dans l'avenir, ce sont là de pures rêveries, des jeux de la pensée humaine; il n'y a, dans la réalité, point de questions semblables; de même qu'il est éternel, le monde, tel qu'il est, est complet, normal et définitif en même temps que progressif ; et ce n'est d'aucune puissance supérieure au monde , c'est du seul progrès des
sciences et des lumières humaines qu'il faut attendre le remède au mal moral et matériel dont souffre le genre humain.
Je ne discute pas, en ce moment, ce système ; je ne le qualifie même pas par son vrai nom; je ne fais que le résumer. Mais, au premier et simple aspect, quel mépris des instincts spontanés et universels de l'homme ! Quel oubli des faits qui remplissent l'histoire universelle et permanente du genre humain!
C'est pourtant la que nous en sommes. Non pas une solution , mais la négation des problèmes naturels dont l'âme humaine est invinciblement travaillée, c'est là ce qu'on lui offre pour toute satisfaction et tout repos. Soyez mathématicien, physicien, mécanicien, chimiste, critique, romancier, poète; mais n'entrez pas dans ce qu'on appelle la sphère religieuse et théologique; il n'y a là point de questions réelles à résoudre, rien à chercher, rien à faire, rien à attendre, rien, rien.
La religion chrétienne connaît mieux et traite mieux l'homme; elle a d'autres réponses à ses questions; et c'est entre la négation absolue des problèmes religieux et la solution chrétienne de ces problèmes qu'est aujourd'hui le débat.
Il y a des mots qui nous sont devenus un sujet de méfiance et d'alarme; nous les soupeon-
Il DEUXIÈME MÉDITATION.
nons de couvrir des prétentions illégitimes et la tyrannie. Tel est, de nos jours, le sort du mot dogme; ce mot implique, pour un grand nombre d'esprits, une impérieuse nécessité de croire qui les blesse et les inquiète. Singulier contraste ! Nous recherchons partout les principes et nous redoutons les dogmes.
Absurde en soi, ce sentiment n'a rien d'étrange; les dogmes chrétiens ont servi de motif ou de prétexte à tant d'iniquités, d'oppressions et de cruautés que leur nom en est resté entaché et suspect. Le mot porte la peine des souvenirs qu'il réveille. La peine est légitime. Toute atteinte à !a liberté de conscience, tout emploi de la force pour extirper ou pour imposer les croyances religieuses est et a toujours été un acte inique et tyrannique.Tous les pouvoirs, tous les partis, toutes les Églises ont cru de tels actes non-seulement permis, mais commandés par la loi divine ; tous se sont crus non-seulement en droit, mais en
devoir de prévenir et de châtier, par la loi et [a force humaine, l'erreur en matière de religion. Ils peuvent tous alléguer pour excuse leur foi sincère dans la légitimité de cette usurpation. L'usurpation n'en est pas moins énorme et fatale, et c'est peut-être, de toutes les usurpations humaines, celle qui a infligé aux hommes les tourments et les égarements les plus odieux. Ce sera la gloire de notre temps de l'avoir rejetée : elle subsiste et résiste encore dans certains États , dans certaines lois, dans certains coins des sociétés et des âmes chrétiennes ; il est encore et il sera toujours nécessaire de veiller et de combattre pour la bannir absolument et en prévenir le retour. Pourtant elle est vaincue : la liberté civile de la foi et de la vie religieuse est maintenant un principe fondamental de la civilisation et du droit. Ce n'est point dans l'arène et par la main des pouvoirs publics , c'est uniquement dans la sphère intellectuelle et par le libre travail des esprits que se débattent et se
règlent les questions qui touchent aux rapports de l'homme avec Dieu.
Mais, dans cette sphère, ces questions s'élèvent impérieusement et appellent leurs solutions, c'està-dire les faits primitifs et les idées fondamentales, c'est-à-dire les principes qui leur répondent. La religion chrétienne a les siens qui sont les fondements rationnels de la foi qu'elle inculque et de la vie qu'elle commande. Elle les appelle ses dogmes. Les dogmes chrétiens sont les principes de la religion chrétienne, et les solutions chrétiennes des problèmes religieux naturels.
Que les hommes sérieux qui n'ont pas déclaré à la religion chrétienne une guerre à mort, et qui l'admirent en repoussant ses dogmes fondamentaux, y prennent garde : les fleurs dont le parfum les charme se faneront bien vite, les fruits qu'ils trouvent si excellents cesseront bientôt de se produire quand ils auront coupé les racines de l'arbre qui les porte.
Pour moi, arrivé au terme d'une longue vie pleine de travail, de réflexion et d'épreuves, d'épreuves dans la pensée comme dans l'action, je demeure convaincu que les dogmes chrétiens sont les légitimes et efficaces solutions des problèmes religieux naturels que l'homme porte en lui-même et auxquels il ne saurait échapper.
J'en demande d'avance pardon aux théologiens, catholiques et protestants :je n'ai point dessein de rappeler ici, ni d'expliquer, ni de soutenir tous les points de doctrine, tous les articles de foi qu'ils ont appelés des dogmes chrétiens. Depuis dixhuit siècles, la théologie chrétienne s'est bien souvent aventurée au delà et en dehors de la religion chrétienne; les hommes ont mêlé leurs œuvres à l'œuvre de Dieu. C'est la conséquence naturelle de l'activité et de l'imperfection humaines réunies. Cette conséquence s'est partout produite dans l'histoire du monde, spécialement dans l'histoire de la société et de la religion sur lesquelles Dieu
a greffé la religion chrétienne. Quand Dieu a suscité Jésus-Christ parmi les Juifs, la foi tft la loi des Juifs n'étaient plus uniquement la foi et la loi que Dieu leur avait données par Moïse ; les Pharisiens, les Sadducéens et tant d'autres les avaient profondément modifiées, amplifiées, altérées. Le christianisme aussi a eu ses Pharisiens et ses Sadducéens ; a son tour, il a subi le travail de la pensée et de la passion humaines sur la révélation divine. Je ne reconnais pas, à tous les fruits indistincts de ce travail, le droit de se donner pour des dogmes chrétiens. Je ne me propose cependant pas aujourd'hui de désigner spécialement et de combattre, dans l'Église et la théologie chrétienne, ce que je n'en accepte et n'en défends point. 11 ne me convient pas, et j'ose dire qu'il ne convient à aucun chrétien de critiquer les parois intérieures de l'édifice au moment où ses fondements sont ardemment attaqués ; je voudrais bien plutôt rallier dans la défense commune tous ceux qui l'habitent, et
je ne parlerai ici que des dogmes qui leur sont communs à tous. Je les résume en ces termes : la création, la providence, le péché originel, l'incarnation et la rédemption. C'est là l'essence de la religion chrétienne, et, pour moi, quiconque croit à ces dogmes est chrétien.
Un grand et commun caractère me frappe d'abord dans ces dogmes : ils abordent et résolvent franchement les problèmes religieux naturels et inhérents à l'homme. Le dogme de la création atteste l'existence du Dieu créateur et législateur et le lien qui unit l'homme à Dieu. Le dogme de la providence explique et justifie la prière, ce recours instinctif de l'homme au Dieu vivant, à cette puissance suprême qui assiste à sa vie et agit sur son sort. Le dogme du péché originel rend compte de la présence du mal et du désordre dans l'homme et le monde. Les dogmes de l'incarnation et de la rédemption sauvent l'homme des conséquences du mal et lui ouvrent, dans une
autre vie, les perspectives du rétablissement de l'ordre. A coup sûr, le système est grand, complet, bien lié, puissant : il répond aux appels de l'âme humaine, la délivre du fardeau qui pèse sur elle, et lui donne, avec les forces qui lui manquent, les satisfactions auxquelles elle aspire. At-il droit à tant de puissance? Est-il légitime aussi bien qu'efficace ?
Sur le système chrétien et sur chacun de ses dogmes essentiels, j'ai porté le poids des objections ; j'ai connu les anxiétés du doute. Je dirai pourquoi je suis sorti du doute et sur quoi mes convictions se fondent.
1° LA CRÉATION
Ceux-là seuls seraient des adversaires sérieux du dogme de la création qui diraient que l'univers, la terre et l'homme sur la terre ont été, de toute éternité et tous ensemble, ce qu'ils sont. Mais personne ne peut tenir ce langage ; les faits s'y opposent invinciblement. On a beaucoup discuté et on discute encore la question de savoir depuis combien de siècles l'homme existe sur la terre. Cela n'importe en rien au dogme de la création; il est certain, il est reconnu que l'homme n'a pas toujours existé sur la terre, et qu'elle a été longtemps dans divers états tels que
l'homme n'eût pu y exister. L'homme a donc commencé, l'homme est venu sur la terre. Gomment y est-il venu ?
Ici, les adversaires du dogme de la création se divisent : les uns affirment les générations spontanées, les autres la transformation des espèces. Selon les uns, la matière possède, dans certaines circonstances et par le seul développement de ses forces propres, le pouvoir de créer des êtres animés. Selon les autres, les diverses espèces d'êtres animés qui ont existé, ou qui existent, aux diverses époques et dans les divers États de la terre, dérivent d'un petit nombre de types primitifs qui ont possédé, grâce à des millions ou des milliards de siècles, le pouvoir de se dévelop- ■ per et de se perfectionner de manière à se transformer en espèces supérieures. D'où ils concluent, plus ou moins timidement, que l'espèce humaine est le résultat d'une transformation, ou d'une série de transformations semblables.
Quant au système des générations spontanées, la tentative de l'établir est de vieille date; la science l'a toujours déjouée; plus ses observations ont été exactes et profondes, plus elles ont démenti l'hypothèse de la vertu créatrice de la matière. Naguère encore, la question, attentivement étudiée par des esprits éminents, au dedans et au dehors de l'Académie des sciences, a abouti à ce résultat. Mais quand même il en serait autrement, quand même les partisans des générations spontanées pourraient alléguer certaines expériences dont l'erreur ne serait pas encore reconnue, la première apparition de l'homme sur la terre ne s'expliquerait pas mieux par cette voie, et je n'en serais pas moins en droit de redire ici ce que j'ai déjà dit ailleurs à ce sujet 1 : « Ce mode de production ne pourrait, n'aurait jamais pu produire que des êtres-enfants, à la première heure et dans le premier état de la vie naissante. Personne, je
i . L'Église et la Société chrétienne en 1861, p. 37.
crois, n'a jamais dit et personne ne dira jamais que, par la vertu d'une génération spontanée, J'homme, c'est-à-dire l'homme et la femme, îe couple humain, ont pu sortir et qu'ils sont sortis un jour de la matière tout formés et tout grands, en pleine possession de leur taille, de leur force, de toutes leurs facultés, comme le paganisme grec a fait sortir Minerve du cerveau de Jupiter. C'est pourtant a cette condition seulement qu'en apparaissant pour la première fois sur la terre l'homme aurait pu y vivre, s'y perpétuer et y fonder le genre humain. Se figure-t-on le premier homme naissant à l'état de la première enfance, vivant, mais inerte, inintelligent, impuissant, incapable de se suffire un moment a lui-même , tremblotant et gémissant, sans mère pour l'entendre et le nourrir ! C'est pourtant la le seul premier homme que !e système de la génération spontanée puisse donner. Évidemment ce n'est pas ainsi qu'est venu sur la terre le genre humain. »
Le système de la transformation des espèces n'est pas moins repoussé par la science, comme par les instincts du bon sens. Il ne repose sur aucun fait saisissable, sur aucune donnée de l'observation scientifique ou de la tradition historique; tous les faits constatés, tous les monuments recueillis, dans les divers siècles et les divers lieux, sur l'existence des espèces vivantes, attestent qu'elles n'ont subi aucune transformation, aucun changement notable et durable; on les retrouve il y a mille, deux mille, trois mille ans, telles qu'elles sont aujourd'hui. Dans une même espèce, les races peuvent varier ou se modifier l'une par l'autre; les espèces ne changent point. Et quand on a essayé de les transformer artificiellement, par des croisements entre les espèces voisines, on n'a oblenu que des modifications qui, après deux ou trois générations, ont été frappées de stérilité, comme pour attester l'impuissance de l'homme à accomplir, par la trausformalion progressive des
Si DEUXIÈME MÉDITATION.
espèces existantes, la création d'espèces nouvelles. L'homme n'est point un singe transformé et perfectionné par une fermentation obscure des éléments naturels et a force de siècles ; cette prétendue explication de l'origine de l'espèce humaine n'est qu'une hypothèse, fruit d'une imagination facile à séduire par des conjectures ingénieuses que lui suggère le spectacle mal compris de la nature, et qu'elle sème a travers des événements inconnus et des temps infinis qu'elle charge de réaliser ses rêves. Fermement maintenu par M. Cuvier, M. Flourens, M. Coste, M. de Quatrefages et tous les observateurs sévères des faits, le principe de la diversité radicale et de la permanence des espèces reste dominant dans la science comme dans la réalité 1 .
1. Cuvier; Discours sur les Révolutions du globe, p. 117- 1Î0-134 (édit. de 18Ï8). — Flourens; Ontologie naturelle (1861), p. 10-87; — Journal des savants (octobre, novembre et décembre 1863); trois articles sur l'ouvrage de Ch. Darwin : De l'Origine des espèces et des lois du progrès chez
A côté de ces vaines tentatives pour se passer du Dieu créateur et pour expliquer, par ies forces propres et progressives de la matière, l'origine de l'homme et du monde, !e dogme chrétien de la création a encore d'autres adversaires. On s'arme, pour le combattre, du récit que donne la Bible des faits successifs de création qui ont produit le monde et l'homme; on énumère, on étale les difficultés que présente la conciliation de ce récit avec les observations et les résultats de la science. Je pèserai la valeur de ce genre d'objections en traitant de l'inspiration des livres saints, de son véritable objet et de son sens légitime. Mais dès à présent j'élève le dogme de la création au-dessus de cette attaque en le plaçant a sa hauteur propre et
(es êtres organisés. — Coste ; Histoire générale et particulière du développement des corps organisés; — Discours prélimi/iaire , t. I", p. 33. — Quatrefages; Métamorphoses de l'homme et des animaux (i862), p. Ï25, — et ses articles sur l'unité de l'espèce humaine, publiés dans la Revue des Deux Mondes, en 1 860 et 1861, et réunis en un volume in-1 i (1861).
isolée : c'est le fait général, c'est le principe même de la création qui constitue le dogme; quelles que soient les obscurités ou les difficultés scientifiques du récit biblique, le principe et le fait général de la création n'en subsistent pas moins; le Dieu créateur n'en reste pas moins en possession de son œuvre. La religion chrétienne, dans son essence, ne dit et ne demande rien de plus.
Reste, contre le dogme chrétien de la création, l'objection générale qui s'adresse à tous les faits, à tous les actes qu'on appelle surnaturels, c'est-à-dire à l'existence de Dieu aussi bien qu'au dogme de la création, à toutes les religions aussi bien qu'à la chrétienne. Ce n'est pas à propos d'un dogme spécial, et pour défendre seulement un des flancs de l'édifice chrétien qu'une telle question doit être traitée; je l'aborderai tout à l'heure de front et dans toute sa portée.
LES DQQMJSS CHRÉTiBMS, 37