LA LÉGISLATION DE CHRIST COMPARÉE AVEC LES SYSTEMES PHILOSOPHIQUES
Examinons maintenant la législation que Christ a donnée à la société. Elle a une grande ressemblance et en même temps une grande différence avec la législation qu'elle a remplacée. Les lois que Jéhovab donnait aux Juifs étaient, à leurs yeux, non-seulement la règle de leurs actions, mais un reflet et une révélation du caractère de leur roi invisible. En obéissant à Jéhovab le Juif fidèle lui devenait semblable. Cette pénétrante réflexion prêtait vie et vigueur morale au système mosaïque. Maïs ce système avait en même temps ce désavantage que Jéhovab n'était connu de ses sujets que par la loi. Il ne se révélait que dans les prohibitions et dans les peines ; sa voix ne se faisait entendre que dans le tonnerre. La loi de Christ était aussi un reflet du législateur; mais outre son code, le nouveau Jéhovab se faisait connaître par une vie menée sous les yeux des hommes, en allant
et venant au milieu du peuple. L'effet de cette nouveautié 1
était incalculable; c'était une émancipation morale; I
c'était la liberté succédant à la servitude. Notre expé- '
rience de la vie quotidienne nous le fait bien comprendre. C'est un travail servile d'apprendre un art, un métier- quelconque uniquement par des livres^ sans l'assistance d'un maître ; la règle écrite est de peu d'usage et à peine intelligible jusqu'à ce que nous la voyions mise en œuvre par un homme qui la pratique aisément et nous en démontre la convenance. La promptitude et l'aisance du maître sont contagieuses ; l'élève, en les voyant, conçoit une nouvelle espérance, une nouvelle confiance en lui-même ; il se croit près de toucher au ^ but qui naguère lui paraissait à une distance incommensurable. C'est une servitude pour lès soldats que d'être poussés contre l'ennemi par l'ordre despotique d'un chef qui ne partage pas le danger, mais le service devient libre et glorieux quand le chef marche en tête. Tel était le nouvel esprit qui animait le Juif quand il jurait fidélité à Christ, et c'était là ce qu'il exprimait en disant qu'il n'était plus sous la loi, mais sous la grâce. Il avait acquis un guide au lieu d'un texte, un chef au lieu d'un . maître, et quand il apprenait ce qu'il devait faire, il apprenait en même temps comment il devait le faire, et il recevait des encouragements à l'entreprendre. Et la loi que donnait Christ n'était pas seulement expliquée, mais
infiniment élargie par ses actions, car chaque action était un exemple à suivre ; discuter la législation de Christ, c'est discuter son caractère, car on peut dire avec raison que Christ est lui-même la loi chrétienne.
Prenons donc soin de ne pas considérer les maximes de Christ à part des actions destinées à les expliquer. Il y a eu peu de maîtres dont les actions supportent moins d'être séparées des occasions et des circonstances qui les avaient accompagnées. Nous trouvons dans les biographies de Christ le récit d*un long discours qui ne fut, autant que nous le savons, suggéré par aucun incident particulier, et qui paraît aj^oir été prononcé comme une exposition générale des lois du nouveau royaume : c'est le discours appelé d'ordinaire le Sermon de 1* Montagne ; il est admis de tous comme le document fondamental de la moralité chrétienne, et quelques-uns y voient le principal droit de Christ à l'hommage du monde. Aussi a-t-il naturellement les premiers titres *à l'attention de ceux qui veulent considérer Christ dans son caractère de législateur ou de moraliste.
Le style du Sermon de la Montagne n'est ni purement philosophique, ni purement pratique; il se rattache en général à des principes fondamentaux, mais il ne les établit pas sous une forme abstraite ; d'autre part, il entre dans des cas et des détails spéciaux, mais sans jamais perdre de vue les premiers principes. 11 ne res-
semble ni aux anciens codes nationaux qui résumaient sans méthode les coutumes du temps, ni aux traités nouveaux de Platon ou d'Aristôte qui sont uniquemëht scientifiques; parmi les livres juifs, c'est au Deutéronome que ressemble le plus le Sermon de la Montagne, car c'est là que la loi mosaïque est récapitulée de façon à mettre en lumière les principes sur lesquels elle se fonde ; parmi les ouvrages des Gentils, c'est à ceux d'Épictète, de Marc- . Aurèle et de Sénèque que le Sermon delà Montagne peut être comparé, car c'est dans ceux-là que nous voyons une moralité scientifique appliquée aux luttes et aux détails de la vie réelle. Tout l'art de la généralisation et de la distinction philosophique y est employé ; mais son but est pratique et non pas philosophique, c'est-à-dire le bien, non pas la vérité.
Puisque ce discours a une certaine unité philosophique, cherchons quelle est cette unité. Puisqu'il propose un plan de vie fondé sur un principe, essayons de déterminer ce principe. Tous les législateurs réformateurs et philosophes se livrent à un même travail ; c'est» en tout cas, une protestation contre un genre de vie d'ailleurs plein d'attrait, qu'un penchant suggère à tous les hommes et auquel ils ne renoncent pas sans résistance. Tous les réformateurs pressent les hommes de gouverner leur vie d'après une autre règle que celle de l'intérêt personnel, de se conduire selon un principe
permanent, et non pas, comme dit le poète, selon leur fantaisie. Tous ces précepteurs de l'humanité s'élèvent contre la domination des appétits ; ils s'accordent tous à repousser la doctrine du sauvage : « Je ne m'incline devant aucun autre Dieu que moi-même et mon ventre, la première des divinités. Manger et boire selon le besoin de chaque jour, c'est la maiime de l'homme sage, et non pas de se priver et se tourmenter soi-même. Je renvoie bien loin ceux qui font des lois et qui embarrassent dans leurs subtilités la vie de l'homme. »
Du temps de Christ, quand Socrate était dans son tombeau depuis h^ ans, un philosophe n'avait guère besoin de s'élever ainsi contre une telle nudité d'égoïsme ; les leçons élémentaires de philosophie avaient été largement répandues. Mais quand Christ appelait les pauvres dans soa royaume, et adressait ses exhortations à ceux qu'avant lui aucun réformateur n'avait jamais espéré gagner, il avait grand' peine à traiter* avec ce grossier égoïsme. Il racontait un jour la familière histoire d'un homme absorbé dans le soin et la jouissance de sa richesse, frappé par une mort soudaine au milieu de sa complète satisfaction personnelle, et obligé d'abandonner ces trésors auxquels il avait sacrifié la recherche des biens durables. Un autre jour, Christ allait encore plus loin : il décrivait les tourments et l'agonie qui attendaient, sur l'autre rive du voyage humain, ceux dont le sort avait
paru, sur la première rive, si digne d'envie. Dans le Sermon de la Montagne, il s'adresse, quoique d'un ton plus doux, àJa même classe de sensualistes.
11 y a deux principales manières de combattre la sensualité déréglée; il importe de rechercher si la méthode de Christ s'accorde avec l'un ou l'autre de ces procédés. Le premier consiste è admettre que le sensualiste a raison dans son but, mais à l'accuser de maladresse dans le choix des moyens. On peut dire que le seul objet raisonnable que puisse se proposer un homme est de s'assurer la plus grande somme de plaisir; mais il est puéril de supposer que ce but peut être atteint soit en satisfaisant étourdiment tous les désirs à mesure qu'ils naissent, soit en amassant une immense quantité de matériaux de plaisir, argent, aliments, beaux habits, etc. Le plaisir est unp plante délicate qui veut être cultivée avec art et prudence. Tout excès entraîne une réaction de dégoût et une diminution de pouvoir pour la jouissance. Si vous voulez vivre en jouissant toujours,^ vous avez à déterminer avec soin quelle dos& de plaisir vous pouvez prendre en une fois ayec sûreté, et prenez soin de vous exercer, par une discipline constante, à ne pas excéder cette dose. D'ailleurs, ce qui plaît à un homme ne plaît pas également à un autre; il faut étudier votre disposition particulière, apprendre à connaître votre propre esprit, et ne pas jouir servilement par les sens d'un autre
APPBNDICB. «73
homme. De plus, les choses agréables, comme les bons aliments et les beaux habits, sont au nombre des conditions du plaisir, mais ne le constituent pas -.Thomme qui se voue à l'acquisition de ces biens et qui néglige de se préparer à en jouir pleinement manque son objet et sacrifie la fin aux moyens. 11 faut donc avertir le sensualiste, non pas qu'il aime trop le plaisir, mais qu'il devrait l'aimer davantage, le* rechercher plus exclusive* ment, et ne pas se laisser duper par la seule apparence extérieure ou la contrefaçon du plaisir.
Il est injuste de représenter cette théorie comme inconciliable avec la vertu morale. La vertu aussi peut être comptée parmi les indispensables conditions du plaisir; et il est très-loisible à un philosophe épicurien de déclarer que tous les autres instruments de plaisir sont stériles et vains si on les compare à la vertu ou si on les ien sépare. Les hommes qui pensent que nous ne devons pas faire du plaisir notre principal objet soutiennent cependant en général que celui qui nàène la vie plus honnête est aussi celui qui obtiendra la plus grande somme et la meilleure espèce de plaisir; ainsi le plus heureux des adorateurs du plaisir serait en môme temps l'homme idéal des écoles qui dénoncent avec le plus de véhémence le culte du plaisir. L'objection pratique à l'épicuréisme n*est pas son principe de faire du plaisir le souverain bien, mais sa recommandation d'^avoir toujours
«74 A^PBXDIICE.
e^ souverain bien en vâe* Il n'est point uBiverseltement vrai que, pour obtenir une chôsë^ il faiUé la c^rc^er; il y a des choses q\x*&ù n'obtient qu'en y renengani. Je me servirai d'un exemple fatmilier t il est aisé de respirer également aussi longtemps qu'on n'y peinse pas;, si on y fait effort, cela devient impossible^ Ken des vertus mo* raies sont dans ce cas ; la siisfiplidté de caractère ne peut exister si on y pense ;' plus on^ y pense, plus on tombe dans l'extrême oppose, dans la préoccupation de soimême. La bonne grâce de Thumilité disparait si l'on se compare sans cesse aux autres en énumérant ses propres défauts; on arrive ainsi à nn> amour-propre hypocrite. Un examen pratique et sérieux de la vie paraît démontrer que le plaisir, 4ans son sens le plus étendu, la vraie et profonde jouissance de la vie, ne peut être obtenu artiûciellemettt. Il y a beaucoup de vrai et de sage dans ce que disent les Épicuriens; nn pen< de bon sens peut ajouter beaucoup à nos plaisirs; nou&ibrisoûs où nous renversons souvent la coupe daas notre impatience.de r^puiser jnsqu^au ibndi Nous détruisons le plaisir en en faisantnotre objet principal ; sa natuie s'évaiKOiiit quand nous le tfdtisfbrmons en affaire; le platisiripafrfait n'est point le prix de Teffort, ni la rëbodiipense de l-habileté; c'est tm dort de la nature, une grâûe de Meu. Par Tadreisse et lé savoir-faire , on peut obtenir une. sorte de plaisir auquel manquent le piquant, la gaieté, le doux par-
APPfiNDlCE. a?S
fum ; c'est Jà tout ce que peuvent atteindre, en fait de plaisir, les plus' experts ouvriers. Que pourraient gagner à un tel principe les pauvres, les. esprits simples? En devenant populaire,.répîcuréi^me va inévitad>leaient au vice; ses plus habiles partisans ne sauraient empêcher cette obscène tranformation. Il serait plus sOr d'aller plus loin et de dire'qu'épicuréisme veut dire vice en tous cas, excepté lorsqu'une él^ance rare et une certaine tendresse native produisent un penchant naturel à l'honnêteté qui désarme les plus corruptrices influences.
Ne noos étonnons donc pas si Christ, dont les vues étaient entièrement pratiques et qui faisait ses lois, non pour une petite minorité, mais pour tout le genrç btfmain, a puisé à une autre source sa condamnation de la sen* sualité. Quand il disait : a Ne soyez point en souci pour votre vie, de ce que vous mangerez ou de ce que vous boirez, ni pour votre corps de quoi vous serez vêtus ^, » il ne continuait pas en disant : « Rappelez-vous quel est le but de la nourriture et du vêtement ; ce ne sont que des moyens de plaisir;, aj^liquez-vous à vous procurer le plaisir, non pas seulement par ces moyens-là, mais par tous ceux que vous pourrez pren(Jre, y compris la vertu, » Christ propose à ses disciples un tout autre objet : « Cherchez le royaume de Dieu et sa justice^ »
i. Ë^angUe selon saint Matthieu, ch. vi, v. d5.
On emploie aordinaire contre les sensualistes un autre argument; on dit que c'est le plaisir du corps qu'ils recherchent, oubliant que l'homme a une âme aussi bien qu'un corps. L'âmè est, dit-on, la plus noble partie de l'homme; le corps n'est qu'un élément subalterne, plus ou moins utile, mais si inférieur qu'il doit être traité en esclave, et si intraitable qu'il a besoin d'être réprimé, puni, tenu au tra^il, et réduit à une économie sévère en fait de satisfactions et de plaisirs; les intérêts du corps ne méritent pas d'être fort comptés; l'homme ne devrait s'occuper que des intérêts de Tâme. Ce raisonnement persuade peu de gens et produit un fâcheux effet dans ceux qu'il persuade : l'âme et le corps sont intimement unis; il n'y a point d'avantage pratique à les considérer chacun séparément; si nous agissons ainsi, nous nous apercevrons que le corps humain n'a rien de bas et de vil, mais qu'au contraire c'est une des plus belles et des plus nobles choses connues. Sf nous l'asservissons tout à fait à l'âme, l'expérience prouve abondamment que Tâme ne gagne rien, pour son propre, compte, à maltraiter son serviteur; il peut être quelquefois nécessaire de le soumettre à une discipline sévère, mais l'âme perd sa vigueur et sa santé si les intérêts du corps ne sont pas pris en considération et modérément satisfaits. Ceux qui apprennent de ces subtils raisonneurs à déprécier le corps deviennent froids à la beauté natu-
relie, sans sympathie pour l'univers matériel, et en négligeant leur propre bien-être corporel ils arrivent à tenir peu de compte du bien-être matériel de leurs voisins et deviennent insensibles et cruels.
Vrai législateur pratique, Christ ne méprisait pas le corps; il a montré, au contraire, dans son Sermon de la Montagne et dans toute sa carrière, un tendre bon vouloir pour Je bien-être corporel des hommes; bon vouloir que n'avait témoigné aucune école philosophique, si ce n'est les Épicuriens, et que les Épicuriens eux-mêmes n'avaient pas surpassé. Christ a employé la plds grande partie de sa courte vie à guérir les malades, et il ne dédaignait pas de participer lui-même aux biens matériels qu'il rendait aux autres. On le rencontrait à des noces; plusieurs des discours que nous ont conservés ses biographies ont été suggérés par divers incidents des fêtes et des banquets auxquels il a^istait, et l'ascétisme était si éloigné de sa vie et de celle qu'il prescrivait à ses disciples, que ses ennemis l'appelaient un mangeur et un buveur, et qu'il avait à s'excuW du caractère indulgent de sa discipline par la triste prédiction dea souffrances que ses adhérents auraient à endurer. Les paroles du Sermon de la Montagne sont encore plus frappantes; Christ se sépare à la fois des Ascètes et des Stoïciens. Ils avaient dit : « Rendez-vous indépendants de ces désirs corporels. » Christ dit : « Vous avez besoin de ces
278 APPfifîDICB.
choses ; » mais si répicurien OQ le sensualiste veuleat se prévaloir de ce langage et disent : a Puisque vous avez besoin de ces choses, efîorcezrvous de leB d>tenir, » Christ se sépare d'eux et dit : u Onn'ofctiont pasainsile vrai plaisir; c'est. une salutaire fleur de l'esprit qui doit se développer natoreliemeot ou pas du toat; ceux qui y peasent la perdent, ou bien ils n'en prodaisent, par tdut leur travail, qu'une pauvre image* La préoccupujwn de soi-même fet le sensualisme sont les ennemis du vrai plaisir. Salomott était fastueux sur son trône : les lis des champs ëont bien mieux vêtus. Épioure était languissant dans son jardin : les oiseaux de l'air jonissent bien plus vivement des fruits dont ils se nourri«$efât.
Bannissons donc le plaisir denospeosées, comme une chose que nous sommes appelés à posséder, mais que nous ne saunons obtenir par nos; efforts. Nous devons' attendre que le plaisir vienne de lui«-méme, et adopter en attendant un genre de vie qui^ne se rapporte pas au plaisir. Si -ce principe nous prescrit 'une conduite qui, loin de nous procurer le plaisir, nous jette dans des difficultés et des épreuves pénibles, revîeûdronsr-nous sur nos pas comme si la'pHromesse n'avait pas été tenue? Et si nous devons aboutir à la mort même et renoncer ainsi à toute apparence que la promesse' soit un jour accomplie, qu'en penserons^nous? Christ va ^att^tevant de notre perplexité. De tels caSiditMl, arriveront. sou-
yent; sa r^e de ccm^uite nous jettera souvent, le plus souvent mèmie, clans d^ grandes épreuves et» à. certaines époques, dans la noiort nvêxne. Mais nous devons nous confier au créateur du mande» k notre Père céleste de qui seul vienoenti en to^s cas^ la vraie s^atisfaction et le vrai plaisir,. au lieu d|6 croire ^ ces tris^tes apparences. Le plaisir sera certainement notre part, mais nous ne dc^oo^ jamais en faire notre objet. Vous souffrirez et pourtant voue voijf réjouirez. I^es deux faits sont assurés',, et il seraijt vain ^e prétendre concilier cette contradictkMï apparente : «Quelques-uns d'enM'e vous seront mis à mwt».* et pas un cheveu ne tombera de votre tête. » * ,.
Gette assertioa paradoioale ,qi|ie Je plaisir nous e^t nécessaire et >que: pourtant nous ne de^ns pas le rechercher, qpi'il Tautren(Micef.,à.Qe monde et que pourtant il est noble et gloirieuxi cette, açsertion, dis^je, si elle ^tait souienue «par uu pliilosopji^.,. ponirrait être regardée ^omme une subtilité sur laquelle* il serait impossible de régler • notre K^onduil^. Mais cqpime tel)e était la loi instituée pax.je rcâ.çt le niaître.^e.ri^y maniée, toutes Bos 1 >pwQles.sétaieut accueillies çt obéiçs avec dévouemeM, etell^s exercèrent sur 1^ aifaires humaines une surprenaiite influence. Sous les empereurs romains parut uneseete qui se distinguait par l'attçntion continue qu'elle portait sur les besoins corporels de Thu-
manité. Cette secte donna le premier exemple d*une philanthropie pratique et domestique; elle s'occupa de soulager les communes souffrances humaines, de donner des aliments et des vêtements aux affamés et aux dénués. En même temps paraissait une secte remarquable par son mépris pour les souffrances humaines; les magistrats romains, quand il devenait nécessaire de réprimer cette secte par des condamnations pénales, restaient stupéfaits de voir que les^chàtiments corporels, la torture, la mort même, n'étaient pas regardés comme des maux par ses adhérents. Ces deux sectes avaient l'air de se précipiter dans les extrêmes contraires; l'une semblait porter jusqu'à la mollesse le soin des corps l'autre poussait l'apathie du stoïcisme jusqu'à la folie. Les deux sectes n'en formaient qu'une seule et la même — r%lise chrétienne. Et quoique toutes les corruptions imaginables aient, un jour ou l'autre, pénétré dans cette grande corporation, la double tradition que je rappelle ne s'y est jamais perdue; à toute époque le tempérament chrétien a touché en même temps à l'apathie stoîque et à l'indolence épicurienne.
Nous n'avons encore répondu que par des négations à la question de savoir comment Christ traitait avec les sensualistes. Nous avons seulement découvert qu'il n'employtit pas contre eux les deux arguments ordinaires; il ne les pressait pas de substituer, à la pour-
suite dé églée des jouissances physiques, soit une recherche méthodique de ces mêmes jouissances, soit un travail pour arriver au bien-être intellectuel et moral. Que mettait donc Christ à la place de Tambition des sensualistes? Qu'était-ce que cq «royaume de Dieu et sa justice » qu'il enjoignait aux hommes de prendre pour premier objet de leurs efforts?