DE LA MANIÈRE DE SE VAINCRE
nuise à votre prochain et à votre âme, vous franchissez les limites de l'équité et de la droiture.
La vertu est dans le juste milieu. C'est ce milieu qu'ont tenu les saints. Réglez donc votre cœur de telle sorte que vous ne tombiez dans aucun des vices opposés, et qu'il ne se jette ni à droite ni à gauche.
3° Vous devez éclairer les affections qui naissent dans les ténèbres, et qui ne sont réglées ni par la religion ni par la raison. Ce sont les antipathies et les sympathies qui font que nous avons de l'aversion pour les uns et de la tendresse pour d'autres, sans pouvoir nous expliquer d'où procèdent ces sentiments. L'un plaît, l'autre déplaît ; l'esprit approuve l'un et désapprouve l'autre ; il hait quelqu'un sans raison et aime l'autre sans motif; il loue tout ce que fait l'un et blâme tout ce que fait l'autre. Vous n'en connaissez pas la cause et vous la cherchez: je vous dirai ce qu'il en est : c'est l'aveuglement de l'esprit, l'erreur et la folie de l'imagination, la légèreté du cœur et la malice de notre corruption.
Examinez avec soin ces diverses affections, car elles engendrent l'iniquité, et elles ne pèsent point dans une juste balance ni les vices ni les vertus.
4° On doit guérir les affections que la concupiscence a corrompues de son souffle empesté. Nous nous portons naturellement à ce qui est défendu et à toutes les voluptés criminelles du corps, à la paresse, à la gourmandise. La nature est attirée sans effort au luxe et à la luxure; elle s'y laisse aller, entraînée par son propre poids.
Les maladies de l'âme naissent d'elles-mêmes comme celles du corps et se guérissent de la même manière : les contraires par les contraires, ce qui est chaud par ce qui e^ t froid, et ce qui est froid par la chaleur, dit saint Grégoire; le travail chasse la tiédeur; l'abstinence, la gourmandise : la macération, le vice de la luxure. Vous avancerez dans la vertu à proportion de la violence que vous vous serez faite, dit l'auteur de Y Imitation.
23 Vi. JEUDI APRÈS l'ÉPIPHAME.
IIIe Point. — Le Seigneur n habite point dans le trouble (i). Nous devons non seulement corriger les affections qui sont en nous, mais apaiser encore les mouvements qui s'élèvent au dedans de nous: car le Seigneur n habite pas dans le trouble, mais sa demeure est dans la paix (2). Faites donc en sorte de détourner, autant qu'il est possible, les mouvements intérieurs qui sont dangereux, de découvrir ceux qui sont cachés et de réprimer ceux qui causent du trouble.
1° Non seulement on doit prévenir les mouvements délibérés qui nuisent, mais aussi ceux qui sont indélibéres et qui peuvent nuire, en prévoyant les occasions autant que possible ; car, quoique l'on ne puisse pas les empêcher tous, il est certain qu'ils se multiplient par l'imprévoyance et qu'ils diminuent lorsqu'on y fait attention ; et quoiqu'ils n'appartiennent pas à cette espèce de péchés qui étant consommés engendrent la mort, cependant ils sont une suite du péché originel et conduisent au péché; c'est pourquoi ils sont mauvais et sont appe^ lés péchés.
Opposez-vous aux principes du mal: il est plus facile de vaincre l'ennemi si vous ne le laissez pas entrer dans votre âme et qu'il soit toujours en dehors. Lorsque le mouvement intérieur qui arrive avant la réflexion aura ébranlé et agité l'âme, il sera difficile de le réprimer même à l'aide de la réflexion, parce qu'il émeut, il trouble et ne laissera plus alors qu'une victoire ordinairement incertaine et douteuse.
2° Ce ne sont pas seulement les mouvements faciles à saisir, comme ceux d'orgueil et d'ostentation, qui font une guerre ouverte, et que l'on doit prévenir et étouffer, mais aussi les mouvements plus cachés et clandestins, comme ceux de vaine complaisance, de vaine gloire, lorsque nous recevons des louanges et des honneurs. Plus
(l) III Rois 19. — (2) Ps. ÏS.
ces mouvements sont subtils, plus ils sont cachés, plus aussi ils nuisent facilement à ceux qui ne sont pas sur leurs gardes.
Sondez les plis et les replis de votre cœur, et voyez ce qui vous émeut, de quel côté se porte votre intention, ce qui excite vos désirs et à quoi vous porte votre amourpropre,
3° Non seulement vous devez calmer les mauvais mouvements de l'âme, tels que la colère, l'envie, l'impatience, mais tous ceux qui troublent, toutes les émotions trop véhémentes, soit de joie, soit de tristesse, soit de zèle ou d'indignation, soit de dévotion ou de contrition. Vous devez tous les réprimer, car ils ne sont pas produits parla grâce. L'âme n'est ainsi mise en mouvement que par l'ardeur de la nature ; en s'agitant, en se répandant ainsi au dehors, elle devient moins capable du recueillement nécessaire pour recevoir les opérations intérieures de la grâce. C'est ce qu'enseignent les maîtres de la vie spirituelle. Le Seigneur n'habite pas dans le trouble.
Elisée, enflammé d'un zèle trop ardent contre le roi d'Israël, fit venir un joueur de harpe pour calmer son esprit avant de prier, et tandis que le joueur se faisait entendre, le Seigneur s'approcha du prophète (1). Il est donc bien de réprimer quelquefois son zèle pour le bien et ses bons désirs, afin de n'être pas distrait par la dissipation qu'ils causent à l'âme. Faites, Seigneur, que tout mon désir soit de me soumettre en tout à votre bon plaisir.