‹ Méditations sur la religion chrétienne (volume 3)Chapitre 4 sur 40 · LA PROVIDENCE · texte numérisé non relu

LA PROVIDENCE

Le Dieu qui crée est aussi le Dieu qui conserve. Il vit en même temps qu'il fait vivre. Le iien entre lui et sa créature ne disparaît pas dès qu'elle est créée. Après le dogme de la création vient celui de la providence.

Il y a, dans la prière, autre chose que l'élan des désirs ou des douleurs de l'âme vers des satisfactions, des forces ou des consolations que l'âme ne trouve point en elle-même : il y a l'ex-

pression d'une foi, instinctive ou réfléchie, obscure ou claire, chancelante ou ferme, dans l'existence, la présence, la puissance et la sympathie de l'Être a qui la prière s'adresse. Sans une certaine mesure de foi et d'espérance en Dieu, la prière ne jaillirait pas ou se tarirait soudainement dans l'âme. Si elle résisle, si elle survit partout à toutes les dénégations, à tous les doutes, à toutes les ténèbres qui assiègent le genre humain, c'est que le genre humain porte en lui-même un indestructible sentiment du lien permanent qui l'unit à Dieu et Dieu à lui.

Bien loin de détruire ce sentiment, l'expérience et le spectacle de la vie l'expliquent et le confirment. L'homme, en réfléchissant sur sa destinée, reconnaît trois sources diverses et fait, pour ainsi dire, trois parts des faits qui la remplissent. Il subit des événements qui sont la conséquence de lois générales, permanentes, indépendantes de sa volonté, mais que son intelligence observe et

comprend. Il fait lui-même, par l'acte de sa volonté libre, des événements dont it se reconnaît l'auteur, qui ont leurs conséquences et entrent dans le tissu de sa vie. Il éprouve des événements qui ne sont, à ses yeux, ni le résultat de lois générales auxquelles rien ne peut le soustraire, ni le fait de sa propre liberté; des événements dont il ne voit pas la cause, ni la raison, ni l'auteur.

L'homme attribue les événements de cette dernière sorte tantôt à une cause aveugle qu'il nomme le hasard, tantôt à une intention intelligente et suprême qui est Dieu. Et quand son esprit est choqué de l'inanité de ce mot le hasard qui n'explique et ne dit rien, l'homme imagine une puissance mystérieuse, impénétrable, qui n'est qu'un enchaînement nécessaire de faits inconnus, et qu'il appelle la fatalité, le destin. Pour rendre compte de cette part obscure et accidentelle de la vie humaine qui ne dérive ni de lois générales saisissables, ni de la volonté libre de l'homme lui-

même, il faut choisir entre la fatalité ou la providence, le hasard ou Dieu.

J'exprime sans hésitation ma pensée. Quiconque admet, comme explication, la fafalité et le hasard ne croit pas vraiment en Dieu. Quiconque croit vraiment en Dieu compte sur la providence. Dieu n'est pas un expédient inventé pour expliquer le premier fait, un acteur appelé pour ouvrir, par la création, la scène du monde, et relégué ensuite dans une complète inutilité et inertie. Par cela seul qu'il est, Dieu assiste à son œuvre et la maintient. La providence, c'est le développement naturel et nécessaire de l'existence de Dieu ; c'est la présence constante et l'action permanente de Dieu dans la création. L'instinct universel et invincible qui porte l'homme à la prière est en harmonie avec ce fait suprême : celui qui croit en Dieu ne peut pas ne- pas recourir à lui et le prier.

On élève des objections au nom de Dieu même.

11 n'iig't, dit-on, que par des lois générales et per-

manentes; comment lui demander des volontés spéciales et accidentelles? Il est immuable, toujours complet et toujours le même : comment concevoir qu'il se prête à la mobilité des sentiments et des vœux humains? La prière qui monte vers lui oublie ce qu'il est. A la providence de Dieu on oppose sa nature.

Cette objection, si souvent reproduite, ne laisse pas de m'étonner. La plupart de ceux qui r élèvent proclament en même temps que Dieu est incompréhensible et que nous ne saurions pénétrer le secret de sa nature. Que font-ils donc sinon prétendre à comprendre Dieu, et de quel droit opposent-ils sa nature a sa providence si sa nature est, pour nous, un mystère impénétrable? Je n'ai garde de leur reprocher leur ambition ; elle est le privilège et la gloire de l'homme; mais qu'en la conservant, ils ne méconnaissent pas les limites de sa puissance : il faut choisir : il faut, ou bien cesser de croire en Dieu parce qu'on ne peut

le comprendre, ou bien reconnaître effectivement qu'on ne peut le comprendre, tout en croyant en lui. On ne saurait passer et repasser incessamment d'un système à l'autre, et tantôt déclarer Dieu incompréhensible, tantôt traiter de lui, de sa nature et de ses attributs comme s'il était du ressort de-la science humaine. Quelque grande que soit la question de la providence, celle à laquelle je touche ici est plus grande encore, car c'est la question de l'existence même de Dieu, et il s'agit, au fond, de savoir s'il est ou n'est pas. Dieu est à, la fois lumière et mystère, en rapport intime avec l'homme et pourtant hors de la portée de sa science. J'essayerai tout à l'heure de marquer à quelle limite s'arrête la science humaine et quel est son domaine ; mais dès à présent je tiens ceci pour certain : quiconque, croyant en Dieu et la disant incompréhensible, persiste néanmoins à tenter de le définir scientifiquement et veut percer le mystère après l'avoir admis, celui-là court

grand risque de détruire sa propre croyance, et d'annuler Dieu , ce qui est une façon de le nier.

Mais je laisse là, pour un moment, l'impossibilité de comprendre Dieu à côté de la nécessité d'y croire, et j'aborde directement l'objection puisée dans le caractère général des lois de la nature contre la providence spéciale de 'Dieu envers l'homme. Cette objection repose sur la confusion de faits très-divers et sur l'oubli d'un fait fondamental, du fait caractéristique de la nature humaine. 11 est vrai : c'est par des lois générales et permanentes que la providence de Dieu préside à l'ordre du monde ; il serait plus exact de donner à ces lois générales un autre nom; elles sont la volonté continue et constamment agissante de Dieu sur le monde, car le législateur est toujours là, comme ses lois. Mais quand il a créé l'homme, Dieu l'a créé autre que le monde matériel ; il l'a créé libre et moral; et de là découle, entre l'action

Si r DEUXIÈME MÉDITATION.

de Dieu sur le monde matériel et son action sur l'homme, une différence radicale. Je dirai plus tard quelle est, à mon sens, toute la portée de cette parole : « L'homme est un être libre, » et quelles conséquences elle entraîne; mais je prends, dès à présent, la liberté humaine, la détermination libre de l'homme dans ses actes moraux, comme un fait certain et incontestable. Ce fait admis, on ne peut pas dire que Dieu gouverne tout l'homme par des lois générales et permanentes, car c'est méconnaître et abolir la part de la liberté dans la vie de l'homme, c'est-à-dire méconnaître et mutiler l'œuvre de Dieu. L'homme prend des déterminations libres et fait ainsi, dans sa propre vie, des événements qui ne sont point le résultat de lois générales et extérieures. La providence divine assiste à la liberté humaine et en tient compte. Elle ne traite pas l'homme comme les astres du ciel et les flots de l'Océan qui ne pensent et ne veulent rien ; elle a, avec l'homme,

d'autres rapports qu'avec ta nature et un autre mode d'action.

Il est peu sage d'instituer des comparaisons entre des objets ou des faits qui ne sont pas essentiellement analogues, et on a si souvent défiguré Dieu en le faisant à l'image de l'homme que je me méfie de tous les emprunts faits à l'homme pour donner quelque idée de Dieu. Pourtant je ne puis oublier que Dieu a fait l'homme à son image, ni m'interdira absolument de rechercher, dans la nature ou la vie de l'homme, quelque ombre des traits de Dieu. Que se passe-t-il dans la famille humaine? Le père et la mère assistent, en le dirigeant, au développement actif de l'enfant; ils veillent sur lui avec autorité et tendresse ; ils donnent des règles à sa liberté sans l'abolir, et ils écoutent ses prières, tantôt les exauçant, tantôt s'y refusant, selon leur raison et dans la vue de son intérêt général et futur. L'enfant de son côté, sans préméditation, sans dessein, par l'instinct

spontané de sa nature, reconnaît l'autorité et ressent la tendresse de ses parents : à mesure qu'il se développe, il leur obéit et leur résiste tour à tour, usant bien ou mal de sa liberté native ; mais à travers les troubles de sa volonté, il demande, il prie avec confiance, joyeux et reconnaissant quand il obtient de ses parents ce qu'il désire, prêt à demander et à prier encore, toujours avec confiance, quand il a été refusé. Tels sont les faits dans le naturel et bon gouvernement de la famille humaine.

Ils sont l'image imparfaite mais vraie, l'ombre obscure et pourtant fidèle de la providence divine. C'est ainsi que la religion chrétienne qualifie et décrit l'action de Dieu dans la vie de l'homme. Elle montre Dieu toujours présent et accessible à l'homme, comme le père à l'enfant; elle exhorte, elle encourage, elle invite l'homme à demander, a se confier, à prier Dieu. Elle réserve absolument la réponse de Dieu à la prière; il exaucera ou refusera; nous n'en pénétrerons point les

motifs : « Les voies de Dieu ne sont pas nos voies; » mais à la prière sans cesse renaissante le dogme chrétien lie constamment l'espérance : « Rien n'est impossible à Dieu. » Ce dogme est ainsi en pleine et intime harmonie avec la nature de l'homme; en acceptant sa liberté il rend hommage à sa grandeur; en lui offrant le recours à Dieu il pourvoit à sa faiblesse. Pour la science, il ne supprime pas le mystère qui ne saurait être supprimé; mais, dans la vie, il résout, pour l'âme humainej le problème naturel dont elle porte le poids.

3° LE PÉCRt ORIGINEL.

Les dogmes de la création et de la providence nous mettent en présence de Dieu; c'est l'action de Dieu sur le monde et sur l'homme qu'ils proclament et affirment. Le dogme du péché originel nous ramène à l'homme; c'est l'acte de l'homme envers Dieu qu'il pose en tête de l'histoire du genre humain- Quel est le contenu de ce dogme? Quels sont les éléments, les faits essentiels sur lesquels il se fonde et qui le constituent?

Le dogme du péché originel implique et affirme :

1° Que Dieu, en créant l'homme, l'a créé moral, libre et faillible ;

2" Que la volonté de Dieu est la loi morale de l'homme et l'obéissance à la volonté de Dieu le devoir de l'homme, en tant qu'être moral et libre ;

3° Que, par un acte de sa propre et libre volonté, l'homme a manqué sciemment à son devoir, en désobéissant à la loi de Dieu;

4° Que l'homme libre est responsable, et que la désobéissance à la loi de Dieu a justement entraîné pour lui le châtiment;

5° Que la responsabilité et la peine de la faute sont héréditaires, et que la faute du premier homme a pesé et pèse sur le genre humain.

L'autorité de Dieu, le devoir d'obéissance à la loi de Dieu, la liberté et la responsabilité de l'homme, l'hérédité de la responsabilité humaine,

tels sont, dans leur chronologie morale, les principes et les faits compris dans le dogme du péché originel.

J'oublie, pour un moment, le dogme même, sa source, son histoire, la tradition biblique et chrétienne sur ce premier pas du genre humain dans le mal. Je considère l'homme, sa nature et sa destinée dans leur état actuel et général. Je recherche et je constate les faits moraux, tels qu'ils se passent aujourd'hui et qu'ils se manifestent aux regards du bon sens, à travers les disputes des savants.

L'homme est soumis, en naissant, à l'autorité morale comme à là puissance matérielle des parents qui, humainement, l'ont créé. L'obéissance est, pour lui, un devoir en même temps qu'une nécessité. La nécessité matérielle et l'obligation morale ne sont point identiques et confondues, mais intimement liées l'une à l'autre; et dans son développement spontané, l'enfant sent

instinctivement l'obligation morale bien avant qu'il se rende compte de la nécessité matérielle. L'instinct de l'obligation s'unit au sentiment naissant de l'affection, et l'enfant obéit au regard ou à la voix de sa mère sans savoir encore qu'il ne peut se passer d'elle.

De même que le sentiment de l'affection et l'instinct de l'obéissance obligatoire sont le premier éclair du bien moral dans le développement de l'enfant, de même le mouvement de la désobéissance est le premier symptôme, la première apparition du mal moral. C'est par la désobéissance volontaire à la volonté de sa mère que commence, pour l'enfant, l'infraction morale, et c'est dans la désobéissance qu'elle réside. Il ne se rend compte ni des motifs ni des conséquences de son acte ; il sait seulement qu'il désobéit, et il regarde sa mère avec un sentiment mêlé de défi et d'inquiétude; il tâte, en hésitant, l'autorité maternelle ; il essaye d'être et surtout de paraître

indépendant en face du pouvoir naturel et légitime qui le gouverne , et qu'il reconnaît au moment même où, à cette loi supérieure, il oppose sa volonté.

Tel qu'est l'enfant, tel est l'homme. De même qu'il naît libre, ainsi l'homme vit libre, et de même qu'il naît soumis, ainsi il vit soumis. La liberté existe à côté de l'autorité et lui résiste sans l'abolir. L'autorité préexiste à la liberté, et ne lui cède pas plus qu'elle ne la supprime.

L'homme rend hommage à l'autorité en lui désobéissant, car il sait qu'il désobéit. L'autorité rend hommage à la liberté de l'homme en le condamnant pour en avoir mal usé, car il ne serait pas responsable de ses actes s'il n'était pas libre. La coexistence de ces deux puissances, l'autorité et la liberté, et tantôt leur aceord, tantôt leur lutte, c'est là le grand fait de la nature et de la destinée humaine, le fond de l'homme et du monde.

Bien entendu que je parle ici du monde moral, du monde de la pensée et de la volonté. Dans le monde matériel, il n'y a ni autorité ni liberté; il n'y a que des forces, des forces fatales et inégales. S'il s'agissait du monde matériel, je ne pourrais que redire ce qu'a dit excellemment Pascal :

« L'homme n'est qu'un roseau, le plus foible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser; une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraseroit, l'homme seroit encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt; et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien. » Quand l'homme obéit ou désobéit, il sait que l'autorité est devant lui, comme la liberté est en lui. Il sait ce qu'il fait, et il en répond. L'ordre moral est là tout entier.

En tout temps donc et en tout lieu, pour tous les hommes comme pour le premier, la désobéis-

sance à l'autorité légitime est le principe et le fond du mal moral, ou, pour l'appeler par son nom religieux, du péché.

La désobéissance a des sources diverses et compliquées : elle peut provenir de la soif de l'indépendance, de l'ambition ou de la curiosité orgueilleuse, du laisser-aller à telle bu telle des inclinations et des tentations humaines; mais, en tout cas, elle est et reste le caractère essentiel de l'acte libre qui constitue le péché, et la source de la responsabilité qui l'accompagne.

Des hommes éminents et éminemment pieux ont contesté la liberté humaine : ne sachant comment la concilier avec ce qu'ils appellent la prescience divine, ils ont renié le fait fondamental de la nature de l'homme plutôt que de confesser pleinement le mystère de la nature de Dieu. D'autres esprits, éminents aussi et sincères, se sont bornés à élever des doutes sur la liberté humaine, et a lui contester la valeur d'un fait absolu et péremp-

toire. Ils ont, je crois, confondu des faits essentiellement divers quoique intimement liés entre eux; ils ont méconnu le caractère spécial et simple du fait même de la volonté libre. Appelé, il y a trente-cinq ans, dans mon cours à la Sorbonne sur l'histoire de la civilisation en France, à exposer la controverse de saint Augustin avec Pélage sur le libre arbitre, la prédestination et la grâce, je m'en suis expliqué dans des termes que je reproduis ici, n'en trouvant point d'autres qui me paraissent plus exacts et plus complets : n Le fait qui fait le fond de toute la querelle, disais-je en 1829, c'est la liberté, le libre arbitre, la volonté humaine. Pour connaître exactement ce fait, il faut le dégager de tout élément étranger, le réduire strictement à lui-même. C'est faute de ce soin qu'on l'a si souvent mal compris ; on ne s'est pas placé en face du fait de la liberté, et de celui-là seul ; on l'a vu et décrit, pour ainsi dire, pêle-mêle avec d'autres faits qui lui tiennent de

très-près dans la vie morale, mais qui n'en diffèrent pas moins essentiellement. Par exemple, on a fait consister la liberté humaine dans l'acte de délibérer et de choisir entre les motifs de résolution ; la délibération et le jugement qui la suit ont été considérés comme l'essence du libre arbitre, il n'en est rien. Ce sont là des actes d'intelligence, non de liberté : c'est devant l'intelligence que comparaissent les différents motifs de résolution et d'action, intérêts, passions, opinions ou autres; elle les considère, les compare, les évalue, les pèse et les juge. C'est là un travail préparatoire, qui précède l'acte 'de volonté, mais ne le constitue en aucune façon. Quand la délibération a eu lieu, quand l'homme a pris pleine connaissance des motifs qui se présentent à lui et de leur valeur, alors survient un fait tout nouveau, tout différent, le fait de la volonté libre; l'homme prend une résolution, c'est-à-dire commence une série de faits qui ont en lui-même leur source,

dont il se regarde comme l'auteur, qui naissent parce qu'il le veut, qui ne naîtraient pas s'il ne voulait pas, qui seraient autres s'il voulait les produire autrement. Écartez tout souvenir de la délibération intellectuelle, des motifs connus et appréciés; concentrez votre pensée et celle de l'homme qui prend une résolution sur le moment où il dit : « Je veux, ainsi je ferai; » et demandezvous, demandez-lui à lui-même s'il ne pourrait pas vouloir et faire autrement. A coup sûr, vous répondrez , il vous répondra : « Oui. » Ici se révèle le fait de la liberté ; il réside tout entier dans la résolution que prend l'homme à la suite de la délibération; c'est la résolution qui est l'acte propre de l'homme, qui subsiste par lui et par lui seul : acte simple, indépendant de tous les faits qui le précèdent ou l'entourent, identique dans les circonstances les plus diverses, toujours le même quels que soient ses motifs ou ses résultats.

« En même temps que l'homme se sent libre, qu'il se reconnaît la faculté de commencer, par sa volonté seule , une série de faits , en même temps il reconnaît que sa volonté est placée sous l'empire d'une certaine loi qui prend, selon les occasions auxquelles elle s'applique, des noms différents, loi morale, raison, bon sens, etc.. L'homme est libre, mais, dans sa propre pensée, sa volonté n'est point arbitraire ; il en peut user d'une façon absurde, insensée, injuste, coupable, et chaque fois qu'il en use, une certaine règle y doit présider. L'observation de cette règle est son devoir, la tâche de sa liberté. »

C'est l'acte de la volonté intime et libre, ainsi strictement ramenée à son centre, qui, dans le cas de désobéissance à la loi du devoir, constitue pour l'homme le péché et lui en impose la responsabilité.

Cette responsabilité est-elle exclusivement personnelle et limitée à l'auteur de l'acte, ou conta-

LIS DOGMES CHRËTtENS. 49

gieuse et transmise dans une cerlaine mesure à ses descendants?

Je continue à ne considérer que les faits actuels et saisissables par l'observation, tels qu'ils se produisent et se manifestent dans la vie morale du genre humain.

On rencontre , dans la poésie et la mythologie de presque tous les peuples, l'idée d'une utopie rétrospective et primitive que, sous des noms divers, fige d'or, âge des dieu*, ils se représentent comme une époque où le ma! moral et matériel n'existait pas dans le monde, époqtie d'innocence, de paix et de bonheur. Cetie utopie est d'autant plus remarquable qu'elle n'a aucun fondement, aucun prétexte dans les traditions des plus anciens temps historiques; dès que l'histoire commence, dès qu'on aperçoit la trace de faits un peu précis et avérés, ce n'est point l'âge d'or, c'est au contraire l'âge de fer qui apparaît, une époque de barbarie violente , ignorante , où règne la

guerre, où prévaut la force, et qui n'a, avec les beaux rêves de l'ancienne poésie, pas la moindre ressemblance. Je n'établis, quant à présent, entre ces rêves mythologiques et les traditions bibliques, aucun rapprochement ; je ne tire de l'âge d'or aucune conséquence à l'appui du jardin d'Éden ; je signale seulement un grand fait, un instinct général de l'imagination humaine. Quel en est le sens? D'où vient cette utopie d'innocence et de bonheur dans le berceau du genre humain? A quoi répond cette idée d'un premier temps sans lutte, sans péché et sans douleur?

Je laisse là le berceau de l'homme et la poésie primitive ; je reviens au temps présent, à la vie réelle, au berceau de l'enfant. Pourquoi, même à part toute affection personnelle, nous empressonsnous d'appeler l'enfance l'âge de l'innocence ? Pourquoi trouvons-nous tant de charme à lui donner ce nom et à ta contempler à ce titre ? Le mal physique est déjà là; il se manifeste dès

l'entrée dans la vie; mais le mal moral n'a pas encore paru ; la vie n'a pas encore apporté à l'âme ses épreuves ni suscité ses fautes; et ['idée de l'âme sans tache a, pour nous, un inexprimable attrait; nous éprouvons une joie profonde à voir, dans l'enfant, l'innocence, ou du moins son image, quand autour de nous et en nous-mêmes nous ne la retrouvons plus.

Que veut dire cet instinct universel qui, soit dans les rêves de l'imagination, soit dans les scènes intimes de la vie, soit que notre pensée se porte sur le berceau du genre humain ou sur celui de l'enfant, nous fait regarder l'innocence comme l'état primitif et normal de l'homme, et nous fait placer, là où se trouve l'innocence, ce que les uns appellent le Paradis, les autres l'âge d'or?

Evidemment, c'est qu'il y a, entre l'âme sans tache et l'âme entachée de mal, entre la créature qui n'est que faillible et la créature qui a failli,

BS DEUXIÈME MÉDITATION.

une distance immense, un profond changement d'état, un abîme. Nous avons un secret sentiment de ce changement déplorable, de la chute dans cet abîme ; et sans préméditation , par la seule impulsion de notre nature, notre pensée se porte et s'arrête avec ravissement hors de l'abîme, sur l'état antérieur à la chute. De la naissent et ainsi s'expliquent la puissance et le charme qu'a pour nous l'idée de l'innocence : nous n'avons jamais vu l'innocence, mais il nous est donné de la concevoir; elle nous apparaît dans le berceau du monde et dans celui de i'enfant, et nous prenons à cette pure apparition un plaisir infini.

Est-ce un plaisir étranger à tout sentiment personnel, à tout secret retour sur nous-mêmes, un plaisir de simple spectateur? Non: ces impressions que suscite en nous l'image de l'innocence se rattachent et nous ramènent a nous-mêmes; ce changement d'état, ce mystérieui passé qui a jeté l'homme si loin de l'innocence en lui en laissant

l'idée et le culte, ce n'est pas seulement le premier homme qui l'a subi; c'est ie genre humain tout entier qui en a été et en demeure atteint. Notre mal actuel ne provient pas uniquement de nous-mêmes; nous l'avons reçu en héritage avant de nous l'attirer par notre faute; nous ne sommes pas seulement des êtres faillibles, nous sommes les enfants d'un être qui a failli.

Comment nous étonnerions-nous de cette triste transmission? N'en avons-nous pas tous les jours, sous les yeux, l'exemple et le spectacle ? C'est un fait incontestable et incontesté que deux éléments entrent dans la vie morale de l'homme : d'une part, ses dispositions innées, ses penchants naturels et involontaires, de l'autre, son intime et personnelle volonté. Les penchants naturels de l'individu ne détruisent point sa liberté morale, n'asservissent point sa volonté , mais ils lui en rendent l'exercice plus laborieux et plus difficile ; ce n'est pas une chaîne qu'il subit, c'est un poids

qu'il porte. C'est également un fait incontestable et incontesté que les dispositions naturelles sont diverses et inégalement distribuées entre les hommes; nul n'est exempt de toute mauvaise pente; tout homme est non-seulement faillible, mais enclin à faillir , et enclin non - seulement a faillir, mais à faillir de tel ou tel côté. C'est enfin un autre fait incontestable, bien que plus difficilement appréciable, que les dispositions naturelles et spéciales de l'individu lui viennent, dans une certaine mesure, de son origine, et que les parents transmettent à leurs enfants tels ou tels penchants moraux comme tel ou tel tempérament physique, comme tels ou tels traits de leur visage. L'hérédité prend place dans l'ordre moral aussi bien que dans l'ordre matériel.

Elle a dû y prendre, elle y a pris place dés les premiers jours de l'existence de l'homme sur la terre, car l'homme a été créé complet et dans toute sa nature. Et comme, en même temps que

complet, il a été créé faillible, je demande qui mesurera la distance entre l'homme faillible, mais encore sans faute, et la première faute active de l'homme? Qui sondera la profondeur de la chute et du changement qu'elle a apporté dans l'état moral de son auteur? Qui pèsera les conséquences de ce changement pour l'état et les dispositions morales de ses descendants ? Pour apprécier l'étendue et la gravité de ce fait redoutable, de cette première apparition et de cette première hérédité du mal moral, nous n'avons qu'un indice : c'est l'instinct que nous conservons de l'état d'innocence, et l'immense espace que cet instinct nous porte invinciblement à établir entre l'innocence native et la première faute ; mais cet indice est irrécusable ; il nous fait entrevoir, dans cette funeste transformation, toute l'infirmité et toute la responsabilité du genre humain.

On crie à l'injustice; on se demande comment chaque homme peut être responsable d'une faute

qu'il n'a pas commise lui-même, de la faute d'un autre homme séparé de lui par tant de siècles. Je trouve la plainte trop petite .et trop faible. Qu'on se plaigne donc de toutes les inégalités qui existent entre les hommes, de l'inégalité des destinées comme de celle des natures, de l'inégalité des dispositions morales comme de celle des forces physiques. Qu'on se plaigne de la solidarité des générations successives et de l'empire qu'exercent les idées, les actes, !e sort de chacune d'elles sur les idées, les actes, le sort de celles qui la suivent. Qu'on se plaigne des liens qui unissent l'enfant à ses parents, et qui le font tantôt hériter de leurs mauvaises dispositions, tantôt souffrir de leurs fautes. C'est le fait général du monde qu'il faut accuser; c'est de l'existence même du mai et de son inégale distribution indépendamment du mérite des personnes, qu'il faut se plaindre comme d'une monstrueuse iniquité. Et quand on en vient là, quand on se refuse à voir la source du mal

dans la faute et la responsabilité de l'homme placé ici-bas dans un lieu et un temps de passage et d'épreuve, voici dans quelle alternative on se trouve placé : ou bien il faut accepter le mal comme naturel, éternel, nécessaire, dans l'avenir aussi bien que dans le passé, comme l'état normal de l'homme et du monde ; c'est-à-dire qu'il faut nier Dieu, la création, la Providence divine, la moralité, la liberté, !a responsabilité et l'espérance humaines; ou bien c'est à Dieu lui-même qu'il faut imputer le mai et en demander raison.

Le dogme du péché originel affranchit seul la pensée humaine de cette odieuse et inacceptable alternative : loin d'être en contradiction, soit avec l'histoire de l'humanité, soit avec les faits et les instincts qui constituent la nature morale de l'homme, ce dogme les admet, les éclaire et les explique. Le fait du péché originel n'a rien d'étrange ni d'obscur; il réside essentiellement dans la désobéissance à la volonté de Dieu qui est

la loi morale de l'homme. Cette désobéissance, le péché d'Adam, est un acte qui se commet partout et tous les jours, par les mêmes causes, avec les mêmes caractères et les mêmes conséquences que lui. assigne le dogme chrétien. Aujourd'hui, comme dans le jardin d'Kden, cet acte a pour cause la soif de l'absolue indépendance, l'ambition de la curiosité et de l'orgueil , la faiblesse devanf la tentation. Aujourd'hui comme dans le jardin d'Éden, il apporte, dans l'état intime de l'homme, un changement immense, un changement dont la seule idée saisit et trouble jusqu'au fond l'âme humaine; il fait passer l'homme de l'état d'innocence à l'état de péché. Aujourd'hui comme dans le jardin d'fcden, l'acte qui produit ce changement engage et entraine la responsabilité, nonseulement de son auteur, mais aussi de ses descendants; le péché est contagieux dans le temps comme dans l'espace, il se transmet comme il se répand. Le dogme chrétien montre le premier

homme créé faillible, mais né innocent ; innocent à l'âge d'homme, dans la plénitude de ses facultés, étranger a tout mauvais et fatal héritage. Tout à coup, pour la première fois, par sa propre volonté, l'homme désobéit à Dieu. Là est le péché originel, le même, en nature, que le péché actuel, car ils consistent l'un et l'autre dans la désobéissance à la loi de Dieu, mais le premier, en date, dans l'histoire de la liberté humaine, et la source humaine du ma! dont la religion chrétienne, en même temps qu'elle le signale, offre à l'homme le remède et la guérison.

k° l'incarnation.

Toutes les religions ont donné au problème de l'existence et de l'origine du ma! une grande place ; toutes ont tenté de le résoudre. Le bon et le mauvais génie, Ormuzd et Ahriman chez les Perses ; le Dieu créateur, le Dieu conservateur et le Dieu destructeur, Brahma, Vischnou et Siva dans l'Inde; les Titans foudroyés en escaladant l'Olympe; Prométhée lié sur son rocher pour avoir ravi le feu du ciel : autant d'hypothèses pour expliquer la lutte entre le bien et le mal , entre

l'ordre et le désordre dans le monde et dans l'homme. Mais toutes ces hypothèses sont compliquées, confuses et chargées de fables chimériques ; toutes font dériver le mal de causes incohérentes, et aucune n'assigne un terme à la lutte, n'apporte au mal un remède. La religion chrétienne seule pose nettement et résout efficacement la question ; seule, elle impute à l'homme lui-même, et a lui seul, l'origine du mal ; seule, elle montre Dieu intervenant pour relever l'homme de sa chute et îe sauver de son péril.

Dans le cours des vi" et v E siècles avant la venue de Jésus-Christ, un grand fait apparaît dans l'histoire : un souffle de réforme religieuse, morale et sociale, s'élève et se répand d'Orient en Occident, chez tous les peuples alors en voie de civilisation. Malgré les incertitudes de la chronologie, on peut dire, d'après les plus récentes et les plus solides recherches, que Confucius en Chine, le Bouddha Càkya-Mouni dans l'Inde,

et DEUXIÈME MÉDITATION.

Zoroastre dans ta Perse, Pytliagore et Socrate en Grèce, sont tous contenus dans les limites de cette époque 1 . Personnages aussi divers que célèbres, mais qui tous, par des procédés différents et à des degrés inégaux, ont entrepris, sur l'homme et la société de leur temps, un grand travail de réformation. Confucius a été surtout un moraliste pratique, habile dans l'observation, le conseil et la discipline; le Bouddha Cakya-Mouni, un rêveur et un prédicateur mystique et populaire; Zoroastre, un législateur a la fois religieux et politique ; Pythagore et Socrate, des philosophes appliqués à instruire et à grouper autour d'eux des disciples d'élite. À coup sûr, et malgré les épreuves de leur vie, ni la puissance ni la gloire

4. Ces recherches placent : 1° Confucius, de l'an 551 à l'an 478 avant J.-G. ; ï° Zoroastre, de t'an 564 à l'an 487, ou de l'an 589 à l'an 512; 3° Le Bouddha Çàtya-Mouni dans les vu* et vr siècles avant J.-C. (I! mourut, selon BurnouF, en 543 avanlJ.-G.) 4° Pythagore, de l'an 580 à l'an 500 avant J.-C; 5° Sacrale, de l'an 470 à l'an 400 ou 399 avant J.-C.

contemporaines ne leur ont manqué. Confucius et Zoroastre ont été des favoris et des conseillers de rois. Fils de roi lui-même, le Bouddha Càkya- Mouni est devenu l'idole de multitudes innombrables. Pythagore et Socrate ont formé des écoles et des élèves qui ont été l'honneur de l'esprit humain. Par leur génie personnel et par la beauté de quelques-unes de leurs idées et de leurs actions, ces hommes demeurent à jamais admirables. Ont-ils fait ce qu'ils ont dit et accompli ce qu'ils ont tenté? Ont-ils réellement changé l'état moral et social des peuples? Ont-ils imprimé à l'humanité un grand progrès et ouvert, devant elle, des horizons qu'avant eux elle ne connût pas? Nullement. Quelque éclat qui s'attache au nom de ces hommes, quelque influence qu'ils aient exercée, quelque trace qui soit restée de leur passage, ils ont été plus puissants en apparence qu'en réalité ; ils ont agi à la surface bien plus qu'au fond; ils n'ont point retiré leurs nations des ornières où elles

6i DEUXIÈME MÉDITATION.

vivaient; ils n'ont point transformé les âmes. A considérer l'ensemble des faits, et malgré toutes les révolutions politiques et matérielles qu'elles ont subies, la Chine après Confucius, l'Inde après le Bouddha , ia Perse après Zoroastre , la Grèce après Pythagore et Socrate, sont restées dans les mêmes voies, sur les mêmes pentes où elles étaient avant eux. Bien plus, liez ces nations si diverses, la décadence s'est btentut é'ablie au sein de l'immobilité. Où en Bont-elks ■ j«ù. . après plus de deux mille ans, depuis I'apparifif ut ces glorieuses figures dans leur histoire? ([Vil* 'nnos-èa considérables, quelles métamorphoses a^iilaireïs'y sont accomplies ? Que sont-elles quand eh trouvent en comparaison et en contact avec les nations chrétiennes? En dehors du christianisme, i! y a eu de grands spectacles d'activité et de force, de brillants phénomènes de génie et de vertu, de généreux essais de réforme, de savants systèmes philosophiques et de beaux poèmes my-

thologiques : point de vraie, profonde et féconde régénération de l'humanité et de la société.

A peine quelques siècles après ces stériles efforts chez les plus grandes nations du monde, Jésus-Christ apparaît chez un petit peuple obscur, faibie et méprisé. Il est faihle et méprisé luimême au milieu de son p^ple;. il ne possède, il ne cherche aucune ■ J[>i ^psocjale, aucun moyen temporel d'^^i^^^^^juccès ; il ne s'entoure que de d;-^ ; # 0 ^.iaihies et méprisés comme lui. ^"frjWjKtfë'f'^ ^ son * faibles et méprisés; ils le . ^ Y-^fe^î .eux-mêmes, et loin de s'en inquiéter, -, ; &)juut gloire et en tirent confiance. Saint Paul 'orit aux Corinthiens : « Quand je suis venu parmi vous, je n'y suis point venu pour vous annoncer le témoignage de Dieu avec des discours éloquents ou avec une sagesse humaine. Je n'ai pas jugé que je dusse savoir autre chose parmi vous que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. J'ai été moi-même parmi vous dans la faiblesse, dans

la crainte et dans un grand tremblement. Mais je me plais dans mes faiblesses, dans les opprobres, dans les misères, dans les persécutions, dans les afflictions extrêmes pour le Christ; car, lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort *. » Et, en effet, le maître de saint Paul, Jésus-Christ est fort dans sa misère et il répand sa force sur ses disciples; du haut de sa croix, il accomplit ce que naguère, en Asie et en Eur ; les princes et les philosophes, les puissanU ( sages ont tenté sans succès; il change l'état ... ', l'état social du monde; il verse dans les âmes ut., el des forces nouvelles ; il prépare à toutes les classe^» à toutes les conditions humaines, des destinées jus- I qu'a lui inconnues; il les affranchit et les règle en même temps ; il les vivifie et les apaise ; il met

1 . /■■ Épitre de saint Paul aux Corinthiens, chap. n, vers. 1-3; II" Épitre, chap. ïn, vers. 10. J'insère, & la fin de ce volume, le texte latin de la Vuigate pour loua les passages des Livres sainls que je cile ici d'après la version française d'Oslerwald. (A)

la loi divine et la liberté humaine en présence et en harmonie ; il apporte, au mal qui pèse sur l'humanité, un remède efficace ; il ouvre au péché les voies du salut, au malheur les portes de l'espérance.

D'où vient cette puissance? Quelles sont sa source et sa nature ? Qu'en ont pensé et dit, au moment où elle a apparu, les hommes qui en ont été les témoins et les instruments ?

Ils ont, tous unanimement, vu Dieu dans Jésus- Christ; la phlpw'ù/i le premier moment, touchés et éclai' Main par sa présence et sa P f >. «i tup *^fi -s-uns, avec un peu plus de surprise ^ u hésitation, mais bientôt pénétrés et convaincus à leur tour. « Jésus, étant arrivé dans le territoire de Césarée de Philippe, demanda à ses disciples : « Que disent les hommes que je suis, moi le Fils de l'homme? » Et ils lui répondirent : « Les uns disent que tu es Jean-Baptiste, les autres Élie et les autres Jérémie ou l'un des prophètes. » Et il leur dit : h Et vous, qui

68 deuxième méditation.

dites -vous que je suis? » Simon Pierre, prenant la parole, lui dit : s Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. — Tu es heureux, Simon, fils de Jona, lui dit Jésus, car ce n'est pas la chair et le sang qui t'ont révélé cela; c'est mon Père qui est dans les cieux *. » Un autre jour, rencontrant une incertitude semblable : « Si vous me connaissiez, dit Jésus a Thomas, vous connaîtriez aussi mon Père, et dès à présent vous le connaissez et vous l'avez vu. » Philippe lui dit : « Seigneur, montre-nous le Père, et cela nous suffit. » Jésus lui répondit : « Il y a si longtempV que je suis avec vous, et tu ne m'as pas connu! Philippe, celui qui m'a vu a vu mon Père *. «

On a remarqué, et il y a en effet, dans le langage des apôtres, certaines variations, et, entre leurs impressions dominantes, certaines nuances : ils appellent Jésus-Christ, tantôt le « Fils de Dieu, »

1. Évang. selon saint Matthieu, ch»p. xyi, vers. 13-17. (BJ t. Évang. selon saint Jean, chap. xiv, vers. 7-9. (C)

tantôt « le Fils de l'homme; » ils le considèrent et le présentent tantôt sous son aspect divin, tantôt sous son aspect humain ; ils ne reproduisent pas tous exactement, de lui, la même image; ils n'insistent pas tous également sur les mêmes traits de ea nature, sur les mêmes faits de sa vie terrestre. Saint Matthieu est plus narrateur et plus moraliste; c'est lui qui raconte avec le plus de détails la naissance et l'enfance de Jésus-Christ, et qui reproduit avec le plus d'étendue le sermon de la Montagne. Saint Jean est plus adonné à contempler et à peindre la nature divine de Jésus-Christ et son rapport avec Dieu : « La parole étoit au commencement, et la parole étoit avec Dieu, et cette parole étoit Dieu... La parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, une gloire telle qu'est celle du Fils unique du Père, pleine de grâce et de vérité... Personne ne vit jamais Dieu ; le Fils unique , qui est dans le sein du Père, est celui qui

nous l'a fait connaître l . « C'est aussi saint Jean qui rapporte le témoignage du Précurseur, saint Jean-Baptiste, répondant à ceux qui viennent lui dire que tous vont à Jésus-Christ : « Vous m'êtes vous-mêmes témoins que j'ai dit que ce n'est pas moi qui suis le Christ, mais que j'ai été envoyé devant lui... Celui qui est venu d'en haut est au-dessus de tous... Celui que Dieu a envoyé annonce tes paroles de Dieu, parce que Dieu ne lui donne pas l'esprit par mesure... Le Père aime le Fils, et lui a donné toutes choses entre tes mains s . » Saint Paul est plus systématique et plus préoccupé des questions et des principes de la doctrine chrétienne, et la divinité de Jésus-Christ est, pour lui, te premier de ces principes : « Ayez, écrit-il aux Philippiens, les mêmes sentiments que Jésus-Christ a eus ; lequel, étant

4. Èvang. selon saint Jean, chap. i, vers. 1, 14 et 18. (D) î. Évang. selon saint Jean, ciiap. m, vers. 33, 31, 34, 35. (E)

en forme de Dieu, n'a point regardé comme une usurpation d'être égai à Dieu; mais il s'est anéanti soi-même en prenant la forme de serviteur et se rendant semblable aux hommes j — et ayant paru comme un simple homme, il s'est abaissé luimême, s'étant rendu obéissant jusqu'à la mort, même jusqu'à la mort de la croix 1 C'est lui

1 . Épitre de saint aux Philippines, chap. h, vers. S-8. (F) J'ai reproduit ce verset d'après la traduction d'Osterwald, qui est aussi celle delaVulgate; mais mon fils Guillaume, qui continue à faire, de la philologie latine et grecque dans la littérature sacrée et profane, une scrupuleuse étude, m'a rappelé que le texte de ce passage présente une difficulté sur laquelle se sont enercés, au xvi" et au xvn* siècle, Érasme, Caméron, Grotius, Méric Casaubon, et hien d'autres avant comme après eux. Le mot grec tpwjju'c se prête à deux sens, à un sens actif et à un sens passif; il peut désigner l' action de ravir, d'enlever par force, ou bien la cAose ravie, enlevée, — l'acte de la déprédation ou le butin. Les substantifs tirés des verbes oscillent souvent entre ces deux sortes d'acception, et le mot âpTïxpi, qui n'est qu'une autre forme d'aprca-fl^;, est incontestablement dans ce cas. Eschyle, Euripide, Hérodote l'ont employé dans le premier sens; Eschyle, Euripide, Thucydide et Polybe, dans le second Bena. Or, dans le passage de saint Paul,

qui est l'image du Dieu invisible, le premier-né de toutes les créatures; — car c'est. par lui qu'ont été créées toutes les choses qui sont dans les deux et sur la terre, les visibles et les invisibles, soit les Trônes, ou les Dominations, ou les Principautés, ou les Puissances, tout a été créé par lui et pour lui. 11 est avant tous, et toutes choses subsistent

selon qu'on adopte l'un ou l'autre sens, il faut traduire ou par ces mots : « Il n'a point regardé comme une usurpation d'être égal a Dieu, a ou par ceux-ci : a II ne s'est pas Tait un trophée d'Être égal a Dieu; » c'est-à-dire ; il n'a point étalé son égaillé avec Dieu comme les vainqueurs de la terre étalent les dépouilles et le butin qu'ils ont amassés; il ne s'est pas prévalu de sa divinité pour régner, pour triompher, pour s'enorgueillir; il n'a pas été le messie que les Juifs charnels s'étaient promis, roi visible et victorieux à main armée; s mais, au contraire, il s'est abaissé lui-même en prenant la forme de serviteur, « etc., etc. Cette seconde interprétation parait plus probable ; le raisonnement où elle prend place est ainsi plus suivi et plus coulant; et en même temps elle laisse intacte la doctrine de l'apôtre ; elle ne change rien à sa conception ni à ses conclusions. Saint Paul n'en affirme pas moins, dans ce passage comme dans tant d'autres, la divinité du Sauveur qu'il annonce aux hommes ; et c'est de celte majesté volontairement abaissée,

par lui *. 11 Saint Pierre et saint Jean, dans leurs épîtres, parlent comme saint Paul : « Ce n'est point en suivant des fables composées avec artifice, dit saint Pierre, que nous vous avons fait connaître la puissance et l'avènement de Notre-Seigneur Jésus- Christ; mais c'est comme ayant vu sa majesté de nos propres yeux; car il reçut de Dieu le Père cet honneur et cette gloire lorsque cette voix lui fut adressée du milieu de la gloire magnifique : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis toute mon affection; écoutez-le 2 . » — « Qui-

voilée sdus une forme d'esclave, obéissante jusqu'à la mort <le la crois, qu'il tire pour les chrétiens un auguste exemple et une impérieuse leçon d'humilité et de support mutuel. C'est ainsi que cette interprétation a été admise et défendue par deux hommes éminents, un érudit du xvir siècle et un théologien du su', qui étaient tous deux fortement attachés au dogme de la divinité de Jésus-Christ; je veux dire Mérïc Casaubon (De Verborum us», p. 138-146, à la suite des lettres de son père), et M. A. Vinet {Homilëlique, p. 116).

I. Épitre de S. Paul aux Colossiens, ch. i, vers. 15-17. (G) t- II' Épitre catholique de S. Pierre, apùtre, chap. i, vers. 16-17. (H)

conque nie le Fils, écrit saint Jean, n'a point le Père; mais celui qui confesse le Fils a aussi le Père 1 . » — « Reconnaissez l'esprit de Dieu à ceci : Tout esprit qui confesse Jésus-Christ venu en chair est de Dieu; — mais tout esprit qui ne confesse pas Jésus-Christ venu en chair n'est point de Dieu *. »

Tel est le langage des apôtres; telles en sont en même temps les nuances et l'harmonie. Évidemment, ils ont tous la même conception de Jésus-Christ, ils lui portent tous la même foi. Pour saint Matthieu comme pour saint Jean, pour saint Pierre comme pour saint Paul, Jésus-Christ est à la fois Dieu et homme, le représentant de Dieu sur la terre, et le lien, le médiateur entre Dieu et les hommes, venu de Dieu et remonté vers lui comme vers la source et le centre de son

1. 1" Ëpitre catholique de saint Jean, apôtre, chap. 11, vers. 13. (I)

t. Ibid., chap. iv, vera. ï-3. (J)

être. Le dogme de l'Incarnation, c'est-à-dire de ta divinité de Jésus-Christ, est partout dans les Livres saints, dans les divers Évangiles, dans les Actes des apôtres, dans les Épitres des apôtres, dans les écrits des premiers Père3. C'est la base commune et permanente; c'est la source et l'essence de la foi chrétienne.

C'est l'affirmation, c'est la déclaration de Jésus- Christ lui-même. Ce que croient et disent de lui ses disciples, c'est ce qu'il leur a lui-même dit de lui-même, aussi bien que ce. qu'ils en ont euxmêmes vu et pensé : « Toutes choses m'ont été données par mon Père. Et nul ne connaît le Fils que le Père, et nul ne connaît le Père que le Fils, et celui à qui le Fils aura voulu le faire connaître *. h — « Moi et mon Père , nous ne faisons qu'un s , » Et lorsqu'il approche du terme de sa mission, lorsque après avoir annoncé à ses

1. Ëvang. selon saint Matthieu, chap. xc, vers. Î7. (K) i. Évang. selon saint Jean, chap. x, vers. 30. (L)

disciples que l'heure vient oii ils seront dispersés chacun de son côté, le laissant seul, Jésus-Christ élève vers Dieu sa pensée : « Mon Père, dit-il, l'heure est venue; glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie ; — comme tu lui as donné puissance sur toute chair afin qu'il donne la vie éternelle a tous ceux que tu lui as donnés. — Et c'est ici la vie éternelle qu'ils te connaissent, toi qui es le seul vrai Dieu, et Jésus-Christ que tu as envoyé. — Je t'ai glorifié sur la terre, j'ai achevé l'ouvrage que tu m'avais donné à faire. — Et maintenant glorifie-moi, toi, mon Père, auprès de toi-même, de la gloire que j'ai eue vers loi, avant que le monde fût fait- — J'ai manifesté ton nom aux hommes que tu m'as donnés du monde ; ils étaient a toi, et tu me les as donnés, et ils ont gardé ta parole. — Ils ont connu maintenant que tout ce que tu m'as donné vient de toi; — car je leur ai donné les paroles que tu m'as données, et ils les ont reçues ; ils ont reconnu véritablement que je suis

venu de toi, et ils ont cru que tu m'as envoyé. Je prie pour eux; je ne prie point pour ie monde, mais je prie pour ceux que tu m'as donnés parce qu'ils sont a toi. — Et tout ce qui est a moi est à toi, et tout ce qui est à toi est à moi, et je suis glorifié en eux. — Et maintenant je ne suis plus au monde, mais eux sont au monde, et je vais à toi. Père saint, garde en ton nom ceux que tu m'as donnés, afin qu'ils soient un comme nous 1 .»

Je pourrais multiplier ces textes; mais, à coup sûr, ceux-là suffisent pour montrer que l'harmonie est complète entre les paroles de Jésus- Christ sur son propre compte et celles de ses apôtres ; il se définit comme ils le définissent ; il se qualifie comme ils le qualifient ; il appelle Dieu « son Père » comme ses disciples l'appellent « le Fils de Dieu. » Il a en lui-même, dans sa nature et dans sa mission, la même foi que lui portent

t. Êvang. selonsaint Jtan, chap. svii, vers. Ml. (M)

saint Matthieu comme saint Jean, saint Pierre comme saint Paul.

C'est une grande source d'erreur, dans l'étude des faits, de ne pas savoir s'arrêter à leurs traits généraux et essentiels, et de les oublier pour mettre en saillie des traits partiels et secondaires. On peut, au sujet de la divinité de Jésus-Christ, ce principe fondamental de la religion chrétienne, contester le sens précis et la portée de tel ou tel mot; on peut éliminer, comme suspecte d'interpolation, telle ou telle phrase de tel ou tel évangile, de telle ou telle épître; il en restera toujours infiniment plus qu'il n'en faut pour établir que ceux qui croient aujourd'hui à la divinité de Jésus-Christ ne font que croire ce qu'ont cru et dit les apôtres, et que les apôtres eux-mêmes n'ont cru et dit, il y a bientôt dix- neuf siècles, que ce que leur disait Jésus- Christ lui-même.

Les adversaires du dogme de l'Incarnation et de la divinité de Jésus-Christ méconnaissent éga-

lemcnt l'homme et l'histoire, les éléments complexes de la nature humaine et le sens des grands faits qui marquent ia vie religieuse du genre humain.

Qu'est-ce que l'homme lui-même, sinon une incarnation incomplète et imparfaite de Dieu ? Les matérialistes qui nient l'âme et les naturalistes qui nient la création sont seuls conséquents quand ils repoussent le dogme chrétien. Si vous croyez à la distinction de l'esprit et de la matière, si vous ne croyez pas que l'homme soit le produit de la fermentation de la matière ou de la transformation des espèces, vous ne pouvez pas ne pas admettre, dans la nature humaine, la présence de l'élément divin ; vous acceptez nécessairement cette parole de la Genèse : « Dieu créa l'homme à son image ; » c'est-à-dire que vous acceptez la présence de Dieu dans la faible et faillible humanité.

J'ouvre les histoires de toutes Ses religions, de toutes les mythologies, des plus raffinées comme

des plus grossières ; j'y rencontre à chaque pas l'idée et l'assertion de l'Incarnation divine. Le brahmanisme , le bouddhisme , le paganisme , toutes les croyances, toutes les idolâtries religieuses abondent en incarnations de toute sorte et de toute date, primitives ou successives, associées à tel ou tel événement historique, appropriées à. expliquer tel ou tel fait, à satisfaire tel ou tel penchant humain. C'est l'instinct naturel et universel des hommes de se représenter, sous la forme de l'incarnation de Dieu dans l'homme, l'action de Dieu sur le genre humain.

Comme tous les instincts religieux, celui de la croyance à l'incarnation divine peut enfanter et a enfanté les plus folles superstitions, les plus extravagantes hypothèses. De même que la foi naturelle en Dieu a été la source de toutes les idolâtries, de même la disposition à incarner Dieu dans l'homme a fait naître et admettre toute sorte d'imaginations étranges et de traditions menson-

LES DOGMES CHRÉTIE ffS. 84

gères. Mais est-ce à dire que toute incarnation divine et toute tradition d'incarnation divine soient fausses? C'est l'infirmité de l'esprit humain que la réalité et la chimère , la vérité et l'erreur s'y touchent de très-près, s'y appellent mutuellement et s'y mêlent incessamment. Les préfendues incarnations de Brahma ou de Bouddha ne prouvent pas plus contre la divinité de Jésus-Christ que l'adoration des idoles ne prouve contre l'existence de Dieu. Jésus-Christ Dieu et homme a des caractères qui n'appartiennent qu'à lui seul. Ce sont ces caractères qui ont fait sa puissance et le succès de son œuvre ; puissance et succès qui n'ont appartenu qu'à lui seul. Ce n'est pas un réformateur humain, c'est Dieu lui-même qui a fait, par Jésus-Christ, ce que nul réformateur humain n'a jamais fait, ni même conçu, la réforme de l'état moral et social du monde, !a régénération de l'âme humaine et la solution des problèmes de la destinée humaine. C'est à ces signes, c'est par ces

résultats que se manifeste la divinité de Jésus- Christ. Comment s'est accomplie dans l'homme l'Incarnation divine? La, comme dans l'union de l'âme et du corps, comme dans la création, arrive le mystère ; mais si le comment nous échappe, le fait n'en subsiste pas moins. Quand le fait a pris ta forme de dogme, la théologie a voulu l'expliquer. À mon sens, elle a eu tort; elle a obscurci le fait en le développant et te commentant. C'est le fait même de l'Incarnation qui constitue la foi chrétienne, et qui s'élève au-dessus de toutes les définitions, de toutes les controverses théologiques. Méconnaître ce fait, nier la divinité de Jésus-Christ, c'est nier, c'est renverser la religion chrétienne, qui n'aurait jamais été ce qu'elle est et n'aurait jamais fait ce qu'elle a fait si elle n'avait pas eu l'Incarnation divine pour principe et Jésus-Christ Dieu et homme pour auteur.

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