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CHAPITRE XVIII

Avant d'entreprendre l'étude synthétique du génie de Méhul qui doit terminer ce travail, il me faut rendre compte du sort qui accueillit son dernier ouvrage, Valen- Une de Milan ^ ouvrage posthume, qui fut représenté seulement cinq ans après sa mort.

Il y avait, au dire des contemporains, dix ou douze années que cet opéra languissait dans les cartons de F Opéra- Comique, et l'on se demande comment ce théâtre avait pu négliger ainsi une œuvre importante signée d'un si grand nom, due à un artiste qui avait si largement contribué à sa fortune et pour lequel le public professait une admiration si profonde. « Valentine de Milan, disait à ce sujet un journal, est un opéra reçu depuis dix ans, et que des circonstances particulières n'ont pas permis de représenter plus tôt. Méhul pourtant, qui a composé la musique de cette importante production, est au premier rang des compositeurs dramatiques qui ont illustré notre scène lyrique. Il n'est point d'égards, de considérations et même de préférences dont Méhul ne fût digne de la part des sociétaires de r Opéra-Comique ^ néanmoins il est mort avant la représentation de son dernier ouvrage, auquel il attachait beaucoup de prix ^. »

Le collaborateur de Méhul, Bouilly, qui avait écrit le piètre livret de Valentine de Milan, où l'histoire était traitée par lui avec une indépendance pleine de fantaisie, s'agi-

Le Constitutionnel^ du 30 novembre 1822.

tait beaucoup pour en obtenir la représentation. Ses efforts pourtant restaient infructueux, et, après toute une série de démarches dont il n'avait pu tirer aucun résultat, il se décidait à écrire officiellement au Comité des artistes de l'Opéra- Comique, pour réclamer de lui la mise à l'étude d'un ouvrage sur lequel il fondait les plus grandes espérances l. Cette lettre ne suffit pas sans doute à lever tous les obstacles, à venir à bout de toutes les difficultés, car il fallut encore deux grandes années de réflexion à messieurs les sociétaires pour les décider enfin à s'occuper sérieusement d'une pièce dont en définitive le succès, qui les étonna peut-être, ne dut pas laisser que de leur être agréable.

Ce n'est donc que dans les derniers mois de 1822 que l'on vit commencer les études de Valentine de Milan, dont les rôles furent distribués à Huet, Darancourt, Desessarts, Leclerc, Alexis Dupont, à M"^^^ Paul et Desbrosses, et c'est seulement le 28 novembre de cette année qu'en put avoir lieu la première représentation. S'il faut en croire un chroniqueur, dont la sévérité est peut-être exagérée, cette soirée servit de prétexte à une petite mise en scène d'un genre particulier, dans laquelle il voit plutôt une sorte de charlatanisme intéressé qu'un hommage sincère rendu à la gloire et à la mémoire de Méhul. L'écrivain commence par apprécier l'œuvre de Bouilly avec une indulgence que celle-ci ne méritait guère et que ses confrères, les critiques contemporains, n'ont guère imitée :

Valentine de Milan a été l'héroïne d'un grand nombre de drames, de mélodrames el de tragédies. Ses amours, ses nombreux malheurs, sa sensibilité, ses vertus, son courage, ont été maintes fois mis à contribu-

* Cette lettre, datée du 30 août 1820, était ainsi analysée dans le Catalogue des autographes de M. de Soleinne : — " Aux membres du Comité de rOpéra-Comique. Il leur demande de mettre en répétition Valentine de Milan, dont la musique est prête k mettre à la copie, d'après le manuscrit autographe de Méhul: «Je ne vois donc pas ce qui pourrait s'opposer à « ce que nous puissions vous et moi faire déposer par le public une nou- « velle couronne sur la tombe de celui qui vous fut si fidèlement attaché « et dont la mémoire nous est si chère à tous. »

tion par les auteurs dramatiques, mais presque toujours sans succès. Jeune encore, M Bouilly se prit aussi de passion pour la belle fille de Galéas ; mais, voyant que tous les théâtres étaient envahis par ses confrères, il se rejeta sur l'Opéra-Comique et composa pour Méhul un poème, dans lequel ce compositeur célèbre pût déployer toutes les ressources de sa brillante imagination. En véritable ami, M. Bouilly s'est entièrement sacrifié au musicien, ou plutôt il a travaillé dans le goût de l'époque à laquelle il vivait alors. Car, tout en partageant l'avis des critiques modernes, qui ont dit que sa pièce n'était qu'une suite d'invraisemblances, j'ajouterai qu'il y a quinze ou seize ans, époque de la réception de Valentinc de Milan, ce drame aurait obtenu beaucoup plus de succès qu'aujourd'hui. Au théâtre comme en politique, les circonstances font tout...

Rien ne ressemble plus à un opéra italien que Valentine de Milan. Mais la délicieuse musique que Méhul a composée pour les paroles pouvait opérer un miracle, et faire écouter, dans un religieux silence, une pièce dix fois plus mauvaise que celle de M. Bouilly. Le charlatanisme employé par les comédiens, pour ajouter à l'éclat du triomphe qu'obtint encore après sa mort cet illustre compositeur, était inutile s'il n'était pas déplacé. Une circulaire avait été adressée aux auteurs et au\compositeurs ordinaires de Feydeau, afin qu'ils se trouvassent en costume (?) à la représentation de cette pièce ; les deux balcons leur avaient été destinés à cet effet. A la fin de l'ouvrage, le buste de Méhul fut apporté par les acteurs, couronné de fleurs et de lauriers, et, pour compléter la fête, des couplets de M. Bouilly furent chantés et répétés en choeur. Cette comédie, donnée par les sociétaires pour en imposer au public et gagner quelques bonnes recettes (car le désir de rendre hommage à la mémoire d'un homme justement célèbre doit être compté pour peu de chose dans cette circonstance), ne fit que peu d'effet. Si les administrateurs de Feydeau avaient eu l'intention de se montrer reconnaissans envers l'un des auteurs de leur fortune, le meilleur moyen de lui prouver leur bonne volonté, c'était de jouer sa pièce de son vivant. Quoi qu'il en soit, Valentine obtint, grâce au compositeur, un succès des plus honorables ; pour tout dire, en un mot, on y trouva Méhul entièrement digne de sa haute réputation. C'est à son neveu, M. Daussoigne, que l'on doit les changemens qu'il a été nécessaire de faire à la partition i.

* Chaalons d'Argé : Histoire critique et littéraire des théâtres de Paris (année 1822, pp. 308-313).

Je rappellerai ici que les admirateurs de Méhul saisirent, avec beaucoup d'à-propos, l'occasion de la représentation de Valentine de Milan pour rendre h sa mémoire un liommage qui lui était bien dû. Voici ce que le Miroir disait à ce sujet dans son numéro du 28 novembre 1822 : — « La numis-

Le succès de Vdlentine fut en effet complet, et Ton peut croire qu'il y avait, dans l'accueil que lui fit le public, autre chose que de la reconnaissance pour le génie du grand homme qui n'était plus. Si l'ouvrage ne s'est pas maintenu au répertoire, il en faut chercher la raison dans le peu de valeur du poëme, construit avec une insigne maladresse et orné avec trop d'abondance des niaiseries solennelles que Bouilly ne manquait jamais de semer sur son passage. Il faut dire aussi que le sujet, sombre et mélodramatique, convenait peu au genre de l'Opéra-Comique ; mais par cela même il s'alliait assez heureusement au tempérament de Méhul, dont la partition, pour inégale qu'elle fût par la faute même du livret, contenait néanmoins des pages superbes et des morceaux de premier ordre. Castil-Blaze, qui faisait alors ses débuts de critique au Journal des Débats, et qui professa toujours pour l'auteur de Joseph une admi-

matique est destinée à perpétuer tout ce qui fut grand. Ses empreintes, que les siècles altèrent à peine, transportent à la postérité la plus reculée les images des hommes dont la mémoire mérite d'être conservée. Les héros de l'antiquité revivent dans les médailles que l'on trouve encore dans les entrailles de la terre. Décernées par la reconnaissance et l'amour des peuples, elles consacrent les vertus et le génie; elles sont, pour ainsi dire, la monnaie de la gloire. La flatterie en a souvent accordé, de leur vivant même, aux mauvais rois ; l'admiration seule les frappe à la mémoire des grands artistes. Méhul était digne, par ses talens et son caractère, de partager avec les plus illustres compositeurs de notre époque l'hommage qu'on vient de lui rendre; on a choisi pour faire paraître la médaille qui le représente le moment où l'un de ses ouvrages, qui n'avait pas encore vu le jour, va être entendu sur la scène qu'il a illustrée par de brillantes productions, rappeler ses anciens titres, et renouveler sa renommée... Les titres qu'il avait à l'admiration, à l'estime et à l'amitié sont plus que sufïîsans pour justifier la médaille qu'un jeune et habile artiste, M. Veyrat, vient d'exécuter en son honneur. La figure de Méhul est d'une extrême ressemblance; sur le revers, ses principaux ouvrages sont inscrits autour d'une lyre qui rappelle son génie et entourés du laurier qui rappelle ses triomphes. Cette médaille, en bronze, se vendra aujourd'hui, jour de la première représentation de Valentine de Milan. Elle complétera la collection des hommes célèbres, et ne peut manquer d'avoir un grand succès, tant par le souvenir de celui qu'elle représente que par le talent de celui qui Ta exécutée. »

ration aussi profonde que raisonnée, rendait ainsi compte de la représentation de Valentine de Milan :

C'étoit jeudi dernier un jour de cérémonie pour Feydeau, cérémonie funèbre à la vérité, et qui a rappelé aux amateurs des arts la perte qu'ils ont faite depuis plusieurs années, perte dont on a déjà connu toute l'immensité. Ces honneurs solennels rendus à la mémoire d'un grand compositeur par ses nobles rivaux et ses dignes émules, ont quelque chose de touchant et d'inspirateur. L'assemblée passoit tour à tour du recueillement d'une attention profonde aux bruyans transports du plus vif enthousiasme. Plusieurs ne pouvoient retenir les larmes de la reconnoissance en écoutant cette Valentine, que l'illustre auteur (ïEuphrosine, de Joseph, d'Ariodant, et de tant d'autres belles partitions, nous a léguée....

Cet opéra, qui n'est pas un cours d'histoire, est coupé d'une manière peu favorable pour la musique. Il offre néanmoins des tableaux imposans et un troisième acte plein d'intérêt. Il est du nombre de ceux qui exigeroient un plus grand cadre que le théâtre de l'Opéra-Comique. La musique est digne de son auteur. On a cependant pu remarquer qu'elle suit l'inégalité d'intérêt du poème. Le troisième acte est le meilleur en paroles comme en musique...

Valentine de Milan a de très grands rapports musicaux avec Uthal. Nous devons savoir gré à l'auteur d'avoir imité de belles choses qui lui appartenoient déjà, et qui se trouvent placées dans un opéra qui paroît éloigné pour toujours de la scène.

Le succès de Valentine de 3Iilan a été constant et complet ; le vif intérêt qu'inspiroit la musique a dû faire supporter bien des scènes ennuyeuses et languissantes. Les auteurs ont été demandés ; Huet, qui avoit rempli le principal rôle avec beaucoup d'âme, de noblesse et d'intelligence, est venu annoncer, au milieu des bravos, que les paroles étoient de M. Bouilly, et la musique de feu Méhul, terminée {)ar M. Daussoigne, neveu du compositeur i. Les applaudissemens ont redoublé ; on a jeté une couronne, qui a été déposée sur le buste de Méhul. Ponchard a chanté avec une expression aussi juste que touchante trois couplets dont voici le dernier... 2.

Castil-Blaze ne cite ici que quatre vers de ces couplets. Je vais les reproduire ici tous les trois, tels que Bouillj

* C'est Daussoigne, en effet, qui s'était chargé — et il le fit avec beau coup d'intelligence — de la mise au point de la partition et des remaniements qu'exige toujours la mise h la scène d'une œuvre aussi importante.

-Journal des Débats, du 2 décembre 1822.

les a placés à la fin du livret de Valentine de Milan, où il les faisait précéder de la note que voici: — «Couplets chantés par M. Ponchard^ après la première représentation de cet ouvrage, au moment où l'on couronna le buste de Méhul, à la demande du public et de tous les compositeurs français qui s'étaient fait un devoir de se réunir à l'un des balcons de la salle. »

Air de Joseph : A peine au sortir de Venfance, etc.

0 toi qui dignement t'élèves Au temple d'immortalité, De tes rivaux, de tes élèves Reçois ce tribut mérité !

Fidèles gardiens de ta gloire.

Nous unissons nos cœurs, nos chants, Et pour honorer ta mémoire Nous empruntons tes doux accents.

Chœur. — Oui, pour honorer, etc.

Qui jamais de la jalousie Sut mieux exprimer les fureurs.

Les cris joyeux de la folie Et la prière des pasteurs?

Ta facile et brillante lyre Variant ses tons, ses couleurs.

Souvent sait provoquer le rire, Souvent nous arrache des pleurs.

Chœur. — Oui, tu sais provoquer, etc.

Aujourd'hui ton urne, funèbre

S'ombrage d'un nouveau laurier :

Tu prouves que l'homme célèbre ,

Ne saurait mourir tout entier.

Ainsi des enfans du génie

Le nom n'est jamais oubHé ;

Et celui de Méhul s'allie

Avec la gloire et l'amitié.

Chœur. — Oui, le nom de Méhul, etc. i.

1 Tandis qu'il faisait suivre son livret de cette... poe'sie, Bouilly le faisait pre'ce'der de la dédicace qu'on va lire. On me croira sans peine si je déclare

Valentlne de Milan ^ grâce à sa valeur musicale, au nom de Méhul, et aussi à une interprétation excellente et remarquable sous tous les rapports, fournit une brillante série de représentations. Créée à la fin de 1822, elle tint le répertoire pendant tout le cours de l'année suivante et reparut encore sur l'affiche en 1824. Mais à partir de 1825, l'ouvrage est abandonné, et sa carrière semble terminée pour toujours. Je ne crois pas qu'il ait jamais été repris. Il n'en reste pas moins sinon absolument l'une des meilleures, du moins l'une des productions les plus intéressantes et les plus dignes d'attention qui soient sorties de la plume de Méliul.

que je reproduis l'une et l'autre non à cause de leur valeur littéraire, mais simplement à titre de petits documents historiques :

« Aux mânes de Méhul.

« Cet ouvrage fut l'objet de ta prédilection: tu mis un soin particulier K l'embellir des sons harmonieux de ta lyre immortelle. Te le dédier, c'est en quelque sorte te restituer ton bien.

«Il m'a produit à moi la plus douce récompense que je pusse ambitionner: celle de voir déposer sur ton image chérie le laurier que mérite le grand talent, et de rendre à ta mémoire cet hommage du cœur qu'on n'accorde qu'à l'homme de bien.

« Ta cendre, mon cher Méhul, a tressailli sans doute pendant la première représentation de notre Valentine. Parmi tous ceux de nos confrères qui composaient cette belle fête des arts, ton collaborateur et ton ami, caché sous ta brillante auréole, s'est rejoint à toi par la pensée, et s'est convaincu, plus que jamais, que la mort même ne peut séparer ceux qui pendant trente ans eurent la douce habitude de s'estimer et de se chérir.

«BoUILLY. »

Voici le titre exact du livret de Valentine : — « Valentine de Milan, drame lyrique en trois actes, paroles de J. N. Bouilly, musique posthume de Méhul, partition terminée par M. Daussoigne, représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre royal de l'Opéra-Comique, le 28 novembre 1822. » (Paris, Mme piuet, 1823, in-S».)

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