MI
Méhul est un très grand maître, un de ceuï qui font le plus d'honneur à l'Ecole Française.
(G. S\int-Saëns)
LES ANNEES DE DEBUT.— HOFFMAN. — EUPHROSINE. — STRATOMCE. — MÉLWORE ET PIIROSISE.
« C'est une jolie ville que Givet, propre, gracieuse, hospitalière, située sur les deux rives de la Meuse, (jui la divise en grand et petit Givet, au pied d'une haute et belle muraille de rochers dont les lignes géométriques du fort de Charleniont gâtent un peu le sommet. » Ainsi s'exprimait Victor Hugo, en 1842, dans une de ses lettres du Rhin. Après avoir tracé une amusante caricature d'un clocher dont l'architecte « devait être Flamand )), il continue par une charmante et poétique évocation de la petite ville contemplée au crépuscule, et l'achève en une vision du croissant lunaire, digne d'être citée, même après lafmde Booz endormi^. Il y a
' Il se pourrait bien que les deu.x; dernières strophes de l'immortel poème fussent une « cristallisation» déiinitive de l'esquisse tracée vingt
6 MKIIUL
loin de celle appréciation favorable à celle que donnail, au xvii" siècle, un poète anonyme, dont la muse, étrangement farouche, situait Givet parmi « des rochers escarpés, une plaine stérile, une terre aride, des sommets affreux. Le soleil, obscurci de honte et de colère », fuvait « ce sombre climat, ces froides contrées et ces lieux détestés », Remplaçons ces épithètes un peu trop rudes par l'image d'une rêveuse mélancolie répandue sur tout le paysage, et nous aurons une idée assez juste de la ville où naquit Méhul le 22 juin 1763. Son père y exerçait les fonctions de maître d'hôtel du comte de Montmorency avant d'y devenir simple restaurateur.
Le jeune Etienne-Nicolas' témoigna de précoces dispositions pour la musique. Un vieil organiste du couvent des Récollets devint son premier professeur. Le second fut un remarquable musicien allemand : Guillaume Hanser, qui, appelé à l'abbaye de Laval-Dieu par les religieux Prémontrés, y occupait le poste d' « inspecteur du chœur », ou, si l'on veut, de surintendant de la musique. Organiste et contrapunliste, il dirigeait en outre les éludes musicales de huit élèves, parmi lesquels Méhul se distingua rapidement. Même il se montra digne de suppléer son maître et « toucha
ans i)lus UH par le poète: « Le croissant... si fin, si pur et si délié, i|u'un eût ilil que Dieu nous laissait entrevoir la moitié de son anneau d'or )) est devenu « le croissant fin ot clair », et l'anneau entrevu s'est transformé en n faucille d'or ».
' Et non Etienne-Henry, comme on l'a souvent écrit à tort. M. A. Pougin a reclilié cette erreur d'après l'acte de baptême de Méhul.
iM E II U L 7
sur l'org-ue du P. Hanser » ainsi que le rapporte naïvement un témoignage contemporain.
Comme il en devait advenir pour Gounod, Méhul crut se sentir une sérieuse vocation religieuse, à laquelle la médiocrité de sa santé l'obligea de renoncer. Sous quelles influences et par quels motifs se décida-t-il à partir pour Paris? On l'ignore. Toujours est-il qu'il y arriva en 1778 ou 1779, ne possédant, si nous en croyons un de ses biographes, que ses seize ans, sa vielle et Vespérance. Recommandé à Gluck il eut la chance de contempler le maître au milieu des transports de l'inspiration, tour à tour écrivant, déplaçant des meubles, chantant et mimant des airs de ballet. Il reçut de l'illustre musicien le plus cordial accueil et lui dut d'assister à la répétition générale (Vïphigénie en Tauride. De là une impression profonde dont la trace ne devait jamais s'effacer, ainsi qu'en témoigne l'œuvre entier de Méhul.
Si d'ailleurs celui-ci ne fut pas à proprement parler l'élève de Gluck, du moins est-il probable qu'il eut avec lui « des entretiens pendant lesquels le grand homme lui aura exposé ses larges et puissantes idées sur la poétique du drame lyrique tel qu'il le concevait, et les sentiments qui l'avaient amené à opérer la réforme par laquelle il a rendu son nom immortel » *. Enfin, c'est vraisemblablement par Gluck que son juvénile admirateur entra en relation avec le musicien Edelmann et devint son élève. Edelmann qui, en dépit d'allégations peu
' Arthur Pouein : Méhul.
8 M !•: II l' L
fondées, semble avoir été la (loul)lt' \ ictiine de la Révolution d'abord et des anecdotiers ensuite, passait pour un musicien fort disting-ué et bien dig-ne de former un tel disciple. Celui-ci iil ses débuts devant le public parisien le 17 mars 1782, en produisant au Concert spirituel une ode sacrée dont les paroles étaient dues à Jean- Baptiste Rousseau. Cette composition fut accueillie avec une faveur marquée. Elle accompagnait sur le prog-ramme un motet de Lesueur, par lequel le futur auteur des Bardes débutait également.
Sans nous arrêter à un recueil de trois sonates pour le clavecin publié en 1783, nous mentionnerons, comme témoig"nage de la vocation scénique de Méhul, deux opéras ; Psijclié et Anacrco/i, pour lesquels il avait utilisé d'anciens poèmes, puis un troisième : Laiisua et Lydie, écrit sur un livret spécialement élaboré par Valadier. Aucun vestige n'en est parvenu jusqu'à nous.
Un concours ayant été institué en 1784, dans le but louable de provoquer Téclosion de bons poèmes de tiagédies lyriques, comédies lyri(|ues et ballets, trois triomphateurs se virent couronnés ex-sequo. Lun d'eux était Fauteur de Lausiis qui confia aussitôt à Méhul le livret de sa victorieuse Cora. Mais cette œuvre ne devait pas attendre moins de six années sa présentation au public, grâce à l'encombrement causé par le nombre inquiétant des poèmes proposés, etauijucl radminislraliou se promettait d'obvier j)ar de sévères revisions.
Cependant Méhul, sans se laisser découragei* par les