‹ Méditations sur la religion chrétienneChapitre 42 sur 45 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

, TITIVE8 DE' GRÉ(VNCG DE CHRIST.-

Quand nous contemplons le plan de Christ dans son ensemble, en portant nos regards et sur l'exécution et sur les résultats^, trois choses nous frappent de surprise. D'abord, la prodigieuse originalité de ' l'entreprise, s'il est permis de se servir de ce terme. Quel autre homme a jamais eu assez de courage ou d'élévation d'esprit pour dire : « Je fonderai un État par la seule force de ma volonté, sans aucun secours des rois du monde, sans tirer avantage d'aucune des causes secondaires qui unissent eritre eux les hommes, unité d'intérêt, ou de langue, ou d'origine; je ferai, pour mon État, des lois qui ne seront jamais révoquées, et je défierai tous les pouvoirs destructeurs qui agissent en ce monde de détruire ce que j'aurai fondé? »

Nous sommes étonnés ensuite de la confiance calme avec laquelle le plan a été*exécuté. Ce qui fait que les hommes d'État ne peuvent que bien rarement agir sur une si vaste échelle, c'est qu'il leur faut le temps de toute ' une vie pour acquérir sur leurs semblables l'ascendant que supposent de tels projets. Quelques-uns des grands meneurs du monde ont dit ; « Je m'élèverai au pouvoir souverain, et alors j'exécuterai de grands plans. » Christ a passé par-dessus le premier degré; il n'a pas commencé par se frayer la route jusqu'à la royauté ; il a dit simplement à tous les hommes : « Je suis votre roi. )) Il n'a pas lutté pour arriver à une position dans laquelle il pût fonder un nouvel État. Il a fondé l'État du premier coup.

Enfip nous sommes surpris du prodigieux succès du plan. Autant il est certain que Christ s'est présenté aux hommes comme le fondateur, le législateur et le juge d'une société divine, autant il est certain que les hommes l'ont accepté sous ces caractères, que la société divine a été formée, qu'elle a déjà duré près de deux mille ans, qu'elle s'est étendue sur un vaste espace et sur la partie la plus civilisée de la terre, et que, de nos jours, elle subsiste pleine de vigueur.

Entre ce surprenant, dessein et son surprenant succès se place un surprenant moyen d'action, celui des miracles. Quelques personnes penseront qu'en affirmant que

Christ a réellement fait des miracles, nous allons au delà de ce que la preuve, peut-être aucune preuve possible, ne saurait établir. En écartant pour le moment la question de savoir si des miracles ont été réellement accomplis, nous pouvons soutenir un fait qui peut être établi par des preuves ordinaires, et qui est effectivement établi par des preuves aussi' complètes qu'aucun fait historique quelconque, savoir que Christ a dit qu'il faisait des miracles. Nous pouvons aller plus loin et affirmer avec confiance que les adhérents de Christ ont<îru qu'il faisait des miracles, et que c'est surtout par ce motif qu'ils lui ont reconnu la dignité prééminente et l'autorité qu'il réclamait. Les récits que nous avons de ces miracles peuvent être exagérés ; il est possible que, dans quelques cas particuliers, on ait rapporté des histoires sans fondement; mais, à tout prendre, les miracles jouent un rôle si important dans le plan de Christ, que toute théorie qui les représente comme dus uniquement à l'imagination de ses adhérents ou d'un temps postérieur enlève toute crèdibilUé aux documents qui les rapportent, et fait de Christ un personnage aussi fabuleux et aussi mythique qu'Herciile. Or j'ai dessein de montrer que le Christ des Évangiles n'est nullement mythique, que le caractère peint dans ces biographies est parfaitement réel et constant dans tous ses traits essentiels, et qu'en même temp3 c'est un caractère si particulier, si

individuel, qu'il ne saurait avoir été inventé par le génie d'aucun auteur, encore moins par ce qu'on appelle la conscience d'un siècle. Et si le caractère peint dans les Évangiles est réel et historique, il en résulte que les Évangiles sont en général dignes de foi, et par conséquent que la responsabilité des miracles porte sur Christ lui-même. En ce cas, la réalité des miracles dépend en grande partie de l'opinion que nous nous formons sur la véracité de Christ, et cette opinion doit être te résultat d'un examen attentif de sa vie entière. Pour le moment, notre dessein n'étant que d'étudier le plan conçu par Christ et la façon dont ce plan s'exécuta, il n'importe pas que les miracles aient été réels ou imaginaires ; dans l'une et l'autre hypothèse, comme on les croyait réels, ils produisaient le même effet. Provisoirement donc, nous pouvons en parler comme de faits réels.

Admettant que Christ ait fait de vrais miracles, nous avons l'explication de l'ascendant qu'il exerçait ; mais il importe encore de rechercher quelle était précisément^ l'impression que faisait sur ses contemporains ce pouvoir surnaturel. En soi, le pouvoir surnaturel devait donner à Christ, non pas le genre d'ascendant dont il avait besoin, mais précisément celui qu'il repoussait. On le voit dans le désert refusant un empire fondé sur la contrainte; si ce n'est là qu'une conjecture, il n'est pas douteux que c'était en se refusant à tout emploi de la

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contrainte que Christ étonnait et choquait ses compatriotes. Son but étant tel que nous le reconnaissons, il avait raison d'en appeler aussi peu que possible à la force. Un chef d'armée, un tyran, a besoin de la force physique et peut rechercher les moyens d'étouffer l'opposition ; mais un législateur moral doit désirer que ses lois soient acceptées des hommes parce qu'ils en sentent la valeur, non par crainte; eit un juge tel que se njpntrait Christ devait vouloir agir sur la conscience des hommes et leur inspirer le sentiment du repentir plutôt que l'effroi du châtiment. Dans l'esprit des anciens, le pouvoir surnaturel n'était pas invariablement lié avec l'idée de Dieu et du bien; on le regardait comme appartenant aux mstlins esprits aussi bien qu'aux bons , et il inspirait souvent l'horreur autant que le respect. Quand Christ exerçait ce pouvoir, la première impression qu'en recevaient les spectateurs était une impression de trouble et d'alarme; ils étaient moins enclins à admirer ou à ^adorer qu'à désirer d'échapper promptement à une présence si formidable. Les Gadaréniens conjurent Christ de s'éloigner de leurs rivages. Pierre lui-même lui adresse la même demande, et cela à une époque où il connaissait trop bien son maître pour se méprendre complètement sur son caractère et son dessein.

Déployés en toute liberté, ces pouvoirs surnaturels étaient plus propres à entraver le plan de Christ qu'à le

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servir. Le seatiment d'être dans les mains d'un divin maître est salutaire e]t ennoblissant, mais Faction imminente d'une force accablaiite opprime la liberté et la rai^ son. Si Christ avait usé sans réserve du pouvoir surnaturel, comme ses compatriotes semblaient L'attendre de lui, et comme ils semblaient autorisés à l'attendre par les anciennes pr(q>héties qui représentaient le Messie gouvernant les nations avec une verge de fer et les brisant comme le vase d'un potier, nous n'imaginons pas qu'aucune rédemption eût pu être accomplie dans les bommes. Le pouvoir surnature} eût rendu vaines, au lieu de les seconder, la sagesse et la bonté qui l'exerçaient; il eût enchaîné et glacé les facultés de ceux sur qui il s'exerçait. Christ évita soigneusement cet effet. Il s'imposa une extrême réserve dans l'usage de son pouvoir surnaturel. Il adopta ce principe qu'il était envoyé, non pour détruire' la vie des hommes, mais pour les sauver, et dans la pratique il s'abstint strictement de faire à qui que ce fût aucune sorte de mal ou de dommage. Il persévéra si fermement dans cette conduite qu'elle finit par être généralement comprise. Chacun savait que ce roi, dont les prétentions royales étaient si éclatantes, avait une patience sans limite, et qu'il supporterait tes plus poignantes critiques, les plus violentes et les plus malignes attaques. On discutait ses prétentions et son caractère avec une entière liberté ; loin de le regarder

avec cette excessive crainte qui aurait empêché les auditeurs d'écouter sa doctrine a^ec intelligence, ils apprirent peu à peu , mêm^ en reconnaissant son extraordinaire pouvoir, à le traiter avec une vivacité intempérante qu'ils auraient hésité à témoigner envers un ennemi. Par une étrange inconséquence, \Ts l'accusaient d'être ligué avec le diable ; en d'autres termes, ils le déclaraient capable de faire un mal infini, et pourtant ils le craignaient si peu qu'ils étaient sans cesse sur le point de le provoquer à user contre eux de tout son pouvoir. A vrai dire, ils le croyaient désarmé, par sa propre volonté, de la force qu'il possédait, et ils avaient raison ; il ne punissait leul- malice que par des paroles de reproche, et ils prirent ainsi peu à peu le courage d'attaquer la vie de celui dont ils ne mettaient pas en question la miraculeuse puissance.

En même temps que celte magnanime retenue épargnait à Christ les faux amis, les flatteurs serviles ou mercenaires, et préservait des corruptions de l'intérêt personnel ou mondain le royaume qu'il fondait, elle lui , donnait sur les gens de bien un pouvoir qu'aucune autre façon d'agir n'eût pu lui assurer. Il n'y a rien de plus noble ni de plus aimable que le pouvoir plein de douceur et la force dans l'attitude de la retenue et du repos. Pendant qu'aucune provocation ne portait Christ à faire du mal à personne, sa puissance se répandait de toutes

paris en actes de bonté. Tous pouvaient l'approcher, manger et boire avec lui, l'écouter, le questionner ; ils le trouvaient non-seulement accessible, mais d'un cœur chaud, et jamais il n'était si occupé de ses propres vues qu'il ne pût être attentif à un cas de détresse ou de perplexité morale. Avec tous, il était prompt à la sympathie et à l'appréciation équitable, prêt à louer, à admirer, à pleurer. Il s'entourait de ceux qui avaient eu part à sa bonté, des malades qu'il avait guéris, des lépreux que, par une seule parole, il avait délivrés de la mort au sein de la vie, des possédés qu'il avait rappelés de l'enfer à la vie; à tous ceux-là se joignaient les cœurs émus qui le remerciaient d'avoir arraché leurs amis ou leurs parents à une mort prématurée, et d'autres que, par un pouvoir qui ne les humiliait pas, il avait sauvés du vice et de la dégradation.

Cette tempérance dans l'usage du pouvoir surnaturel est le chef-d'œuvre de Christ. C'est un miracle moral superposé à un miracle physique. Le repos dans la grandeur fait de lui la plus sublime figure qui ait jamais été offerte à l'imagination humaine. C'est précisément là le trait qui lui donnait son immense et soudain ascendant sur les hommes. Si on demande : pourquoi Christ réussissait-il à ce point? Pourquoi les hommes se rassemblentils à sa voix, forment-ils une société nouvelle selon son vœu, l'acceptent-ils avec une dévotion illimitée comme

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leur législateur et leur juge? Les tins répondront : parce que ses miracles attestaient son caractère divin. — Les autres : — à cause de la divine- beauté de la grande loi d'amour qu'il proposait. — Mais les miracles, je l'ai déjà dit, n'ont point, par eux-mêmes, ce pouvoir persuasif; qu*un homme possède un pouvoir extraordinaire que je ne comprends pas, ce n'est pas une raison pour tjue je reçoive ses paroles comme de divins oracles de la vérité. Le puissant n'est pas toujours sage ; sa puissance peut m'épouvanter, non me convaincre. D'autre part, la loi d'amour, bien que divine, n'était qu'an précepte; elle méritait sans doute que les hommes l'acceptassent à raison de sa valeur intrinsèque; mais les homfties ne sont pas si prompts à accueillir les paroles des sages, ni a leur en témoigner une si absolue reconnaissance. Ce n'était ni pour ses miracles ni pour la beauté de âa doctrine que Christ était l'objet d'bn culte, ni pour le charme de son caractère personnel, ni pour les persécutions qu'il endura, nî pour son martyre; c'était pour l'inimitable unité de tous ces» faits réunis. Que celui dont - la puissance et la grandeur paraiissaient avec tant d'éclat dans ses miracles en fît un si modeste usage et parût y attacher si peu de valeur; qu'il vécût au milieu des hommes comme s'il était l'un d'entre eux? qu'il leur prescrivît de s'aimer les uns les autres, et si^portàt avec âne imperturbable patience les assauts de la calomnie;

que plus ses ennemis s'acharnaient contre lui, {dus ii endurait en silence leurs attaques; qu*aifîn les hommes saisis de stupeur le vissent arrêté, torturé, mis à mort, et se refusant constamment à user, pour lui-même, du pouvoir qu'il ne croyait avoir reçu que pour le bien des autres ; cette combinaison de grandeur et de sacrifice, ce pouvoir suprême contenu par une volonté suprême, cette inexprimable et volontaire condescendance, la Croix de Christ, c'est là ce qui lui gagnait les cœurs et fonda son empire...

Nous avons représenté cette réserve de Christ dans Tttsage de son pouvoir surnaturel comme un moyen par lequel il échappait à des inconv^ients qui auraient éclaté s'il avait usé librement de ce pouvoir. 11 est vrai que, sans cette réserve, sa loi n'aurait pas obtenu l'accueil digne et intelligent qu'elle reçut; en se conduisant ain^i. Christ atteignit glorieusement le but qu'il se proposait; mais ce ne fut point, de sa part, un acte de prudence ou de politique. Christ n'a jamais considéré sa réserve en pareil cas comme une invention habile; en se l'imposant, il ne croyait que s'acquitter d'un devoir et rester fidèle à sa mission. Plus nous étudierons le caractère de là loi de Christ, plus nous reconnaîtrons que le grand désintéressement de sa .vie a non-seulement puissamment contribué à son succès, mais a manifesté avec éclat l'esprit dominant et constant de sa loi. En ne con-

sacrant tout son extraordinaire pouvoir qu'à faire du bien, et en se plaçant, envers ses ennemis et pour sa propre défense, dans la même condition que les plus faibles des bommes, il donnait, en sa personne, le plus frappant exemple du genre de vie qu'il prescrivait à ses disciples. —

Nous avons dit en commençant que ce plan si surprenant avait obtenu un surprenant succès, et nbus nous sommes demandé à quelle façon d'agir ce succès avait été dû. Christ s'annonça comme le fondateur et le législateur d'une société nouvelle et comme le juge suprême des hommes. Comment fit-il admettre ces immenses préten fions? Il eût pu y réussir par le seul usage de son pouvoir. Il eût pu adopter le moyen de la persuasion et mettre en lumière les mérites de son plan et de la légis- . lation qu'il proposait. Il adopta un troisième plan qui eut l'effet non-seulement d'assurer l'obéissance, mai^ d'exciter l'enthousiasme et le dévouement. Il plaça les hommes sous l'empire d'une obligation immense. Il leur donna la conviction qu'il était un personnage d'une grandeur transcendante, qui n'avait nul besoin d'eux, auquel ils ne pouvaient faire ni bien ni plaisir en lui procurant des richesses^ ou de la renommée, ou de la domination, et que, grand comme il l'était, il s'était, par pure bonté, dévoué à leur bien. Il leur prouva que c'était peureux qu'il menait une vie laborieuse et dure, et qu'il

s'exposait à toute la malice d'hommes puissants. Ils le virent avoir faim, quoiqu'ils le crussent capable de changer en pain les pierres; ils virent ses prétentions royales méprisées, quoique, dans leur pensée, il put, en un moment, prendre tous les royaumes de la terre et leur gloire; ils virent sa vie en danger, ils le virent expirer dans la plus cruelle agonie, quoiqu'ils fussent convaincus que, s'il l'eût voulu, aucun danger n'eût pu l'atteindrç, et que, s'il s'était précipité du haut du temple, des anges l'auraient doucement reçu dans leurs bras. Témoins de ses souffrances, et persuadés, par les miracles auxqijiels ils assistaient, qu'il les endurait volontairement, les cœurs des hommes étaient touchés; la compassion pour la faiblesse s'unissait étrangement à l'admiration pour un pouvoir sans bornes; un mouvement de gratitude, de sympathie et de surprise, qu'aucune autre cause n'eût pu exciter, s'emparait des âmes, et lorsque, rapprochant les actes de Christ de ses paroles, ses disciples voyaient que le même désintéressement qui présidait à^ sa vie était le principe qu'il prescrivait à la leur, leur reconnaissance éclatait en obéissance joyeuse; le désintéressement enfantait le désintéressement, et la loi comme le législateur étaient gravés dans les cœurs par une même et inséparable vénération.

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