‹ MéhulChapitre 4 sur 40 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le voyageur qui, au sortir de Mézières-Charleville, veut remonter le département des Ardennes jusqu'à son extrémité septentrionale, jusqu'au bout de cette étroite langue de terre en forme de cap qui pénètre comme un coin dans le territoire de la Belgique, par lequel elle est enveloppée de trois côtés, n'a qu'à suivre le cours sinueux, pittoresque et capricieux de la Meuse, La Meuse est loin d'être ici le fleuve majestueux et plein de noblesse, aux flots abondants et limpides, qu'on admire dans les plaines fertiles et grasses de la Hollande, du côté de Rotterdam et de Dordrecbt, où, en se rapprochant de la mer qui va l'engloutir, elle se montre pleine de fierté, de grandeur et de poésie. Plus modeste et plus humble, bien que depuis sa source elle ait déjà traverse trois de nos départements, la Haute-Marne, les Vosges et la Meuse, en donnant son nom à ce dernier, elle s'écoule tranquillement de ce côté,

O MEHUL

roulant des eaux rendues un peu ternes par les schistes ardoisiers qui leur servent de lit, et poursuivant son cours sans fracas et sans bruit, entre la double chaîne montagneuse des Ardennes, couverte de forêts profondes, qui lui fait escorte jusqu'en pays belge. Les paysages se succèdent sur les deux rives du fleuve, sans grande variété, sans grand imprévu, mais non sans hardiesse et sans vigueur, et en déroulant le panorama d'une nature âpre, un peu sauvage, parfois grandiose, et presque toujours d'un caractère puissant, austère et mélancolique. La teinte grise des eaux et leur écoulement lent et monotone, le vert sombre de ces bois impénétrables qui, comme un immense manteau, couvrent les vastes flancs des montagnes en laissant voir seulement de temps à autre, par une large déchirure, la couleur sèche et foncée de la roche mise à nu pour le travail des ardoisières, l'absence trop fréquente de soleil, enfin un ciel un peu opaque, un peu lourd, souvent encore obscurci par une brume très dense ou par des nuages épais, tout cela contribue à répandre sur cette contrée si curieuse, si originale, si empreinte d'une véritable poésie, comme une sorte de voile mystérieux et triste, à lui donner un aspect un peu sévère, un peu farouche, mais qui est loin d'être sans charme et surtout sans grandeur.

Des deux côtés du fleuve s'étage, sur une étendue de vingt lieues environ, toute une suite de gros bourgs ou villages dont la présence vient rompre la monotonie de cette nature toujours un peu semblable à elle-même. C'est ainsi que sans parler de Nouzon, qui est une petite ville très active, très commerçante, très affairée, on voit se succéder tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre rive, Levrézy, Braux, Château-Regnault, Monthermé, Deville, Laifour, Revin, Fumay, Haybes, Vireux-Molhain. Quelques-uns de ces villages, comme Château-Regnault, Haybes, Vireux- Molhain, se trouvent dans une situation presque souriante, grâce à un écartement des montagnes qui, en laissant place à quelques vertes prairies, recule un peu les bornes d'un

liorizon par trop circonscrit; d'autres, au contraire, comme Monthermé et Laifour, profondément encaissés et presque enfouis entre la Meuse et les rochers qui la bordent, entièrement sevrés de soleil, presque privés d'air et de lumière, semblent faits pour inspirer les idées les plus moroses, pour faire naître au cœur de l'homme les sentiments les plus austères et les plus sombres. C'est auprès de Laifour que l'on peut contempler ces roches hautes et escarpées, fameuses dans la contrée sous le nom de Dames de Meuse, qui resserrent vigoureusement le lit du fleuve sur un espace d'un kilomètre environ, se penchant en quelques endroits comme pour le couvrir et s'apprêter à lui barrer le passage.

Après Vireux-Molhain, la Meuse commence à s'élargir à mesure qu'on approche de Givet, qui est le dernier centre habité du côté de la France et qui est situé à quatre kilomètres seulement de la frontière belge. Givet est une petite ville très proprette, très convenablement bâtie, qui ne contient guère plus de 6,000 habitants, mais qui, en sa qualité de sentinelle avancée de la France, constitue une place forte de première classe, merveilleusement défendue par la citadelle de Charlemont, qui la protège du haut d^m roc escarpé et inaccessible. Elle se compose de trois parties distinctes : le Grand-Givet, ou Givet-Saint- Hilaire, sur la rive gauche de la Meuse, siège des administrations civiles et militaires; le Petit-Givet, ou Givet- Kotre-Dame, situé sur la rive droite du fleuve, qu'on traverse sur un beau pont de pierre; enfin Charlemont, dont les murailles épaisses s'étendent au-dessus du Grand- Givet et qui, à part la garnison de la forteresse, n'est guère peuplé que d'une centaine d'habitants qui cultivent là-haut quelques maigres terrains.

Je m'étais rendu dans les Ardennes pour rechercher, sur les lieux mêmes, des renseignements que j'espérais bien y trouver touchant Méhul et sa famille. Après m'être arrêté à Mézières, où l'archiviste du département, M. Senemaud, avait bien voulu se mettre à ma disposition et m'aider

avec une rare obligeance, j'avais franchi à pied, en m'arrêtant aussi à Monthermé, où Méhul reçut son éducation musicale, les 80 kilomètres qui séparent Mézières de Givet. Parti un matin de Fumay, j'arrive à Givet vers le milieu du jour, j'entre par la porte de France, je franchis un pont-levis, et je pénètre dans la ville ; je suis la voie qui continue la grande route, et qui est bordée d'un côté par un immense quartier d'infanterie et de cavalerie pouvant renfermer 6,000 hommes, de l'autre par le flanc abrupt de la montagne que couronne Charlemont avec ses murs crénelés et ses ouvrages de défense. Mes oreilles sont affectées, en passant devant la caserne, d'un horrible hruit musical qu'eût certainement réprouvé l'artiste illustre dont le souvenir m'amène en ces lieux; c'est un épouvantable charivari d'instruments militaires de toutes sortes : bugles, pistons, clarinettes, ophicléides, etc., s'exerçant avec rage et tous à la fois, de façon à produire la plus monstrueuse des cacophonies. Cela me rappelle un peu la grande cour du Conservatoire aux approches des examens et des concours. Je poursuis mon chemin, toujours tout droit, je longe le quai du Fort-de-Rome , le quai des Fours, la rue Saint-Hilaire, et , sans avoir un instant dévié de la ligne directe , je débouche sur la place de l'Hôtelde-Ville, anciennement place d'Armes, où se trouvent à gauche la mairie, à droite l'église Saint-Hilaire, et, au milieu, l'humble monument élevé à la mémoire de Méhul.

Ce n'est pas sans émotion que je m'arrêtai devant ce modeste souvenir consacré par ses concitoyens à la gloire d'un des plus grands musiciens, d'un des génies les plus nobles et les plus purs qu'ait produits la France. Par malheur, ce monument, d'une simplicité vraiment rudimentaire, et qui n'a pas été l'objet des soins les plus indispensables, est indigne d'un si grand homme. Il consiste en un buste de marbre blanc représentant Méhul couronné de lauriers, buste posé sur un piédestal également en marbre, que supportent trois marches en pierre d'ardoise; sur le

piédestal^ un bas-relief figurant une Renommée^ et, audessus, cette simple inscription :

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