Évangile selon saint Luc; ch. vi, v
rive de rapplicalion de la loi morale aux relations des hommes* Je m me refuserai pas le profond quoique mélancolique plaisir de citer, à ce sujet, quelques paroles d'une personne dont l'âme, comme la vie, a été unie à la mienne, et qui, dans un modeste essai, a répandu, sur cette grave question, des clartés aussi vives que pures : « Le mot de droit emporte l'idée d'une relation. Tout droit étant une application de la loi morale aux diverses relations sociales, il n'existe point de droit dont la société ne soit l'occasion. Un droit n'est que le pouvoir moral d'un individu sur. la liberté d'un autre. Ce pouvoir lui est attribué en vertu de la loi morale (Jui règle les relations des hommes entre eux. Le devoir est l'unique base du droit. S'il n'existait pas de devoirs, il n'existerait pas de droits. Nul droit ne se prononce jamais qu'en réclamant le devoir comme sa source. Le' devoir de chaque homme, appliqué à ses relations avec ses semblables, est la justice; or la justice ne
peut exister sans le devoir; il n'y a ni juste, ni injuste pour celui à qui n'a pas été prescrit le devoir de les distinguer* II faut à la société des idées de droit comme des idées de devoir ; car si ridée de devoir est le lien social, le moyen de paix et d'union entre les hommes, l'idée de droit est l'mrme sociale, le moyen de défense que donne aux hommes la société, les uns contre les autres. Chaque homme a la connaissance de ses droits qui l'aide à maintenir les autres dans la ligne de leurs devoirs; mais les droits ne sont d'aucune aide qu'autant que le devoir sur lequel ils se fondent est connu et respecté, car, à l'égard de celui qui méconnaît son devoir, celui (Jui n'a qu'un droit n'a rien. Le droit est une puissance morale qui produit son effet sans le secours de la force; si celui qui a le droit et la force est obligé d'employer la force pour faire triompher son droit, ce n'est plus son droit qui triomphe, c'est sa force ; son droit lui demeure pour légitimer l'em-
ploi de la force, mais son droit n'a pas fait le triomphe de sa cause. Ainsi l'idée de devoir est la base de la société, la base même de l'idée de droit qui, à son tour, concourt au maintien de la société. Vouloir fonder une société sur la seule idée du devoir, ce serait ôter à la société un de ses plus puissants moyens de défense, et de développement; ce serait dépouiller l'arbre des bourgeons qui lui servent à s'étendre et à se fortifier. Vouloir fonder une société sur l'idée de droit sans l'idée de devoir, ce serait couper les racines de l'arbre*. »
Ce n'est pas tout. A côté de la méprise qu'ils commettent en ne considérant le devoir que comme une conséquence du droit puisé dans Fin-
\ . Cet Essai sur les idées de droit et de devoir considérées comme fondement de la société, est inséré dans Fouvrage intitulé : Conseils de morale ou Essais sur l'homme^ les mœurs, les caractères, le monde, les femmes, l'éducation, etc., par Madame Guizot, née de Meulan (2 v. in-8°, 1828; t. ir, p. 147-274).
^ dépendance et la dignité de la personne humaine, les théoriciens de la morale indépendante oublient tout un ordre de faits moraux qui tiennent dans notre nature une grande place, les sentiments instinctifs intimement liés à la loi morale, et auxquels la notion du droit fondé sur l'indépendance et la dignité de la personne humaine est complètement étrangère. Est-ce à raison de l'indépendance et de la digpité de la personne humaine que les pères et les mères regardent comme leur devoir d'aimer leurs enfants, d'en prendre soin, de travailler et de se dévouer pour eux? Est-ce au nom de ce même principe et du droit qui en découle que les enfants sont tenus d'honorer leur
. père et leur mère? L'âme et la vie humaine sont pleines de relations et d'actions morales dans lesquelles la notion du droit, tel que le conçoivent les théoriciens de la morale indépendante, n'a aucune part ; leur système n'explique pas plus la sympathie que le devoir.
Je touche à la source de leur erreur. S'ils placent le principe de la moralité humaine dans le droit tiré du fait de l'intelligence et de la liberté humaine, c'est parce qu'ils ne voient, dans l'homme, qu'un être intelligent et libre. C'est là méconnaître et mutiler étrangement la nature humaine. En même temps qu'il est un être intelligent et libre, l'homme est un être dépendant et soumis : dépendant , dans l'ordre matériel, d'un pouvoir supérieur au sien; soumis, dans l'ordre moral, à une loi qu'il n'a point faite, qu'il ne saurait changer, qu'il est forcé de reconnaître en restant libre de ne pas lui obéir, et à laquelle il ne peut se soustraire sans trouble dans son âme et sans péril dans sa destinée. La morale est indépendante, en effet, mais c'est de l'homme qu'elle est essentiellement indépendante ; l'homme libre est son sujet. C'est vraiment la loi de la liberté.
La liberté n'est pas un fait isolé, qui s'épuise.
pour ainsi dire, en s'accomplissant, et qui, une fois accompli, reste sans conséquences. A la liberté s'attache la responsabilité. Quand l'être humain, usant de son libre arbitre, prend une résolution et fait un acte, il se sent responsable de ce qu'il a voulu et fait. Les lois sociales le lui déclarent expressément, car elles le punissent si elles jugent l'acte coupable. Et il faut qu'elles trouvent l'acte . non-seulement nuisible, mais moralement coupable, car si son auteur est reconnu fou, si l'intelligence et le libre arbitre lui ont manqué, les lois ne le punissent point. Et si le coupable échappe à la punition légale, il n'échappe pas à la punition intérieure du remords. En dehors des lois pénales, le remords est la preuve et la sanction de la responsabilité morale. Il se peut que l'endurcissement du coupable soit tel que le remords soit assoupi; mille exemples prouvent qu'il peut toujours être réveillé. Ni en bien, ni en mal, la nature humaine n'est jamais complètement abolio.
Le repentir se cache quelquefois dans des replis si profonds que personne n'y pénètre, excepté l'âme même qui le sent en le repoussant.
Comme la liberté a sa conséquence dans la responsabilité 5 de même la responsabilité a la sienne dans l'idée de mérite et de démérite qui s'y attache naturellement. J'écarte ici toutes les questions, selon moi mal posées et mal résolues, que la théologie a élevées à propos de cette idée. Selon la conscience et le bon sens du genre humain, il y a mérite, pour l'homme, dans l'accomplissement de la loi morale et démérite dans sa violation. Ce. fait est reconnu et proclamé dans les plus simples relations et les plus quotidiens incidents de la vie humaine, comme dans l'organisation politique des sociétés et dans les problèmes de l'avenir éternel. Quelles que soient la promptitude ou la lenteur, la nature et la mesure de la récompense ou de la peine, la carrière morale n'est parcourue et l'ordre moral n'est établi que lors-
que la responsabilité inhérente à la liberté a reçu, dans la juste appréciation et l'équitable retour du mérite ou du démérite de la personne humaine, son complément et sa fin.
J'ai fait, jusqu'ici, de la morale indépendante; je me suis scrupuleusement renfermé dans l'étude des faits moraux tels que les donne la nature et la seule nature de l'homme; je les ai observés et décrits en eux-mêmes, abstraction faite de tout autre élément, de toute autre considération. Ils se résument en ces termes :
La distinction du bien et du mal moral;
La loi morale, le devoir de pratiquer le bien et d'éviter le mal ;
La liberté morale;
La responsabilité morale ;
Le mérite et le démérite moral.
Ce sont là, j'en suis d'accord, des faits que l'homme reconnaît en lui-même, comme des caractères propres et intimes de sa nature. Mais ainsi
reconnus et déterminés, que signifient ces faits? Sont-ils isolés dans la nature humaine comme dans le travail de la psychologie, ou bien ont-ils des .causes antérieures et des conséquences nécessaires? Se suffisent-ils par eux-mêmes, ou bien contiennent-ils et révèlent-ils d'autres faits qui en sont le complément et la sanction? L'esprit humain ne peut échapper à cette question.
J'ai constaté ce fait que la loi morale n'est ni d'invention et de convention humaine, ni une db ces lois fatales par lesquelles est régi le monde matériel. C'est la loi du monde intellectuel et libre, loi supérieure à ce monde qui, en la reconnaissant, se reconnaît à la fois libre et soumis. Qui est l'auteur de cette loi? Qui l'impose à l'homme dont elle n'est point l'œuvre et qu'elle gouverne sans l'asservir? Qui l'a placée au-dessus du monde où se passe la vie actuelle de l'homme? Évidemment, il y a là un pouvoir supérieur de qui la loi morale émane et qu'elle ré-
vèle. Avec ce bon sens que sa frivolité et son cynisme lui faisaient si souvent oublier, Voltaire a dît, en parlant du monde matériel et de Tordre qui y règne :
Je ne puis songer Que cette horloge existe et n'ait point d'horloger.
Il s'agit, dans le monde moral, de bien autre chose que d'une horloge ; nous ne sommes pas là en présence d'une machine construite et réglée une fois pour toutes; la loi de Tordre, c'est-àdire la loi morale, est incessamment aux prises avec la liberté humaine ; la liberté rend hommage à la loi qu'elle peut accomplir ou violer ; la loi manifeste le législateur suprême dont elle est la pensée et la volonté. Dieu souverain moral et Thomme sujet libre sont contenus ensemble dans le fait de la loi morale. C'est dans ce fait seulement que Kant a trouvé Dieu ; il a eu tort de ne pas le trouver aussi ailleurs; mais c'est, il est vrai, dans^
la loi morale, règle de la liberté humaine, que Dieu se montre à Thomme avec sa plus vive et plus directe clarté.
De même que la loi morale, sans le législateur * souverain qui l'impose à l'homme, est un.fait'incomplet et inexplicable, un fleuve sans source, de même la responsabilité morale de l'homme libre,/ sans le juge suprême qui l'applique, est un fait incomplet et inexplicable, une source sans issue, qui coule et va se perdre on ne sait où. De même que la loi morale révèle le législateur moral, de même la responsabilité morale révèle le juge moral. De même que la loi morale n'est pas une loi d'invention humaine, de même les jugements humains, rendus au nom de la responsabilité morale, ne sont presque jamais le -jugement parfaitement vrai et juste que cette responsabilité attend et appelle* Dieu est contenu dans la loi morale comme, son auteur primitif, et dans la regponsabilité morale comme son juge définitif. L'ordre
moral, c'est-à-dire l'empire de la loi morale, est incompréhensible et impossible si Dieu n'est là pour l'établir au-dessus de la liberté de l'homme et pour le rétablir quand la liberté de l'homme l'a troublé.
Ainsi les faits moraux, inhérents et propres à la nature humaine, savoir : la distinction du bien et du mal moral, l'obligation morale, la liberté morale, la responsabilité morale, le mérite et le démérite moral, sont intimement et nécessairement liés 'aux faits religieux, savoir : Dieu législateur moral. Dieu spectateur et juge moral. Ainsi la morale est naturellement et essentiellement liée à la religion. Elle est, il est vrai, un fait spécial et distinct dans l'ensemble de la nature et de la vie humaine; mais ce fait a'est nullement indépendant de l'ensemble auquel il appartient. Il a sa place particulière dans cet ensemble ; mais c'est dans l'ensemble seulement qu'il a sa raison d'être et qu'il prend sa source avec son autorité. On
peut observer et décrire séparément le fait moral dans Tordre scientifique; on ne peut, dans Tordre réel, le séparer du fait religieux. Que dirait-on du physiologiste qui soutiendrait que le cœur est indépendant du cerveau parce que les deux organes sont distincts, quoique étroitement unis et indispensables Tun à Tautre dans Tunité de Têtre humain?
Le spectacle du monde nous conduit au même résultat et nous donne le même enseignement que Tétude de Thomme; l'histoire confirme lapsycrhologie. Quel est le grand fait qui éclate sur le théâtre des sociétés humaines? La lutte constante du bien et du mal, du juste et de Tinjuste. Et dans cette lutte que de désordres choquants! Que d'iniquités consommées!. Quelles lacunes, quelles tristes vicissitudes dans Tempire de la loi morale ^t de la justice ! Tantôt l'arrêt moral est vainement étendu, et la conscience humaine resté douloureusement troublée par les succès du vice et du
crime ; tantôt l'arrêt moral est rendu contre toute attente, après les plus déplorables atteintes portées par les événements à la loi morale : « C'est en vain que Néron prospère, disait, il y a cinquante ans, M. de Chateaubriand; Tacite est déjà né dans l'empire ; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. » M. de Chateaubriand disait vrai; Tacite a été le vengeur de la loi morale outragée par les maîtres de l'empire romain ; il a fait justice de leurs triomphes; mais, dans ce même empire, le plus vertueux de ses maîtres, Marc-Aurèle, après avoir consacré sa vie à la recherche et à la pratique de la loi morale, meurt profondément triste sous sa tente, sur les bords du Danube, triste sur sa femme, sur son fils, sur le sort de ce monde qu'il a gouverné et qui ne doit être rajeuni et régénéré que par ces chrétiens qu'il a persécutés. Tout est incomplet, imparfait, incohérent, obscur, contra-
dictoire dans cette vaste mêlée des vies et des actions humaines qu'on appelle l'histoire; et la Providence, cette personnification de la sagesse et de la justice éternelle, tantôt s'y manifeste avec éclat, tantôt y reste inerte et voilée sous les plus sombres' mystères. Est-ce là l'état normal et définitif de l'ensemble des choses? La vérité et la justice n'y prendront-elles jamais plus de' place qu'elles n'en occupent maintenant? D'où viendra le jour dans ces ténèbres? Qui remettra l'ordre dans ce chaos? Évidemment l'homme n'y suffit points dans le monde comme dans l'individu, le principe moral reste mutilé et trop faible pour sa mission sMl n'est intimement uni au principe religieux. Pas plus dans la vie du genre humain que dans celle de la personne humaine, la morale ne peut se passer.de Dieu.
Aujourd'hui plus que jamais, la morale a besoin de Dieu. Je suis loin de mal penser de mon pays et de mon temps; je crois à leurs progrès et
à leur avenir ; mais l'être humain est Inis de nos jours à une rude épreuve. D'une part, nous avons assisté aux événements les plus contradictoires; tout a été mis en question dans les esprits; tout, dans les faits, a été ébranlé, renversé, relevé, laissé chancelant; sous le coup de tels spectacles, toutes les convictions sont restées faibles, toutes les espérances obscures. Et d'autre part, au milieu de ce tremblement général des âmes , la science et la puissance de l'homme dans le monde qui l'entoure se sont prodigieusement étendues et affermies; la lumière a brillé de plus en plus sur l'ordre matériel en même temps qu'elle pâlissait et baissait dans l'ordre moral. Nous avons cueilh*, nous cueillons plus activement que jamais les fruits de l'arbre de la science, et les règles de la vie, les lois du bien et du mal se sont obscurcies dans notre pensée. L'homme reste ainsi partagé entre
l'orgueil et le doute, Tenivrement de sa puissance et l'inquiétude de sa faiblesse. Quel trouble dans
l'âme humaine ! Quel péril pour la moralité humaine!
Jusqu'ici j'ai été réservé et complaisant fort au delà de ma pensée; je me suis renfermé dans les limites que les théoriciens de la morale indépendante ont eux-mêmes assignées à la question ; je me suis borné à mettre en lumière l'intime, naturelle et nécessaire union de la moraie avec la religion, de l'homme, être moral, avec Dieu, son souverain moral. Je ne suis qu'à la porte de la vérité. Ce n'est pas seulement à la religion en général que tient essentiellement ia morale; ce n'est pas seulement de l'idée de Dieu qu'elle a besoin; il lui faut la constante présence de Dieu et son action continue sur l'âme humaine. C'est dans le christianisme seul que la morale peut puiser aujourd'hui la clarté, la force et la sécurité dont elle ne peut se passer pour exercer son empire. Et ce n'est pas au nom de sa seule utilité pratique, c'est à raison de sa vérité et
de sa valeur intrinsèque que je tiens la religion chrétienne pour nécessaire aux âmes et aux sociétés humaines; c'est parce qu'il est en parfaite harmonie avec la nature morale de l'homme, et parce qu'il a déjà fait ses preuves dans l'histoire des hommes, que le christianisme est la fidèle expression de la loi morale et le mattre légitime de fétre moral.
Le premier et incomparable caractère du christianisme, c'est l'étendue, poun miô^x dire, l'immensité de son ambition morale. On a souvent mis l'œuvre morale chrétienne en regard de celle des grands hommes qui ont aussi tenté de déterminer les lois morales de la vie humaine et d'assurer leur empire; on a comparé Jésus-Christ à Confucius, à Zoroastre, à Socrate, à Çakia- Mouni, à Mahomet. La comparaison est singulièrement inintelligente et superficielle. Les plus sages» les plus illustres, les plus puissants des réformateurs moralistes n'ont entrepris et accompli que
des œuvres très-limitées et très-incomplètes ; tantôt ils se sont seulement appliqués à mettre en lumière les principes rationnels delà morale; tantôt ils ont donné à leurs seuls disciples des règles de conduite conformes à leurs principes rationnels ; ils ont enseigné une doctrine ou établi une discipline; ils ont fondé des écoles ou des sectes. L'œuvre chrétienne a été tout autre. Jésus-Christ n'est pas un philosophe qui discute avec ses disciples et qui les instruise dans la science morale, ni un chef qui groupe autour de lui un certain nombre d'adeptes en les soumettant à certaines règles spéciales qui les distinguent, les séparent même de la masse des hommes ; Jésus-Christ n'expose pas une -doctrine ; il n'institue pas une discipline et n'organise pas une société particulière ; il va droit au fond de l'âme humaine, de toute âme humaine; il met à découvert le mal moral de l'homme, de tout homme, et il commande avec autorité à ses disciples de le guérir,
d'abord en eux-mêmes, puis dans tous les hommes : « Sauvez votre âme, car que servirait -il à un homme de gagner tout le monde s'il perdait son âme? » — « Allez et instruisez toutes les nations. »
Quel philosophe, quel réformateur a jamais conçu une ambition si vaste, et entrepris de résoudre si complètement, si universellement, le problème moral de la nature et de la destinée humaine?
Et cette ambition n'a pas été chimérique; l'œuvre chrétienne a été poursuivie et se poursuit dans le monde avec un progrès souvent traversé, interrompu, altéré, jamais arrêté sans retour. Et pendant les trois premiers siècles de l'entreprise, c'est au nom et avec les seules armes de la foi et de la liberté que l'œuvre chrétienne a commencé à conquérir Thomme et le monde. Et aujourd'hui, après dix-neuf siècles, en dépit des erreurs, des crimes et des maux qui
s'y sont mêlés, c'est avec les mêmes armes et avec celles-là seulement, c'est au nom de la foi et de la liberté que, sous le coup de nouvelles et vives attaques, le christianisme reprend, dans l'ordre moral, le même travail, et se promet de nouveaux succès.
Je voudrais, non pas sonder à fond, mais indiquer du moins les causes de cette indomptable vitalité de la religion chrétienne et de la légitimité de ses espérances au milieu de ses épreuves.
Presque tous les philosophes moralistes sont ou des censeurs amers, ou de froids observateurs, ou des flatteurs de la nature humaine. Les uns proclament que l'homme est naturellement bon, et que les mauvaises institutions sociales sont seules la cause de ses vices. Les autres regardent ' l'intérêt et l'amour-propre comme les seuls mobiles des actions humaines. D'autres décrivent les égarements et les faiblesses de l'homme avec
une sagacité curieuse et un peu moqueuse, en artistes qui s'amusent de ce spectacle et qui en amusent les spectateurs. Combien le regard et le sentiment de Jésus-Christ, en face de Thomme, sont autrement sérieux, profonds et efficaces! 11 n'a, pour la nature humaine, ni illusion ni indifférence; il la sait pleine de mal en même temps que de bien, portée à se révolter contre la loi morale en même temps que capable de lui obéir; il voit dans l'homme une plaie originaire, source des désordres et des périls de l'âme; mais il ne croit pas le mal incurable; il le contemple avec une émotion à la fois sévère et tendre, et il l'attaque avec une résolution supérieure à tout découragement et prête à tous les sacrifices. Pourquoi ne reproduirais-je pas simplement les expressions chrétiennes, les plus vraies de toutes comme les plus saisissantes? Jésus-Christ dévoile sans réserve le péché et se dévoue sans réserve au salut du pécheur. Quel philosophe a si bien connu l'homnie.
et Ta autant aimé en portant sur lui un si libre et si ferme jugement?
Jésus-Christ ne se préoccupe pas moins de la destinée humaine que de la nature humaine. En même temps qu'il pose, dans toute sa rigueur, le principe de la loi morale,' le pur accomplissement du devoir, il n'oublie pas que l'homme a soif et besoin de bonheur, d'un bonheur pur et durable; et il en ouvre à la vertu l'espérance , une espérance étrangère aux vues de ce monde, l'espé-^ rance d'un bonheur idéal, inabordable à la curiosite de l'esprit, mais qui satisfera aux aspirations de Tâme, et qui sera, non pas la conquête des seuls mérites de l'homme et comme l'acquittement d'une dette, mais une récompense accordée aux vertueux efforts de l'homme par l'équitable bonté de Dieu. En même temps que la religion chrétienne impose à l'homme , dans sa vie actuelle , un constant et rude travail , elle a pour lui, s'il travailla en effet selon la loi, « le
royaume de Dieu et les promesses de la vie à venir. »
Ainsi Jésus-Christ connaît et satisfait la nature humaine tout entière; il lient compte en même temps de ses devoirs et de ses besoins, de ses faiblesses et de ses mérites. Il ne laisse pas tomber la toile, sans dénoûment, sur les rudes scènes de la vie et les tristes spectacles du monde; il a , pour l'homme, des perspectives et des satisfactions supérieures à ses épreuves et à ses mécomptes. Et comment Jésus-Christ atteint-il ce but? Comment touche-t-il à toutes les cordes, répond-il à tous les appels de Tânie humaine? Par l'union intime de la morale avec la religion, de la loi morale avec la . responsabilité morale : seule vue complète et définitive de la nature et de la destinée humaine , seule solution efficace des problèmes qui pèsent sur la pensée et sur la vie humaine.
Je dis seule solution efficace. L'efficacité, tel
€st, en effet, le caractère propre et essentiel du christianisme. Quelque haute qu'elle soit, l'ambition de la philosophie est infiniment moindre que celle de la religion; c'est mie ambition purement scientifique; les philosophes étudient, observent, discutent; leurs travaux produisent des systèmes, des écoles. La religion chrétienne est une œuvre pratique, non une étude scientifique; au fond de ses dogmes et ses préceptes, il y a certainement une philosophie, et, dans ma conviction, celle-là est la vraie; mais elle est le point de départ, non le but du christianisme ; son but, c'est d'amener l'âme humaine à se gouverner elle-même selon la loi divine ; et, pour atteindre à ce but, il prend la nature humaine telle qu'elfe est et tout entière, avec ses éléments divers et ses aspirations suprêmes. C'est là, selon le langage des hommes de guerre, la base d'opération de la religion chrétienne; c'est sur cette base qu'elle engage la lutte morale et qu'elle entreprend de faire triompher,
dans l'homme, le bien sur le mal et de le sauver en le réformant.
Lorsque je publiai, il y a deux ans, le second volume de ces Méditations ^ celui qui a pour objet l'état actuel de la religion chrétienne, et où j'ai essayé de caractériser Terreur fondamentale des divers systèmes philosophiques qui la combattent, j'envoyai, selon mon usage, ce volume à mon compagnon dans la vie et mon confrère à l'Institut, M. Cousin, avec qui j'ai toujours conservé, malgré nos dissentimenls, des relations trèsamicales. 11 m'écrivit, de la Sorbonne, le 1" juin 1866:
« Mon cher ami,
« Dès que j'eus reçu votre livre, je me suis hâté de le lire, et je vous dis très-sincèrement que j'en suis fort content. Les petites dissidences que vous n'avez pas dissimulées sont inévitables parce qu'elles se rattachent à une différence gé-
9â DEUXIÈME MÉDITATION.
nérale sur la manière de concevoir la nature de la philosophie et celle de la religion. Ces deux grandes puissances peuvent et doivent s'accorder, mais elles diffèrent. A la religion la haute influence publique et universelle; à la philosophie une influence plus restreinte, mais encore trèsélevée. L'une s'adresse à l'âme tout entière, y compris l'imagination. L'autre ne s'adresse qu'à la raison. La première part des mystères, sans lesquels il n'y a pas de religion; la seconde part des idées claires et distinctes, comme disent à la fois Descartes et Bossuet. Cette distinction est le fond de ma philosophie et de ma religion, et cette distinction est aussi, pour moi, le principe de leur harmonie. Les confondre est, à mes yeux, un infaillible moyen de les embrouiller l'une par l'autre, comme a fait Malebranche. Absorber la philosophie dans la religion n'a donné à Pascal qu'une foi pleine de contradictions et d'angoisses; absorber la religion dans la philosophie est une
entreprise extravagante qu'une saine philosophie réprouve. Les admettre toutes deux, chacune à leur place, est la vérité, la grandeur et la paix. « De là vous apercevez la raison de nos dissidences qui ne nuisent pas plus à notre union qu'à notre vieille et sincère amitié. »
Je lui répondis le 13 juin : /
« Je compte bien comme vous, mon cher ami, que nos dissidences ne nuiront pas à notre vieille et sincère amitié. Je me plais d'autant plus à y compter, qu'indépendamment de nos petites dissidences particulières, il y a en effet, entre nous, comme vous dites, une différence générale et profonde. Je pense, comme vous, qu'il ne faut confondre et absorber ni la philosophie dans la religion, ni la religion dans la philosophie. Je les veux libres l'une et l'autre dans leur manifestation et dans leur influence. Mais je ne fonde pas sur les mêmes bases que vous leur distinction
ni leur accord. Pour, moi, la philosophie n'est qu'une science, c'est-à-dire une œuvre d'homme, limitée, comme l'esprit humain lui-même, dans sa sphère et dans sa portée. La religion, dans son principe et dans son histoire, est d'origine et d'institution divine. L'une vient de l'homme avide de connaître; l'autre est la lumière venue de Dieu, « qui éclaire tout homme venant au monde, » et que Dieu maintient et répand successivement dans le monde, selon ses impénétrables desseins, par l'acte,' général ou spécial, de sa libre volonté. Je n'ai garde d'en dire davantage; nous savons, l'un et l'autre, par ou nous nous tenons et par oà nous nous séparons. »
J'avais quitté Paris quand Je reçus la lettre de M. Cqusin. Il était à Cannes quand je rentrai à Paris. Nous ne nous sommes pas revuâ. Il m'a devancé dans la région de la lumière sur les mystères de la vie. Mais dans nos derniers rapports, nous avions, l'un et l'autre, touché, en
quelques mots, au nœud de la question qui est celle-ci : par où se tiennent et en quoi diffèrent la religion et la science, le christianisme et la philosophie? Quoique d'accord sur le droit mutuel de ces deux . puissances à la liberté, nous pensions différeijimént, M. Cousin et moi, sur leur origine et leur nature, par conséquent sur les limites de leurs domaines et le caractère de leurs travaux.
TROIÔIÈME MÉDITATION.
LE CHRrSTEANISME ET LA SCIENCE.
C'est la foi chrétienne, et son point de départ, que les livres saints, qui contiennent ses origines, ses dognïes et ses préceptes, sont divinement inspirés. Les chrétiens n'entendentpoint par là cette action divine sur l'âme humaine qu'on a souvent appelée inspiratioriy dont Cicéron a dit : « Nul n a jamais été un grand homme sans quelque souflje divin % )) et qu'entendait Platon lorsqu'il disait : « Ce n'est point par art qu'ils font ces beaux