TROISIÈME LUNDI DE CARÊME
Jésus est j
Il parlait encore lorsque Judas, lun des douze, arrivai est le prélude de la douloureuse tragédie de la passion de Jésus-Christ. Le Sauveur est livré par Judas, il est abandonné de ses disciples, il est emmené par la tourbe des satellites.
Ier Point. — Telle est l'horrible perversité de Judas ; cependant il ne peut vaincre la bonté de notre Rédempteur, et la grande bonté du Sauveur ne peut vaincre l'obstination de Judas,
1° Quelle est la perversité de Judas ! Tandis que ses confrères dorment pendant la prière, lui veille pour satisfaire son avarice et pour trahir; c'est ainsi qu'on est lâche et endormi pour le bien, prompt et vigilant pour le mal. Judas donne un signal aux bourreaux en disant : Prenez celui que je baiserai, ce sera lui. Voyez ce que là malice lui suggère pour mener à fin sa trahison ! Il est plus adroit à perdre son âme que vous pour vous sauver , plus adroit à perdre Jésus-Christ que vous pour le gagner. Quelle est la barbarie de l'âme ingrate'. Judas, Tun des douze, vint, et avec lui une foule armée d'épées et • le bâtons. L'un des douze, choisi et aimé spécialement parmi les apôtres, devint chef et porte-étendard de brigands. Quelle perfidie ! Aussitôt, s'approchant de Jésus- Christ, il dit : Je vous salue, mon Maître, et il l'embrasse; il salue celui auquel il donne la mort ; il s'approche avec un visage qui a l'air de l'amitié; il dit: Maître, pour cacher le venin de son âme ; il change en signe de trahison le signe même de l'amitié, et en embrassant il enfonce le poignard.
;i) Matlb. 2€.
Plût à Dieu que vous vous connussiez intérieurement et extérieurement, tel que vous êtes ! Que de vices vous tenez cachés, et que vous êtes différent de ce que vous désirez paraître! L'œil est chaste, les désirs sont impurs ; le visage est honnête, les desseins sont mauvais; la figure est sereine, l'esprit est troublé : la modestie paraît au dehors, l'orgueil est caché en dedans ; vous honorez Dieu des lèvres, mais votre cœur est loin de lui. Vous ressemblez à des sépulcres blanchis (1).
2° Quelle est la douceur de Jésus-Christ I elle ne peut être vaincue par l'affreuse malice de Judas. Sachant tout ce qui devait arriver, il s'avance au devant du traître et s'apprête à recevoir son baiser ; sansfeindre l'amitié, mais en dissimulant l'outrage, il reçoit ce baiser, et, se rappelant son ancienne habitude et sa bonté, il dit: Mon ami. Pensant à la perte qui menace Judas, il ajoute : Pourquoi êtes-vous venu ? 11 l'appelle avec une grande bonté : Judas ! et lui montre la grandeur du crime : Vous trahissez le Fils de V homme par un baiser ! Combien de fois le Seigneur vous a-t-il averti par une voix intérieure lorsque vous avez péché, en vous disant : Mon ami, quel mal vous ai-je fait? en quoi vous ai-je contristé ? qu'êtes-vous venu faire? à quel danger pour votre salut exposez- vous votre âme qui a été rachetée au prix de mon sang? Vous trahissez par un baiser le Fils de l'homme, le Fils de Dieu, et vous le crucifiez de nouveau.
J'ai péché, Seigneur ; que ferai- je pour vous, ô gardien des hommes (2) ? Je ne puis me réfugier que vers vous, quoique je sois tout à fait indigne de votre attention ; appuyé sur votre bonté et sur votre miséricorde infinie, je me confie à votre garde; vous qui recevez avec tant de bonté un traître, vous ne rejetterez pas de vous un pécheur pénitent et suppliant.
3° Quelle est la dureté de Judas! elle ne peut être
(1) Mallli. 23. - (2) JoIj 7.
'-- > III. LUNDI DE CAIltilL.
amollie par la bonté immense de Jésus-Christ. Judas était au milieu de ceux qui étaient venus pour se saisir du Sauveur ; il était là, et il persévérait dans son crime. Qu'elle est insurmontable la cupidité lorsqu'elle s'empare du cœur et de l'esprit ! elle aveugle l'intelligence et affermit la volonté dans le mal. Malheur à celui qui a rempli la mesure de ses crimes, de telle sorte que la miséricorde ne trouve plus de place, et que la grâce, loin de servir au salut, ne sert qu'à augmenter la peine et la damnation !
Je suis saisi d'horreur, Seigneur, et je tremble de tous mes membres en pensant à ma vie passée et en considérant mon âme brûlée par le feu des mauvais désirs. Cependant, puisque je repasse mes années dans l'amertume de mon cœur, et que je demande la grâce et la faveur nécessaire pour chasser les maladies de mon âme, ayez pitié de moi, Seigneur, et guérissez moi, car mes os éprouvent un trouble inaccoutumé.
IIe Point. — Un de ceux qui étaient avec Jésus, étendant la main, tira son épêe. Les apôtres, à l'arrivée de la troupe, entreprennent témérairement de combattre ; ensuite ils prennent lâchement la fuite, et donnent de la peine au Seigneur plutôt que des consolations.
1° Jésus cherchait un consolateur qui compatît à ses peines et non un libérateur qui le vengeât : « Ceux qui « étaient autour de lui, voyant ce qui allait arriver, prêts « à frapper et non à mourir, lui dirent : Seigneur, faut- « il frapper avec le glaive? » En même temps Pierre tire l'épée et, frappant, coupe l'oreille de Malchus. Jésus réprouve ce service intempestif et ce zèle imprudent; il remet l'oreille et la guérit ; puis, menaçant Pierre, il lui dit : m Remettez l'épée dans le fourreau; tous ceux qui se sero vent du glaive périront par le glaive.» Il déclare qu'il n'a pas besoin d'une semblable défense, « Pensez-vous, « dit-il, que je ne puisse pas prier mon Père et qu'il ne
fn Luc 22.
c? m'enverrait pas plus de douze légions d'anges? » Il montre qu'il n'est pas conduit au supplice par la nécessité, mais par sa propre volonté et par sa charité. « Ne « boirai-je pas le calice que mon Père m'a envoyé ? ajoute- « t-ilj et comment donc s'accompliront les Ecritures (1 ) ? »
L'armure du soldat chrétien, c'est la patience ; sa défense, rendre le bien pour le mal ; l'obéissance est sa victoire, la mort son triomphe ; la vengeance est une défaite, c'est la mort ; résister, c'est périr. Ce que Jésus- Christ a enseigné, il l'a faitr/e vous dis de ne point résister au wa/(2). Les apôtres ne comprenaient pas encore cela, et vous ne le comprenez pas mieux. L'impatience vous paraît du zèle, la colère de la ferveur, la vengeance une justice ; vous ne voulez pas souffrir, mais vous venger, et vous prétendez rechercher la gloire de Dieu. Le zèle n'est point amer, mais modéré par la douceur et la charité.
2? Alors tous les disciples s'enfuirent. Et vous aussi, Jean, qui vous étiez reposé sur le sein de Jésus? Il est vrai que le Sauveur, tenait sa parole de ne perdre aucun d'eux, plein de prévoyance et voulant conserver leur réputation et leur vie, il parla à la foule en disant : Si vous me cherchez, laissez partir ceux-ci (3). Cependant la plainte qu'il fait à son Père atteste qu'il souffrit avec peine cette défection « Vous avez éloigné de moi ceux qui m'étaient « connus ; ils m'ont regardé comme un objet de malé- « diction, je suis devenu un sujet d'opprobre aux yeux « de ceux qui me connaissaient, ceux qui me voyaient « ont pris la fuite (4). »
C'est ainsi que beaucoup de gens suivent Jésus-Christ jusqu'à la fraction du pain, mais bien peu jusqu'à boire le calice de sa passion (5). Autre chose est de promettre, autre chose d'accomplir ses promesses; autre chose de se reposer sur le sein de Jésus, autre chose de souffrir
(i) Jean 18. — (2) Matlh. 5. — (3) Jean 18. — (4) Ps. 87 et 50. — (5) huit., t. II, c. J i .
ZSO III. LLXDi D£ C4BEME.
avec lui l'ignominie de ia passion ; autre chose de l'aimer en parole, autre chose en action. Ne comptez pas sur votre bon propos, c'est la tribulation qui prouve qu'on aime véritablement; si vous succombez à la tentation, c'est une preuve que vous vous aimez plus que Jésus. Seigneur, aidez ma faiblesse, afin que je vous aime par dessus toutes choses et en toutes choses.
IIIe Poi>t. — Il leur dit : Qui cherchez-vous ? Ils répondirent : Jésus de Nazareth. Jésus dit : C'est moi. Jésus montre quelle est sa puissance et sa vertu : d'abord, sa puissance en renversant d'un seul mot toute cette foule ; secondement, sa patience en supportant un traitement indigne et insupportable.
1° Lorsqu'il leur dit : C'est ?noi, ils se jetèrent en arrière et tombèrent à terre. De quelle terreur cette seule parole frappe les pécheurs : C'est moi! Ils en sont tellement effrayés qu'ils se rejettent en arrière et tombent à la renverse. Cette chute était très-dangereuse, parce qu'ils ne pouvaient pas voir où ils tombaient, ni s'appuyer sur leurs mains pour éviter le danger; ils se relèvent, non pour abandonner leur méchanceté, mais pour l'augmenter î leur cœur était aveuglé et endurci. Si la voix de l'Agneau plein de douceur fut si terrible aux pécheurs, combien sera plus terrible aux réprouvés la voix du Lion rugissant quand ils verront celui qu'ils ont percé ! C'est moi, leur dira-t-il, que vous avez méprisé et crucifié !
Mais autant cette parole est terrible et puissante pour abattre ses ennemis, autant elle est douce et puissante pour soutenir les justes et pour les sauver : C'est moi, ne craignez pas (1). Seigneur, faites que je n'aie pas un cœur méchant, ne perdez pas mon âme avec les impies; votre épouse vous a désiré pendant la nuit, elle vous cherche parce que vous êtes son bien-aimé, et non, comme les soldats, pour vous donner la mort, mais pour recevoir la
(!) Malili. 14.
JÉSUS EST pris. 2-20
vie. Dites-lui ; C'est moi, ne crains rien, je suis ton salut ; et tout sera bien pour mon âme.
2° « Mais Jésus leur dit : Vous êtes venus à moi avec « des épées et des bâtons comme à un voleur ; quoique « je fusse tous les jours dans le temple, vous n'avez pas « porté la main sur moi ; mais voici votre heure et le « pouvoir des ténèbres (1). » Quelle charité ! Il s'est offert parce qu'il l'a voulu. Ni l'envie, ni la fureur des hommes, ni la violence n'ont rien pu contre lui ; maintenant il montre toute sa puissance et se soumet volontairement aux supplices, sans même conserver sa vie comme Job ; il tend ses mains qui vont être chargées de chaînes ; il reçoit les liens et les fers qu'il aurait pu rompre plus facilement que Samson ; il se livre entièrement à l'envie, non seulement des hommes, mais des démons : Voici votre heure et la puissance des ténèbres.
Ainsi, Seigneur, les chaînes des pécheurs vous ont environné afin de rompre celles de mes péchés ; vous n'avez pas horreur- de la plus dure captivité, pourvu que vous puissiez me rétablir dans la liberté des enfants de Dieu. Mes péchés vous enchaînent, ou plutôt c'est votre charité ; pourquoi donc ma charité ne m'enchaîne-t-elle pas pour me conduire à vous? Seigneur, je suis prêt à aller à la mort avec vous ; mais votre amour est fort comme la mort, mon esprit est prompt et ma chair est faible, elle succombera à moins que ne vouliez la fortifier.
3° Alors ils s approchèrent, mirent leurs mains sur Jésus et le lièrent. Oh î le triste spectacle ! l'Agneau est au milieu des loups qui tressaillent comme des vainqueurs qui emportent leur proie ; l'envie les stimule, la colère les emporte, la haine les enflamme. Ils se jettent sur lui, et avec quelle fureur ils lui mettent la chaîne au cou et aux mains! avec quelle cruauté ils l'étreignent, le jettent à terre, lui arrachent les cheveux et la barbe, le frappent et le piquent ! avec quelle rage ils le déchirent et mettent
(J; Luc 22.