‹ Méditations sur les vérités de la foi et de la morale (volume 2)Chapitre 51 sur 168 · QUINZIÈME MÉDITATION · texte numérisé non relu

QUINZIÈME MÉDITATION

Combien l'humilité est nécessaire aux ecclésiastiques*

Discite a me quia mitis sum et humilis corde (2). La seconde partie de la justice et de la sainteté consiste dans les vertus et dans la pratique des vertus. Car, comme le dit saint Chrysostôme, on n'est pas saint pour avoir été purifié de ses péchés; il faut une certaine élévation de vertu et une certaine richesse de bonnes œuvres qui est exigée dans le prêtre avec une abondance de grâces, afin qu'il puisse répandre de sa plénitude. 0, l'humilité est le fondement des vertus, la gardienne des bonnes œuvres, la source des dons célestes. De là il est facile de comprendre quelle humilité est nécessaire aux ecclésiastiques : c'est la plus profonde ; sans elle il n'y a ni vertu éminente, ni abondance de bonnes œuvres, ni abondance de grâces.

Ier Point. — L'humilité, dit saint Bernard, est un bon et solide fondement de toutes les vertus; donc, si elle n'est pas solide, tout l'assemblage des vertus n'est plus qu'un amas de ruines. Ainsi, enlevez l'humilité, toutes les vertus tombent et écrasent l'homme imprévoyant sous leurs débris.

1° De même que l'orgueil est l'origine de tout péché (3), de même aussi l'humilité est le fondement de toutes les vertus, dit saint Augustin. Vous méditez une grande construction et d'une grande hauteur; commencez par le fondement d'une sincère humilité, et plus vous voulez que la charge soit lourde, plus vous voulez que soit vaste et élevé l'édifice, plus encore doit être profondément

(1) Rom. 8. - (2) Matlh. M. - (3) Eccl. 10.

l'humilité nécessaire aux ecclésiastiques. H5 creusée la fondation. Le prêtre entreprend de construire une tour très-élevée de sainteté et de perfection, le sommet doit aller jusqu'au ciel. S'il ne bâlit que sur le sable en ne s'appuyant que sur ses forces et sur son habileté, s'il ne descend pas bien bas, jusqu'à ce qu'il arrive au rocher, qui est Jésus-Christ, pour construire sa maison en s'appuyant sur la vertu et sur la force du Sauveur, l'édifice ne se soutiendra pas, les pluies viendront, les vents, les fleuves, les masses de pierre se précipiteront, et la maison n'offrira que d'immenses ruines. Voilà la première porte par laquelle on entre dans la religion, dit saint Cyprien. Telle a été la première entrée de Jésus- Christ dans le monde. Il faut donc que celui qui veut vivre avec piété pense humblement de lui-même. Le fondement de sainteté a toujours été l'humilité ; l'orgueilleuse élévation n'a pas pu se soutenir dans le ciel.

Sans l'humilité il n'y a point de vertu, mais un vain fantôme, un semblant, une vaine apparence de piété, l'enflure de l'esprit, la vanité et le mensonge. Qu'avezvous que vous n'ayez pas reçu? mais si vous avez reçu, pourquoi vous glorifiez-vous comme si vous n'aviez pas reçu (1) ? Tout ce que vous ravissez à la gloire de Dieu pour le rapporter à votre propre gloire est une rapine, car il n'y a rien à vous; tout appartient à l'honneur et à la gloire de Dieu, que vous dépouillez de ce qui lui revient, comme le fait un économe infidèle. Quelle charité pour Dieu, quelle vertu pourra rester dans votre cœur sans l'humilité, sans laquelle la foi ne peut se soutenir, elle qui est la racine de la vie spirituelle et de toutes les vertus chrétiennes? Alors le prêtre est entraîné vers les hérétiques par l'orgueil et par l'apostasie.

2° La première vertu, dit saint Augustin, c'est l'humilité, la seconde c'est l'humilité, la troisième c'est l'humilité, et autant de fois vous m'interrogeriez, aussi sou-

(1) ICor.-i.

vent je vous répondrais : C'est l'humilité. Celte vertu est si nécessaire, que, si elle manque, non seulement les autres vertus manquent, mais elles sont corrompues et viciées ; elles écrasent l'imprudent qui a construit sa maison sans ce fondement. Quelle est cette virginité dont les vierges folles se glorifient et queleshommeslouent? C'est un don de Dieu, un talent qu'il a donné, dont elles usent mal et dont elles abusent honteusement par leur mauvaise intention; n'ayant pas l'huile de la charité, leur lampe s'éteint, et cette vertu tourne à leur perte et à leur malheur. Qu'est la piété et la religion pour un prêtre qui rapporte tout au désir de satisfaire son ambition, afin de paraître plus élevé que les autres et d'être loué et exalté au-dessus des autres? Qu'est-elle, sinon l'hypocrisie des pharisiens, digne de châtiments et de supplices, un sépulcre blanchi qui paraît beau aux yeux des hommes et qui au dedans est plein de fourberies et de rapines par lesquelles le ministre infidèle et le méchant serviteur s'élève et s'enrichit aux dépens de son maître?

Quoiqu'il n'y ait rien de si facile, dit saint Bernard, que de s'humilier quand on le veut, cependant on rencontre rarement l'humilité honorée sur la terre ; c'est pourquoi, plus le prêtre est élevé à une dignité sublime comme étant l'élu de Dieu, plus il doit prendre garde à lui et se méfier de lui-même. Ce que le même saint abbé ne craignit point de dire au souverain pontife, il nous sera sans doute permis de le dire à nous-mêmes : L'Eglise est pleine d'ambitieux; on en voit autant qui n'ont aucune horreur de l'ambition et qui travaillent à la salislaire, qu'il est facile de trouver dans une caverne de voleurs des dépouilles de voyageurs. Nous voyons une quantité de prêtres animés d'un zèle ardent pour défendre leur dignité et pour l'augmenter; on est tout occupé à acquérir les honneurs et les richesses, on ne donne presque rien à la sainteté.

IIe Point. — Attendite ne justitiam vestram faciatis

l'humilité nécessaire aux ecclésiastiques. 117 coram hominibus, ut videamini ab eis (1). On exige des prêtres une abondance de bonnes œuvres, dont l'humilité est la gardienne ; cette vertu leur est d'autant plus nécessaire, qu'ils doivent briller aux yeux dos hommes, afin qu'ils voient leurs bonnes œuvres et qu'ils en rendent gloire à Dieu. Ainsi, l'humilité est nécessaire à tous, mais surtout aux ecclésiastiques, soit pour préserver la bonne œuvre de la corruption, soit pour conserver le mérite de la bonne œuvre.

1° Le Seigneur recommande souvent aux apôtres de se préserver du levain des pharisiens, qui est l'hypocrisie, qui trompe sous l'apparence du bien et qui ne recherche que la gloire humaine. Comme un peu de levain corrompt toute la masse (2) , de même aussi le désir de sa propre gloire gâte et détruit la bonne intention dans l'action et l'action elle-même, tellement que Dieu regarde cette œuvre comme indigne de toute récompense (3) ; c'est pourquoi il ordonne à ses disciples de fuir toute ostentation dans leurs bonnes œuvres, de prier Dieu dans leur chambre, de faire l'aumône en secret, de cacher leurs jeûnes aux yeux du public, de peur que le souffle de la vanité ne gâte et ne détruise le mérite de la bonne œuvre et n'enlève la récompense. Que signifie tout cela, sinon que nous devons confier nos œuvres aux ténèbres, sous la garde de l'humilité, parce que, exposées aux rayons du soleil, elles se gâtent et se corrompent facilement ? Ou comme le dit saint Grégoire : Celui-là veut être pillé qui s'avise de porter publiquement un trésor.

Il est vrai qu'un ecclésiastique doit porter devant les autres la lumière de ses bonnes œuvres, et qu'il ne peut pas se cacher en remplissant son ministère. C'est pourquoi il a un plus grand besoin de placer toutes ses œuvres sous la garde de l'humilité, afin de les préserver de la corruption. Il faut, dit le même saint docteur, que l'ac-

(1) Matth. G. - (2) I Cor. S. — (3) tfalth. G.

tion soit faite en public de telle manière, que l'intention demeure cachée, afin de donner le bon exemple au prochain, et que cependant, par l'intention que nous avons de plaire à Dieu, nous désirions qu'elle demeure secrète. C'est un excellent conseil, mais très-difficile dans la pratique ; car qui ne se glorifie pas des applaudissements du public ? qui ne s'attribue rien et qui rend toute la gloire à Dieu? C'est pour cela que nous devrons craindre encore davantage que l'Esprit saint ne nous adresse le même reproche qu'à l'évêque de Sardes : Je connais vos œuvres, elles ne sont pas pleines devant mon Dieu ; vous avez le nom de vivant et vous êtes mort (1).

2° Mais supposons que les œuvres de chaque ecclésiastique sont pleines, il ne doit pas pour cela abandonner l'humilité comme gardienne; c'est elle qui préservera le mérite des œuvres et leur prix. L'ennemi recherche les dépouilles opimes pour les dévorer. Que vous servira la multitude de vos bonnes œuvres, si vous en conservez de l'orgueil, si vous vous glorifiez devant Dieu et les hommes, comme un soldat qui a bien mérité et que ses actions recommandent assez? Lorsque vous aurez fait tout ce qui vous est commandé, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles, nous n'avons fait que ce que nous devions faire (2). C'est pourquoi le prophète, homme selon le cœur de Dieu, parle ainsi au Seigneur : Vous êtes mon Dieu et vous n'avez pas besoin de mes biens (3) ; tout ce qui est à moi est comme rien devant vous. Les disciples du Sauveur lui rapportaient qu'à son nom les démons leur étaient soumis. Au même instant Jésus-Christ enleva toute la vanité de leur cœur en leur citant l'exemple de Satan et en leur enseignant à éviter la vaine gloire : Je voyais Satan, dit-il, qui tombait du ciel comme la foudre. Ce n'est pas ce qui doit vous réjouir, de voir que les esprits vous sont soumis (A) .

Elle est terrible, et elle doit souvent servir de sujet de

(1) Apoc 3. - (2) Luc 17. — (3) Ps. 15 et 38. - (4) Luc 10.

l'humilité nécessaire aux ecclésiastiques. 110 méditation au clergé, la parabole du pharisien orgueilleux qui se confiait en lui-même comme étant un homme juste, qui louait ses actions, s'en vantant devant Dieu, et qui, enflé de son mérite, se préférait aux autres hommes. 11 ne craignait pas même de mépriser le publicain qui était présent. A cause de son arrogance, il s'en retourna condamné, tandis que le publicain, par son humilité, obtint le pardon de ses péchés. L'humilité est le fondement des vertus, la gardienne des bonnes œuvres et la source des grâces.

IIIe Point. — Deus superbis résistif, humilibus autem dat gratiam (1). Le prêtre a besoin d'une abondance de dons célestes, soit pour pouvoir monter au sommet de la sainteté et de la perfection, soit pour répandre sur les autres de la plénitude qui est en lui. Il est vrai que les sacrements sont des sources de grâces; mais d'où vient leur utilité et quelle est leur vertu, sinon dans l'humilité du Sauveur Jésus, qui s'est humilié et anéanti en se rendant obéissant jusqu'à la mort et la mort de la croix? La première source de grâces qui jaillit du sein de la terre, c'est l'humilité, qui abaisse Dieu vers l'homme et qui élève l'homme jusqu'à Dieu pour lui faire puiser, autant qu'il en est capable, dans cette fontaine sacrée tous les biens doni il a besoin. Plus l'humilité est grande, plus elle excite la libéralité divine et plus elle rend l'homme capable d'en jouir.

1° Fortis œmulator Dominus gloriam suam alteri non dabit(i),pauperem superbum odivit anima ejus (3). Il le hait parce qu'il ne rapporte pas à Dieu les biens qu'il en a reçus ; il les tourne à sa propre gloire et à sa perte : c'est pourquoi le Seigneur ne vient point à lui avec ses dons ; au contraire, il les méprise du haut du ciel. L'homme viendra avec un cœur allier et Dieu s'élèvera : Humilia respicit et alta a longe cognoscit. Superbis résistif, humilibus autem

(1) Jac. 4 et I Petr. T. -(2) Isaïe 42. - (3) Eccl. 2o.

dat gratiam (1 ) . Il donne sa grâce aux humbles parce qu ils connaissent d'où vient la faveur et rendent grâce pour grâce ; c'est pourquoi Dieu se communique à eux d'une manière spéciale et leur découvre les secrets de sa sagesse. Oui, mon Père, il vous a plu d'en agir ainsi; vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents et les avez révélées aux petits (2). C'est pourquoi il les choisit et les élève aux choses les plus sublimes. « Considérez votre « vocation, mes frères, dit saint Paul; voyez qu'il y en a « peu parmi vous qui soient sages selon la chair, peu « d'hommes puissants, peu de nobles. Dieu a choisi ce « qui est insensé selon le monde pour confondre ce qui « est fort, et ce qui est sans dignité et méprisable aux « yeux du mondi ; il a pris ce qui n'est pas pour détruire « ce qui est, afin que personne ne se glorifie en sa prête sence (3). »

Ne voyons-nous pas parmi nous que ceux qui prononcent devant le peuple les discours les plus élégants n'ont aucun succès pour le bien, tandis que d'autre plaisent dans leur simplicité et travaillent avec fruit ? Omnis qui se exaltât humiliabitur.

2° C'est pourquoi le sage nous dit : Quanto magnus es humilia te in omnibus et coram Deo invenies gratiam, quoniam magna potentia Dei solius et ab humilibus honoratur (A). Saint Augustin remarque que plus l'âme est délivrée de l'enflure de l'orgueil et du désir de la vaine gloire, plus elle est disposée aux influences de la grâce, plus elle est capable de les recevoir: elle se dilate et s'élargit en quelque sorte. Plus elle est humble, plus elle est spacieuse, dit-il, plus elle s'élargit pour recevoir les dons célestes. Dieu remplit par sa bonté tout ce qui est vide, tout ce qui n'a rien ; il nous invite lui-même en disant : Dilata os tuwn et implebo illud. C'est dans le même sens que le saint docteur interprète ce passage : J'ai ou-

(I)Ps. 63eU37.— (2) Matth. 11. -(3)1 Cor. 1. — (4)Eccl. 3.

l'humilité iséoessaire aux ecclésiastiques. 1"21 vert la bouche et j'ai attiré l'esprit (I), c'est-à-dire : j'ai ouvert la bouche pour confesser ma misère et avouer que je suis pauvre et misérable, j'ai attiré l'esprit qui aide notre faiblesse; car quiconque s'abaisse sera élevé. Il est donc prouvé que l'on profite autant en esprit et en grâce qu'on s'est humilié. C'est ce qui ressort de l'enseignement de Jésus-Christ lorsqu'il dit : Quiconque s'humiliera comme cet enfant, celui-là est le plus grand dans le royaume des deux ; celui qui voudra être le plus grand parmi voua sera le serviteur (2).

Exerçons-nous donc surtout à l'humilité; car le degré de gloire et de sainteté est d'autant plus élevé que le degré d'humilité que nous descendons se trouve plus bas. Il y a plusieurs degrés d'humilité. Le premier consiste à attribuer à Dieu tout ce qui est bien, à ne se réserver que le péché et le mensonge ; car l'humilité consiste, dit saint Bernard, à être vil et méprisable à ses propres yeux par la connaissance qu'on a de soi-même. Le second degré consiste à souffrir avec patience les mépris des autres, comme le dit l'apôtre, en les prévenant d'honneur et les regardant comme étant au-dessus de nous. Lorsque vous serez invités, dit le Sauveur, allez, mettez-vous à la dernière place. Si vous avez reçu plus que les autres, pensez que votre jugement sera plus sévère. Il n'y a point de danger à vous mettre au-dessous de tous les autres par humilité ; mais vous vous portez un grand préjudice si vous vous préférez à un seul, dit l'auteur de l'Imitation. Le troisième degré de l'humilité consistée désirer le mépris, à aimer à être ignoré, à être regardé comme rien. L'homme véritablement humble, dit saint Bernard, veut être méprisé, n'être point regardé comme humbie; il se réjouit du mépris, ne prend aucun plaisir aux louanges des hommes, parce qu'elles sont vaines et fausses, et il se regarde comme digne de tout mépris et de toute infério-

(1) Ps. 118. — (2) Matth. 18 et 20.

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