‹ Méditations sur la religion chrétienneChapitre 41 sur 45 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

Êcce homo : tel est le titre d'un ouvrage anonyme publié à Londres et à Cambridge en 1866, et qui dès son apparition a produit en Angleterre une vive sensation qui dure encore; tous les journaux, tous les recueils religieux, philosophiques et littéraires s'en sont occupés, soit pour le louer, soit pour ràttatjuer, et l'illustré chef du parti libéral, bientôt peut-être du gouvernement en Angleterre, M. Gladstone, vient d'en faire, dans l'un des recueils les plus répandus de son pays*,

\ . Good Words {Bonties Paroles), recueil mensuel, publié par M. Norman Macleod, l'un des chapelains de la reine Victoria ; ces articles ont paru dans les numéros de janvier^ février et mars 4868,

l'objet de trois articles d'une pénétrante et élégante éloquence : « Aucun livre anonyme, dit-il, depuis l'ouvrage intitulé : Vestiges de la Création^ et publié il y a déjà plus de vingt ans, on pourrait dire aucun livre théologique soit anonyme, soit d'un auteur connu, qui ait paru dans le même intervalle, Ji'a suscité une attention et des discussions égales à celles dont le remarquable volume intitulé Ecce homo a été l'objet. »

L'auteur anonyme de ce volume en a exprimé lui-même, dans une très-courte préface, l'intention et l'idée fondamentales : « Les personnes, dit-il, que- ne satisfont pas les notions courantes sur Christ, et qui ne peuvent se tenir pour satisfaites sans une opinion précise et bien définie, peuvent croire nécessaire de faire un travail audacieux et périlleux aux yeux de ceux qui n'éprouvent pas la même impression de mécontentement. Elles peuvent sentir le besoin de réexaminer ce sujet dès son origine, de se placer, en imagî-

nation, dans le temps où celui que nous appelons Christ ne portait pas ce nom et était simplement, comme le décrit saint Luc, un jeune homme de haute fespérance, populaire parmi ceux qui le connaissaient et paraissant en possession de la faveur divine ; elles peuvent vouloir suivre pas à pas sa biographie et accepter, sur son compte, non pas les conclusions que les docteurs ou même les apôtres ont scellées de leur autorité, mais celles que semblent garantir les faits mêmes examinés par une critique sérieuse.

« C'est ce qu'a entrepris l'auteur de ce livre, pour la satisfaction de son propre esprit, et parce que, après avoir lu beaucoup de livres sur Christ, il s'est senti contraint d'avouer qu'il n'y avait point de caractère historique dont les motifs, les desseins, les sentiments demeurassent, pour lui, aussi incompréhensibles. L'enquête qui lui a été bonne à lui-même sera peut-être utile aussi à d'autres.

« Ce qui est publié aujourd'hui n'est qu'un frag-

ment. Aucune question théologique n'y est discutée. Christ j considéré comme le créateur de la théologie et de la religion modernes, sera le sujet d^un autre volume que Tauteur n'espère pas pouvoir publier prochainement. En attendant, il s'est efforcé de fournir une réponse à cette question : « Quel a été le but de Christ en fondant la société qui porte son nom, et comment cette société estelle appropriée à ce but? »

A la première et simple lecture de ces courtes paroles, il est, je crois, impossible de ne pas pressentir ce qu'il y a d'artificiel et d'embarrassé, je serais tenté de dire ce quMl y a de faux dans la situation où s'est placé l'auteur de ce livre et dans l'intention spéciale qu'il exprime. Étudier la vie et le but de la vie de Christ sans le considérer « comme le créateur de la théologie et de la religion mo^, dernes »; ajourner tout examen, toute conclusion sur ce dernier sujet; aspirer à connaître- la per-

sonne et la pensée de Christ en le séparant ainsi de son œuvre; rechercher ce que de son vivant il a voulu faire sans regarder à ce qu'effectivement il a fait pendant les siècles qui ont suivi son passage sur la terre; le traiter enfin et Texaminer comme on traiterait et on examinerait un personnage inconnu et, pour ainsi dire, fossile, dont on découvrirait les traits dans quelques documents contemporains de son existence, et qui n'aurait aissé d'ailleurs, de son intention et de son travail, nulle autre conséquence et nulle autre triace; c'est là, à coup sûr, une façon de procéder étrange et qui donne peu de chance d'arriver à la vraie et complète intelligence de ce fait immense appelé la religion chrétienne, qu'on mutile ainsi dans son berceau, et dont on se borne à rechercher le germé dans la pensée naissante de son auteur quand on pourrait Tobserver et en constater la nature dans son réel et vaste épanouissement.

On ne décompose pas ainsi les grands faits

historiques et moraux ; ce ne sont pas des cadavres dont un habile anatomiste décrit l'autopsie. Pour les connaître et les comprendre véritablement, il faut les étudier dans leurs éléments divers et dans le développement de leur vie. C'est un drame auquel on assiste, non un manuscrit qu'on déchiffre.

Je m'explique sans peine pourquoi et comment l'auteur anonyme d'Ecce homo a été conduit à concevoir l'idée de son livre et à le renfermer dans les limites qu'il lui a lui-même assignées. Comme tous ses contemporains, il est placé, il vit en présence des graves questions dont le christianisme^ et Christ sont de nos jours l'objet. Qu'était Christ, un homme ou Dieu lui-même, Dieu et homme à la fois? Comment la nature divine et la nature hu-. maine se sont-elles unies et manifestées en lui? At-îl réellement fait les miracles qu'on lui attribue? Peut-il' y savoir des miracles? Qu'est-ce que ce qu'on appelle le surnaturel? Dieu est-il un être

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réel, personnel et libre, qui existe et accomplit des œuvres en dehors de ce que nous appelons la nature? Le christianisme et la vie de son fondateur soulèvent inévitablement toutes ces questions, et de nos jours elles préoccupent, elles agitent puissamment les esprits. L'auteur anonyme d'Ecce homo n'a pas voulu les aborder; que dis-je? il a voulu étudier et comprendre Christ sans y toucher. Est-ce parce qu'il n'a lui-même sur ces graves problèmes point d'opinion précise et arrêtée? Ou bien parce qu'il a cherché à s'accommoder, dans une certaine mesure, à l'état d'esprit d'une partie de ses contemporains, et à traiter de Christ comme en parlent ceux qui ne voient en lui qu'un homme et dans le christianisme qu'un fait naturel, suscité et produit, comme d'autres, par les seules forces propres du genre humain? Je n'ai point d'avis à cet égard; je ne connais point Tauteur anonyme d'Ecce homô, ni le fond de sa pensée; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a eu

raison d'intituler son livre Ecce fiomo, car c'est seulement Christ homme qu'il a voulu étudier, et <î'est en étudiant Christ homme qu'il a voulu expliquer le christianisme.

J'ignore si, après avoir écrit son livre, il a reconnu le résultat qui en découle ; mais ce résultat ^st étrange, car il condamne, il détruit l'idée fon- <lamentale du livre; il démontre, par l'étude sincère et honnête, quoique incomplète et superficielle, des faits, l'impossibilité d'expliquer Christ par rhoiiime seul et la religion chrétienne par le seul et naturel travail humain.

L*ouvrage est divisé en deux parties qui contiennent vingt-quatre chapitres. La première partie est consacrée à l'étude de Christ en personne, de son caractère propre, de sa façon de traiter avec les hommes, de la mission qu'il a voulu ac- •complir, de la nature de la société qu'il a voulu fonder et de l'autorité qu'il a entendu exercer. Dans là seconde partie, c^est la société chrétienne

elle-même, ses ressemblances et ses différences avec les systèmes philosophiques, ses principes fondamentaux, ses lois positives, les habitudes ou les sentiments développés par ces lois, qui deviennent l'objet des observations et des descriptions de Tauteur. Observations souvent profondes, descriptions souvent-exactes et frappantes, quoique un peu détaillées et lentes; partout éclate un sentiment sérieusement moral et doucement sympathique, qui donne à l'ouvrage un véritable attrait malgré le vague des idées qui y régnent et l'incertitude des conclusions qui s'y laissent entrevoir sur les graves questions dont l'auteur approche saris y entrer.

Je n'ai garde d'en dire davantage : je ne veux ni rendre un compte détaillé de ce livre, ni discuter telle ou telle des opinions ou des assertions de l'auteur sur lesquelles je suis en dissentiment avec lui ; je ne tiens qu'à bien déterminer le caractère de son ouvrage, à en faire clairement connaître

d'abord la tendance, puis rinsuffisance. C'est précisément en cela que réside son originalité ; au point de départ, l'auteur semble près de partager, sur la nature purement humaine et de Christ et du christianisme, l'opinion des critiques rationalistes ; mais plus il avarice, plus il s'éloigne du point auquel ces critiques arrivent; ses prédispositions leur paraissent favorables; ses procédés d'esprit sont souvent conformes aux leurs ; ses conclusions ne leur sont pas nettement contraires ; mais au fond' et sous l'empire soit de ses instincts, soit de ses études historiques et moral^, il est plus chrétien qu'il ne paraît, peut-être même qu'il ne croit; et si les fermes doctrines chrétiennes n'ont pas en lui un sûr et déclaré défenseur, elles n'y trouvent pas non plus un adversaire conséquent, ni udl sceptique indifférent.

Je prends plaisir à insérer, ici quelques fragments de ce remarquable ouvrage, les principaux de ceux où se manifeste le caractère que je viens

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de signaler. Je les prends dans la première et dans la seconde partie du livre ; dans la première, les chapitres v et ix, intitulés, le cinquième, les Titres de créance de Christ^ le neuvième*, /îeflexions sur la nature de la société chrétienne; dans la seconde, les chapitres x et xi, intitulés, le dixième, la Législation de Christ comparée avec les systèmes philosophic/ues^ le onzième, la République chrétienne^. La lecture de ces fragments justifiera pleinement, si je ne me trompe, l'impression que j'ai reçue de l'ouvrage et la religieuse inconséquence que j'y ai signalée.

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