‹ Méditations sur la religion chrétienneChapitre 28 sur 45 · Ibidem, ch. xiv, v · texte numérisé non relu

Ibidem, ch. xiv, v

qu'il puise le droit de résistance à l'oppression comme le principe même de la liberté. Et en même temps qu'il affirme et proclame la liberté et ses conséquences, il affirme et proclame également l'autorité et ses droits. Je l'ai déjà rappelé ailleurs: quand Jésus-Christ répondait aux pharisiens qui lui demandaient s'il était permis, ou non, de payer le tribut à César : — « Rendez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu, » — il établissait la distinction de la vie religieuse et de la vie civile, de l'Église et de l'État. César n'a nul droit d'intervenir, par ses lois et sa force, dans les rapports de l'âme humaine avec Dieu, et le fidèle adorateur de Dieu est tenu de remplir, envers César, les devoirs que le maintien de l'ordre civil lui impose *. C'est par l'affirmation et la défense de la liberté religieuse, la plus haute et la plus pure de toutes, que la civili-

1. Me dilations sur V essence de la religion chrétienne, p. 305-308.

sation moderne a commencé : le principe et le droit de la liberté une fois placés dans les racines mêmes de l'âme, les fleurs et les fruits de ce germe puissant se sont développés et épanouis avec plus ou moins de promptitude et de fécondité, dans le cours des siècles et sous l'influence des bonnes ou des mauvaises saisons; mais, à tout prendre, l'histoire a confirmé l'Évangile. De toutes les religions qui ont paru dans le monde, le christianisme est la seule qui ait vaincu et se soit fondée par la liberté, la seule qui ait su prendre et garder sa place dans les régimes sociaux les plus divers, et qui, dans tous ces régimes, ait, selon les nécessités des temps, accepté et soutenu tour à tour tantôt l'autorité, tantôt la liberté.

Je ne puis et ne veux rappeler ici que les faits généraux et évidents de l'histoire. Si je remonte à l'origine des religions diverses, le christianisme est la seule qui n'ait fait, pour sortir et grandir hors de son berceau, aucun appel à la force, au-

cun usage de la force. Pendant plus de trois siècles il n'a lutté, il n'a vaincu ses adversaires qu'en conquérant les âmes au nom de la vérité et par les armes de la vérité. Si J'interroge les résultats, trois grands établissements religieux, le paganisme, le bouddhisme et le mahométisme, ont tenu et tiennent encore, avec le christianisme, une grande place dans le monde. Le paganisme, après de beaux et courts élans, n'a abouti qu'à l'anarchie dès républiques grecque et romaine et à la déca-p dence despotique de l'empire romain. Le bouddhisme n'a enfanté que les superstitions fantastiques et les abstractions énervantes d'un panthéisme mythologique, sous le régime de l'immobilité des castes et du pouvoir absolu. Le mahométisme n'a porté, partout où il a pénétré, que le joug de la force , l'incurable inimitié des races et la stérilité de la conquête. Le christianisme seul a suscité ou accepté, dans les âmes et dans les sociétés humaines, la liberté et le progrès.

Qu'on ne m'accuse pas d'oublier que, depuis son triomphe, de pesantes tyrannies et d'odieuses persécutions ont été exercées, dans les diverses sociétés chrétiennes, au nom de la foi chrétienne. Autant que personne, je connais, je déplore, je déteste ces faits. Ils ont été l'œuvre des vices des hommes, non des principes du christianisme qui les condamne, bien loin de les autoriser. La source la plus pure s'altère et se souille en coulant sur le sol de la terre et sous les orages de l'air. Quand il a créé l'homme libre. Dieu lui a laissé un rôle et une part dans son propre sort et dans les événements qui en décident. Venue de Dieu, la religion chrétienne signale et combat imperturbablement les mauvais désirs, les mauvais intérêts, tous les emportements et toutes les faiblesses de l'égoïsme humain ; mais elle ne les a pas supprimés : elle n'a pas, d'un coup*, rendu à l'homme l'innocence ni donné la vertu ; il est tenu de travailler lui-même à se régler et à se réformer; l'Évangile est un

miroir dans lequel, s'il y regarde, il peut voir, au vrai, les taches de son âme et de sa vie, mais c'est de lui-même que ces taches proviennent, non du miroir qui les lui montre. Quand on s'en prend à la religion chrétienne des erreurs funestes, des passions et des actions illégitimes qui se rencontrent sous son nom dans l'histoire des sociétés chrétiennes, on décharge à tort les hommes, princes ou peuples, savants ou ignorants, de la responsabilité qui pèse sur eux ; on méconnaît ce qu'ordonne ou ce qu'interdit le christianisme; on lui demande ce qu'il n'a pas promis.

Je laisse là l'histoire, et je me renferme dans le temps présent et dans le problème des rapports actuels du christianisme avec la liberté. Quels sont les principaux obstacles que rencontre de nos jours l'établissement vrai et durable de la liberté, et quels moyens pessédons-nous pour les surmonter? En d'autres termes qui expriment plus précisément ma pensée, quelles sont nos ma-

14 PREMIÈRE xMÉDlTATION.

ladies et nos forces dans notre travail pour la fondation d'un régime libre? Le christianisme est-il pour nous, dans ce travail, un obstacle ou un moyen, un mal ou un remède?

C'est avec un profond sentiment de tristesse que je vois des hommes éminenls, de vrais chrétiens, peindre sans cesse notre société actuelle sous les couleurs les plus sombres, et ne la représenter qu'en proie à des maladies politiques et morales, tantôt violentes, tantôt apathiques, qui lui enlèvent toute, dignité comme tout avenir en la rendant incapable tantôt de l'ordre, tantôt de la liberté. Je ne me plains point des vives et honnêtes attaques contre nos vices et nos fautes, nos égarements et nos défaillances; les peuples, comme les individus, ont besoin d'être souvent avertis avec une franchise sévère, et la rudesse qui les secoue leur est plus saine que la complaisance qui les endort. . Ce que je regrette, ce que je déplore dans l'attitude et le langage de ces dignes censeurs chré-

tiens, ce n'est pas qu'ils signalent sans ménagement le mal de notre temps, nos mauvais penchants et nos prétentions insensées ; c'est qu'ils méconnaissent le bien, nos progrès et nos tendances légitimes et salutaires. I-.a présence simultanée et le profond mélange du bien et du mal, de la vertu et du vice, de la sagesse et de la folie, c'est la plaie permanente de l'homme et des sociétés humaines; mais ce n'est pas un fait nouveau et dont nous ayons les premiers à souffrir et à répondre ; c'est la vieille condition du monde, le constant témoignage de l'histoire ; tous les siècles ont encouru et mérité des reproches autres, mais au moins aussi graves que ceux que subit le nôtre ; et si nous étions tout à coup transportés à n'importe quelle époque du passé, je n'hésite pas à dire que nous n'accepterions pas l'échange et que nous n'en supporterions pas le spectacle. La sévérité est bonne, mais la justice est due aux divers temps et aux divers états de la société ; nous avons

appris, depuis un siècle, autant et plus de morale et de raison que nous n'en avons oublié.

. Il y a ici une question générale sur laquelle je m'expliquerai sans réserve et sans retard. La société française n'est arrivée à son état actuel que par un travail plus ou moins apparent, plus ou moins rapide , mais toujours poursuivi à travers beaucoup d'interruptions et de vicissitudes ; elle a voulu échapper tour à tour au régime féodal, aux prétentions et aux luttes égoïstes des grands seigneurs, à la prédominance de la cour, à l'arbitraire, à l'imprévoyance et aux fantaisies du pouvoir absolu. L'unité nationale, l'égalité civile et la liberté politique ont été, dans tout le cours de notre histoire, l'objet de nos désirs et de nos efforts. Nos plus grands penseurs et acteurs politiques, et la nation elle-même, dans sa tendance obscure mais puissante, ont constamment marché dans ce sens et vers ce but. La révolution de 1789 a été l'explosion la plus violente et la plus grave

de cet assidu travail national. En a-t-elle été une issue funeste ou une, crise féconde ? La France a cru remporter alors, non-seulement pour ellemême mais pour l'humanité tout entière, une grande victoire. S'est-elle trompée ? Avons-nous marché, depuis tant de siècles, dans une bonne ou dans une mauvaise voie, vers le succès ou vers la déception? Sommes-nous en cours de progrès ou à l'entrée de la décadence? C'est là, à vrai dire, la question sur laquelle d'éminents et honnêtes esprits diffèrent aujourd'hui, et qui inspire à quelques-uns tant de sombres et alarmantes paroles, tandis que d'autres persistent dans des chants de triomphe.

J'ai quelque droit de dire que personne n*est plus frappé et plus choqué que moi des crimes, des fautes, des erreurs, des folies d'idée et d'action qui ont éclaté dans le cours de la révolution française; je n'ai jamais hésité à en exprimer ma pensée, et ma franchise à ce sujet n'a peut-être

48 PREMIÈRE BIËDITÂTION.

pas été étrangère à l'ardeur des luttes que j*ai eu à soutenir dans ma carrière publique; j'ai affronté par là bien des préjugés et froissé bien des amourspropres. Je ne retire rien de mes sentiments et de mon langage. Mais, malgré ce qu'on a appelé ma passion antirévolutionnaire, j'étais et je demeure convaincu qu'à tout prendre, et quel que soit le mal qu'elle a fait et qui en reste, la révolution française a servi la bonne cause nationale et humaine, que la France et le monde y gagneront plus qu'ils n'ont eu ou n'auront à en souffrir, et qu'à travers toutes nos épreuves nous sommes dans une ère de progrès, non dans un commencement de décadence. Je puise les motifs de mon optimisme à la fois dans la sphère des idées et dans celle des faits. Théoriqueiïient, il y a dans les principes de 1789 une large et féconde part de vérité, supérieure à la part d'erreur qu'ils contiennent et qui pourtant est grande. Historiquement, la tendance et le travail qui, pendant des siècles, ont été pour

la France une source d'incontestables progrès vers la justice, la liberté et le bien social , ne peuvent être devenus tout à coup une cause de décadence. Pratiquement, malgré tous ses maux et toutes ses lacunes, le siècle présent n'a pas à redouter la comparaison avec les siècles passés i il n'y a eu, dans l'histoire de la société française, point d'époque dans laquelle elle eût bien fait de s'arrêter et à laquelle elle doive souhaiter de revenir.

Je reviens à ma question : quels périls et quels obstacles rencontre aujourd'hui, dans notre état social et dans nos mœurs, l'établissement efficace et durable de la liberté? Le christianisme est-il propre à nous servir ou à nous nuire dans ce travail?

Conservateurs ou libéraux, chrétiens ou libres penseurs, catholiques ou protestants, tous les hommes sérieux et clairvoyants s'accordent aujourd'hui à déplorer la prépondérance des intérêts matériels, la soif des jouissances physiques

et vulgaires, et les habitudes d'égoïsme et de mollesse qui en résultent. Ils ont raison; de nos jours, avec la niission de notre temps, c'est là un mal plus grand que ne le croient peut-être ceux-là même qui le déplorent. Avec la vive et forte couleur de son langage, l'empereur Napoléon disait : « Je ne crains pas les conspirateurs qui se lèvent à dix heures du matin et qui ont besoin de mettre une chemise blanche. » Ce n'est pas de conspirateurs qu'il s'agit ici, et la vigueur de l'âme n^exige pas qu'on ne prenne nul soin de sa personne; ce qui importe à quiconque veut être libre, individu ou peuple, c'est de n'être pas essentiellement préoccupé de son bien-être matériel et de ses petits désirs personnels ; c'est de l'égoïsme et de l'épicuréisme qu'il faut surtout se défendre. Grossier ou délicat, l'épicurien se résigne difficilement aux efforts ou aux sacrifices, et il se contente aisément pourvu que son plaisir ou son repos soient assurés. Même sage et doux, l'égoïsme

est une passion froide et stérile, qui ne domine qu en énervant et abaissant ia nature humaine. La liberté veut des mœurs plus fortes, des aspirations plus hautes , des résistances plus fermes ^ un état d'âme dans lequel la sympathie morale et le désintéressement tiennent plus de place. Précisément en ceci, le christianisme a de quoi donner à la société moderae ce qui lui manque; il apprend à tous, grands ou petits, riches ou pauvres, à ne pas placer dans les satisfactions matérielles toute leur vie il les appelle dans des régions plus élevées, et en même temps qu'il leur inspire des ambitions plus pures, il leur ouvre, pour le bonheur même, de. plus belles espérances. Puissant ou humble, fier ou modeste, le chrétien ne saurait trouver, même dans l'intérêt bien entendu, cette vaine panacée des politiques, sa préoccupation exclusive et son unique mobile; soit envers ses semblables, soit pour son propre compte, il a un autre but à poursuivre, d'autres lois à accomplir, d'autres sen-

timents à témoigner et à satisfaire ; il ne peut être ni épicurien, ni égoïste. C'est là le premier et le plus grand des services que la religion chrétienne peut et doit rendre, de nos jours, aux. sociétés qui aspirent à la liberté.

Voici le second.

La liberté ne vient pas sans amener à sa suite une large mesure de licence. C'est un rêve d'espérer qu'on jouira des bienfaits de l'une sans courir les risques et subir les inconvénients de l'autre. C'est aussi un rêve de croire qu'avec des lois pénales, des tribunaux et des gendarmes, on réprimera efficacement la licence. La répression légale et matérielle est nécessaire, mais insuffisante; il faut, dans «cette lutte, autre chose que des procès et des peines; la prévention morale et spontanée, cette influence du bon état des esprits et des mœurs, est indispensable contre la licence qu'entraine inévitablement là liberté. Deux choses sont certaines : l'une, que dans un pays libre on ne sau-

rait prétendre à réprimer complètement la licence ; l'autre, que les forces morales et préventives de la société elle-même mettent seules les gouvernements et les peuples en état de supporter la part de licence qu'on ne saurait supprimer. Le christianisme est la plus efficace, la plus populaire et la plus éprouvée de ces forces. Il est efficace contre la licence à deux titres et par deux moyens : en principe, il maintient à l'autorité son droit et son rang, et ne l'humilie jamais devairt la liberté dont pourtant il reconnaît et réclame aussi le droit; en fait, il inspire aux hommes un sentiment dont l'autorité ne saurait se passer, le respect. L'absence de respect est le plus grave danger de l'autorité ; elle souffre bien plus de l'insulte que de l'attaque; et c'est précisément à l'insulter, à l'avilir systématiquement que ses plus ardents ennemis mettent de nos jours leur passion et leur art. Il y a des licencieux, des turbulents et des insolents dans les sociétés chrétiennes comme

dans les autres; mais les croyances et les mœurs chrétiennes suscitent et maintiennent aussi, dans les masses populaires comme dans les régions hautes, de respectueux amis de l'ordre légal et moral, des hommes que la licence et l'insulte choquent autant qu'elles les effrayent, et qui , libres aussi, recourent alors, pour leur propre compte, aux maximes et aux armes de la liberté. L'histoire offre, à cet égard, de concluants exempl^es. Les peuples chrétiens sont les seuls chez qui la licence n'ait pas définitivement amené l'anarchie ou le despotisme, les seuls qui, à plusieurs reprises et par des réactions salutaires, aient traversé, sans y succomber moralement et politiquement, les excès du pouvoir et ceux de la liberté. Ni les États de l'antiquité païenne, ni ceux de l'Orient bouddhiste ou musulman n'ont pu soutenir de telles épreuves; ils ont eu leurs jours de santé et de gloire ; mais quand le mal de la licence ou de la tyrannie les a une fois atteints, ils y sont lom-

bés sans retour, et la décadence, prompte ou lente, orageuse ou apathique, est devenue toute leur histoire. C'est l'honneur de la religion chrétienne qu'elle a de quoi relever les sociétés de leurs maladies comme les individus de leurs égarements, et que, par ses croyances et ses sentiments, elle a, plus d'une fois déjà, fourni tantôt aux amis de l'ordre, tantôt aux amis de la liberté, des asiles dans leurs revers et des forces pour reprendre le terrain perdu.

Il y aurait aujourd'hui, pour les amis de la liberté, autant d'imprudence que d'ingratitude à méconnaître ce grand fait et ses salutaires avertissements. Ils sont appelés à une œuvre bien plus difficile que toutes celles que jusqu'ici ils ont eu à accomplir ; ils n'ont plus seulement à chercher, pour la liberté, des garanties contre les envahissements d'un pouvoir préexistant ou les emportements d'une licence accidentelle et passagère ; ils ont à concilier la domipation déclarée

26 PRËi\llÈRE MÉDITATION.

et officielle de ia démocratie avec la liberté, avec la liberté régulière et durable. Jusqu'aux temps modernesj partout où elle a existé, la liberté politique a été le résultat de^ la présence simultanée et de la lutte de diverses forces sociales, insuffisantes pour dominer seules, mais capables de se résister mutuellement; tantôt la royauté, tantôt Taristocratie, tantôt TÉglise, puissantes d'avance et par elles-mêmes, ont vécu côte à côte avec la démocratie contenue et limitée dans son pouvoir et ses succès; il n'y a maintenant, parmi nous, plus de forces diverses assez puissantes et assez indépendantes pour jouer, dans la société et dans son gouvernement, un tel rôle; royauté, aristocratie. Église, ne sont plus que de fragiles débris du passé, ou des instruments que la démocratie crée elle-même et qui reçoivent d'elle une force empruntée. Est-ce là désormais l'état permanent des sociétés humaines, ou n'est-ce qu'un fait plus ou moins transitoire, amené par la série des siècles

LE CHRISTIANISME ET LA LIBERTÉ. tl

et des révolutions, et que d'autres siècles et d* autres révolutions viendront profondément modifier? L'avenir en décidera. Quoi qu'il en soit, c'est sous la domination exclusive d'une force unique, la démocratie, que jious avons maintenant à fonder la liberté.

Que toute force unique et dominante soit tentée d'abuser et de devenir tyrannique, c'est une vérité d'expérience et de bon sens sur laquelle je n'ai pas beçoin d'insister. Indépendamment de cette dangereuse pente sur laquelle elle est placée comme toutes les autres ^puissances, la force démocratique a deux caractères qui lui sont propres et qui appellent la sollicitude* des amis de la liberté. C'est sur le droit de toute volonté humaine et sur le grand nombre des volontés humaines qu'elle fonde son origine et son pouvoir. La vérité et l'erreur se serrent de bien près dans ce système, et il fait à la liberté une situation pleine de péril. La volonté humaine est digne de

Î8 PREiWIÈRE MÉDITATION.

respect; mais elle n'est pas à elle-même toute sa loi ni une loi essentiellement légitime; elle est obligée envers une autre loi qui n'est pas son ouvrage, qui lui vient de plus haut que l'homme et qu'elle ne peut pas plus jibolir qu'elle ne l'a créée; la loi morale est le droit supérieur, le droit divin auquel les volontés humaines sont tenues de se soumettre, quel que soit leur pombre. La démocratie est essentiellement préoccupée des volontés humaines et toujours portée à leur attribuer le caractère et les droits de la loi divine; l'homme tient tant de place dans ce régime, et une place si haute, qu'il oublie aisément Dieu et se prend lui-même pour Dieu. De là résulte une sorte de polythéisme politique qui ne sait arriver à l'unité de loi et d'action, dont la société et son gouvernement ne peuvent se passer qu'en faisant appel à un grossier arbitrage matériel, au plus grand nombre des volontés humaines. L'individu et le nombre, ce sont là, je ne dis pas les seuls

principes, mais deux principes caractéristiques de la démocratie; et c'est contre la domination absolue de ces deux principes que, pour son propre honneur et son propre salut, elle a besoin d'être incessamment avertie et défendue. « Souviens-toi que tu es homme, » se faisait dire tous les matins un sage roi : ce sublime et prudent appel n'est pas moins nécessaire à la démocratie qu'à la royauté, et c'est précisément le salutaire office que lui rend la religion chrétienne; il y a là une lumière, une voix, une loi, une histoire, qui ne viennent pas de l'homme et qui le mettent à sa place sans porter atteinte à sa liberté. Aucune croyance, aucune institution n'élève si haut la dignité humaine et ne réprime si puissamment l'arrogance humaine. Plus la société est démocratique, plus il lui importe que ce double effet soit incessamment produit dans son sein. Le christianisme seul a cette vertu.

Je sais l'objection capitale qui s'élève contre

son empiré : « Que la médecine vienne sans les médecins, » dit Rousseau dans une boutade contre les médecins, et tout en se souvenant qu'en soi la médecine peut être bonne et salutaire. Que de fais j'ai entendu des hommes d'esprit et de fort honnêtes gens s'écrier : « Que la religion vienne sans les prêtrçs ; je suis chrétira, mais non pas clérical. )> Je n'ai garde de méconnaître et d'éluder cette difficulté, la plus grave peut-être, non dans le fond des questions, mais dans l'état actuel des faits et des esprits.

Comme protestant, je n'ai pas à m'en préoccuper ; le clergé n'est pas, chez les nations protestantes, l'objet d'une telle inquiétude. C'est, à mon sens, l'un des meilleurs résultats de la réforme du xvj' siècle, luthérienne ou calviniste, anglicane ou dissidente, qu'elle a fortement rapproché et uni la société ecclésiastique et la société religieuse générale, le clergé et les fidèles; elle a prpduit cet effet, d'abord en autorisant, pour le clergé, le

LE CHRlSTiÂNISHE ET LA LIBERTÉ. 31

mariage et la vie de famille, ensuite en faisant aux fidèles laïques une part dans le gouvernement de rÉglise. Le partage n'a pas toujours été judicieux ni équitable; tantôt le clergé, tantôt les fidèles laïques ont été mis hors de leur place natu^ relie et lésés dans leurs droits légitimes; mais le pouvoir absolu et la complète subordination ont disparu de leurs rapports; les laïques ont eu voix et influence dans les affaires du troupeau; les prêtres ont été des pasteurs et des magistrats religieux, non plus des maîtres spirituels. Ce régime a abouti, entre les deux sociétés, à beaucoup de combinaisons diverses : tantôt le pouvoir civil a envahi le gouvernement de la société religieuse, et enlevé au clergé non-seulement l'empire, mais l'indépendance; tantôt les deux sociétés, l'État et l'Église, ont réglé par des traités les conditions de leurs rapports; ailleurs, comme aux États- Unis d'Amérique, ces deux sociétés se sont complètement séparées et sont rentrées cliacune dans

leur mutuelle indépendance ; ailleurs encore, comme parmi les quakers et les moraves, toute autorité ecclésiastique, tout ordre de prêtres ont été abolis, et les laïques ont vécu dans Tisolement et le mouvement spontané de la conscience individuelle. Mais à travers toutes ces diversités, c'est le caractère fondamental des Églises et des sectes issues de la réforme du xvi* siècle que les prêtres n'y sont pas les intermédiaires nécessaires et souverains entre Dieu et les âmes, et qu'ils ne gouvernent pas seuls la société religieuse. C'est surtout en vertu de ce principe que la distinction entre la vie civile et la vie religieuse a été efficacement consacrée, et que, dans la société religieuse elle-même, la liberté a repris son droit et son action.

C'est chez les nations catholiques que les prêtres sont Tobjet de cette méfiance obstinée dont la religion chrétienne a tant à souffrir. L'histoire ne permet pas de s'en étonner. Que les ambitions, les passions, les intérêts temporels et

personnels se soient souvent et profondément n)êlés, dans le clergé catholique, à la foi et à la mission religieuse ; que des maux et des abus graves en soient résultés dans les rapports de FÉglise avec rÉtat, des prêtres avec les fidèles et dans le sein du clergé lui-même, ce sont là des faits presque aussi incontestés qu'incontestables, et sur lesquels on pourrait invoquer le témoignage des plus saints hommes de PÉglise catholique comme de ses adversaires. Que ces faits aient amené et maintiennent encore les malveillances et les attaques auxquelles les prêtres sont en butte, rien de plus naturel et de plus inévitable. Je n'en tiens pas moins pour certain que, de nos jours et dans l'état actuel de notre société, ces attaques sont injustes, inintelligentes, inopportunes et aussi nuisibles à rÉtat qu'à l'Église, à la liberté qu'à la religion. On peut être injuste et ingrat envers les institutions comme envers les personnes. Depuis la chute de l'empire romain, pendant les siècles

les plus durs et les plus tristes de Thistoire moderne, à travers ses prétentions et ses usurpations égoïstes, le clergé catholique, papauté, épiscopat, ordres monastiques, simples prêtres, a déployé et dépensé, pour l'affirmation et la protection des intérêts moraux de l'humanité, des trésors d'intelligence, de courage et de persévérance. Il n'a pas toujours accepté et accompli sa mission dans toute son étendue; il n'a pas maintenu la religion chrétienne dans toute sa largeur et son désintéressement évangélique; il a eu sa part dans les violences, les iniquités et la tyrannie des divers maîtres de la société à cette époque ; il a souvent fait payer cher à la liberté les services qu'il rendait à la civilisation; mais quand la liberté est devenue l'une des conquêtes de cette civilisation et la preuve comme le gage de ses progrès, il y a injustice et ingratitude à oublier ce qui a été l'œuvre du clergé catholique dans l'état social qui a abouti à ce glorieux résultat.

L'injustice est d'autant plus grande qu'elle est maintenant inopportune et inutile. A voir l'âpreté et le mélange de colère et d'alarme qui éclatent dans les attaques contre le catholicisme et ses prêtres, on dirait que l'inquisition est à nos portes, que nos libertés religieuses et civiles subissent en ce moment, de la part de l'Église catholique, un assaut plein de péril, que nous avons besoin de déployer toute notre force et toute notre passion pour repousser la domination de la cour de Rome et de son armée. Y «eut-il jamais une plus étrange méconnaissance des faits ? De quel côté viennent donc, depuis un siècle, le mouvement et l'agression? N'est-ce pas évidemment l'esprit de liberté, en religion comme en politique, qui a l'initiative, l'élan, le progrès? Pour l'Église catholique la résistance est maintenant la situation naturelle et obligée; le catholicisme est bien plus menacé, bien plus attaqué par l'esprit de notre temps qu'il ne menace et n'attaque nos libertés. 11 est vrai,

le pouvoir suprême de l'Église catholique, la papauté, maintient, en principe, certaines maximes et certaines traditions inconciliables avec l'état actuel de la pensée et de la vie humaine; elle continue à condaitaner officiellement quelques-uns des principes essentiels de la société moderne. J'userai ici, avec un sérieux respect, mais sans détour, de mon droit et comme protestant et comme citoyen d'un pays libre; je suis profondément convaincu qu'il y a dans cette persistance systématique, quelque consciencieuse et digne qu'elle soit, un grand manque de clairvoyance religieuse autant que de prudence politique ; je crois que le catholicisme pourrait, sans s'abdiquer lui-même, sans renoncer à ce qu'il a de vital, se mettre en harmonie avec les conditions, vitales aussi, de l'état moral et social de notre temps. J'ajoute que, tant que le gouvernement de l'Église catholique n'aura pas accepté et accompli cette œuvre de conciliation vraie et profonde, les amis

de la liberté auront sujet et raison de se tenir, envers ce gouvernement, dans une réserve vigilante, au nom des principes moraux et libéraux qu'il désavoue. Mais qu'ils n'attribuent pas à ce désaveu plus d'importance qu'il n'en possède, et qu'ils surveillent, sans s'en alarmer, le pouvoir ecclésiastique qui le prononce; il n'y a rien là de bien ' menaçant, rien qui arrête effectivement le cours des faits ; le système des institutions libérales n'en est pas moins vainqueur dans le présent et en progrès vers l'avenir. Bien des fautes ont été et probablement seront encore commises dans cette voie; nous y avons subi et nous y subirons probablement encore bien des temps d'arrêt, bien des coups de réaction ; mais le mouvement général n'en restera pas moins le même, et le résultat définitif, la conquête de la liberté religieuse, civile et politique, n'en est pas moins assuré.

Ceci n'est pas une espérance philosophique;

c'est déjà de T histoire. Il y a eu bien des vicissitudes, bien des crises diverses dans la lutte engagée, depuis un siècle, entre la France libérale et le catholicisme ; la France libérale s'est souvent troïnpée et égarée, et le catholicisme en a habilement profité ; mais à chaque retour de fortune, il a reconnu et accepté une partie des victoires qu'il avait subies. L'Assemblée constituante par la constitution civile du clergé, la Convention nationale par les proscriptions, avaient tenté, l'une d'asservir, l'autre d'abolir l'Église catholique; le grand maître de la révolution, Napoléon, l'a relevée par le concordat de 1802; mais en même temps le concordat a consacré plusieurs des principes fondamentaux du régime libéral, et l'Église catholique a sacré Napoléon et signé le concordat, tout en protestant contre quelques-unes de ses conséquences. La restauration a voulu remettre en question le concordat et rétablir sur leurs anciennes bases les rapports entre l'État et l'Église; elle a

rencontré, dans les rangs nnêmes du parti royaliste, une résistance décisive, et elle a échoué dans son dessein. Sous le gouvernement de .1830, c'est au nom de la liberté et en en réclamant les droits que le catholicisme a regagné du terrain et repris une vigueur nouvelle. Quand la république a reparu en 1848, le catholicisme Ta ménagée au moins autant qu'elle le ménageait; d'une part, il lui a fait des concessions prudentes ; de l'autre, c'est de la liberté qu'il s'est servi pour défendre et affermir sa propre position. Je m'arrête devant les relations de l'Église catholique avec le nouvel empire ; elle a payé cher ce qu'elle en a reçu ; mais là encore elle s'est montrée et se montre résolue à une large mesure de patience et de résignation. Elle a raison.

Un fait me frappe dans tout Ip cours de celte orageuse histoire. Au milieu de ses revers et de ses concessions, le catholicisme a déployé une rare et énergique vertu de fidélité et d'indépen-

dance. Aux sanglantes persécutions de la Terreur, il a opposé l'inépuisable sang de ses martyrs* évêques, prêtres, moines, hommes, femmes; ce clergé français, naguère si chancelant dans sa foi et si mondain dans ses mœurs, a porté sa croix avec un indomptable sentiment d'honneur chrétien. Le despotisme de l'empereur Napoléon a rencontré,- dans le pape Pie VII, dans quelques cardinaux et quelques évêques, une tranquille fermeté de résistance que ni la force du despote, ni la contagion de la servilité contemporaine n'ont pu vaincre. Et aujourd'hui encore, qui pourrait méconnaître avec quelle activité, quel dévouement, quels sacrifices et quelle efficacité le catholicisme, par sa seule énergie intérieure, soutient sa cause et son chef? Si la société' civile avait défendu ses libertés et sa dignité comme l'Église catholique défend les siennes, la France libérale serait plus avancée dans sa voie et vers son but.

Mais que les catholiques ne s'y trompent pas :

on ne se sert pas de la liberté sans se compro-* mettre et s'engager avec elle ; on ne lui fait pas appel sans lui rendre hommage, et elle met la main sur ceux à qui elle prête son appui* Le grand fait que j'invoquais tout à l'heure, le travail de conciliation entre la société moderne et le catholicisme est plus avancé que ne le croient ceux qui s'y refusent ou s'y opposent encore. Deux symptômes le prouvent. C'est dans le sein même du catholicisme et parmi ses plus zélés défenseurs que s'est formé ce groupe de catholiques libéraux qui a joué et qui continue de jouer, dans la lutte pour les libertés de leur Église et les droits de son chef, un rôle si actif; certes, le talent ne leur manque pas plus que le zèle ; ils sont l'ornement de leur Église en même temps que son épée intellectuelle, et l'ouvrage qui soutient leurs idées, le Correspondant est, après la Revue des ûeûx^ Mondes, le recueil périodique qui obtient le plus de succès et de publicité. Je passe de ce groupe

brillant aux rangs les plus modestes du clergé catholique; j'interroge les dispositions, l'attitude, la conduite •de ces fidèles et humbles prêtres qui exercent, dans nos campagnes et dans les moindres quartiers de nos villes, leur ministère chrétien; ils n'ont pas toujours toute la science, toute la culture d'esprit qu'on pourrait désirer; mais tout en gardant la foi catholique, tout en donnant l'exemple des mœurs chrétiennes, ils vivent au milieu de la population; ils la connaissent, ils la comprennent; ils savent à quelles conditions on peut bien vivre avec elle et exercer sur elle quelque influence; ils entrent peu à peu dans ses sentiments et ses instincts; sans le préméditer, sans s'en rendre compte, ils deviennent de jour en jour plus hommes de leur pays et de leur temps, plus familiers avec les idées et les tendances libérales de la société moderne. Ainsi aux deux pôles du catholicisme, dans les rangs les plus élevés et dans sa milice populaire, d'une part

les lumières et les talents supérieurs, d'autre part le bon sens et la droiture des âmes produisent les mêmes résultats; ainsi fait son che'min, dans l'Église catholique, l'acceptation, explicite ou tacite, de ces principes moraux et politiques de 1789 sur lesquels se fondent le nouvel état social, ses lois et ses libertés.

Je ne discute point ; je ne fais point de polémique ; j'expose les faits tels que je les observe et les apprécie. Voici quelles sont, à mon sens, pour la société française^ car c'est de la France seule que je m'occupe, les conséquences essentielles qui en découlent quant aux rapports du christianisme avec la liberté. '

Je n'ai, sur ce point, rien à dire de l'Église protestante française ; les questions qui l'agitent depuis quelque temps sont des questions de foi et de discipline intérieure, étrangères à toute incertitude, à toute dissidence sur les droits de la conscience et de la société religieuse dans leurs rap-

ports avec la société civile. Le protestantisme français, orthodoxe ou non, adopte et soutient les maximes les plus larges quant à la liberté religieuse et à sa garantie par la séparation de la vie religieuse et de la vie civile ; les plus zélés libéraux n'ont, à cet égard, rien à demander aux plus orthodoxes protestants; ceux-ci sont même, dans leur Église, les pluer exigeants quant aux droits de la société religieuse, à son autonomie intérieure et à son indépendance envers l'État. C'est entre le catholicisme et les principes essentiels de la société moderne que se débat la question générale de la liberté.

Plus j'y réfléchis, plus je demeure convaincu qu'il n'y a désormais, pour cette question, que deux solutions sérieuses et efpcaces : l'une, l'alliance entre l'État et l'Église, à des conditions qui, en distinguant la vie civile et la vie religieuse, garantissent, pour les individus, la liberté religieuse dans la société civile, et pour l'Église elle-

même, Tautonomie intérieure en matière de foi et de discipline religieuse. L'autre solution est la complète séparation de l'Église et de l'État et leur indépendance mutuelle.

Que l'Église préfère le régime de l'alliance avec l'État à celui de la liberté dans la séparation, je le comprends et elle a raison. L'alliance avec J'État est, pour elle, un témoignage de force, un moyen d'influence, un gage de dignité et de stabilité. La complète séparation des deux sociétés fait aux institutions religieuses, spécialement au clergé, une situation mobile et précaire; c'est un régime essentiellement démocratique et qui place la magistrature ecclésiastique sous l'empire des idées et des volontés de son peuple, plus, que le peuple sous l'influence de ses magistrats religieux. C'est surtout avec l'origine, le principe fondamental et l'organisation hiérarchique de l'Église catholique que ce régime ne s'accorde guère; elle ne peut l'accepter que devant le plus pressant

intérêt d'autorité morale, d'indépendance et de liberté* Mais que l'Église catholique ne s'y méprenne pas; le régime de l'alliance avec l'État a aussi des conditions sans lesquelles elle ne saurait* y trouver les avantages qu'elle en espère ; pour que l'alliance soit sérieuse et efficace, il faut qu'il y ait, entre l'Église et l'État, une large mesure d'accord quant aux principes essentiels de la. société religieuse et de la société civile qu'ils représentent; si les deux sociétés et leurs gouvernements n'admettaient pas leurs principes mutuels, s'ils se désavouaient sans cesse et se faisaient, au sein de leur alliance, une guerre ouverte ou cachée, les bons effets de l'alliance disparaîtraient, et l'alliance même serait bientôt compromise. Les traités conclus à diverses époques, sous le nom de concordais, entre l'État et l'Église, dans divers pays de l'Europe chrétienne, n'ont été possibles et efficaces que parce qu'il y avait un grand fond d'harmonie, entre les institutions fondamentales

des deux parties contractantes; elles différaient sur certains points ; elles avaient réciproquement des concessions à se faire et des garanties à s'accorder; mais, dans Tensemble, elles s'approuvaient mutuellement et se soutenaient sincèrement ; la paix était le point de départ de leur alliance, et ni pour Tune, ni pour l'autre, les dissentiments ne portaient sur des questions vitales. Il suffit de jeter un coup d'œil sur l'histoire de l'Eglise catholique en France, de l'Église anglicane en Angleterre, de l'Église luthérienne en Allemagne et en Suède, pour reconnaître celte vérité; et ce qui se passe, ce qui se traite de nos jours en Italie et en Autriche, quant aux relations de l'Église avec l'État, en est une éclatante confirmation. Dans un temps de. liberté, de publicité et de discussion continuelle, quand toutes choses peuvent être pensées, dites, soutenues ou attaquées, il est plus que jamais indispensable qu'un traité entre l'État et l'Église soit sérieux et sin-

cère, c'est-à-dire que les deux contraclants se reconnaissent et s'acceptent tels qu'ils sont réellement, sans équivoque ni subterfuge. A cette condition seulement, Palliance est vraie, digne et utile. En présence* des mouvements à découvert et des hardiesses incessantes de la liberté, la politique de réticence, d'ajournement, de réserves obscures, d'expédients contradictoires et de lutte sourde n'est plus praticable; elle déconsidère et affaiblit le pouvoir qui s'y confie, bien plus qu'elle ne le soutient. Je crois, pour mon compte, que l'Église catholique peut, sans péril, sinon pour ses habitudes, du moins pour ses principes essentiels, se mettre en paix avec les principes fondamentaux de la société moderne et de son gouvernement • civil ; mais si elle ne voulait pas ou ne savait pas marcher vers ce but et l'atteindre , qu'elle ne se fasse point d'illusion ; le régime de l'alliance avec l'État lui apporterait plus de faiblesse et de péril que d'avantages, et elle n'aurait qu'à se réfugier

dans celui de .la séparation et de la complète indépendance.

Quant à. l'État; le système de la séparation des deux sociétés le délivrerait de beaucoup de charges et d'embarras; mais il lui en susciterait d'autres et il lui enlèverait bien des avantages. Il est commode de dire : « L'Église libre dans rÉtat libre; » mais, après leur longue alliance, ce principe est plus facile à proclamer qu'à pratiquer ; non-seulement un tel divorce ne se fait pas sans de grands déchirements { il a de plus longs résultats; une fois dégagés de tout lien avec le pouvoir civil, les ministres de la religion ne se préoccupent plus guère des intérêts de la société civile; les questions et les affaires religieuses absorbent leurs pensées. Dans son alliance avec l'Eglise, le gouvernement de l'État a longtemps puisé et peut puiser encore une influence morale d'une grande valeur; à une condition pourtant, nouvelle et capitale : dans l'état actuel, des idées

et des mœurs, les bons résultats politiques de cette alliance ne sont possibles que si le pouvoir civil demeure étranger à toute immixtion dans les questions purement religieuses; la complète indépendance de l'Église et de ses chefs, en matière de foi et de discipline religieuse, autorise et épure seule leur appui indirect au gouvernement de FÉtat. L'alliance des deux pouvoirs a pu jadis se concilier, dans une certaine mesure, avec une assez grande confusion dans leurs attributions mutuelles et une assez vive prétention , de leur part, à se dominer l'un l'autre; rien de semblable ne peut se reproduire aujourd'hui; aucun des deux pouvoirs ne saurait être le maître ni le serviteur de l'autre. Que ni les princes ni les prêtres ne s'y trompent; leur indépendance réciproque et leur empire incontesté , chacun dans son domaine, peuvent seuls donner à leur alliance la dignité nécessaire à sa réelle et durable efficacité.

Toutes Tes routes m'amènent au même point ; à toutes les questions les faits me font la même réponse. La liberté a besoin du christianisme, le christianisme a besoin de la liberté. La religion chrétienne est Tallié le plus nécessaire à la société moderne qui veut être libre. Le christianisme et la société moderne s'inspirent mutuellement, je le reconnais, des inquiétudes et des méfiances graves; mais ces méfiances, ces inquiétudes ne sont point le résultat naturel et inévitable des principes essentiels à la société civile et à la société religieuse, ni de leurs rapports obligés ; elles sont nées des fautes que las deux sociétés ont commises Tulle envers l'autre, et des luttes qu'elles se sont infligées l'une à l'autre; la liberté seule peut combattre efficacement ces mauvaises routines et ces tristes souvenirs. Pour les dissiper définitivement, il faudra autre chose encore que la liberté ; mais sans liberté, ni la société religieuse ni la société civile n'atteindront leur but

légitime qui est la paix dans leurs refations et le progrès moral de l'individu et de l'État, au sein soit de leur alliance, soit de leur mutuelle indépendance.

^ Nous assistons à deux tentatives simultanées, de même origine et de même tendance quoique diverses. Des hommes sérieux, qui persistent à se croire et à se dire chrétiens, travaillent à séparer la morale chrétienne du dogme chrétien, ^et font de Jésus-Christ l'idéal moral de rhumanité, tout en lui retirant ses miracles et sa divinité. D'autres, qui se déclarent ouvertement non-chrétiens, entreprennent de séparer la morale en général de la religion en général, et placent la source comme

l'autorité de la morale dans la nature humaine elle-même et elle seule. D'un côté, la morale chrétienne indépendante de la foi chrétienne ; de l'autre, la morale indépendante de toute croyance religieuse, naturelle ou révélée; ces deux doctrines sont, de nos jours, proclamées et propagées avec ardeur.

Que leurs défenseurs les adoptent et les soutiennent sincèrement, au nom de la vérité seule, je l'admets sans peine. En philosophie comme en politique, je crois l'erreur et les intentions honnêtes plus communes que le mensonge et les mauvais desseins. On ne discute d'ailleurs que les convictions sérieuses et sincères. Aux opinions fondées sur des motifs intéressés ou hypocrites, l'honneur de la discussion n'est pas dû ; il n'y a qu'à attaquer et à démasquer. C'est aussi au nom de la vérité seule que je «ombats les deux doctrines qu'on tente de mettre en crédit.

La vraie cause de cette double tentative, c'est

l'incrédulité et le scepticisme de notre temps en ' fait de religion. Les non-chrétiens sont nombreux; la plupart des déistes ne sont pas bien sûrs de leur croyance et de son efficacité. On sent la nécessité de la morale ; on croit à soii droit de régler les actions des hommes ; c'est pour la conserver intacte et puissante qu'on veut la séparer de la religion, de toutes les croyances religieuses/ toutes, dit-on, ruinées ou chancelantes. La morale indépendante est un radeau qu'on offre à l'âme humaine et à la société humaine pour les sauver du naufrage de leur vieux navire.

L'idée est fausse et le travail funeste. Ceux qui se flattent de laisser debout la morale chrétienne en la déracinant du dogme chrétien, et ceux qui croient sauver la morale en la détachant de la religion, méconnaissent également les faits essentiels de la nature humaine et de la société humaine. C'est d'une observation inexacte et incomplète de ces faits que dérivent l'une et l'autre

doctrine. J*ai déjà dit, dans ces Méditations, ce que je pense de la première et pourquoi je la repousse. C'est à la seconde, à Tidée de la morale indépendante que j*ai affaire aujourd'hui, et c'est au nom de la pure et sévère psychologie que je maintiens l'union intime, légitime et nécessaire de la morale avec la religion.

Une observation préliminaire me frappe. Les théoriciens de la morale indépendante partent de cette idée qu'il y a une loi morale étrangère et supérieure à toute ipç 4*intérêt, It toute passion personnelle ; ils p^i^ent 1$ 4tmr en éfiwfB fi audessus de tout autre motif û'9(ti^* h n'ai garde de leur contester ce principe ; Biais ils oublient qu'il a été et qu'il est encore fort contesté parmi les philosophes, anciens et modernes. Les uns ont regardé le désir du bonheur, la satisfaction de l'intérêt personnel, comnie le droit et le but légitime de la vie humaine. D'autres ont placé, non pas dans l'intérêt personnel, mais dans Tuti-

lité générale 9 dans le bien de l'humanité tout entière, la règle de conduite des hommes. D'au* très ont vu, dans la sympathie des sentiments, l'origine et le gage des notions morales. Il s'en faut beaucoup que la Joi morale et obligatoire, le devoir, soit la base reconnue et généralemwt acceptée de la morale; les systèmes les plus divers se sont produits et se renouvellent sans cesse sur le principe de la morale comme sur d'autres grandes questions de notre nature, et l'esprit humain n'est guère moins flottant dans ce coin de l'arène philosophique que dans les autres. Que les moralistes de la nouvelle école ne se fassent point d'illusion ; en proclamant la morale indépendante de la religion, ils veulent et croient lui donner une base fixe, et la môme pour tous : ils s'abusent; la morale ainsi isolée reste, au moins* autant qu'auparavant, en proie aux disputes des hommes.

Je laisse là ce grave mécompte des défenseurs

du système, et j'examine le système lui-même. Je recherche s'il est l'expression fidèle et complète de la moralité humaine, s'il contient tous les Faits qui en sont les éléments naturels et essentiels.

Je résume ainsi ces faits : — la distinction du bien et du mal moral ; — l'obligation de pratiquer le bien et de fuir le mal ; — la faculté d'accomplir ou non cette obligation. En termes courts et philosophiques, la loi morale, le devoir et la liberté. Ce sont là les faits naturels, primitifs et universels qui constituent la moralité humaine; c'est à raison et en vertu de ces faits que l'homme est un être moral.

Je n'ai pas à entrer ici dans la discussion de ces faits mêmes : je ne m'occupe pas en ce moment des systèmes qui les méconnaissent ou les Uîient, soit tous les trois, soit tel ou tel des trois. Les partisans du système de là morale indépendante les admettent tous, comme moi ; la question entre eux et moi est de savoir si, en rendant hom-

mage au vrai principe de la morale^ ils en comprennent bien le sens et s'ils en acceptent les Gonséquences. C'est le propre et l'honneur de Têtre humain que, sur lui-même comme sur le monde extérieur, il ne se contente pas de recueillir des faits ; il veut en connaître l'origine et le but, le sens et la portée. Dans l'ordre moral comme dans l'ordre matériel, la statistique n'est que le point de départ, le début de la science ; après les faits bien observés et constatés, viennent les ques^ tions qu'ils soulèvent et les faits ultérieurs que les premiers faits connus contiehnent et révèlent. Le fait de la moralité humaine, tel que je viens de le décrire dans ses trois éléments constitutifs, la loi morale, le devoir et la liberté, soulève inévitablement ces deux questions : D'où provient la loi morale et d'où lui vient son autorité? Qu'implique ^t à quoi aboutit, pour l'être moral lui-même, l'accomplissement ou la violation du devoir, c'està-dire l'usage qu'il fait de sa liberté? Il n'y a point

de système philosophique qui puisse supprimer ou éluder ces questions; elles s'imposent à l'esprit humain dès qu'il porte son attention sur le caractère moral de la nature humaine.

Je considère successivement les trois éléments constitutifs de ce grand fait pour en' bien déterminer la source et la portée.

La loi morale n'est pas d'invention ni de convention humaine; en la reconnaissant, l'homme reconnaît qu'il ne l'a pas faitCj et qu'il ne peut ni l'abolir, ni la changer. Les lois politiques et les lois civiles sont diverses et mobiles; elles dépendent, dans une large mesure, des temps, des lieux, des circonstances sociales, des volontés huniaihes, et les hommes les adoptent ou les repoussent avec le sentiment quMls en disposent euxmêmes selon leur intérêt ou leur gré. Mais quand une loi se présente à eux comme une loi morale, ils sentent qu'elle ne dépend pas d'eux, qu'elle prend sa source et puise son autorité ailleurs que dans

leur opinion et leur volonté. Ils peuvent se tromper dans l'hommage qu'ils rendent ou qu'ils refusent à tel ou tel précepte de conduite ; ilç peuvent attribuer une valeur morale à des lois qui ne la possèdent pas intrinsèquement, ou méconnaître le caractère vraiment moral de telle ou telle loi et l'obligation qu'elle leur impose; mais partout où ils croient voir le caractère de loi morale, ils s'inclinent devant un fait qui n'est pas de leur fait, devant un pouvoir autre que leur propre pouvoir. .

La loi morale n'appartient pas plus au mécanisme général du monde qu'à l'invention humaine; elle n'a aucun des caractères ni des effets des lois de l'ordre physique ; elle n'est point inhérente aux formes et aux combinaisons de la matière; elle ne gouverne point les relations et les mouvements des corps ; obligatoire et point fatale, elle s'adresse et s'applique uniquement à cet être intelligent et libre de qui Pascal dit, dans son

grand langage : « Quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien. » L'homme fait bien plus que de,savoir qu'il meurt ; il lui arrive de mourir volontairement et par choix, pour obéir à la loi morale. C'est la loi de la liberté.

Que signifient ces mots, la loi de la liberté? Comment cette loi, qui s'appelle le devoir, s'établit-elle dans l'esprit humain et s'impose-t-elle à la liberté humaine?

On essaye aujourd'hui de fqnder le devoir sur le droit, et de puiser uniquement son autorité dans l'indépendance et la dignité de la personne humaine. L'homme, dit-on, se sent et se sait un être libre ; à ce titre, c'est son droit que nul autre être humain ne porte atteinte à son indépendance et à sa dignité. Il retrouve, dans tout autre être humain, la même nature, par conséquent le' même

droit qui lui appartient à lui-même* Du droit personnel dérive ainsi le droit mutuel, « et le

devoir n'est autre que le droit reconnu en au-

trui *. »

Il y a ici d'abord une méprise profonde, puis un oubli étrange.

Pourquoi l'homiAe, quand il se trouve en rapport avec ses pareils, leur attribue-t-il le même droit qu'il se reconnaît à lui-même et qu'il leur demande de lui reconnaître? Si c'est là* un calcul de prudence, la sagesse de l'intérêt bien entendu, n'en parlons plus; il n'y a là point de fait moral. Si, indépendamment de la prudence et de l'intérêt, l'homme se tient pour obligé de porter à l'indépendance et à la dignité personnelle de ses semblables le même respect et de leur attribuer les mêmes droits qu'il réclame pour lui-même, si la réciprocité devient ainsi le principe fondamen-

i. La Morale indépendante ; jourtidil hebdomadaire, n° 4, 6 août 4865.

tal du fait morâi, que deviendra Tobligation quand la réciprocité manquera? L'homnie sera-t-il tenu de respecter dans les autres, le droit qu'ils ne respecteront pas en lui? S'il y est tenu en tout cas et quand même, le devoir a donc une autre source que le respect mutuel des personnes. S'il n'y est pas tenu en tout cas, que devient le caractère supérieur et absolu du devoir, c'est-à-dire de la loi morale? Elle c'est plus loi qu'à condition.

Npn^seulement la religion chrétienne > mais toutes les grandes doctrines du monde, religieuses ou philosophiques, se refusent péremptoirement à attribuer à la loi morale ce caractère conditionnel de la réciprocité ; elles maintiennent toutes le devoir coriime absolu et impcra^i/ en tout cas, indépendamment de la conduite d' autrui : « Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, dit Jésus-Christ à ses disciples, quel gré vous en saura-t-mi, puisque les gens de mauvaise vie aiment aussi œux qui les aiment? — Et si vous ne (fjtes du

bien qu'à ceux qui vous font du bien, quel gré vous en saura-t-on, puisque les gens de mauvaise vie font la môme chose? — Aimez vos ennemis; faites du bien sans en rien espérer; et votre ré^ compense sera grande, et vous serez les enfants .du Très-Haut, parce qu'il est bon envers les in grats et les méchants*. »' — « Soyez comme le bois de sandal, disent aux Hindous les lois de Manou, qui embaume la hache qui le frappe. »

On peut interroger Platon, Aristote, Zenon, Kant; quelles que soient d'ailleurs leurs dissidences, ils pensent, sur ce point fondamental, comme l'Évangile et les lois de Manou.

C'est dans la confusion du devoir et du droit et dans l'interversion de leur ordre naturel et vrai, que réside l'erreur des théoriciens de la morale indépendante. Le devoir est la loi morale, intime et personnelle, des actions de l'homme; le droit dé-

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