‹ Méditations sur les vérités de la foi et de la moraleChapitre 36 sur 212 · MERCREDI DE LA SEPTCAGÉSIME · texte numérisé non relu

MERCREDI DE LA SEPTCAGÉSIME

parce que l'esprit, appliqué à plusieurs choses à la fois, a moins de puissance pour s'appliquer à chacune en particulier, et que toutes les forces réunies sont plus difficiles à craindre que lorsqu'elles sont divisées. La force entière, réduite à l'unité, est plus puissante, comme le dit un proverbe : Ne mettez pas en présence un hercule contre deux. Un père mourant enseigna autrefois cette vérité à ses enfants. Il leur présenta plusieurs baguettes réunies en faisceau ; aucun d'eux ne put rompre le faisceau ; mais, l'ayant divisé, chacun d'eux rompit facilement la baguette.

Proposez-vous donc ce moyen d'attaquer l'armée ennemie en détail, vous obtiendrez ainsi une victoire facile, parce que ce moyen est le plus aisé et le plus sûr.

2' Celui qui, se trouvant environné d'une foule nombreuse, vise au hasard, se trompe souvent ; c'est pourquoi l'apôtre dit : Je cours non au hasard, je combats non en donnant des coups en l'air (t). L'ennemi attaque votre âme par le côté qu'il connaît être le plus faible, c'est par à qu'il développe ses forces et qu'il lance ses traits. C'est là aussi qu'il faut réunir toutes vos forces pour le repousser. S'il feint de vous attaquer d'un autre côté, c'est pour vous tromper et partager votre attention ; éloignez-le. ou bien vous périrez par là en vous occupant à combattre d'un autre côté.

Il ne faut pas croire, dit Cassien, qu'une personne qui combat spécialement contre un vice et qui semble ne faire nulle attention aux traits qui viennent d'ailleurs, puisse être blessée plus facilement d'un autre côté; car il est impossible que celui qui fixe toute l'attention de son esprit contre un vice quelconque, n'éprouve pas une horreur générale contre tous les autres vices, et qu'il ne se tienne pas sur ses gardes, comme nous l'avons dit.

3° C'est la voie la plus courte pour obtenir la victoire :

(1) I Cor. 9.

DU COMBAT SINGULIER. j7

car il est extrêmement rare que nous détruisions un seul vice par un combat général. Mais dans un combat singulier, en terrassant un seul ennemi qui est l'auteur et le fauteur de la guerre, nous taillons en pièces, nous faisons un carnage immense d'une foule innombrable de vices. Holopherne étant mort, toute so;j armée se débanda; le redoutable Philistin étant tombé, tous les autres prirent la fuite, et toutes les femmes d'Israël chantaient en sortant de chaque ville : Saiïl a frappé mille ennemis et David dij: mille (1).

Réprimez votre orgueil et votre faste, vous détruisez en même temps la colère, les querelles, les dissensions, etc. Si nous détruisions ainsi chaque année un seul vice, nous serions bientôt parfaits; dit l'auteur de l'Imitation.

IIe Point. — Le 'roi de Syrie avait dit aux officiers de su. cavalerie : Ne combattez ni contre le moindre, ni contre le plus grand; ri attaquez que le roi d'Israël (%). Par ce moyen, Bénadad, après avoir été vaincu dans deux batailles, vainquit enfin dans la troisième. Nous devons imiter son exemple en attaquant , en séparant , en exterminant l'ennemi principal, qui est comme le chef.

i° Il y a toujours dans chaque homme quelque vice qui domine , vice de caractère, d'inclination ou d'habitude. C'est comme le foyer des autres vices qu'il stimule et qui, semblables à une armée formidable, se précipitent comme des furieux. Souvent nous disons : Cet homme est brave; cependant il y a en lui telle chose qu'on ne saurait louer. Voilà le roi Achab, voilà le géant Goliath qu'il faut attaquer dans un combat singulier; lorsqu'il sera terrassé, toute la tourbe misérable prendra la fuite. Achab quitta les insignes de la royauté et changea de vêtements afin de n'être pas connu des Syriens. Aussi la cavalerie syrienne porta ses premiers coups contre Josaphat, roi

(1) IRois 18. — (2)11 Parai. 18.

MERCREDI DE LA. SEPTCaGÉSIME.

de Juda ; mais ayant connu qu'il n'était pas le roi d'Israël, elle cessa de le poursuivre. Ne vous laissez pas tromper ; consultez et examinez scrupuleusement votre cœur; interrogez le guide de votre conscience, vos amis et vos compagnons ; ne méprisez pas même les médisances de vos ennemis, car il est plus facile de saisir les défauts d'autrui, on les connaît mieux, mais on défend avec opiniâtreté ceux auxquels on est sujet.

2° S'il y a plusieurs vices dominants dans votre âme, n'en attaquez toujours qu'un, de crainte que deux ennemis ne soient trop puissants contre un seul; séparez-les donc l*un de Vautre, et combattez d'abord celui qui est extérieur, ensuite celui qui est intérieur et caché; d'abord celui qui est plus puissant , ensuite celui qui l'est moins; d'abord celui qui est plus dangereux, ensuite celui qui l'est moins. S'il y en a un qui se montre traînant avec lui une longue suite ou ayant poussé dans le cœur de nombreuses racines, il sera plus prudent de diviser cette multitude et d'arracher ces racines l'une après l'autre en examinant avec soin tous les filaments de cette tige empoisonnée, pour n'en rien laisser dans l'âme et en extraire jusqu'aux moindres fibres.

3° Car vous ne devez pas abandonner l'ennemi et vous porter sur un autre avant d'avoir obtenu une victoire complète, à moins que ce ne soit que pour peu de temps, et seulement lorsqu'il survient un mal plus grave et imprévu, en conservant l'intention de revenir au combat au plus tôt. « Je poursuivrai mes ennemis, dit le prophète, « je les prendrai, et je ne tournerai point d'un autre « côte jusqu'à ce qu'ils soient terrassés (1). » C'est pourquoi Cassien dit : Nous devons tellement combiner le < ombat contre les vices, qu'examinant celui qui fait le plus de ravage, nous ayons soin de lui livrer les assauts les plus puissants, et lorsque nous sentirons que nous en

(!)Ps. iï.

BU COMBAT SINGULIER. 5iJ

sommes délivrés, nous examinerons encore tous les endroits secrets de notre cœur, et nous dirigerons spécialement toutes les forces de notre esprit contre les restes que nous regarderons comme les plus dangereux. De cette manière, détruisant toujours ce qui nous paraît plus fort, il nous sera facile d'obtenir une victoire complète sur tout le reste, comme il a été dit.

Cependant la passion peut être regardée comme vaincue non seulement lorsque nous n'en éprouvons plus les atteintes, ce qu'on doit à peine espérer, mais lorsque nous réprimons sans peine ses mouvements par les actes des vertus qui lui sont opposées. Car, comme le dit Sénèque, nous combattons contre les vices non pour les vaincre entièrement, mais pour n'en être pas vaincus.

IIIe Point. — David vainquit le Philistin avec sa fronde et une pierre (1). La victoire de David ne fut pas tant l'effet de ses forces et de ses armes que de son adresse et de l'habitude. Faites de même pour vaincre.

1° David prit son bâton, sa fronde et cinq pierres bien polies dans le torrent (par là il présageait les instruments de la passion de Jésus-Christ), et il dit au Philistin : « Tu -( viens à moi avec un glaive, une lance et un bouclier ; « mais moi, je viens au nom du Seigneur des armées (2) . » Apprenez de là avec quelles armes vous pourrez vaincre le monstre horrible : par la prière, par la confiance, par la mortification de la chair, par les actes des vertus contraires, et surtout par les mérites et la grâce de Jésus - Christ, enfin par une vigilance continuelle. Hélas! il s'agit du salut de l'âme. Cassien veut encore que lorsqu'on se dispose à en venir aux mains avec le géant, on applique toute l'attention de son esprit au combat qu'on va lui livrer; que chaque jour on dirige contre lui la pointe des jeûnes, et à chaque instant les traits des soupirs et de>

(0 I Rois il. — (2)lbid.

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