VI. VENDREDI APRÈS L EPIPHANIE
espèces d'animaux (1). Puisque l'industrie de l'homme est capable d'apprivoiser les bêtes féroces, de dompter les animaux muets et de les rendre propres à servir à nos besoins, pourquoi ne pourrait-elle pas, avec le secours de la grâce, corriger la nature et le caractère de l'homme 1 1 le rendre capable de servir Dieu et de lui obéir? Si le défaut dé caractère était incorrigible, la sagesse divine n'y inviterait pas les enfants et les insensés en leur disant : Venez tous à moi (2). Un travail opiniâtre surmonte toutes les difficultés. Travaillez donc comme un bon soldat de Jésus-Christ, afin que par la méditation vous connaissiez les vices de votre caractère, que vous les retranchiez en les corrigeant, et que, par cette réforme, vous les changiez en autant de vertus.
Ier Poixt. — La nature nous est commune, mais chacun a son caractère propre, comme les figures humaines sont différentes selon les personnes. On appelle caractère une puissance et une inclination singulière de la nature, soit pour la vertu, soit pour le vice; c'est un penchant naturel produit par la constitution du corps et de l'esprit, par le mélange divers des humeurs, et quia une grande puissance pour incliner au bien ou au mal ; mais comme la nature a été corrompue par le péché, elle incline plus souvent vers le vice que vers la vertu. Il importe d'abord de connaître quel est le penchant de la nature, à quoi se porte l'humeur vicieuse, quelle est son inclination morbifique, et de rechercher quel est le remède convenable à cette maladie en particulier.
1° Combien un homme diffère d'un autre ! Nulle part on ne rencontre la même forme corporelle dans la figure, ni le même caractère dans l'esprit. Vous en trouvez quelquefois qui ont de la ressemblance, mais jamais une conformité parfaite. L'un naît hautain et farouche, l'autre mou et efféminé ; celui-ci est précipité, colère, impatient,
[i] Jnc. 3. — (2) Prov. 8 et Eecli. 24; II Tim. %.
celui-là lent et lâche ; celui-ci superbe et hautain, celuilà timide et faible; celui-ci arrogant et indocile, celuilà léger et inconstant ; celui-ci caché et trompeur, celuilà simple et imprudent ; l'un sera avare, l'autre prodigue ; l'un est stimulé par l'ambition, l'autre est dévoré par l'envie, un autre est victime de la luxure. Chacun est sujet à plusieurs vices, le meilleur est celui qui a les moindres,
C'est pourquoi le premier degré qui conduit aux bonnes mœurs, le premier fondement d'une vie honnête, consiste en ceci : Connaissez-vous vous-même, considérez vous vous-même pour ne pas courir à l'aventure et ne pas frapper l'air. Vous vous applaudissez peut-être de connaître les défauts des autres, tandis que vous en avez de plus graves et que vous les ignorez; mus voyez une paille dans l'œil de votre frère, et vous n'apercevez pas la poutre qui est dans le vôtre (1).
2° Mais comme il y a des vices qui se combattent entre eux, ils ne sont jamais tous dans le même individu : l'un est sujet aux uns, l'autre à d'autres; les mêmes remèdes ne sont donc pas capables de guérir tous les hommes. Mais lorsqu'en lisant, en réfléchissant, en cherchant, en méditant, vous aurez connu votre caractère, la cause de vos défauts, leur suite et leur nature, vous appliquerez les remèdes convenables à vos maux, de manière que la fraîcheur tempère la chaleur et la chaleur ce qui est trop froid. Si, plein de préjugés erronés, vous ajoutez de la chaleur à ce qui est déjà chaud et de la fraîcheur à ce qui est déjà froid, vous jetez de l'huile sur le feu, vous enflammez votre mauvaise humeur; votre remède ne vous guérira point, il accélérera la mort. C'est pourquoi saint Grégoire a dit : Notre Seigneur a appliqué des remèdes opposés à nos maux ; il a ordonné la continence aux impudiques, aux avares la libéralité, la douceur aux irasci-
(1) Luc a.
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blés, aux orgueilleux l'humilité. Proposez- vous de faire ce qu'a fait le prophète : « J'ai médité avec moi-même « pendant la nuit, et en réfléchissant je purifiais et je a châtiais mon esprit (1). »
IIe Point. — Les fleurs ont paru sur notre terre, le temps de la taille est arrivé (2). C'est l'époux qui avertit son épouse que le temps de la taille est venu lorsque les fleurs commencent à paraître, c'est-à-dire que, comme on taille la vigne et les arbres au printemps lorsque les branches ont trop de végétation, de même, lorsqu'on est jeune encore, on doit retrancher toute la surabondance vicieuse de la nature; car on doit détruire et retrancher les défauts de caractère de bonne heure, sévèrement et continuellement.
1° Dès le berceau, la nature montre sa perversité, et comme elle n'est pas encore bien rusée, c'est surtout alors qu'elle laisse voir ses vices à découvert. Une éducation honnête et convenable les détruit et la réforme sans beaucoup de peine. Il est facile d'extirper les vices dès qu'ils se montrent ; mais si on néglige d'y apporter la faulxetdeles retrancher, peu à peu ils jettent de profondes racines que l'on ne peut plus arracher qu'avec beaucoup de peine. Le cheval indompté a la bouche dure, l'enfant élevé avec trop de licence se perdra, « Courbez sa tête dès sa jeunesse, châtiez-le pendant « son enfance, de crainte qu'il ne s'endurcisse dans le a mal (3). »
Apprenez, jeune homme, à soumettre votre volonté, de peur que l'obstination ne vous rende inflexible ; fuyez l'oisiveté, de peur que votre esprit ne s'amollisse; pratiquez la modestie, de crainte que l'orgueil, l'inconstance et la luxure ne prennent quelque empire sur vous .
2° N'écoutez point par une trop grande douceur les réclamations de la nature, mais domptez-la au contraire,
(1) Ps. 76. — (2) Cant. 2. — (3) Eccli. 30,
châtiez-la sévèrement pour en retrancher tous les vices, et arrachez-en le tronc avec toutes les racines. 11 y a des personnes qui n'arrachent pas leurs vices, mais qui les cachent pendant quelque temps en les entretenant avec soin au fond de leurs entrailles jusqu'à ce qu'enfin ils paraissent à découvert; alors ils croissent comme les eaux d'un fleuve auquel on a opposé des digues insuffisantes qu'il emporte en se précipitant avec plus de fureur. On ne résiste pas ouvertement à ses supérieurs, mais on murmure en secret et l'on médit d'eux ; on a de la douceur apparente, mais on nourrit la colère dans le cœur; on est chaste de corps et impur dans son esprit.
C'est ainsi que le feu caché sous la cendre n'en est que plus ardent : on ne fait point couler le venin de la plaie, maison le laisse sous la peau; c'est, comme l'on dit, le ioup dans la bergerie. Plus la maladie est cachée dans l'intérieur, plus elle est dangereuse ; excitez-vous vousmême et avertissez -vous en vous servant de ces paroles du Sauveur : Malheur à vous, hypocrites, parce que vous purifiez le dehors de la coupe ! Aveugle pharisien, purifiez (V abord le dedans de la coupe, afin que le dehors devienne ensuite propre (4).
3° Il faut lutter sans cesse contre le mauvais caractère, parce qu'il en sort toujours de nouvelles semences de vice, de même que la terre, depuis la chute de l'homme, quoique bien cultivée, produit d'elle-même des chardons et des épines. On revient toujours à son propre génie. Vous chassez la nature avec une fourche, et cependant elle ne tarde pas de revenir. Mais ne désespérez pas de la dompter et de jouir enfin de la paix. Si on la soumet de bonne heure et qu'on la châtie sévèrement, on la purifie à la fin et on la contient plus facilement. Il en est comme d'un jardin bien cultivé ; si plus tard on ne le néglige pas, il dure et se maintient au moyen d'un travail médiocre et agréable.
(1) Matth. 23. 2.
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« Dégageons-nous donc de tout ce qui nous appesanti) tit et des liens du péché qui nous environnent, et cou- » rons par la patience au combat qui nous est pro- » posé (1). » Toute discipline paraît d'abord triste et ennuyeuse, mais ensuite a elle fait recueillir en paix les « fruits de la justice à ceux qui ont ainsi été exercés. Relevez donc vos mains languissantes, fortifiez vos ge - « noux affaiblis, marchez d'un pas ferme dans la voie a droite; si quelqu'un vient à chanceler, qu'il prenne <( garde de ne pas s'égarer, mais plutôt qu'il se re- « dresse (v2). »
IIIe Point. — J'ai reçu une âme bonne (3). Il y en a qui reçoivent un bon caractère, mais ils le défigurent par leurs vices, comme celui qui a prononcé les paroles que nous venons de rapporter, le plus sage des rois qui devint le plus insensé des hommes (-4). D'autres reçoivent un mauvais caractère, mais ils le réforment et changent les vices de la nature en vertus avec le secours d'en haut. Prenons pour exemple un caractère dur et orgueilleux, prodigue ou sévère, mou ou ardent, tous ces caractères, chacun dans leur genre, peuvent très-bien s'accommoder de manière à nous conduire à la perfection et à la sainteté.
1° Il y a des vices qui se rapprochent beaucoup de la vertu, et qui, avec un léger effort, en prennent le caraclère. L'opiniâtreté est un vice, la constance est une vertu; l'une et l'autre renferment une fermeté d'esprit qui ne saurait fléchir; l'une fait beaucoup de mal, l'autre donne la persévérance. Que celui qui est dur et opiniâtre se donne au bien, qu'il y tienne fortement, de telle manière qu'aucune adversité ne soit capable de l'abattre, qu'aucun travail ni aucune difficulté ne le détourne de son dessein, et il mériterad'être loué pour la constante fermeté de son âme. Si la nature vous a donné une âme grande,
(i) Hébr. 12. — [*) Ibid. — (5) Sap. 8. — (4) Prov. 30.
mais enflée d'orgueil et du souffle de la vanité, avide de louanges et d'honneurs, imitez saint Ignace, qui poussa son esprit généreux et appliqua son caractère semblable au vôtre à obtenir une gloire plus importante et plus solide. Ainsi ce qui était un obstacle devint chez lui un moyen de salut.
2° La prodigalité est voisine de la miséricorde. Ce que vous donnez à vos domestiques, à vos amis, ce que vous employez pour vos chevaux et vos chiens, donnez-le aux pauvres et à ceux qui ont faim , vous ne serez plus prodigue, mais miséricordieux, et toute V Eglise célébrera vos aumônes (1). Une humeur sévère vous ronge les entrailles et semble toujours couvrir votre front d'un nuage; celui qui a ce défaut ne peut supporter ceux du prochain , il censure et déchire les autres avec aigreur, il s'indigne et se dépite pour un rien. Tournez toute votre censure contre vos mœurs et votre conduite, votre caractère se trouvera admirablement propre à vous corriger vous-même et à vous faire accomplir fidèlement la loi. a Mettez-vous « en colère, mais ne péchez pas ; pleurez dans votre a lit les mauvais desseins que vous avez conçus dans vos « cœurs (2). »
3° Vous avez un cœur tendre et enclin à l'amour des créatures ; s'il se tourne à l'amour du Créateur, il brûlera des ardeurs de la charité divine, comme Madeleine et Augustin. C'est ainsi que Dieu exhorte les avares à élever leurs cœurs et à ramasser un trésor non sur la terre, mais dans le ciel. Ainsi chacun peut être entraîné par son plaisir, non seulement d'une manière licite, mais pour y trouver même sa gloire et son avantage. Saint Xavier et saint Paul avaient tous deux un caractère ardent, prompt et vif; c'était un instrument propre à la grâce et un vase d'élection. Celui qui avait été un persécuteur de l'Eglise de Dieu, appelé à l'apostolat, travailla plus qite
(*) Eccli. 51. —(2) Ps. 4.