‹ Méditations sur la religion chrétienne (volume 3)Chapitre 6 sur 40 · Essai sur les miracles, p · texte numérisé non relu

Essai sur les miracles, p

Lfi SU11NATUREL. 113

stincts profonds et les besoins supérieurs qui la dominent.

Pourquoi cette attaque indirecte et incomplète? Pourquoi se borner à soutenir que les miracles ne sauraient être historiquement prouvés, au lieu d'affirmer nettement qu'il ne saurait y avoir des miracles? C'est la ce que pensent au fond les adversaires du, surnaturel ; c'est parce que d'avance ils tiennent les miracles pour impossibles qu'ils s'appliquent à détruire la valeur des témoignages qui les attestent. Si les témoignages qui entourent le berceau de la religion chrétienne, que dis-je? si le quart, si la dixième partie de ces témoignages portait sur des faits extraordinaires, inattendus, inouïs, mais sans caractère surnaturel , on tiendrait l'attestation pour très-valable et les faits pour certains. En apparence, c'est seulement la preuve testimoniale du surnaturel que l'on conteste; en réalité, c'est la possibilité même du surnaturel que l'on nie. Il

tu TROISIÈME MÉDITATION.

faut le dire et poser la question telle qu'elle est, au lieu de la résoudre en l'éludant.

Naguère, des esprits conséquents et hardis n'ont pas hésité a la poser nettement ainsi : « Le dogme nonveau , ont-ils dit, le principe fondamental de la critique, c'est la négation du surnaturel... Ceux qui refuseraient encore d'admettre ce principe n'ont rien à faire de nos livres, et nous, de notre côté, nous n'avons pas a nous inquiéter de leur opposition et de leur censure , car nous n'écrivons pas pour eux. Et si l'on n'entre pas dans cette discussion, c'est par l'impossibilité d'y entrer sans accepter une proposition inacceptable, c'est que le surnaturel soit seulement possible *. »

Je ne reproche point aux incrédules de l'école de Hume d'avoir été plus timides ; ce n'est point

1 . Conservation, Révolution et Positivisme, par M. Littré, Préface, p. sivi et suivantes, — M. Havel, dans la Revue de* Deux Mondes du 4" août 1863.

avec intention et par artifice qu'ils ont attaqué le surnaturel par une voie détournée, non comme impossible en soi, mais comme impossible à prouver par le témoignage humain. Je leur rends plus de justice et je leur fais plus d'honneur. Un sage et honnête instinct les a retenus sur la pente où ils s'étaient placés; ils ont pressenti que nier la possibilité même du surnaturel , c'était entrer à pleines voiles dans le panthéisme et le fatalisme , c'est-à-dire abolir Dieu et la liberté de l'homme. Leur sens moral et leur bon sens le leur ont interdit. L'erreur fondamentale des adversaires du surnaturel, c'est de le combattre au nom de la science humaine et en le rangeant parmi les faits de son domaine. Le surnaturel n'appartient pas à ce domaine, et c'est pour avoir voulu l'y comprendre qu'on a été conduit à le nier.

Un moraliste éminent, à la fois théologien et philosophe, et très-versé dans les sciences naturelles, le docteur Chalmers, professeur à l'université d'Edimbourg et correspondant de l'Institut de France, a écrit, dans son ouvrage sur la Théologie naturelle, un chapitre intitulé : De la connaissance partielle et limitée qu'a l'homme

des choses divines. J'en traduis les premières pages.

« La vraie philosophie moderne, dit-il, ne manifeste jamais plus clairement son caractère fondamental que lorsqu'elle touche à la limite qui sépare le connu de l'inconnu. C'est la qu'elle apparaît sous un double aspect : pleine de déférence et de respect pour toutes les découvertes de l'expérience en dedans de cette limite, peu favorable et méfiante envers toutes les spéculations ingénieuses ou plausibles qui appartiennent à la région idéale, au delà de cette limite. J'appelle à mon aide une langue supérieure à la nôtre en brièveté expressive, et je dis que l'office de la vraie philosophie est indagare plutôt que divimre i . Ses œuvres sont des copies, non des créations. Elle peut découvrir un système dans la nature, non pas en inventer un. Elle commence par l'observation de faits spéciaux, et si ces faits par-

i. Chercher plutôt que deviner.

viennent à s'organiser en système, ce n'est qu'à la suite d'observations plus étendues. Dans son travail pour construire un système , la vraie philosophie ne fait point d'excursion hors du territoire de la nature actuelle, car ce sont les phénomènes actuels de la nature qui forment tes premiers matériaux de la science, et ce sont les rapports actuels de ces phénomènes qui forment le lien , le ciment auquel les constructions de la science moderne doivent leur solidité et leur durée. C'est là ce qui distingue essentiellement la philosophie de notre temps de la philosophie des temps anciens; celle-ci était surtout inventive; la nôtre est surtout descriptive ; son travail descriptif s'applique aux rapports similaires des choses aussi bien qu'à leurs traits particuliers, et c'est à l'aide de ces rapports, mais seulement de ces rapports observés en fait, que la science moderne arrive souvent à une harmonie plus magnifique et plus glorieuse que les plus brillants

tableaux créés jadis par l'imagination des théoriciens.

« C'est l'un des caractères intellectuels de cette philosophie qu'elle unit la force de l'âge mûr à la modestie de l'enfance. Elle sacrifie l'idéal a l'actuel, et quelque brillante ou charmante que puisse être une hypothèse, si, dans l'histoire réelle de la nature , un seul phénomène s'y oppose, l'hypothèse est de droit et expressément abandonnée. Pour certains esprits, cet abandon peut être aussi douloureux que de se faire couper la main droite ou arracher l'œil droit; néanmoins , si l'on est fidèle au grand principe de l'école de Bacon, on accepte cette douleur. Pour les disciples de cette école, une preuve solide pèse davantage que mille conjectures plausibles, et la fermeté avec laquelle ils repoussent les spéculations de l'imagination n'est égalée que par la docilité avec laquelle ils se soumettent aux leçons de l'expérience.

« Le même principe qui dirige une philosophie saine pour tout ce qui est placé dans la sphère de l'observation humaine, lui inspire, pour tout ce qui est au delà de cette sphère, une complète et patiente modestie. Si quelque lumière nouvelle se répand sur ta région où n'atteignait pas l'œil de l'observateur, on peut tenir pour certain que, de tous les hommes, les disciples de Bacon et de Newton seront ceux qui porteront le plus de respect à ces révélations inattendues; leur esprit est sans préoccupation comme sans préjugé, et la fermeté de leur confiance dans les faits bien établis de la terra eogmta est en parfaite harmonie avec leur humble réserve sur toutes les conceptions plus ou moins plausibles qui s'adressent à la (erra incognito..

« Comme il arrive toujours quand on se dévoue, en s'oubliant soi-même, à la cause de la vérité et de la vertu, ce modeste désintéressement intellectuel de la philosophie baconnienne a

sa récompense. En !e prenant pour guide, nous avons souvent à abandonner les belles fascinations de la théorie, mais en échange et à la fin nous jouissons des beautés substantielles et plus hautes de la nature réelle. Les faits sont intraitables; devant leur présence, l'imagination est contrainte de céder, et jamais peut-être l'esprit n'éprouve un sentiment plus pénible que lorsque, après avoir vainement tenté de forcer la nature à s'adapter à ses brillantes généralisations, il voit apparaître quelque phénomène rebelle qui le repousse loin de la douce spéculation et le ramène sous le joug de l'humble et dure expérience. Ce fut, dans la vie des philosophes, un cruel moment que celui où il fallut quitter le monde de l'imagination, ce monde si séduisant par sa simplicité et sa complaisance , pour devenir les esclaves de l'observation et marcher à pas lents dans le labyrinthe infiniment varié et compliqué de la nature. Mais cette époque douloureuse a eu un terme glo-

rieux ; en retour de l'assiduité avec laquelle l'esprit philosophique s'est livré h l'étude de la nature, elle lui a bien plus largement révélé ses charmes. L'ordre est né du sein de la confusion, et dans l'édifice bien constaté de l'univers, la philosophie trouve maintenant une grandeur et une sublimité qui surpassent tout ce qu'elle avait, jamais conçu dans ses jours de libre et aventureuse invention. A ne les considérer même que comme un beau et attrayant spectacle pour la pensée, qui comparerait le système de Newton à la machine des tourbillons de Descartes ou à cet ensemble planétaire encore plus compliqué de cycles et d'épicycles qu'avait construit l'antiquité? Aux premiers pas de l'esprit philosophique dans la voie de l'observation, il y a comme une sorte d'abjuration de la beauté; mais elle reparaît bientôt sous une autre forme, toujours plus brillante à mesure qu'on avance; et enfin s'élève, sur de solides fondements, un système bien plus grand et plus beau que celui

qui flottait dans l'air devant l'œil du génie. 11 est aisé d'en assigner la cause. Ce que nous découvrons par l'observation est l'œuvre de l'imagination divine transformée par le pouvoir créateur en solide et durable réalité. Ce que nous inventons nous-mêmes n'est l'œuvre que de l'imagination humaine. D'une part est la fidèle représentation des conceptions qui sont dans l'esprit de Dieu ; de l'autre, la vacillante image des conceptions qui sont dans l'esprit de l'homme. L'ouvrier qui écarte les ronces et les décombres sous lesquelles se cache quelque noble monument fait bien plus pour notre plaisir et notre goût que si, de sa main inhabile, il nous dressait quelque plan de sa façon. C'est ainsi que la science expérimentale , en échange des beaux rêves qu'elle a repoussés au début de sa carrière, nous révèle des beautés bien supérieures dans les réalités de la nature. Les spectacles que nous découvre l'observation n'ont pas seulement plus de vérité , mais aussi plus de

grâce et de grandeur que toutes les visions que nous faisait apparaître l'imagination librement errante. Ni la grâce, ni la grandeur d'une idée, quelles qu'elles soient, ne suffisent pour la faire accepter, sans preuve, de l'esprit philosophique; il faut que cette idée subisse d'aboi;d, et sans cérémonie, le libre examen des yeux humains et le libre travail des mains humaines ; tantôt qu'elle descende au fond d'un creuset, tantôt qu'elle traverse les filtres et les fumées d'un laboratoire, ou bien qu'elle résiste très-longtemps à toutes sortes d'épreuves multipliées et compliquées; et ce n'est qu'après avoir été soumise et avoir survécu Èi cette inquisition intellectuelle qu'une idée prend place dans le temple de la vérité et est admise au nombre des lois d'une saine philosophie. »

Personne, à coup sûr, ne contestera que ce ne soit là le langage d'un fervent disciple de la science; il est impossible de sentir plus vivement

«6 QCATltl ÈM E MÉDITATION.

sa beauté et d'accepter plus complètement ses lois. Que) mathématicien, quel physicien, quel physiologiste, quel chimiste parierait de la nécessité de l'observation et de l'autorité de l'expérience avec plus de respect et de soumission? Le docteur Chalmers n'en est pas moins un vrai et fervent chrétien ; sa foi religieuse égale sa rigueur scientifique; il accepte et professe Jésus- Christ et sa doctrine aussi hautement que Bacon et sa méthode. Et ce n'est pas que sa religion ne soit, pour lui, qu'un résultat de l'éducation, de la tradition et de l'habitude; elle est réfléchie et savante aussi bien que son étude des sciences naturelles; dans l'une comme dans l'autre sphère, il a sondé les sources et pesé les motifs de sa croyance. Comment est-il arrivé à un si ferme repos dans l'un et l'autre travail? D'où vient, en lui, cette harmonie entre ie philosophe et le chrétien ?

Je laisse encore parler le docteur Chalmers

lui-même : « Plus nos connaissances dans toutes les sciences naturelles s'étendent, dit-il, plus elies doivent, au lieu d'ajouter a notre présomption, nous donner un sentiment plus profond de notre ignorance et de notre incapacité naturelles quant à la science des choses divines. C'est comme si," en étudiant la politique de quelque monarque terrestre, nous faisions la découverte, jusque-là inconnue, d'empires et de territoires lointains qui lui appartiennent, et dont nous ne savions que l'existence et le nom; notre étude en serait fort compliquée sans que non objet définitif nous en devînt plus intelligible et plus clair. 11 en est ainsi de toutes les merveilles nouvelles que la science découvre aux regards de ses adeptes ; elles peuvent agrandir beaucoup devant uous les perspectives de la création, et en même temps jeter une ombre plus épaisse sur les desseins et les, voies du Créateur. Ce télescope, qui nous a ouvert le chemin vers des soleils et des systèmes

innombrables, laisse dans le plus profond mystère le gouvernement moral de ces mondes; le spectacle de jour en jour plus étendu de l'univers matériel nous apprend de plus en plus combien nous savons peu de l'univers spirituel; il ne nous révèle, de ces mondes qui roulent dans l'espace, que leur mouvement , leur grandeur et leur nombre, et nous restons encore plus étrangers à l'égard du gouvernement divin que lorsque nous parlons de notre terre comme de l'univers, et du genre humain comme de ta seule famille spirituelle que Dieu ait chargée d'un corps et placée au milieu d'un système matériel. Savoir qu'il y a certaines choses que nous ne pouvons savoir est en soi une connaissance aussi précieuse que sûre, et i) n'y a point de plus grand service à rendre a la science que la juste détermination de ses limites 1 . 0

Que fait le docteur Chalmers en tenant ce

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