QUARANTIÈME MÉDITATION
Du pacte des ecclésiastiques avec le Seigneur et rénovation des promesses cléricales.
Pensez que vous êtes appelé par la grâce, qui vous éclaire comme une étoile, qui vous sert de guide et vous conduit à la crèche du Seigneur afin que vous vous offriez pour le servir.
Seigneur, confirmez votre alliance avec votre serviteur.
Ils seront mes lévites (2). L'alliance des ecclésiastiques avec Dieu n'est pas moins spéciale que celle des lévites. Nous sommes dans l'usage de la renouveler à l'Epiphanie; il est donc important de nous exciter à la rétablir, à la confirmer, à l'observer fidèlement, vu la justice de sa condition, la grandeur de sa promesse et la gravité de son obligation. Si vous considérez la condition de ce pacte, elle est très-juste ; si vous considérez la promesse, elle est très-étendue ; si enfin vous considérez l'obligation, elle est très-grave.
Ier Point. — La condition qui est exigée pour que vous serviez le Seigneur en qualité de ministre fidèle est trèssimple; néanmoins l'Ecriture la divise en trois: Vous séparerez les lévites des enfants d'Israël, afin qu'ils soient à moi ; ensuite ils entretint dans le tabernacle de mon alliance pour me servir (3). Voici donc en quoi consiste le pacte des lévites ou des clercs avec le Seigneur : il faut qu'ils renoncent au monde : vous séparerez les lévites; ensuite qu'ils se consacrent à Dieu : afin qu'ils soient à moi ; enfin qu'ils se consacrent au ministère de l'Eglise : ensuite ils
■ 1) Eccl. 2. — (2) Norabr. 3. — (3) Nombr. 8.
entreront dans le tabernacle d'alliance pour me servir. L'équité ou Ja nécessité demande tout cela.
1° Le clerc est obligé de renoncer au monde, et on lui coupe les cheveux, afin de lui faire abandonner les choses temporelles. Vous ne posséderez rien dans la terre des enfants d'Israël, et vous n'aurez point de part au milieu d'eux, parce que personne ne peut servir deux maîtres (i), vu surtout que Jésus-Christ a dit : Le monde a eu de la haine contre moi (2). Qu'y a-t-il de plus injuste que de servir et d'être engagé dans deux partis opposés, de feindre un rôle en en jouant un autre? Si vous voulez servir le Seigneur, il faut absolument abandonner les affaires du siècle, qui sont un embarras pour le saint ministère, quitter la pompe du siècle pour vous revêtir de la pauvreté de Jésus-Christ, de sa modestie, de son humilité. Vous faites profession d'être le serviteur de celui dont vous portez les livrées; de répudier l'amitié du monde, qui est l'ennemi de Dieu ; d'éviter les vices, les passions et les souillures du monde, qui ne viennent pas de Dieu et qui le déshonorent; d'avoir en horreur les discours et les exemples du monde , parce qu'ils corrompent les bonnes mœurs ; de combattre la doctrine et l'enseignement du monde, parce qu'ils détruisent la saine doctrine.
Si vous voulez demeurer dans votre sainte vocation, ne vous conformez pas au siècle, mais réformez-vous et devenez un homme nouveau par la rénovation de votre esprit, secouez le joug du monde et prenez le joug doux de Jésus-Christ. Quelle alliance peut-il y avoir entre Jésus-Christ et Bélial?
2° La seconde condition consiste en ce que vous ne devez plus chercher vos commodités et vos avantages, et que vous ne devez vous attacher qu'à Dieu ; vous devez vous abandonner et vous livrer entièrement à la volonté
(i)Matth. 26. — (2) Jean 15.
divine, être assidu et persévérer dans la prière et les bonnes œuvres. Offrez, consacrez à Dieu tout votre travail, toute votre science, votre corps et votre âme avec leurs actes : Vous consacrerez les lévites et vous les offrirez au Seigneur (1). Ceci n'est pas même conforme à la justice, car il n'y a pas égalité dans l'abandon total que vous faites de vous-même et dans la consécration de toutes vos œuvres entre les mains de celui qui vous donne tout avec abondance. Qui voudrait nourrir un serviteur paresseux ou inutile ou qui travaille pour lui-même? Mais c'est encore une chose honorable de servir celui que servent les vois, celui que servent le ciel et la terre. C'est un grand avantage et \\n grand bonheur de n'avoir pas d'autre maître que celui que personne ne peut répudier, et de n'avoir pas d'autre occupation que de servir Dieu et de travailler au salut de votre âme, étant délivré de tout autre soin.
3° Enfin le clerc est choisi pour servir l'Eglise; il n'a pas d'autre occupation ni d'autre genre de vie, dit saint Jérôme, que d'habiter l'Eglise, d'y célébrer les saints offices, d'en distribuer le trésor, d'administrer les sacrements, de soigner, d'accroître, d'orner l'épouse de Jésus- Christ. Il n'y a rien là qui soit ridicule ; tout, au contraire, v est digne de notre empressement et de nos désirs.
Le Seigneur est juste, et il n'y a point en lui d'iniquité. Mais vous avez agi avec dissimulation vis-à-vis de lui, en sorte que votre iniquité vous a rendu l'objet de sa haine ; vous avez fait des vœux saints, et vous n'observez pas les saintes conditions que vous y avez posées; vous voulez les avantages et non la charge ; la table du Seigneur vous plaît, la charge vous déplaît; vous mêlez ensemble les richesses de Jésus-Christ et les appâts du monde ; vous portez l'habit clérical, et votre esprit est tout séculier; on voit même briller sur ce vêtement sacré les pompes de
(1) Nombr. 8.
PACTE DES ECCLÉSIASTIQUES. liV>7
Satan ; il montre assez quel est celui que vous servez ; vous n'avez pas menti aux hommes, mais à Dieu. Jusques à quand suivrez-vous deux partis contraires ? Si le monde est votre maître, suivez-le, ne mentez pas, ne vous parjurez pas. Mais à Dieu ne plaise que j'abandonne le Seigneur qui m'a choisi ! Dominus pars hœreditatis meœ et calicis mei ; tu es qui restitues hœreditatem meam miln (I).
IIe Point. — Non habebunt sacerdotes et levitœ partent et hœreditatem cum reliquo Israël ; Dominus enim est hœreditas eorum (2). Dieu promet à ses ministres une récompense certainement digne de sa puissance et de sa bonté : c'est une possession immense, le Seigneur; présente, luimême; durable, il est leur héritage.
i° Si vous regardez comme beaucoup de lui donner tout ce qui est à vous et de vous donner vous-même, examinez et pesez combien est grand ce que promet le Seigneur, et vous regarderez comme rien tout ce que vous possédez ; il vous donne en retour lui-même avec toute sa valeur et tout ce qui est à lui , afin que, si vous laissez tout, vous receviez tout, et que, n'ayant rien, vous possédiez toutes choses, parce que vous possédez le Seigneur de toutes choses. Que désirez-vous de plus? Qui pourra rassasier le désir de celui à qui la possession de Dieu ne suffit pas? Qu'y a-t-il de plus heureux et de plus riche que le possesseur de Dieu? Que manquera-t-il ou que poura-t-il manquer à celui qui possède la source de tous les biens spirituels et temporels? dit Pierre Damien.
2° Peut-être vous pensez que votre récompense est différée jusqu'à la vie future; non, dès cette vie, vous recevrez le centuple pour le peu que vous laissez, vous recevrez l'abondance de toutes choses, car il y a une grande différence entre un fidèle laïque, quel qu'il soit,
(1) Ps. 13. - (2) Deut. 18.
et un ecclésiastique. Celui-là, Dieu le possède par adoption, mais il ne possède pas encore ce qui est promis. Israël est mon héritage (1), dit le Seigneur. Mais le clerc est la possession du Seigneur par un pacte spécial, et le possède de même ; car Dieu dit à Aaron : Je suis ta part et ton héritage au milieu des enfants d'Israël (2). Ainsi, le Seigneur est la part, l'héritage de Lévi, non seulement dans le ciel, mais encore sur la terre, au milieu des enfants d'Israël; c'est pourquoi il dit : Vous ne posséderez rien sur leur terre, et vous n aurez point de part au milieu d'eux, afin de se donner lui-même et de se substituer à la place d'un héritage terrestre.
En effet, le clerc demeure dans sa maison, il se nourrit des biens du Seigneur à sa table, il jouit de son amitié, il connaît et interprète sa volonté : On lui demandera l'explication de la loi (3). Il participe au pouvoir du Seigneur pour lier et délier, il ouvre et ferme les trésors célestes, il est soutenu et conservé par un secours divin. « Celui qui les touche me touche à la prunelle de l'œil (4). » Il tient la place de Jésus-Christ, il exerce sa puissance. « Celui qui vous écoute m'écoute, celui qui vous méprise me méprise (5). » Enfin il possède tellement le Seigneur et ce qui est au Seigneur, qu'il peut s'en glorifier et dire : Le Seigneur est mon partage ; ma possession, mon héritage, c'est le Seigneur.
3° Cette possession est permanente et héréditaire, elle n'appartiendra jamais à d'autres, elle est assignée à son possesseur par un caractère indélébile. Le pacte de Lévi est éternel ; le Seigneur ne s'est pas donné à lui en récompense pour un temps seulement, il s'est livré pour toujours : Je suis leur possession, je suis leur héritage (6). Tandis qu'à l'heure où la mort approche, le laïque s'en va en perdant sa possession, et qu'il laisse avec douleur
(l)Isaïe 19. - (2) Nombr. 18. — (3)Malach. 2. — (4) Zach 2. — (5} Luc 10. — (G) Ezéch. 44.
à d'autres toutes ses richesses, l'ecclésiastique s'en ira enfin avec joie dans son héritage pour le posséder pleinement et en jouir plus abondamment. Le ministère temporel qui nous est imposé est un travail de peu de durée, mais l'héritage du Seigneur dure éternellement. Je vous rends grâces. Seigneur, de m'avoir choisi pour votre ministre. Le sort qui m'est échu est très-avantageux, car mon héritage est excellent. Dominus pars hœreditatis meœ et calicis mei ; tu es qui restitues hœreditatem meam mihi.
IIIe Point. — Si Dominus ego sum, ubi est timor meus? dicit Dominus exercituumad vos, o sacerdotes, qui despicitis nomenmeum. Le pacte lévitique impose une grave obligation, que l'on accepte par une sainte promesse, qu'on rie peut mépriser sans offenser Dieu gravement, et à laquelle est attachée une terrible menace.
1° Personne n'est forcé d'accepter le ministère sacerdotal, mais il faut qu'on reçoive volontairement la charge avec l'honneur, lorsqu'on y est appelé comme Aaron, et l'on fait aussi saintement que librement la promesse de servir le Seigneur en y interposant la religion du vœu et du sacrement. On est libre de ne pas s'avancer, et il vaut beaucoup mieux ne pas faire le vœu que de ne pas en accomplir les promesses, de renverser les droits sacrés, de rejeter ce qu'il y a d'incommode dans sa fonction, d'accepter ce qui est avantageux, et de tromper honteusement et avec impiété celui qui ne peut ni tromper ni être trompé et qui sonde les cœurs et les reins.
-2° Dieu, qui reçoit cette injure avec toute son infamie et qui en est blessé gravement en toute manière, n'en demandera-t-il pas un compte rigoureux? Le Seigneur ne reçoit point d'outrage pire que celui des ecclésiastiques, lorsqu'il voit ceux qu'il a destinés à corriger les autres donner au contraire des exemples de dépravation, lorsque le prêtre, rompant son pacte, abandonne Dieu pour se livrer au siècle; alors le champ du Seigneur n'est
plus cultivé, son culte est abandonné, l'épouse de Jésus- Ohrist est négligée, les trésors célestes ne sont plus distribués, les brebis ne sont plus conduites au pâturage, les faibles sont scandalisés, les impies s'endurcissent davantage, les péchés se multiplient. Est-ce que la colère du Seigneur ne s'enflammera pas à la vue de ce désordre, lui qui voulut confirmer son alliance avec Lévi par les plus terribles imprécations?
3° Et nunc ad vos, o sacerdotes, si nolueritis audire, ut défis gloriam nomini meo; maledicam benedictionibus vestris ; vos irritum fecistis pactum Levi (i). Maledictus qui facit opus Dei negligenter (2) et fidem sacerdotalem violât ! Celui qui viole son serment sera maudit dans cette vie, parce qu'en prenant un milieu entre Dieu et le monde, il est méprisé des deux, il en est châtié, il en est réprouvé ; car le monde ne lui permet pas ses délices, et Dieu ne lui accorde pas ses célestes consolations, mais plutôt un calice bien amer. Il est maudit dans l'autre vie ; car si l'homme pèche contre un homme, Dieu peut être apaisé en sa faveur ; mais s'il pèche contre Dieu, qui priera pour lui? Le Seigneur a juré que son iniquité ne serait jamais expiée par des dons et des victimes (3). Que reste-t-il donc, sinon une mort affreuse, un jugement effroyable, et un châtiment d'autant plus grand parmi les réprouvés que le prêtre ou l'ecclésiastique devrait être bien meilleur que les laïques?
Secourez-moi, Seigneur, car le fardeau du saint ministère surpasse de beaucoup mes forces ; cependant je ne me repens pas de l'avoir accepté ; m'appuyant sur votre bonté et votre miséricorde, je renouvelle, je confirme mon pacte, et, avec le secours de votre grâce, je veux y persévérer fidèlement. J'ai fait un vœu au Seigneur et je l'accomplirai. Dominus pars hœreditatis meœ et calicis mei ; tu es qui restitues hœreditatem meam mihi.
(1) Mâlath. 2. - (2) Jér. 48. — (3) I Rois 2.
Pensées diverses qui n'ont pu enti'er da?is les quatre premiers volumes.