‹ Méhul, sa vie, son génie, son caractèreChapitre 23 sur 41 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Qui connaît aujourd'hui le Joseph de Bitaubé, ce « poème en prose », — en mauvaise prose, — plus que centenaire à l'heure présente, puisque sa première édition remonte à 1786, et qui, aux environs de 1830, faisait encore partie de ce qu'on pourrait appeler les classiques de l'enfance? Pauvre Joseph, comme il est délaissé maintenant, et qui s'aviserait de le lire ! Il me souvient pourtant qu'au temps de ma prime jeunesse cette fantaisie me prit un jour, et je lus Joseph, comme j'avais lu Télémaque, comme j'avais lu Estelle et Nemorin, et Paul et Virginie, mais en y prenant moins de plaisir. Il ne manque cependant pas d'un certain talent dans ce << poème en prose », et tout au moins peuton dire que la moralité en est irréprochable. Mais quelle forme, grands dieux ! quel style à la fois filandreux et boursouflé, et comme cela semblerait aujourd'hui démodé et rococo !

Il n'en était pas de même en 1806, où l'œuvre de Bitaubé n'était encore âgée que de vingt printemps. L'Empire avait « relevé les autels » renversés par la Révolution, les églises s'étaient rouvertes, prier n'était plus un crime, on revenait aux choses de la Bible, et les lectures se ressentaient du changement qui, depuis le Directoire, s'était opéré dans l'état de la société française un instant affolée. En de telles circonstances, Joseph retrouva tout naturellement la faveur qui l'avait abandonné ; il la retrouva même si bien qu'il se mit tout à coup à inspirer les auteurs dramatiques d'une façon presque désordonnée, et que nos théâtres se virent inondés de Josephs de toute sorte. Ce

fut d'abord, à la Graîté, un Pharaon ou Joseph en Egypte, drame en trois actes, qui fut représenté le 22 juillet 1806 5 ce fut ensuite, à la Comédie-Française, un Omasis ou Joseph en Egypte , tragédie en cinq actes de Baour-Lormian, qui vit le jour le 13 septembre suivant et qui, malgré la présence de Talma et de Mllc Mars dans les deux rôles principaux, ceux d' Omasis et de Benjamin, n'obtint guère plus de succès que le précédent drame. Ce fut enfin, à T Opéra-Comique, Joseph, ouvrage en trois actes dont Alexandre Duval avait écrit le poëme et Méhul la musique, et qui fut offert au public le 17 février 1807. On avait eu le bon goût de ne pas qualifier ce nouveau Joseph d'« opéracomique», car je laisse à penser s'il pouvait y avoir làdedans le plus petit mot pour rire, et l'affiche l'inscrivait de cette façon : « drame en trois actes, mêlé de chant. » Mais ces trois Josephs, et aussi une parodie d'Omasis donnée au Vaudeville sous le titre à'Omazette, ne devaient pas, paraît-il, clore définitivement la série. A l'Opéra même on attendait un nouveau Joseph, celui-ci sous forme de ballet (!), et si ce dernier venu ne parvint pas à voir les feux de la rampe, du moins en fut-il sérieusement question, ainsi qu'on peut s'en convaincre par ces lignes que publiait alors le Courrier des Spectacles :

Jamais la maison de Jacob n'a été fêtée avec autant de ferveur que depuis un an ; son culte se trouve partout, aux boulevards, aux Français, à l'Opéra-Comique. Si l'on en croit les bruits publics, on lui prépare encore de nouveaux autels. La muse lyrique se ranimera pour elle à l'Académie impériale de musique ; Terpsichore même doit se convertir, se faire juive, et danser en faveur d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Ces honneurs rendus aux patriarches des Hébreux et ceux qu'on leur prépare me rappellent la plaisanterie d'un homme jovial qui voulait remettre un placet au Régent. Il s'était embusqué au Palais- Royal ; le prince sort :

— Permettez que je présente ce placet à Votre Altesse Royale.

— Je ne puis rien recevoir.

— Souffrez que je vous le déclame, car il est écrit en vers.

— Je n'aime pas la déclamation.

— Je vous demande la permission de le chanter.

— Je ne me sens pas disposé ce matin en faveur de la musique.

— Eh bien ! Monseigneur, souffrez au moins que je vous le danse.

— Un placet dansé ! le fait est curieux. Eh bien ! dansez donc le placet.

L'auteur le dansa, et obtint sa demande. Joseph sera donc présenté, déclamé, chanté et dansé. Si l'on en fait autant pour le Joseph du Nouveau Testament, nous aurons pour longtemps des sujets d'édification1.

Joseph y pourtant, dut se contenter d'être récité, déclamé et chanté. Il ne fut point dansé. Et c'est vraiment dommage. Voit-on d'ici le vertueux ministre de Pharaon se livrant, pour calmer ses douleurs, aux douceurs du jeté-battu, l'austère Ruben cultivant le fouetté de face, le sombre Siméon traduisant ses complots en arabesques ou en ronds de jambe, et le vénérable Jacob lui-même s'efforçant de réparer les injustices du sort en battant des entrechats à sept !

Ce qu'il y a d'assez singulier dans l'abondance de ces Josephs qui s'abattaient en troupes serrées sur nos divers théâtres, c'est que, à l'encontre de l'ordinaire, l'imitation n'y était pour rien. Il est bien évident que Baour-Lormian ne s'avisait pas de copier la Gaîté lorsque, sept semaines après l'apparition du Pharaon de celle-ci, il donnait son Omasis à la Comédie-Française. Le Joseph d'Alexandre Duval ne fut pas davantage une imitation lyrique de ce dernier, car il dut sa naissance un peu au hasard et ne fut que le résultat d'une sorte de défi. Personne jusqu'à ce jour n'a eu l'idée de faire connaître, d'après l'auteur luimême, les détails de l'enfantement de ce Joseph, détails qui ne manquaient pourtant ni de piquant ni d'intérêt, et qu'il était facile de trouver dans la préface que Duval a écrite pour sa pièce en la reproduisant dans l'édition de ses œuvres complètes2. On y aurait vu tout d'abord que le livret de Joseph était primitivement conçu en vue de l'Opéra, auquel il convenait assurément beaucoup mieux qu'à l' Opéra-Comique, et on aurait eu les raisons de la

1 Courrier des Spectacles, du 18 février 1807.

2 Paris, Barba, 1822-1829, 9 vol. ïn-8<».

simplicité un peu trop élémentaire de l'action et de son uniformité. Mais je vais précisément laisser parler Duval et lui emprunter son récit :

Le lendemain de la première représentation du Joseph de M. Baour- Lormian, dit-il, je dinais, avec plusieurs auteurs et quelques artistes, chez Madame Gay, où l'on était toujours sûr de trouver la plus aimable réunion, et d'entendre d'agréables discussions sur les lettres et sur les arts1. Chacun des convives jugeait, selon sa manière de voir, la pièce de mon confrère ; et, quoiqu'ils fussent tous d'accord sur la beauté de la poésie et le mérite de l'ouvrage, ils y trouvèrent je ne sais quel défaut qu'ils ne pouvaient définir, mais qui nuisait à l'ensemble de cette belle tragédie. Comme un autre, je voulus dire mon avis sur cet ouvrage, et je crus expliquer le défaut qu'ils lui reprochaient, en assurant que l'amour, que l'auteur avait introduit dans ce sujet patriarcal, affaiblissait le premier intérêt, qui est la piété filiale. Tous se récrièrent contre mon opinion ; ils prétendirent que le sujet était trop simple pour que l'auteur pût se dispenser d'inventer une conjuration et un amour qui pussent fournir de l'aliment pour cinq actes ; que si, en effet, la simplicité du sujet ne nous offrait pas matière suffisante pour une grande tragédie, il fallait se régler d'après cela, et ne pas étendre le sujet au-delà- de sa proportion ; que je convenais que ce sujet, si intéressant dans la Bible, n'offrait que la reconnaissance des frères, et que tout ce que l'on pouvait se permettre, c'était de faire arriver Jacob en Egypte, et de le rendre témoin du pardon que Joseph accorde à ses frères; mais qu'au reste tout autre sentiment qui pouvait distraire de cet intérêt de famille, devenait un hors-d'œuvre dangereux pour l'ouvrage, et qu'il fallait tout le talent et le style de Baour-Lormian pour avoir pu triompher de l'obstacle qu'il s'était créé lui-même. Méhul, qui était au nombre des convives, nous écoutait avec une attention particulière ; mais quand il vit que la discussion allait bientôt cesser, il voulut la ranimer, et, avec cette finesse et ce genre d'une aimable raillerie qu'il possédait si bien, il soutint, par un motif qu'on devinera bientôt, que, tout en adoptant quelques-unes de mes idées, il était impossible de traiter ce sujet sans y coudre quelque épisode ; qu'au reste, rien n'empêchait de tenter une épreuve qui ne pouvait tourner qu'à l'avantage du public ; que si l'on avait fait une tragédie de Joseph, on pouvait bien en faire un opéra ; qu'il ne connaissait pas de sujet plus propre à donner du style et de l'intérêt à la musique ; et que, puisque je me trouvais d'une opinion contraire à

* Mme Sophie G-ay, mère de Mme de Girardin, femme aussi charmante par son esprit que distinguée par son talent d'écrivain et de musicienne.

celle de tout le monde, il me portait le défi de lui faire de ce pieux Joseph un opéra en trois actes. Madame Gay appuya cette idée avec toute la chaleur et le charme qu'elle porte dans une conversation ; et pour avoir mis quelque opiniâtreté à soutenir mon opinion, je fus condamné par tout le monde à fournir la preuve qu'on pouvait faire un Joseph sans conspiration et sans amour. On voulut plus ; on m'assigna le temps où je devais lire l'ouvrage ; et comme il était question d'un grand opéra, on convint seulement qu'on me dispensait, pour tout ce qui tenait au récitatif, d'apporter les vers tout façonnés. Afin de ne pas passer pour un Gascon, je fus bien obligé de me résigner à'tout ce qu'on ordonna. Toute la société, contre laquelle j'avais disputé avec la chaleur que donne la conviction, fut ajournée à la quinzaine, avec injonction de venir siéger au même tribunal, et moi de comparoir pour me voir juger et condamner par mes pairs à telle amende qu'il plairait au tribunal littéraire de m'infliger.

Cette plaisanterie, comme tant d'autres de ce genre, suffisait, dans cette maison où l'esprit et la grâce ne cessaient de fournir des bons mots, à nous faire passer une soirée très agréable : aussi tout le monde s'en alla-t-il très content, excepté moi qui, cheminant avec ce bon Méhul, me reprochais en riant mon entêtement, et prévoyais déjà tout le travail, peut-être inutile, qu'il allait me causer. Cependant, arrivé chez moi, je me mis à réfléchir à la manière dont je traiterais le sujet ; et, comme il m'était positivement défendu d'emprunter aucun épisode, puisque c'était là le motif de notre discussion, et qu'il me fallait cependant amener des situations fortes et intéressantes, je ne trouvai d'autre moyen d'y parvenir que de faire un réprouvé de Siméon et un aveugle de Jacob. Une fois cette donnée admise, je fus tout surpris de la facilité que je trouvai à faire marcher mon action. Mon furieux Siméon formait un contraste avec la douceur un peu monotone de Joseph, et la perte de la vue dans mon père Jacob m'offrait l'occasion toute naturelle d'employer ces méprises de personnages, qui sont d'une si grande ressource pour* amener des situations plus ou moins intéressantes. On se doute bien que, mon plan fait, je ne tardai pas à finir l'ouvrage. J'allai moi-même presser le tribunal de se réunir ; et, la lecture faite de mon drame, on convint d'une voix unanime que j'avais gagné ma cause, et qu'on pouvait faire un Joseph sans étendre l'action par des épisodes étrangers au sujet.

Je n'entrerai dans aucun détail sur les beautés musicales de cet ouvrage : c'est sans contredit le chef-d'œuvre de Méhul ; mais je répondrai au reproche qu'on me fit dans le temps, d'avoir porté à l'Opéra-Gomique un sujet qui, par son spectacle et le grandiose de sa musique, appartenait tout à fait au grand Opéra. Lorsque je fus condamné par l'arrêt d'une joyeuse société à composer mon Joseph, il était bien entendu que je travaillais pour notre grande scène lyrique ; mais

lorsque mon aréopage eut entendu ma pièce telle qu'elle est maintenant, il fut décidé qu'on ne changerait point le dialogue en récitatif, et qu'on jouerait ainsi la pièce au théâtre Feydeau. Je crois bien que Méhul, qui était encore à cette époque en querelle avec l'administration de l'Opéra, avait secrètement gagné nos juges : car ils parvinrent à me faire consentir à cette substitution de théâtre à force de raisonnements ; et sans doute ma paresse ordinaire m'y décida tout à fait. Ma pièce fat jouée et obtint beaucoup de succès à Paris ; mais elle rapporta au théâtre très peu d'argent ; elle fit au contraire la fortune de tous les directeurs de province : ce qui prouve incontestablement que les idées religieuses ont beaucoup plus de succès dans les départements que dans la grande capitale ; et j'avoue que je la crois malheureusement tant soit peu impie, malgré tous les soins que l'on prend de la rappeler aux vertus du bon vieux temps, et à cette simplicité de mœurs patriarcales que l'on ne retrouve plus, comme chacun sait, que parmi les ministres de notre sainte religion.

Pour qui connaît les opinions politiques et philosophiques d'Alexandre Duval, le dernier trait cache une pointe 'évidente d'ironie. Mais il importe peu. Ce qui est plus intéressant, ce sont les trois points suivants : 1° l'ouvrage avait été formellement conçu en vue de l'Opéra, et, s'il fut joué à l'Opéra-Comique, ce fut un peu par le fait de Méhul, dont les relations avec notre grande scène lyrique continuaient d'être tendues comme elles l'étaient depuis longtemps ; 2° l'absence si fâcheuse, dans le livret de Joseph, de tout épisode incidentaire, est le fait volontaire d'Alexandre Duval et le résultat de la gageure qu'il avait tenue, un peu par esprit paradoxal et de contradiction ; 3° enfin, Duval n'ayant eu que quinze jours pour tracer son poëme, celuici n'ayant dû, par conséquent, se trouver à peu près en état que vers la fin de septembre 1806, et la première représentation de Joseph ayant eu lieu le 17 février 1807, il en résulte, si l'on tient compte du temps nécessité par les études, les répétitions, la mise en scène, que Méhul n'a guère pu employer plus de deux mois à écrire un chefd'œuvre aussi admirable , admirable non-seulement en ce qui concerne la forme et la couleur générale de l'œuvre, mais aussi pour ce qui est du caractère profondément expressif et puissamment pathétique de l'inspiration.

Il faut convenir, en présence d'un tel fait, que le génie de Méhul était vraiment exceptionnel.

Il faut avouer aussi que les auteurs étaient plus heureux en ce temps-là qu'aujourd'hui. Quel exemple pourrait-on citer en effet, à l'heure présente, d'un ouvrage de l'importance de Joseph, écrit, mis en musique, reçu, étudié, répété et offert au public dans le court espace de quatre mois et demi ? Mais à cette époque on avait, dans nos théâtres lyriques, l'habitude d'un travail actif et efficace \ et il arrivait que deux auteurs ayant terminé une pièce et la portant au théâtre auquel ils la destinaient, la faisaient recevoir aussitôt, la voyaient mettre immédiatement en répétition, et avaient la joie de la voir représenter sans qu'on eût pâli sur elle pendant six mois et plus. Temps fortunés, bienheureux auteurs !

Ces auteurs jouissaient encore, à cette époque, d'un autre avantage : ils n'étaient point fatigués, comme aujourd'hui, par les indiscrétions et les commérages des journaux, déflorant toute œuvre nouvelle longtemps avant sa venue à la scène et rie laissant au public la possibilité d'aucune surprise, d'aucun imprévu. Voici de quelle façon réservée, six jours avant la représentation de Joseph, une feuille spéciale, le Courrier des Spectacles, en parlait pour la première fois et annonçait sa prochaine apparition : — « On annonce à F Opéra-Comique un ouvrage en trois actes, intitulé Joseph. C'est un de ces nombreux Joseph dont nous avions déjà parlé dans ce journal. Ce sujet est déjà bien usé; mais on le dit traité par les deux auteurs qui ont peut-être montré le plus de talent sur le théâtre Feydeau, et le talent peut tout rajeunir. Elleviou joue le rôle principal dans cette pièce ; voilà déjà de quoi présumer en faveur du succès1. »

Non-seulement Elleviou, mais tous les meilleurs artistes de l'Opéra- Comique, dont la troupe alors était admirable, avaient tenu à honneur de participer à l'exécution de

1 Courrier des Spectacles, du 11 février 1807.

Joseph, dont voici la distribution, telle que la donnaient les journaux :

Jacob ..." Solic.

Joseph Elleviou.

Ruben Gaveaux.

Siméon. ....... Gavaudan.

Nephtali Paul.

Utobal Darancourt.

Un officier Allaire

Benjamin M»ie Gavaudan.

Une jeune fille . . . .... . M1Ie A glaé Gavaudan.

Ce dernier personnage d' «une jeune fille » n'était pas un rôle, mais un simple coryphée, ayant une partie spéciale dans certains morceaux d'ensemble. En réalité, il n'y avait pas un rôle de femme dans Joseph, et pour offrir aux spectateurs la vue d'un visage féminin, il avait fallu faire de Benjamin un travesti et le confier à Mme Gavaudan, ainsi que cela avait été fait d'ailleurs à la Comédie- Française, où Mlle Mars avait été chargée du même personnage.

La première représentation de Joseph fut une véritable solennité artistique. Elle était attendue avec une extrême impatience, le grand nom de Méhul, si justement admiré de tous, excitant toujours de la façon la plus vive l'intérêt et la curiosité du public. Bien que le spectacle commençât par la Mélomanie, charmant petit ouvrage de Champein, mais datant de vingt-cinq ans et usé jusqu'à la corde, l'empressement avait été tel que, comme nous allons le voir par le compte-rendu d'un journal, «dix minutes après l'ouverture des bureaux, toutes les places étaient occupées»1. Cette première représentation fut un triomphe éclatant pour le compositeur, triomphe qui fut malheureusement de peu de durée tout d'abord, les défauts du poëme, défauts inhérents au sujet et à la façon dont il avait été traité, portant tort, en dépit de la bonne volonté du public, à une

1 La recette fat de 4,644 fr. 10 c.

partition admirable et qui constitue l'un des plus beaux chefs-d'œuvre qui aient jamais paru sur une scène lyrique. Voici comment le Journal de Taris rendait compte de la soirée :

La fortune de Joseph ne l'abandonne pas. Heureux dans la Bible, heureux dans un poëme en bonne prose(!)de M. Bitaubé, heureux dans une mauvaise tragédie en très beaux vers, de M. Baour-Lormian, il l'est encore, et pour le moins autant, dans l'opéra nouveau de MM. Alex. Duval et Méhul. — Grand succès (paroles et musique). Un peu de vide dans le dialogue, quelques répétitions de mots et de mouvemens, quelques situations trop prolongées, une teinte un peu monotone, mais aussi un intérêt bien gradué, des tableaux touchans, de fort belles scènes. — Musique d'un beau caractère, de grands effets d'harmonie entremêlés de chants simples et délicieux ; une prière du matin ravissante ; deux romances pleines d'expression et qui ont fait verser des larmes, celles de Joseph (au 1er acte), et de Benjamin (au 2ft) ; costumes et décorations magnifiques. — La pièce est jouée d'une manière très satisfaisante par Elleviou (Joseph), Gavaudan (Siméon), Solié (Jacob), et Mme Gavaudan (Benjamin). — L'auteur a le mérite, plus grand qu'on ne pense, de tirer ses effets dramatiques du propre fonds de son sujet, sans y mêler le moindre épisode, et de fournir un intérêt suffisant à ses trois actes avec l'action la plus simple et la plus directe. 11 est vrai qu'il a été en cela bien habilement secondé par le compositeur, et que les beaux airs, les beaux morceaux d'ensemble de celui-ci, arrivent souvent fort à propos pour ranimer des scènes prêles à languir. Le second acte est le moins bon, parce que l'auteur des paroles, craignant de le faire trop court, y a mis un peu de remplissage ; mais quelques coups de ciseaux le rendront excellent. Le dénouement est extrêmement simple ; mais il plaît, il produit une vive sensation. Les auteurs ont été demandés à grands cris, et nommés. — L'aftluence des spectateurs était telle que, dix minutes après l'ouverture des bureaux, toutes les places étaient occupées *.

Cet article nous donne la note exacte et sincère de l'impression produite sur le public de la première représentation. La seconde fut encore très brillante, ainsi que nous l'apprend un autre journal : — «La seconde représentation de Joseph a eu le même succès que la première, tant il est vrai que quelques belles situations triompheront toujours

1 Journal Je Paris, du 18 février 1807.

de toutes les chicanes de la critique. On a fait beaucoup de dépenses pour recevoir dignement la famille de Jacob. Les décorations, les chœurs et plusieurs effets de scène sont très brillans. La musique seule, tantôt savante, tantôt dramatique et mélodieuse, suffiroit pour faire la réputation de cet ouvrage1 ». Mais le succès, je l'ai dit, ne se soutint pas, et l'on en trouvera les raisons dans cette critique que le Journal de V Empire, par la plume de son feuilletoniste ordinaire, faisait du poëme d'Alexandre Duval. Quelque médiocre estime que l'on puisse justement faire aujourd'hui du talent de ce trop fameux Geoffroy, si vanté de son temps et légitimement oublié du nôtre, on ne peut s'empêcher de reconnaître que sa critique du livret de Joseph, qu'il analysait sur le ton de la plaisanterie, portait singulièrement juste et dénotait chez lui un vrai sens du théâtre ; voici le morceau dans son entier :

Depuis quelque temps les Joseph et les Benjamin abondent, au Théâtre-Français, au Vaudeville, au boulevard. On dit qu'on va les faire entrer avec tous les patriarches dans un grand opéra ; peut-être même les fera-t-on danser dans un ballet-pantomime. En attendant, les voilà à l'Opéra-Comique, qui, pour les mieux recevoir et leur faire plus dignement les honneurs de son joyeux boudoir, a pris le nom pompeux de drame, et s'est donné tous les grands airs du grand Opéra.

On prétend que toute la société de l'Opéra-Gomique a fondé sur ce drame, mélodrame, opéra, ou comme on voudra l'appeler, les plus grandes espérances de fortune : les acteurs sont persuadés que ce Joseph aura la vertu de chasser la famine de leur pays, où elle est depuis longtemps domiciliée, qu'il fera succéder aux années de stérilité des jours d'abondance, et qu'ils vont se régaler de ces oignons d'Egypte si regrettés jadis des Israélites dans le désert. C'est peut-être un songe flatteur qui abuse les sociétaires de l'Opéra-Comique. Je ne suis

1 Courrier des Spectacles, du 22 février 1807. — Il faut avouer que ce journal apportait dans renoncé de ses opinions une certaine versatilité, car il paraît ici se railler des critiques qui avaient été faites du poème de Joseph, sans se rappeler que lui-même terminait ainsi son compte -rendu de la première représentation: — «La musique de ce drame est très belle, riche en grands effets, d'un ton solennel et religieux ; elle est digne du génie de M. Méhul; mais les paroles ne la soutiennent pas».

pas si habile que Joseph dans l'art d'expliquer les songes ; mais je sais qu'on gagne rarement quelque chose à sortir de son état et de son genre. Je suis convaincu qu'il est impossible que le théâtre de rOpéra-Gomique puisse recueillir des fruits solides d'un drame maigre, languissant et ennuyeux, qui ne se soutient que par quelques sentences, quelques sentiments naturels, quelques traits de sensibilité noyés dans une foule d'invraisemblances et de niaiseries. L'Opéra- Gomique échouera toujours quand il voudra disputer d'éclat et de majesté avec l'Opéra, d'évolutions, de décors et de costumes avec les théâtres de mélodrame : cet étalage n'est pas fait pour lui, il n'en a pas besoin; et quand il voudra s'affubler de toutes ces machines, il en sera pour ses frais.

Cet oracle est plus sûr que celui de Cal chas.

Voyons maintenant comment M. Duval s'y est pris pour travestir une tragédie du Théâtre-Français en un drame de l'Opéra-Comique. Elleviou, représentant Joseph sous le nom de Cléophas, paroît dans toute la magnificence du luxe oriental, encore plus paré de sa bonne mine. Il raconte à son confident ses aventures, qui par malheur sont connues de tout le monde, ce qui ne forme pas une exposition intéressante : on y bâilleroit si l'on n'étoit réveillé par les jolis couplets d'une romance qu'Elleviou chante avec une simplicité pleine de grâce. Toujours occupé dans sa prospérité du souvenir de son père et de ses frères, Joseph donne commission à son confident d'aller les chercher ; mais par un hasard qui n'est pas rare si l'on en croit un vieux proverbe, il suffit qu'on parle des frères de Joseph pour qu'on les voie arriver. On annonce des étrangers, et ces étrangers sont précisément ceux qu'on alloit chercher.

A leur aspect, Joseph se rappelle des circonstances bien douloureuses : Nephtali est le seul qui ait versé des larmes le jour où il fut trahi et vendu. Siméon est, comme dans la tragédie, le traître qui a conclu le marché, et qu'on charge presque seul du crime commun à tous les autres. La Bible ne l'accuse pas particulièrement; je crois que c'est M. Bitaubé qui lui a fait une si mauvaise réputation ; il avoit besoin pour son poème épique d'un scélérat tragique, et pouvant choisir entre tous les frères de Joseph, il s'est décidé par hasard pour Siméori. C'est Siméon qui, dans les pièces composées sur ce sujet, a le département des remords, des convulsions et des grimaces. Dans le drame nouveau, il fait pénitence pour tous ses frères, quoiqu'il ne soit pas plus coupable.

Au second acte, il est nuit : Jacob est couché dans sa tente, près de Memphis. Quoiqu'un pareil moment soit très incommode pour une visite, Joseph vient seul, à tâtons, à minuit, dans cette plaine de

Memphis, où il croit que son père dort : c'est une caricature de piété filiale. Siméon, qui, dans sa qualité de scélérat, doit aimer la nuit, se trouve là par hasard : il vient aussi probablement voir son père la nuit, pendant qu'il dort. Joseph, qu'il rencontre, devient tout à coup son confident ; il fait part à cet inconnu de ses crimes et de ses remords. Au lever de l'aurore, Siméon s'enfuit comme un hibou. Benjamin sort de la tente, et veut rentrer à Faspect d'un étranger : Joseph le rassure, le serre dans ses bras, lui fait mille questions auxquelles l'enfant répond par des couplets dans le genre de ceux d'Elleviou au premier acte, mais bien moins touchants. Bientôt, impatient de voir son père, Joseph entre dans la tente, s'approche du lit où Jacob repose, se met à genoux, prend une de ses mains paternelles qu'il mouille de ses larmes. Le bon vieillard se réveille, et ne peut voir celui qui lui donne ces marques de tendresse, attendu que M. Duval, de son autorité particulière, a privé de la vue le patriarche Jacob. Si le bonhomme a perdu les yeux, il n'a pas perdu la parole : après avoir fait sa prière du matin, il raconte le rêve qu'il a fait pendant la nuit. Joseph, grand interprète de songes, l'expliqueroit aisément si on ne venoit l'avertir que le peuple demande à grands cris son triomphe. Joseph se rend aux vœux de la nation ; il monte sur son char, et traverse le théâtre entre Jacob et Benjamin : groupe intéressant, qui marque bien la différence des trois âges.

Le second acte finit par un triomphe ; le troisième commence par un festin dans lequel les Israélites chantent les louanges du Seigneur, avec accompagnement de harpes. Le repas et le concert sont troublés par de mauvaises nouvelles : on vient dire au triomphateur que le roi est fort irrité que son ministre ait partagé avec des étrangers les honneurs du triomphe, et distribué à ces nouveaux venus les subsistances réservées aux Égyptiens. Cette calomnie, qu'on seroit tenté de regarder comme un germe d'intrigue, n'est qu'un prétexte pour écarter un moment Joseph de la scène, et donner le temps à Jacob de maudire ses fils.

Voici comment cela s'arrange. Les gardes rencontrant un fou tel que Siméon, qui court les champs, s'en emparent et l'amènent à Jacob. Le vieillard demande à ce malheureux fils : Qu'as-tu fait de ton frère? Les remords arrachent à Siméon l'aveu de son crime. Jacob indigné fait venir ses fils, et leur donne sa malédiction ; ce qui fait une assez belle scène : c'est pour lui faire place qu'on avait calomnié Joseph. Dès que la malédiction est donnée. Joseph est le meilleur ami du roi ; il reparoit tout radieux, et entend ses frères se reprocher avec amertume leur cruauté à son égard : il les console, en leur disant qu'ils reverront bientôt Joseph. — Où est-il? s'écrie Jacob. — Il est à vos pieds. Cette reconnoissance n'est pas sans intérêt ; mais il a fallu l'attendre et l'acheter. L'histoire de Joseph, si intéressante dans la Bible, est peu

propre au théâtre, parce que le dénouement est trop prévu, et parce qu'il n'y a qu'une scène.

La musique remplit les vides de l'action, mais ne réussit pas toujours à écarter l'ennui qui se glisse de tous côtés dans trois actes où il n'y a presque rien que du spectacle et du son. Cette musique, en plusieurs endroits, a bien le caractère religieux; elle est simple, grave et touchante. Le compositeur, grand harmoniste, a déployé toutes les ressources de son art, en homme qui les connoît bien et sait les employer à propos. Les acteurs ne sont pas trop exercés à ce genre, qui leur est étranger. Solié représente Jacob ; madame Gavaudan, Benjamin ; Gavaudan, Sirnéon : ces rôles flattent beaucoup le foible des acteurs pour le pathétique ; il me semble qu'on ne devroit aimer à faire que ce qu'on fait le mieux. L'ouvrage a obtenu beaucoup de succès à la première représentation ; je souhaite que ce succès se soutienne, que la pièce intéresse et amuse, qu'on y aille longtemps ; je le souhaite, mais j'en doute.

Geoffroy voyait juste, et avait malheureusement raison

de douter.

On peut dire que la faiblesse du livret de Joseph entrava singulièrement la marche victorieuse de l'ouvrage et son succès matériel ; et pourtant le génie de Méhul, s'inspirant surtout de la nature du sujet qui lui était offert, de son caractère légendaire, du parfum de poésie qui le pénétrait de toutes parts, avait fait concevoir à l'artiste une œuvre admirable en sa simplicité, d'une noblesse et d'une beauté antiques, d'un accent plein de grandeur et d'émotion, d'un style à la fois sobre, sévère et coloré, une œuvre enfin qui à elle seule eût suffi pour lui conquérir l'immortalité. Mais l'incomparable splendeur de cette musique devait rester impuissante à racheter les trop nombreuses faiblesses du texte sur lequel elle était écrite. C'est qu'avec le public français, — le plus expert, peut-être, et par conséquent le plus difficile qui soit au monde en matière de théâtre, — la logique ne perd jamais ses droits. Plus doué de raison encore, peut-on dire, que de sens artistique, ou plutôt soumettant chez lui le sens artistique à la raison, il fait passer les besoins de son intelligence avant les jouissances de son oreille, et ne se tient pas pour satisfait du charme que lui procure la musique si son esprit est blessé par les défauts

d'un poëme froid, languissant, monotone, aussi dénué de passion que d'intérêt. Ayant un sens exquis de la scène, il ne prendra le change en aucun cas à ce sujet. C'est pourquoi on le verra toujours accueillir favorablement une pièce bien construite, amusante ou ingénieuse, divertissante ou dramatique, même si la musique en est médiocre, tandis qu'il fera froide mine à un chef-d'œuvre musical si celui-ci n'accompagne qu'un poëme sans valeur ou maladroitement conçu. Trop d'exemples viennent à l'appui de cette affirmation pour qu'on ne la puisse tenir comme absolument exacte, et si je rappelle ici le peu de succès obtenu par des œuvres telles que Zampa, les Deux Nuits, le Pardon de Ploërmel, je crois bien que chacun sera de mon avis. Il est certain que ces œuvres ont fait la joie des délicats et des raffinés, des vrais musiciens, qui faisaient bon marché de tout le reste pour applaudir à des beautés radieuses et de nature à les toucher particulièrement ; mais le public, qui n'est pas un raffiné, qui perçoit les émotions sans les raisonner, ne saurait faire ainsi la part de chacun et se désintéresser de telle ou telle partie du spectacle qu'on lui offre. Il se rend au théâtre pour y éprouver un ensemble d'impressions déterminées ; si cet ensemble lui manque, si ses sensations sont incomplètes, si, dans l'œuvre qui lui est présentée, l'équilibre général est faussé au détriment ou au profit d'une de ses parties essentielles, il considère cette œuvre comme manquée dans son principe, et l'on est bien obligé de convenir après tout qu'il a raison.

C'est précisément là ce qui arriva pour Joseph, La donnée première aurait fourni un admirable sujet d'oratorio (Hamdel l'avait traitée sous cette forme en 1743)- elle était vraiment trop dépourvue d'intérêt pour donner prétexte à une œuvre scènique, surtout sans l'adjonction d'aucun élément étranger au récit biblique, d'aucun incident propre à émouvoir le spectateur, trop au courant de ce récit pour en éprouver quelque surprise, pour en recevoir quelque impression inattendue. Encore, sur une

scène vaste comme celle de l'Opéra, peut-on croire que l'austérité même du sujet lui aurait donné, par la sévérité mâle, par l'éclat plastique de la représentation, une ampleur, une majesté qui jusqu'à un certain point auraient racheté le vide de l'action ; à l'Opéra- Comique, la tâche devenait impossible. Aussi vit-on se produire ce fait singulier d'une œuvre musicale dont la beauté consacra à tout jamais la gloire du compositeur, et qui pourtant laissa la masse du public indifférente à ce point que treize représentations suffirent à assouvir sa curiosité. C'est à cela que se réduisit en effet chez nous la carrière primitive de Joseph.

Et pourtant, cette œuvre magistrale provoquait chez quelques-uns des élans d'enthousiasme comme on en voit rarement se produire. C'est ainsi qu'elle excitait, dès son apparition, la verve poétique d'un jeune écrivain encore inconnu, entrant seulement dans sa vingtième année, mais qui ne devait pas tarder à faire parler de lui et qui était appelé a devenir l'un des hommes d'Etat les plus illustres du XIXe siècle. Les vers que voici, les seuls peut-être que leur auteur ait jamais publiés, parurent dans le Journal de V Empire du 26 février 1807, avec cette signature : — Guizot.

1 Quelque incroyable que puisse paraître un tel résultat, il faut bien l'enregistrer, puisque les preuves sont là, authentiques, irrécusables. Ces preuves nous sont fournies par les programmes que les journaux, alors comme aujourd'hui, donnaient régulièrement des spectacles de chaque théâtre. Nous voyons par ces programmes que Joseph n'atteignit sa douzième représentation que le 24 mars, juste cinq semaines après la première, c'est-à-dire qu'il n'avait guère été joué plus de deux fois par semaine, ce qui indique le peu d'empressement du public et l'influence médiocre que l'œuvre exerçait sur la recette. A partir du 24 mars, trois semaines s'écoulent sans qu'on en entende parler, et c'est le 15 avril seulement qu'a lieu la treizième représentation. Celle-ci fut la dernière, et la quatorzième, annoncée chaque jour comme très prochaine jusqu'au 10 mai, disparaît à cette date de tous les programmes et finit par ne pas être donnée. Joseph fut joué quatre fois dans le cours de l'année suivante.

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