‹ Méditations sur la religion chrétienneChapitre 45 sur 45 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

LA RÉPUBL1QUlâ*^GHRéTIENNE. ^

« Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice. » Cette exhortation est précisément ce que nous devions attendre ; lorsque Jean-Baptiste s'était écrié dans le désert : « Le royaume de Dieu est proche, » Christ avait relevé ce cri et voué sa vie à proclamer cette nouvelle constitution politique, à lui acquérir des adhérents et à promulguer ses lois. Ce royaume de Dieu auquel il appelle les hommes, c'est là ce que, dans ce passage, Christ élève au rang de souverain bien {summum honum) de la vie humaine; te secret du bonheur et de tout bien durable est, selon lui, d'appartenir à la société divine, de comprendre et d'observer les réglés prescrites à ses membres.

Avant de rechercher quelle est la nature de cette société et de ses règles, il importe d'examiner ce que signifie ce fait que Christ ait placé le bonheur de l'homme dans une constitution sociale et poliiique. Les systèmes

APPE^ÏJDIQE. ^»3

philosophiques que, selon npas, rejetait Christ, coâsiaèrent l'homme coiiin)e an être indépendant et lui préparent un bonheur isolé. L'épicurien idéal est peint comme indifférent aux affaires publiques et aux chutes des royauDdes; il est exempt des petnés que lui causerait la pitié pour les pauvres ou la jalousie des riches. Se suffire à soi^mêiûe était la principale ambition de l'école rivale, des Stoïciens. L'hontmequî est membre d'un État a cessé d'avoir un but personnel et a mis son bien-être dans la dépeiidance de celui cfes autres. Il se sacrifie au corps dont il est devenu membre. Quand il rénonce au bonheur présent, il ne diffère pas de l'homme isofé des philo^phés; mais il en diffère en ce sens que ce n'est pas par piiidence et pour obtenir un jour plus ou mieux qu'il renonce'au bien préseYit, mais par désintéressement et pour le bien d'autres hommes. Sans doute un homme gagne en bonheur personnel quand il devient membre d'une communauté et poursuit un but distinct de liiimême, car, selon le paradoxe que f ai rappelé, nul homme n'est plus heureux que delùl qui ne^se pas directement au bonheur. €e qui prouve que le borthetar personnel n'est pas le but définitif de l'union sociale, c'est qu'on dffltoande aux hotoimes de sacrifier, pour l'État; non pas seulement une part de leur propre bonheur, mais ce bonheur tout entier, car on leur demandé de mourii* à la guerre pour utié cause dans laquelle ils n'ont aucun

intérêt personnel et qu'ils peuvent même trouver injuste. Ce n'était pas dans un but personnel quelconque, ni dans l'espoir d'une récompense future, ni même pour la gloire, si l'on en croit leur poète, c'était uniquement pour obéir aux lois de Sparte que lés trois cents mouraient en défendant le défilé des Thermopyles. Cet entier désinté*ressement est impliqué dans la notion même d'une communauté politique. Aussi est-il expressément inculqué, dans le Sermon de la Montagne, comme le grand devoir de ceux qui entrent dans le royaume de Dieu; ils doivent renoncer à tout0 prétention, à toute vue personnelle; non-seulement, comme Christ Ta Souvent dit ailleurs, à leurs biens, à la vie et aux liens de famille, mais à d'autres intérêts qu'il semble non-seulement pénible, mais dégradant d'abandonner, au cri de l'honneur blessé, au juste ressentiment des injures. Nous devons être prêts à sacrifier tout cela, dit ailleurs Christ, « sans espoir de retour. »

On peut dire cependant que le sacrifice exigé par Christ n'est pas plus complet ni plus pur que celui que recommandent les Epicuriens, car Christ ne manque jamais de promettre, dans le monde à venir, une pleine récompense. A peine une seule fois, dans le Sermon de la Montagne, prescrit-il le sacrifice de soi-même sans présenter l'autre face du compte, les trésors que Dieu a en réserve pour ceux qui méprisent l'or et l'argent de la

terre. Quelque admiration que nous devions aux martyrs chrétiens, nous ne saurions comparer leur dévouement à celui des trois cents Spartiates ou du Roma(n Décius. Ces héros renonçaient vraiment à tout et n*avaient rien en perspective, sinon les tristes prairies couvertes d'asphodèles ou le cours languissant du lugubre Cocyte. Le martyr chrétien pouvait mourir avec un joyeux élan, car ce qu'il perdait était bien peu de chose à côté de ce qu'il espérait gagner soudainement. Le bonheur qu'il se promettait n'était pas sensuel ; ce n'était ni l'éclat des yeux d'une femme, ni un mouchoir ^ soie verte, ni une toque de pierres précieuses qui le consolaient de la perte de la vie; mais il comptait sur un bonheur personnel et réel, quoique non sensuel.

Il est très-vrai que la société chrétienne, comme toutes les autres sociétés politiques, promet le bonheur à ses membres; ce qui est vrai aussi, c'est qu'elle promet ce bonheur, non pas en général, comme font d'autres sociétés, mais en particulier à chaque individu. Le plus complet sacrifice de soi-même, l'amour qui abandonne tout est donc impossible dans l'Église chrétienne, de même qu'il est rarement possible dans une société quelconque, et qu'on doit le supposer impossible dans la société idéale. Il faut néanmoins répéter le paradoxe : quoique l'oubli de soi-même conduise en général, conduise infailliblement au bonheur, le bonheur n'est

eependant pas $ow obj&t. Et ei c^le maxit»e. paraît une subtilité d'école cboquaiite pour le sens commun, ellç n'aura pas ce caractèra si l'c») considère ^la nature de ToMbli de soi-même que Christ prescrit, Un tel oubli de soi-même, avec le bonheur pour^bjet, est tout simplement impossible. Sans Qui dbate, un h^mme peut faire telle ou telle action, quelque pénible (Qu'elle soit, en vue de son intérêt définitif; il peut, en vue de cet intérêt, jeûner, s'imposer de désagréables pénitences, faire deux, lieues avec rhomme qui Ta contraint d'en faire une, tendre la joue gauche à celui qui l'a frappé sur la joue droite ; il peut même, dans le mêine but, prier pour ceux qui le maltraitent, quoique par là il se rende coupable d'une hideuse hypocrisie» Mais un homme peut-il, en vue de son intérêt définitif, pour gagner le ciel^ aimer ses ennemis?

Dans tout le Sermon de la Montagne règne l'idée que Christ regardait avec une aversion particulière les personnes qui se donnent ^Iles-mêmes une certaine apparence et qui sont, au fond,, autres qu'elles ne paraissent. H les caractérise d'un mot qui originairement signifiait wi acteur. Ce mot avait probablement, du temps de Christ, le sens que nous donnons au mot hypocrite. Et il n'est pas douteux que, lorsque ce mot était employé, c'était bien dans son sens originaire, car dans ce sermon, quand Christ dénonce un vice quelconque, il dit

APPBKDIQE. M?

n lie faites pa^ comme les hypocrites. » Âiasi que tous les grapds réforoiateurs, Christ pensait que la pn^ité, rharmonie entre les paroles et les actions est la vertu fondamentale, que Fimprobité, y compris Taflectation, la. préoccupation de soi-même « le désir de faire effet, est le vice incurable. Nos pensées, nos paroles et nos actions doivent être tout d'une pièce. Si nous prions Dieu, prions dans quelque cabinet retiré, où Dieu seul peut nous voir; pri^ au coin des rues,. là où les passants peuvent admirer notre dévotion, ce n'est pas prier. Si nous voulons dompter la chair en jeûnant, cela ne regarde que nous; c'est agir hypocritement qu'étaler devant le monde notre mortification. Si nous voulons combattre le péché, combattons-le d'abord en nousmêmes; c'est, l'hypocrite qui commence par ■ l'attaquer dans les autres. Il y a des sortes, des formes d'hypocrisie plus subtiles, que Christ ne désigne pas parce qu'elles sont probablement nées plus tard et par suite d'une corruption plus raffinée. L'hypocrite du temps de Christ ne recherchait que de l'argent ou du crédit auprès du peuple; ses désirs étaient les mêmes que ceux du vulgaire, quoique ses moyens de les satisfaire fussent autres* Christ s'efforçait de guérir et le pefuple et l'hypocrite de leurs vulgaires désirs en leur parlant d'autres richesses et d'un autre bonheur placés dans le ciel. Qudques-uns pouvaient ne vouloir ni comprendre ni

accepter ses paroles; d'autres pouvaient les comprendre et les accepter ; d'autres encore pouvaient les accepter sans les comprendre, et se porter seulement vers de nouveaux désirs, au lieu de se corriger de leur avarice et de leur sensualité; assez clairvoyants pour reconnaître la grandeur de Christ, instinctivement persuadés que ce qu'il disait était vrai, ils pouvaient se mettre avec ardeur à la recherche des richesses célestes, et se moquer des ambitieux à courte vue qui se contentaient des biens faciles et insignifiants d'une vie mondaine. Ces habiles pouvaient observer exactement les pratiques par lesquelles Christ disait qu'on gagnait le ciel ; ils pouvaient tendre patiemment la joue gauche, faire deux lieues au lieu d'une, bénir abondamment ceux qui les maudissaient et prier longuement pour ceux qui les maltraitaient. Âimei* leurs ennemis, aimer qui que ce fût, cela leur était certainement impossible; mais ils pouvaient apprendre aisément les apparences extérieures de l'amour. Ainsi devait naître une nouvelle classe Saxh leurs, d'hypocrites, différents de ceux que Chrîsl dénonçait expressément, qui agissaient devant un public terrestre et recevaient leur payement de mains humaines, mais en espérant recevoir le prix de leur rôle sur des trésors incorruptibles, et en imposer, parleur talent dramatique, à leur Père céleste.

L'intention de Christ n'est pas douteuse; le principe

est clairement posé ; nos pensées et no| actions doivent être d'une seule et même pièce. Une vie pieuse et dévote peut valoir à un homme le respect de la multitude; et pourtant, quand nous prions, Christ nous dit de penser à Dieu et non pas au crédit que nous pouvons acquérir. En aimant notre voisin et notre ennemi, nous gagnerons le ciel; mais ce n'est pas au ciel même, c'est à notre voisin et à notre ennemi que nous devons penser.

De nobles esprits se sont scandalisés de l'apparence qu'offre la loi de Christ, comme si c'était un système dans lequel toute vertu dût être corrompue en devenant mercenaire. Ces mêmes moralistes avaient pourtant été les premiers à soutenir que le seul bonheur vrai et durable est celui qui s'acquiert par la pratique de la vertu. A cela Christ n'ajoute rien, sinon la promesse qu'en définitive les cas exceptionnels dans lesquels la vertu semble privée de la récompense ne seront pas des exceptions. En plaçant la vertu dans Vamour, Christ met en évidence son caractère essentiellement désintéressé ; et en attaquant avec véhémence tout manque de sincérité, toute hypocrisie, il prouve qu'il regarderait avec horreur toute bienfaisance intéressée, toute philanthropie calculée qui usurperaient le nom d'amour.

On peut donc aflSrmer que le royaume de Christ est une société fraternelle fondée sur le dévouement et l'oubli de soi-même. Rien de moins n'eût satisfait ceux

de ses disciples qui avaient commencé à sentir ^e charme du caractère de leur maître. Une école ou une secte philosophique peut se fonder sur les instincts prudents de rhomme; elle peut attirer des cœurs vides et les unir entre eux par de faibles liens; mais les cœurs des disciples de Christ n'étaient pas vides, et c'est sur le dévouement que son royaume se fonde. Ils ne s'étaient pas réunis autour de lui pour apprendre de lui comment ils pouvaient éviter les maux de la vie, mais pour savoir ce qu'ils pouvaient faire pour lui, comment ils ppuvaient le servir et lui prouver leur fidélité. C'était l'art du dévoueiipent qu'ils voulaient apprendre de lui, et il le leur enseignait comme enseigne lin maître, en usant des paroles , mais en en appelant surtout aux actes, par le Sermon de la Montagne, mais aussi par l'agonie et la crucifixion.

J'arrête là ces citations. J'aurais, sur telle ou telle des idées et des assertions particulières qui s'y rencontrent, bien des questions à élever, bien des observations à iaire. Je trouve , dans le livre tout entier, un singulier mélange de subtilité tan-

tôt pieuse , tantôt philosophique , et de bon sens clair et pratique. Il y règne, sur la nature de l'homme et des sociétés d'hommes, une élévation intellectuelle, morale et religieuse qui s'embarrasse et s'obscurcit quelquefois dans un raffinement pénible et prolongé, La grandeur de la pensée et du sentiment y est empreinte, sans se présenter sous une forme assez simple et assez vive. Mais je n'ai nul dessein d'examiner et de discuter ici, en détail, ce remarquable ouvrage; je ne veux qu'en mettre en lumière le résultat, selon moi incontestable et que j'ai déjà indiqué. L'auteur a voulu étudier et peindre le côté humain de Christ, de sa doctrine comme de sa vie ; c'est là ce qu'il a lui-même déclaré quand il a intitulé son livre Ecce homOy et quand il. a dit qu'il ajournait à un autre volume « toute question théologique, toute étude de Christ comme le créateur de la théologie et de la religion moderne. » Il a déjà fait beaucoup plus qu'il ne croit ; l'éclatante conséquence

de son premier volume, c'est qu'il y avait dans Christ bien plus que l'homme, et que, s'il n'eût été qu'un homme, quelque supérieur qu'on se le pût représenter, l'œuvre chrétienne, telle qu'elle a été et qu'elle est en fait, eût été, pour lui. impossible à concevoir fet à accomplir.

riN.

Page 1