I. Chalmers's works; natural Ihcology, t. II, p. I49-S
LES LIMITES JiBI LA SCIENCE. 1Ï9
langage? Il sépare le fini de l'infini, la création du créateur, le monde gouverné du souverain qui le gouverne; et inarquant cette séparation, il dit, dans sa modestie, à la science ce que Dieu, dans sa puissance, dit à l'Océan : « Tu iras jusque-là, et pas plus loin. »
Le docteur Chalmers dit vrai : les limites du monde fini sont celles de la science humaine; jusqu'où elle peut s'étendre dans ces vastes limites, nul ne le saurait dire; ce qu'on peut et doit affirmer, c'est qu'elle ne saurait les dépasser. Le monde fini seul est à sa portée et le seul qu'elle puisse sonder. C'est dans le monde fini seulement que l'esprit humain se saisit pleinement des faits, les observe dans toute leur étendue et sous toutes leurs faces, reconnaît leurs rapports et leurs lois qui sont aussi des faits, et en constate ainsi le système, C'est là le travail et la méthode scientifiques, et les sciences humaines en sont les résultats.
Ai-je besoin de dire qu'en parlant du monde
fini, ce n'est pas du monde matériel seul que je parle? Il y a aussi des faits moraux qui tombent sous l'œil de l'observation et entrent dans le domaine de la science. L'étude de l'homme dans son état actuel, personnes et nations, est aussi une étude scientifique, soumise à la même méthode que l'étude du monde matériel, et qui peut aussi découvrir quelles sont, dans l'ordre actuel de ce monde, les lois des faits auxquels elle s'applique.
Mais si les limites du monde fini sont celies de la science humaine, ce ne sont pas celles de l'âme humaine. L'homme porte en lui-même des notions et des ambitions qui s'étendent bien au delà et s'élèvent bien au-dessus du monde fini, les notions et les ambitions de l'infini, de l'idéal, du complet, du parfait, de l'immuable, de l'éternel. Ces nolions et ces ambitions sont elles-mêmes des faits que reconnaît l'esprit de l'homme; mais en les reconnaissant il s'arrête; elles lui font pres-
sentir ou, pour parler plue exactement, elles lui révèlent un ordre de choses autres que les faits et les lois du monde fini qu'il observe; mais en même temps que, de cet ordre supérieur, l'homme a l'instinct et la perspective, ii n'en a pas, il n'en peut avoir la science. C'est la sublimité de sa nature que son âme entrevoie l'infini et y aspire; c'est l'infirmité de sa condition actuelle que sa science se renferme dans le monde fini où il vit.
Je suis né dans le midi, sous le soleil, et j'ai surtout vécu dans les pays du nord, ou voisins du nord, qu'enveloppe si souvent le brouillard.
Quand, sous leur ciel pâle, on porte ses regards vers l'horizon, une brume, tantôt épaisse, tantôt légère, limite la vue; l'œil pourrait pénétrer plus loin; c'est un obstacle extérieur qui l'arrête; c'est la lumière qui fait défaut à l'organe. Regardez à l'horizon sous le ciel pur et brillant du midi : la lumière l'inonde dans tes plans les plus lointains comme dans les plus proches; les yeux humains
y voient aussi loin qu'ils peuvent aller; s'ils ne vont pas plus loin, ce n'est pas la lumière qui leur manque ; c'esl leur force propre et naturelle qui a atteint son terme ; l'esprit sait qu'il y a des espaces au delà de celui que les yeux parcourent, mais les yeux n'y pénètrent point. C'est l'image de ce qui arrive à l'esprit lui-même dans la contemplation et l'étude de l'univers; il parvient à un point où sa vue nette, c'est-à-dire sa science, s'arrête. Ce n'est point la fin des choses mêmes; c'est la limite de la puissance scientifique de l'homme; d'autres réalités lui apparaissent; il les entrevoit, il y croit spontanément et naturellement; il ne lui est pas donné de les saisir et de les mesurer; il ne peut ni les méconnaître, ni les connaître, ni en acquérir la science, ni se défendre d'y avoir foi.
Je ne me refuserai pas le plaisir de reproduire ici ce que j'écrivais , il y a treize ans , sur le même sujet, en examinant philosophiquement quel est le
vrai sens du mot foi : « L'objet des croyances religieuses, disais -je, est, dans une certaine et large mesure, inaccessible à la science humaine. Elle peut en constater la réalité ; elle peut arriver jusqu'à la (imite de ce monde mystérieux, et s'assurer que là sont des faits auxquels se rattache la destinée de i'homme; mais il ne lui est pas donné d'atteindre ces faits mêmes pour les soumettre à son examen. Frappé de cette impossibilité, plus d'un philosophe en a conclu qu'il n'y avait là rien de réel, et que les croyances religieuses ne s'adressaient qu'à des chimères. D'autres, s' aveuglant sur leur impuissance, se sont hardiment élancés vers la sphère des choses surnaturelles; et, comme s'ils eussent réussi à y pénétrer, ils en ont décrit les faits, résolu les problèmes, assigné les lois. Il est difficile de dire quel esprit est le plus follement superbe, ou celui qui soutient que ce qu'il ne peut connaître n'est point, ou celui qui se prétend capable de connaître
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tout ce qui est. Quoi qu'il en soit, ni l'une, ni l'autre assertion n'a obtenu un seul jour l'assentiment du genre humain ; son instinct et sa conduite ont constamment désavoué le néant des incrédules et la confiance des théologiens. En dépit des premiers, il a persisté à croire à l'existence du monde inconnu et à la réalité des rapports qui l'y tiennent uni; malgré la puissance des seconds, il a refusé d'admettre qu'ils eussent atteint le but, levé le voile, et il a continué d'agiter les mêmes problèmes, de poursuivre les mêmes vérités, aussi ardemment, aussi laborieusement qu'au premier jour, comme si rien n'eût encore été fait 1 . »
Je viens de relire le beau résumé qu'a donné M. Cousin de Y Histoire générale de la philosophie depuis les temps les plus anciens jusqu'à la (in du xvm E siècle. 11 établit que tous les efforts, tous les travaux philosophiques de l'esprit humain ont