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CHAPITRE XIX

Je crois avoir suffisamment fait connaître, au cours de cette étude, les tendances artistiques de Méliul, la nature de son génie, les rares facultés dont il a fait preuve dans sa glorieuse carrière, le rôle enfin qu'il a joué dans cette période féconde et brillante de Thistoire de l'art national qui s'étend de 1790 à 1815. Musicien dramatique et scénique avant tout, tempérament passionné, pathétique et plein de puissance, artiste étonnamment fécond et merveilleusement doué, il n'a pourtant pas complètement emprisonné son génie dans la forme théâtrale, et il s'est exercé tour à tour dans les genres les plus divers. Musique religieuse, symphonie, cantates, chants patriotiques ou guerriers, mélodies vocales, il a touché à tout, et s'il n'a pas partout et toujours réussi, il a laissé sur chacune de ses œuvres la vive empreinte de sa main puissante et la trace d'un souffle vraiment créateur. On a peine à croire qu'un homme mort à cinquante-quatre ans, et dont le faible état de santé exigea toujours d'infinis ménagements, ait pu écrire l'énorme quantité de musique qu'il a laissée derrière lui, c'est-à-dire une quarantaine d'ouvrages dramatiques, tant opéras que ballets, plusieurs symphonies, quelques œuvres de musique religieuse, près de vingt cantates^ dont certaines prenaient les proportions d'un opéra, un grand nombre de morceaux détachés de chant, des sonates de piano, etc., sans compter les œuvres de jeunesse dont il dédaigna de faire usage et celles, nombreuses et fort importantes, qu'une mort prématurée l'empêcha de livrer au public.

Si Méliul n'est pas le plus grand de nos musiciens (et je ne vois pas trop lequel on pourrait mettre au-dessus de lui), il est du moins l'un des plus grands, et assurément, en même temps que l'un des plus originaux, celui qui résume le mieux le génie français, ce génie fait de clarté, de concision vigoureuse, d'élégance et de beau langage. S'il fut parfois inégal, s'il ne s'éleva pas toujours et constamment à la même hauteur — et quel artiste n'a passes défaillances? — la faute en est moins à lui qu'aux circonstances, surtout aux écarts et aux faiblesses de collaborateurs envers lesquels il usait d'une indulgence trop facile. Mais jusque dans ses œuvres les moins achevées on était sûr de rencontrer des pages qui provoquaient l'enthousiasme, et lorsqu'il se montrait digne de lui-même il enfontait des chefsd'œuvre et signait ces merveilles qui ont nom Adrien j JEitphrosine et Coradin, Stratonice, Ariodant^ Uthal, Josejjh... Comme tous les maîtres, comme tous ceux que la gloire a marqués au front et qui ne passent sur cette terre que pour y conquérir l'immortalité, Méhul a joui de ce rare privilège d'exciter parallèlement l'admiration inconsciente de la foule et celle, plus raisonnée, des artistes que leurs études, leur éducation spéciale, leur expérience personnelle, mettaient à même de le bien comprendre et de l'apprécier à sa véritable valeur. La masse du public éprouvait la puissance de l'effet'^ les auditeurs éclairés découvraient la caisse, et n'en étaient que plus portés à admirer la vigueur d'un génie qui savait, par des moyens infaillibles, remuer la foule jusque dans ses entrailles, faire naître l'émotion dans tous les cœurs et arracher des larmes aux yeux les plus rebelles.

Il me semble précisément qu'on ne saurait lire sans quelque intérêt les jugements qui ont été portés sur un tel artiste par quelques-uns de ses pairs, par des musiciens illustres, et surtout par ceux qui ont été ses contemporains, ceux qui, ayant pu le suivre attentivement et de près dans les différentes phases de sa carrière, le côtoyant d'ailleurs dans la vie, sachant l'homme autant que l'artiste, le con-

naissaient étroitement et pouvaient particulièrement l'apprécier. Je vais donc reproduire ici les réflexions que le génie de Méhul a inspirées à certains de ses confrères, et je commencerai par ces lignes inédites de Cherubini, qui dans leur froideur apparente font d'autant plus ressortir les remarquables facultés que Méhul avait reçues de la nature et rheureux usage qu'il en sut faire ^ :

... Quant à son talent, il faut convenir que la nature l'avait bien partagé. Secondé par ses heureuses dispositions, profitant avec fruit des exemples des grands maîtres, travaillant avec une constance que l'ambition de se distinguer soutenait, on peut dire que Méhul s'est, en quelque sorte, formé lui-même, car les leçons qu'on lui avait données, soit dans son pays, soit à son arrivée à Paris, n'étaient ni par leur nature, ni par le court espace de tems qu'elles ont duré, assez suffisantes pour développer les moyens qu'il a déployés par la suite. Son style était large et clair, tendant plutôt vers les expressions fortes que vers celles qui ne demandent que de la grâce et de la douceur; c'était ])lutôt le Michel-Ange que le Raphaël de la musique. C'est par cette raison que ses compositions manquent généralement de légèreté, d'élégance et de grâce, surtout dans le genre comique, pour lequel son style était moins porté que pour le genre sérieux. Quoique cela, ses morceaux sont d'une contexture et d'une coupe dramatique toujours bien conçues, et ses accompagnemens distribués avec esprit et avec eiîet. Sa carrière musicale, commencée l'année 1782, dont on peut fixer l'espace à trente-quatre années, a été glorieusement remplie par Méhul, soit par 29 opéras représentés, soit par une foule d'autres ouvrages qui n'offrent pas à la vérité le même degré d'intérêt, tels que la musique de ballets, des symphonies, des cantates et autres pièces fugitives, mais qui ne laissent pourtant pas de concourir à étendre la réputation d'un compositeur. Si tous ses ouvrages dramatiques n'ont pas réussi, ce n'est pas à son talent qu'on doit l'attribuer, mais à la nature du poème, car il est bien rare qu'un compositeur qui a des idées, qui a du tact, et qui. sait bien manier son art, se trompe lorsque l'auteur du poème ne se sera pas trompé. De tous les tems, en France, le sort du musicien a dépendu du poète, et un excellent poème soutiendra une musique médiocre, tandis qu'une musique très belle ne fera jamais réussir un mauvais poème.

Dans sa forme un peu austère, un peu rigide peut-être,

^ Ces lignes sont extraites de la notice manuscrite de Cherubini sur Méhul, dont j'ai cite', à plusieurs reprises, des fragments si intéressants.

ce jugement de Cherubini sur Méhul peut cependant passer pour un éloge considérable, étant données la réserve ordinaire et les habitudes discrètes de son auteur. Avec Berton, autrement expansif de sa nature, très ardent et toujours plein d'enthousiasme, nous allons voir la louange prendre les couleurs les plus vives et le caractère le plus accentué. C'est dans sa fiimeuse brochure : Epître à wi célèbre compositeur français^ écrite en haine de Rossini et adressée à Boieldieu, que Berton parlait ainsi de son vieil ami Méhul :

... Méhul, nourri à l'école de Gluck, a fait plusieurs chefs-d'œuvre dans le genre tragique... Possédant à fond tous les secrets de son art, quoique la nature de son talent ne semblât pas l'appeler à traiter le comique, il composa cependant plusieurs ouvrages en ce genre ; il y réussit plusieurs fois, mais son esprit, son beau talent, furent seuls de. la partie. Son génie dans la comédie lyrique se trouvait à l'étroit par les convenances du genre ; il fallait à l'imagination de Méhul un champ plus vaste à parcourir ; les grandes passions, les caractères prononcés, violens, étaient les domaines de son talent. Son cachet est gravé tout entier dans le beau duo d'Etiphrosine. Toutes les hautes qualités qui peuvent constituer une grande réputation s'y trouvèrent réunies ; la nouveauté de la transition qui vient faire explosion à la fui de ce morceau est d'un effet surprenant et admirablement bien placée. Mais, hélas ! comme on abuse des meilleures choses, de froids imitateurs, croyant apparemment être aussi des Méhuls, se sont crus obligés de ne plus terminer un morceau de musique, fût-ce même une tendre romance, sans y introduire, avant la conclusion, une transition, une modulation extraordinaire !

Euphrosine , Stratonice, Mélidore, Vlrato , une Folie, Joseph, Uthcd, etc., etc., sont tous des ouvrages qui renferment des beautés de l'ordre le plus élevé. C'est principalement dans les deux premiers que Méhul s'est montré le plus observateur des lois de Vunitâ ; c'est à cette religieuse fidélité qu'il a dû d'y être plus simple, plus concis que dans ceux qui leur ont succédé. Mais je dois à la gloire de ce grand artiste, au caractère de mon confrère, de mon ami de dire que, si, dans ses autres productions, il a quelquefois eu la faiblesse de sacrifier à la manie du jour, cette faiblesse n'a eu d'autre source qu'un excès de modestie. Méhul s'était persuadé qu'on pouvait faire mieux qu'Euphrosine et que Stratonice : Méhul est resté seul en France dans cette opinion ^.

' Epître à un célèbre compositeur français, pp. 28-30.

Lesueur ne se montrait pas moins enthousiaste du génie de Méhul lorsque, du vivant même de celui-ci, il écrivait ce qui suit dans sa fameuse Lettre à Guillard, qui est une éclatante déclaration de principes formulée par l'auteur des Bardes. Voici comment, en 1801, Lesueur déplorait que Méhul ne fut pas appelé à se produire de nouveau à l'Opéra après y avoir fait représenter Adrien, après avoir donné au théâtre Favart tant et de si incontestables preuves de la puissance de son génie dramatique :

Gomment, disait-il, comment se fait-il que Méhul, qui depuis dix ans parcourt une carrière si brillante, comment se fait-il que Fauteur de Stratonice, d'Euphrosine et Coradin, du magnifique finale de Phrosine et Mélidore^ de l'opéra à'Ariodant, comment se fait-il que le •compositeur qui, au Grand- Opéra même, a fait entendre l'opéra d'Adrien, dont on cite principalement, et avec juste raison, des chœurs si beaux et si fortement dramatiques, comment se fait-il, disons-nous, qu'il soit à })eine parvenu à y faire représenter deux ouvrages ? Gomment ce grand compositeur n'est-il pas chargé non plus [ainsi que Gherubini] par le théâtre des Arts lui-même de composer pour ce spectacle, où son talent l'appelle ? i.

1 C'est dans cette étonnante Lettre a Gaillard que Lesueur, qu'on n'accusera pas sans doute d'être un faiseur àQ ponts-neufs, posait des principes que Méhul n'eût assurément pas désavoués et que nos ultra-wagnériens feraient bien de méditer quelque peu, venant d'un tel artiste. La citation est un peu longue ; on me la pardonnera en faveur de son objet :

« L'école italienne ! l'école italienne!... Gluck lui-même a le plus souvent écrit ses tragédies si fortement dramatiques, avec l'ordre et l'attrait de cette école. L'école italienne, disons-nous! Elle répandra sa mélodie, son charme irrésistible, son attrait tout-puissant sur le nerf et l'énergie des musiques allemandes, et sur la majesté solennelle des morceaux d'ensemble français. Soyons dramatiques, mais soyons dramatiques avec de la bonne musique... Sans doute il faut être dramatique et théâtral, mais il faut l'être avec toute la viélodie d'une excellente école; sans doute l'élève en composition dramatique doit apprendre à imiter la nature, mais avec la nature de son art. Accuser alors la musique de ne point assez ressembler à la déclamation, qui elle-même est un art particulier, cest accuser la musique d'être de la musique, cest accuser une langue dêtre une langue. Qu'on déclame le récitatif, c'est au mieux; mais déclamer les airs? mais déclamer les chœurs? Le rythme et la mesure périodique doivent s y montrer... La déclamation alors, qui ne veut ni rythme ni mesure périodique, détruirait tout le prestige mélodieux, et par conséquent toute la puissance de a

Enfin, Berlioz lui-même, qui, on le sait, n'était pas tendre aux artistes français, Berlioz fait ressortir d'une façon lumineuse les hautes et nobles qualités qui distinguaient le génie essentiellement dramatique de Méhul. S'il fait quelques réserves, — qui ne me semblent pas d'ailleurs absolument justifiées, car ce n'est pas du même côté que lui que je porterais le blâme, — on va voir avec quelle sympathie véritable, avec quel respect sincère et profond il parle de celui qu'il considère comme un des plus grands maîtres de la scène française.

Voici comment l'auteur de VEnfance du Christ et des Troi/ens ipsirle de l'auteur de Joseph et à! Buphrosine '.

... Son système en musique, si tant est que l'on puisse appeler système une doctrine semblable, était le système du gros bon sens, si dédaigné aujourd'hui. Il croyait que la musique de théâtre, ou toute autre destinée à être unie à des paroles, doit offrir une corrélation directe avec les sentiments exprimés par ces paroles ; qu'elle doit même quelquefois, lorsque cela est amené sans effort et sans nuire à la mélodie, chercher à reproduire l'accent de voix, l'accent déclamatoire, si l'on peut ainsi dire, que certaines phrases, que certains mots appellent, et que l'on sent être celui de la nature ; il croyait qu'une interrogation, par exemple, ne peut se chanter sur la même disposition de notes qu'une affirmation ; il croyait que pour certains élans du cœur humain il y a des accents mélodiques spéciaux qui seuls les expriment dans toute leur vérité, et qu'il faut à tout prix trouver, sous peine d'être faux, inexpressif, froid, et de ne point atteindre le but suprême de l'art. Il ne doutait point non plus que, pour la musique vraiment dramatique, quand l'intérêt d'une situation mérite de tels sacrifices, entre un joli effet musical étranger à l'accent scénique ou au caractère des personnages, et une série d'accents vrais, mais non provocateurs d'un frivole plaisir, il n'y a point à hésiter. Il était persuadé que l'expression musicale est une fleur suave, délicate et rare, d'un parfum exquis, qui ne fleurit point sans culture et qu'on flétrit d'un souffle ; qu'elle ne réside pas dans la mélodie seulement, mais que tout concourt à la faire naître ou à la détruire : la mélodie, l'harmonie,

musique théâtrale... Attachons-nous donc à ce qui fait Vessence de cet art^ à la mélodie, puis à la mélodie, et toujours à la mélodie expressive et dramatique. '>

Et voilà, du coup, nos wagnériéns obligés de jeter l'anathème sur Lesueur!

les modulations, le rhythme, l'instrumentation, le choix des registres graves ou aigus des voix et des instruments, le degré de vitesse ou de lenteur de l'exécution, et les diverses nuances de force dans l'émission du son. Il savait qu'on peut se montrer musicien savant ou brillant et être entièrement dépourvu du sentiment de l'expression ; qu'on peut posséder, au contraire, au plus haut degré ce sentiment et n'avoir qu'une valeur musicale fort médiocre ; que les vrais maîtres de l'art dramatique ont toujours été doués plus ou moins de qualités très musicales unies au sentiment de l'expression.

Méhul n'était imbu des préjugés d'aucun de ses contemporains, à l'égard de certains moyens de l'art qu'il employait habituellement lorsqu'il les jugeait convenables, et que les routiniers veulent proscrire en tout cas. Il était donc réellement et tout à fait de l'école de Gluck ; mais son style, plus châtié, plus poli, plus académique que celui du maître allemand, était aussi bien moins grandiose, moins saisissant, moins âpre au cœur ; on y trouve bien moins de ces éclairs immenses qui illuminent ks profondeurs de l'âme. Puis, si j'ose l'avouer, Méhul me semble un peu sobre d'idées ; il faisait de la musique excellente, vraie, agréable, belle, émouvante, mais sage jusqu'au rigorisme. Sa muse possède l'intelligence, l'esprit, le cœur et la beauté ; mais elle garde des allures de ménagère, sa robe grise manque d'ampleur, elle adore la sainte économie.

C'est ainsi que dans Joseph et dans Valentine de Milan la simplicité est poussée jusqu'à des limites qu'il est dangereux de tant approcher. Dans Joseph aussi, comme dans la plupart de ses autres partitions, l'orchestre est traité avec un tact parfait, un bon sens extrêmement respectable ; pas un instrument n'y est de trop, aucun ne laisse entendre une note déplacée : mais ce même orchestre, dans sa sobriété savante, manque de coloris, d'énergie même, de mouvement, de ce je ne sais quoi qui fait la vie. Sans ajouter un seul instrument à ceux que Méhul employa, il y avait moyen, je le crois, de donner à leur ensemble les qualités qu'on regrette de ne pas y trouver. J'ai hâte d'ajouter que ce défaut, s'il est réel, me paraît mille fois préférable à l'abominable et repoussant travers qu'il faut renoncer à corriger chez la plupart des compositeurs dramatiques modernes, et grâce auquel l'art de l'instrumentation fait trop souvent place, dans les orchestres de théâtre, à des bruits grossiers et ridicules, grossièrement et ridiculement placés, ennemis de l'expression et de l'harmonie, exterminateurs des voix et de la mélodie, propres seulement à marquer davantage des rhythmes d'une vulgarité déplorable, destructeurs môme de l'énergie, malgré leur violence ; car l'énergie du son n'est que relative, et ne résulte que des contrastes habilement ménagés ; bruits qui n'ont rien de musical, qui sont une critique permanente de l'intelligence et du goût du public capable de les supporter, et qui ont enfin rendu nos

SA VIEj SON GÉNIE^ SON CARACTÈRE 371

orchestres de théâtre les émules de ceux que font entendre dans les foires de village les saltimbanques et les marchands d'orviétan ^.

Clierubini, Berton, Lesueur, Berlioz^ voilà certes d'éclatants témoignages en faveur du génie de Méhul. Boieldieu, lui aussi^ était au nombre de ses fervents^ et l'on a vu quelle admiration profonde Herold nourrissait pour celui dont il se montrait justement fier d'être l'élève. En Allemagne, Weber et Spolir ne dissimulaient pas davantage le respect et la sympathie que leur inspiraient les œuvres d'un maître qui excitait en eux la plus sincère et la plus vive émotion. Quant au public, quant aux contemporains de Méhul, il suffit de parcourir les journaux et les recueils qui rendaient compte de la représentation de ses ouvrages pour se faire une idée de l'enchantement que ceux-ci produisaient sur la foule, de la puissance qu'exerçait sur tous ce grand nom de Méhul, si universellement admiré et respecté. Il y a, véritablement, quelque chose de touchant dans l'hommage qui ne cessait de lui être rendu, dans les égards dont on l'entourait constamment, même au milieu des circonstances les moins propices, alors que la fortune semblait le moins lui sourire. Jamais artiste ne fut accueilli avec plus de faveur, plus de reconnaissance, pourrait-on dire, et dans l'histoire de notre musique dramatique, je n'en connais que deux qui aient obtenu de tels éloges, qui aient à ce point recueilli l'unanimité des suffrages : Grétry et Boieldieu. Encore doit-on dire de Méhul que, débutant par ce coup de foudre à' EiipJirosine et Coradin, il se vit, du premier coup, classé au rang des maîtres, placé presque en dehors de la discussion et, à peine âgé de vingt-sept ans, entouré d'une auréole de gloire et l'objet d'une célébrité qui ne s'acquiert d'ordinaire que par une longue suite d'efforts et de succès. Il entra réellement dans la carrière en triomphateur. Par malheur, ses œuvres ne lui ont pas survécu, parce que, trop peu soucieux de la valeur des poëmes

' Les /Soirées de V orchestre, pp. 398-400.

qu'il mettait en musique, la représentation de ces œuvres est devenue presque impossible aujourd'hui. Et encore ici faut-il remarquer que la beauté surprenante de la musique àeJosepJiy seule épave échappée au naufrage général, a fait passer condamnation sur les imperfections du livret, et que ce seul chef-d'œuvre suffit à justifier, aux yeux du public actuel, l'immense renommée qui s'est attachée au nom de ce maître enchanteur.

Et si le génie de l'artiste était lumineux et magnifique, le caractère de l'homme n'était pas moins digne de respect, et ne commandait pas moins l'estime et l'affection. Le public, qui ne s'y trompe pas, et qui, tout en subissant les efi'ets de certains charlatanismes, sait très bien accorder ses sympathies les plus vives à ceux qui les méritent le mieux, à ceux qui ne comptent que sur leur talent pour les obtenir, le public savait gré à Méhul de la rectitude et de la noblesse de sa conduite, de la simplicité et de l'austérité de son caractère. On pardonne aisément au génie certains écarts, certaines faiblesses, voire certaines excentricités ; mais on l'aime mieux encore lorsqu'aux grandes facultés qui le constituent il joint de hautes qualités morales : le respect de soi-même, le sentiment exact de sa valeur absolue et relative, le souci de sa dignité et par conséquent l'honnêteté dans ses rapports avec le public. Ces qualités étaient précisément celles de Méhul, dont le caractère a été ainsi retracé, non sans bonheur, par un homme qui le connaissait bien, son élève Auguste Blondeau, auquel son enseignement et ses soins avaient valu le grand prix de Rome en 1808:

Méhul, doué d'un esprit élevé, cultivé, d'une sensibilité profonde, quelque peu mélancolique, portait dans toute sa personne et dans ses habitudes cette nuance qui, sans être précisément la tristesse, en est cependant plus proche que de la gaîté, et annonce que l'âme, sans cesse active, est constamment préoccupée de quelque émotion tendre et sérieuse à la fois. Sa parole était claire, sonore, discrète, sa conversation était calme, spirituelle, son enseignement était lucide, concis, positif, la Iwnière même. La rectitude, la pureté étaient ses principes dominants, ce que l'on peut reconnaître dans ses belles partitions, comme dans ses écrits, dont aucun malheureusement n'a vu le grand

jour de l'impression i. Il était d'un facile accès, bon et obligeant; il encourageait les talents naissants et ne leur refusait ni ses conseils, ni son appui. D'une probité sévère, d'une délicatesse éprouvée, l'envie ne troubla jamais son repos, et sa parole comme son jugement étaient également équitables à l'égard des œuvres des nombreux émules que lui donna son siècle, et au milieu desquels il acquit par ses ouvrages une si vaste et si juste célébrité 2.

Le caractère de Méhul était en effet plein de générosité, de noblesse et de bonté. Une probité austère, une honnêteté scrupuleuse, une délicatesse exquise s'alliaient chez lui aux sentiments les plus tendres, à une rare chaleur de cœur, au désir toujours ardent de faire le bien et d'aider son prochain. Plein d'affection pour ses élèves, de dévouement pour ses amis, de déférence pour tous, il n'attendait même pas qu'on sollicitât son crédit, et s'employait spontanément en faveur de ceux à qui il pouvait être utile. Monsigny, dont il semblait s'être donné la tâche de protéger la vieillesse, lui dut de voir ses derniers jours à l'abri du besoin ; il fut un de ceux qui facilitèrent à Boieldieu ses

* Ceci est une erreur. Les rares écrits de Méhul, qui se bornent à quelques rapports officiels, lus à l'Institut, ont été insérés soit dans lelloniteur, soit dans le Magasin encyclopédique.

- Auguste-L, Blondeau : Histoire de la musique moderne^ T. Il, pp. 216-217. — De son côté, Arnault, l'un des premiers collaborateurs de Méhul, a rendu ainsi hommage à son caractère : — « Non moins favorisé par la nature en ce qui regarde le cœur qu'en ce qui tient au génie, Méhul avait un caractère élevé comme son talent, caractère formé d'une sensibilité profonde, alliée à une grande énergie et à la plus sévère intégrité. Son âme, à la fois tendre et foi-te, était ouverte à toutes les passions, et les combattait toutes, hors celle de la gloire. De là, dans toutes les manières (le Méhul, une certaine austérité qui n'était pas sans grâce. La générosité fut habitude en lui. S'il s'agissait d'un autre, je chercherais dans sa vie quelques traits pour le prouver; quant à lui, je n'en connais qu'une preuve, c'est sa vie tout entière. Ajoutez à ces qualités une imagination ardente et cependant un esprit juste et délié, le jugement le plus sain, la pénétration la plus profonde, un goût délicat en tout, joints h, une élocution aussi correcte que facile, et enfin un talent particulier pour jeter de l'intérêt dans tous les genres de conversations, et vous aurez à peu près une idée de ce que fut Méhul, l'un des hommes les plus attachants que j'aie rencontrés.» [Œuvres d'Arnault, T. V, p. 461.)

premiers pas dans la carrière; Plantade put lui être reconnaissant de la situation qu'il lui fit acquérir ; ses élèves Dugazon, Herold, Beaulieu, Blondeau, étaient l'objet de ses soins constants ; enfin tous ceux qui l'approchaient étaient à même d'éprouver la solidité de ses relations, d'apprécier les effets de l'aide bienfaisante qu'il accordait toujours à qui s'en montrait digne.

Il j a pourtant une ombre légère à ce tableau, et que je ne saurais dissimuler. Dans le portrait touchant qu'il a tracé de son maître, Blondeau a commis une erreur qu'il importe de relever, en disant que « l'envie ne troubla jamais son repos». Or, pour quiconque a étudié le grand homme, ce ne saurait être un mystère que le sentiment fâcheux qu'il éprouvait tout d'abord en présence du succès d'un de ses confrères. Méhul était ombrageux, Méhul était ambitieux, il avait soif de gloire, comme il le disait lui-même, et il lui semblait peut-être qu'on lui volait une partie de la sienne lorsqu'on excitait les applaudissements du public. Quelque singulière que puisse paraître cette faiblesse chez un artiste d'un tel génie et d'une trempe aussi vigoureuse, le fait est absolument constant, et on peut le dévoiler d'autant plus volontiers que Méhul s'en accusait lui-même avec une franchise qui l'honore et qui peut facilement lui faire accorder son pardon. Entre autres témoignages relatifs à ce sujet, je citerai les lignes suivantes de Charles Maurice, que son admiration pour le maître garantit de toute suspicion de mensonge ou d'injustice en cette circonstance : — «Le compositeur de tant de génie et d'un caractère si recommandable, dit-il, celui qui a trouvé Joseph et VIratOj ces deux extrêmes d'une beauté si rare, Méhul, dînant aujourd'hui chez M. Saint-Prix^, nous a donné un exemple de sincérité qui lui fait le plus grand honneur. On causait des faiblesses humaines. — Il en est une, dit-il, dont je ne saurais me défendre et que je combats vainement. Je ne crois pas être envieux, et pourtant les succès des autres me font mal ;

* L'artiste célèbre de la Comëdie-Française.

je TavoiiBy pourV expier en le disant. Cette preuve d'abnégation^ cette franchise d'un homme à ce point supérieur, nous ont fort touchés, et pour y répondre par une douce espérance, sur la spirituelle proposition de M. Saint-Prix, nous avons porté ce toast général : Au prochain cJief-cV œuvre que nous donnera MéJml / » *.

Ce n'était pas là le seul travers du caractère d'ailleurs si loyal et si chevaleresque de Méhul. Chose étrange ! et que j'ai eu déjà l'occasion de faire remarquer : ce musicien d'un génie si incontesté, cet artiste si fêté, si choyé, si gâté par le public, et qui, s'il ne fut pas toujours également heureux dans les manifestations de son talent, se vit du moins toujours entouré du respect et de l'admiration de tous, Méhul, enfin, se croyait et se disait l'objet d'une sorte de conspiration occulte ourdie contre sa gloire et ses succès ! Inquiet, méfiant, ombrageux à l'excès, il se voyait sans cesse en butte à de sourdes inimitiés, environné d'êtres qui ne songeaient qu'à lui nuire, et victime de je ne sais quelles machinations sournoisement organisées contre son repos et son bonheur ! Il se rendait ainsi malheureux à plaisir, et l'on peut bien dire que c'est lui-même qui conspirait contre sa tranquillité, empoisonnant par d'injustes soupçons, par des craintes chimériques, les satisfactions les plus légitimes, les plus nobles jouissances qu'il pût éprouver 2.

De tout cela pourtant il était le seul à souffrir, et l'on ne

* Histoire anecdotique du Théâtre et de la Littérature, T. I, p. 191.

2 « Fatalement doué de cette disposition mélancolique qui est la couronne d'épines du génie, il voyait des ennemis dans ses rivaux et transformait en complots do la haine les brigues de la concurrence. La finesse de son tact, la délicatesse de son goût, n'empêchaient pas qu'il ne se méprît très souvent au choix des ouvrages qu'on venait lui proposer pour la scène, et, soit que la faiblesse du poème glaçât l'imagination du compositeur, soit qu'elle enchaînât l'applaudissement aux mains des spectateurs, un demi-succès faisait vibrer au cœur de Méhul une note aussi douloureuse qu'aurait pu faire la chute la plus complète. Alors, il souffrait en silence, mais loin d'en moins souffrir, la contrainte qu'il s'imposait pour dissimuler sa blessure ne servait qu'à l'envenimer encore. » — (Vieillard : Méhul, sa vie et ses œuvres, p. 27.)

saurait lui tenir rigueur à ce sujet, car les défauts qui ne nuisent qu'à celui qui les possède sont en quelque sorte des défauts négatifs.

Il n'en reste pas moins que Méhul était le meilleur des hommes, le plus sûr des amis, et qu'à ce double titre, sans parler de son génie, il se voyait reclierclié par tous ceux qui étaient à même de le bien connaître, d'apprécier sa haute valeur morale 'et ses rares facultés intellectuelles. C'est qu'aussi il ne se contentait pas d'être un grand artiste. Homme du monde, homme de goût, esprit cultivé, causeur charmant et d'une originalité piquante bien que sa conversation fût sans apprêt et sans ambition, le fils de l'humble aubergiste de Givet apportait dans la société la plus choisie les qualités à la fois solides et brillantes qui excitent la sympathie, commandent le respect, forcent l'attention et font naître le désir d'une plus étroite intimité. Joignant à ces qualités les dons extérieurs les plus heureux, bien pris dans sa taille plutôt petite qu'élevée, avec des manières d'une cordialité séduisante, son regard clair et profond, son sourire plein de grâce, l'aisance de sa personne, sa parole grave et harmonieuse, la facilité de son élocution, la variété de ses connaissances, en faisaient un des êtres les plus accomplis qui se puissent imaginer.

Aussi peut-on dire qu'il était aimé de quiconque pouvait l'approcher, exerçant sur tous, d'une façon toute naturelle et par le seul fait d'une supériorité qui s'imposait d'ellemême, un ascendant irrésistible et comme une sorte de fascination affectueuse. Ses collaborateurs, ses confrères, ses élèves, les artistes qui étaient chargés d'interpréter ses œuvres, tous subissaient cet ascendant, cette fascination, et tous lui témoignaient, en retour de la bonté, de la sollicitude qu'il prodiguait autour de lui, le plus vif, le plus profond et le plus sincère attachement.

Dans la première partie de cette étude, j'ai donné un aperçu des relations établies et entretenues par Méhul à l'époque de la Révolution et surtout du Directoire, c'est-àdire aux plus belles années de sa jeunesse active, brillante

et glorieuse, j'ai fait connaître quelques-uns des salons qu'il fréquentait particulièrement, où il était constamment appelé, recherché, désiré. On a peine à comprendre, répandu comme il l'était alors et dans le monde officiel, et dans le monde artiste, et même dans le monde frivole, comment il pouvait concilier les soins que réclamaient ces nombreuses relations avec les obligations, autrement absorbantes, que lui imposaient son travail et l'exercice de sa profession. Aussi paraît-il avoir renoncé d'assez bonne heure, et sans regrets bien vifs, à cette partie un peu factice de l'existence d'un artiste, remplaçant par la méditation, par la rêverie à laquelle il était naturellement enclin, des distractions et des plaisirs superficiels qui ne convenaient que médiocrement à son caractère studieux, mélancolique et réfléchi. Devenu un peu sombre une fois la première jeunesse passée, obligé d'ailleurs par l'état de sa santé à une vie aussi retirée que le lui permettaient ses occupations et ses travaux, il se dégagea peu à peu de ses attaches mondaines, et bientôt ne resta plus guère fidèle qu'à un seul salon*, mais celui-là, qu'il ne cessa de fréquenter jusqu'à ses derniers jours, avait pour lui un attrait invincible : c'était celui du grand violoniste Rodolphe Kreutzer, comme lui compositeur dramatique et qui plus tard fut chef d'orchestre de l'Opéra. Méhul était attiré là non- seulement par son amitié pour Rodolphe et pour son frère Auguste, mais aussi par la grâce séduisante de M™^ Kreutzer, femme extrêmement distinguée, douée d'un esprit très fin, d'un sens artistique exquis, et qui lui témoignait une inappréciable affection. On a pu voir, par les lettres qu'il adressait à cette femme charmante au cours de son voyage dans le Midi, peu de temps avant sa mort, si Méhul lui rendait cette affection.

C'est dans ce salon très élégant et très artiste de la rue de Provence, où la joie à son arrivée se peignait sur tous les visages, où ses jours de visite étaient de véritables jours de fête, que Méhul aimait à revenir sans cesse, sachant y trouver, avec des hôtes pour lui pleins de prévenances, d'attentions et de cordialité, quelques bons et solides amis.

d'excellents camarades, qu'il était toujours heureux de revoir et pour qui sa présence était un bonheur. Vieillard, qui lui-même à cette époque était un des habitués de ce salon, a consigné à son sujet quelques souvenirs intéressants:

La maison de Kreutzer, dit-il, était un vrai sanctuaire de l'art. A rOpéra-Gomique, les deux grands succès de Lodoïska et de Paul et Virginie ; à l'Opéra, Astyanax, la Mort d'Abel et Aristippe avaient donné à Kreutzer un rang très distingué parmi les compositeurs français. Premier violon [solo] à l'Opéra, parmi ses contemporains Rode et Baillot pouvaient seuls être placés sur la même ligne que lui. Son frère et son élève, Auguste, promettait d'être son digne successeur. Ces titres divers à la vogue et à la célébrité avaient procuré à Kreutzer une des plus grandes existences d'artiste dont il y ait eu d'exemple en France ; par le talent, il était arrivé à la fortune, et la spirituelle intelligence d'une femme du plus haut mérite avait fait de sa maison le centre de réunion d'un petit nombre d'auteurs et d'artistes d'élite qu'il rassemblait toutes les semaines à sa table. La place de Méhul y était toujours marquée la première ; heureux et fier de m'y voir admis, je dois dire que, de toutes les relations de cette nature dont j'ai joui dans une carrière déjà prolongée au-delà du terme commun, je n'en ai pas rencontré qui m'ait procuré de plus douces jouissances, ni laissé de meilleurs souvenirs. Ce qui faisait surtout le charme de ces réunions, c'était la franchise de ton, l'absence de toute prétention guindée, la bonhomie enfin qui y régnait constamment. Le moyen de ne pas réussir dans le cercle ou à la table que les deux belles-sœurs, M'^^s Adèle et Alphonsine Kreutzer, animaient de leur esprit si ingénieux, si naturel, c'était d'y apporter l'intention de briller, de dire des mots, de lancer des traits. J'ai vu Vigée, longtemps cité à Paris comme un causeur d'éhte, y échouer complètement. Quel contraste formait sa pétulance, son brio prétentieux, avec l'aménité, la finesse si discrète et si mesurée que Méhul apportait dans la conversation, et qui donnait du prix à la plus simple parole ! Un artiste, lui-même homme de beaucoup d'esprit, le jeune Pradher, disait avec raison que Méhul savait faire un mot charmant d'un simple bonjour ! ^.

Méhul n'était pas seulement, comme je l'ai dit, un causeur attachant et plein d'esprit, aux réparties fines et aux

Méhuly sa vie et ses œuvres, pp. 39-40.

SA VIE, SON GÉNIE j SON CARACTÈRE

réflexions ingénieuses; c'était encore un conteur charmant, un inventeur très curieux et très écouté de récits étranges, d'aventures extraordinaires, qu'il déroulait devant ses auditeurs avec un talent très particulier et un imperturbable sang-froid. Son imagination, très féconde sous ce rapport, lui suggérait d'étonnantes histoires de voleurs, de revenants, de fantômes, qu'il se plaisait à renouveler sans cesse, histoires d'un caractère toujours piquant, souvent lugubre et tout à fait fantastique, par lui menées à leur terme avec une rare habileté à l'aide d'une foule d'incidents, d'épisodes soit dramatiques, soit burlesques, qui s'entre-croisaient et s'enchevêtraient dans sa narration de façon à produire l'effet le plus prodigieux. Sa réputation était si bien établie à cet égard, dans les salons où l'on était assez heureux pour jouir de sa présence, qu'on ne manquait jamais de lui demander un de ces récits, et qu'il ne se faisait point prier pour se rendre aux sollicitations dont il était l'objet. Un chroniqueur s'est plu à rappeler, dans les lignes que voici, avec les procédés habituels à Méhul en pareilles circonstances, les succès que lui valaient son imagination fertile et son talent très apprécié de conteur :

Méhul n'a point écrit, que je sache ; mais il aurait mérité qu'un sténographe recueillît les contes qu'il débitait en petit comité. Il excellait surtout dans les contes de revenants, il produisait un effet de peur dont il était difficile de se garantir, quelqu'averti que l'on fût ; il avait une manière de procéder dans ses récits qui lui réussissait toujours. Il commençait du ton le plus simple, il multipliait les détails les plus naturels ; on assistait en quelque sorte à l'action qu'il mettait en scène, il y faisait figurer quelquefois des personnages connus : il se servait de leurs noms pour faire croire à l'authenticité de ce qu'il avait vu, disait-il, ou appris de témoins dignes de foi. Ensuite, lorsque l'on était bien séduit, bien captivé par toutes ces fausses apparences de sincérité, il entrait peu à peu dans le fantastique, si bien, si fort, qu'à l'arrivée du revenant on croyait à sa réalité : le mensonge était, pour ainsi dire, caché dans la foule des ressemblances qui l'enveloppaient.

Quelquefois Méhul employait un autre artifice. Il débutait par des réflexions philosophiques, par quelques observations de mœurs, par des questions de morale qu'il faisait suivre, pour leur prêter appui,

d'une petite historiette qu'il inventait, ce dont il se gardait bien de convenir, et dans laquelle il se plaçait lui-même comme acteur. Instruit des moyens dont il usait habituellement dans ses récits, on attendait le revenant, et le revenant ne paraissant pas, l'historiette finissait comme elle avait commencé, sans sortir des voies naturelles, et même au lieu d'effrayer elle faisait rire, elle aboutissait à une plaisanterie ^. . . .

Je reviens à Méliul musicien.

On a reproché à ce maître d'abuser des effets matériels et de se montrer, en plus d'une occasion, excessif quant aux moyens employés pour obtenir ces effets. Dans la notice qu'il a fournie sur lui à la Biographie Michaud, Sévelinges dit à ce sujet: — «Méhul ne dissimulait pas lui-même, et il en a fait l'aveu à l'auteur de cet article, qu'entraîné par l'esprit d'une époque où l'exagération des idées s'était introduite jusque dans les arts, il avait abusé quelquefois des moyens d'effet jusqu'à confondre le bruit avec l'énergie. » Je ne sais trop si le reproche est bien fondé. En tout cas, on pourrait expliquer ce défaut chez Méhul, sinon l'excuser, en faisant remarquer qu'il a composé beaucoup de musique pour les grandes fêtes révolutionnaires, et que cette musique, écrite en vue de masses considérables et destinée à être exécutée en plein air, lui avait peut-être fait prendre l'habitude de grossir ses effets et de forcer son instrumentation pour lui donner l'intensité sonore exigée par la nature même de cette exécution. On a dit que Grétry lui-même ayant directement exposé à Méhul ce grief qu'on formulait contre lui, celui-ci lui aurait, en souriant, fait une réponse analogue à celle qu'on attribue à Crébillon parlant de Corneille et de Racine, et lui aurait répondu : « Gluck a pris la terre, Sacchini le ciel, je me jette à corps perdu dans les enfers. » Quoi qu'il en soit, Méhul a prouvé avec éclat qu'il pouvait, à l'occasion, allier la sobriété la plus sévère et le goût le plus pur au sentiment le plus dra-

1 Madame Kreutzer, par Audibert. {Le Voleur, du 15 juillet 1851.)

matique et à la plus grande force d'expression. StratonicCy aussi bien que Joseph ^ plaide victorieusement sa cause sous ce rapport : je crois qu'il serait difficile de reprocher à ces deux chefs-d'œuvre aucun excès d'aucune sorte.

D'ailleurs, si cette exagération que quelques-uns ont blâmée chez Méhul avait eu sa source dans une sorte de système volontaire et déterminé, il serait malaisé de la faire concorder avec le sentiment d'admiration que lui faisait éprouver le plus sobre et le plus merveilleux de tous les maîtres, l'auteur de Bon Juan et des Noces de Figaro. Cette admiration de sa part était grande en effet, et elle m'est prouvée par cette note trouvée dans les papiers de son neveu Daussoigne, et qui m'a été communiquée par le fils de ce dernier : — « Le grand compositeur qui me servit de père parlait un jour de Mozart, avec une grande animation, en présence de son collaborateur Alexandre Duval, auteur du poème de Joseph, Mais, mon cher Méhulj lui dit Duval un peu surpris, vous considérer donc Mozart comme un musicien incomparable ? Méhul retrouvant , devant cette question, son calme habituel, lui répondit: Incomparable^ dites -vous? Ma foi y mon ami, je Vbcn sais vraiment rieny car je n'ai jamais eu la pensée de le comptarer à personne,.. »

Quoi qu'on puisse dire de Méhul et quelques défauts qu'on lui puisse reprocher, il reste, grâce à ses nobles et puissantes facultés, l'un des plus grands artistes dont les hommes doivent perpétuer le souvenir, l'un de ceux surtout qui doivent nous être le plus chers, à nous, Français, ses compatriotes. Buffon a dit, en définissant l'éloquence : « Que faut-il pour émouvoir la multitude et l'entraîner ? Que faut-il pour ébranler la plupart des autres hommes et les persuader ? un ton véhément et pathétique, des gestes expressifs et fréquents, des paroles rapides et sonnantes. Mais pour le petit nombre de ceux dont la tête est ferme, le goût délicat et le sens exquis, et qui comptent pour peu le ton, les gestes et le vain son des mots, il faut des choses,

des pensées, des raisons ; il faut savoir les présenter, les nuancer, les ordonner ; il ne suffit pas de frapper V oreille et à^ occuper les y eux y il faut agir sur Vâme, et toucher le cœur en parlant à V esprit, »

Là était justement le secret de Méhul : il savait « agir sur Fâme, et toucher le cœur en parlant à l'esprit. » C'est ce qui a fait sa force, c'est le fond même de son génie, c'est ce qui le rend immortel !

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