‹ Mémoires de chirurgieChapitre 27 sur 121 · TROISIÈME DISCOURS · texte numérisé non relu

TROISIÈME DISCOURS

Les deux dernières conclusions de mon discours de 1869 étaient

ain:Sec«on purulente n'est pas une maladie spéciale, mais seulemen une terminaison de la septicémie. C'est l'enysonncm en Se plus des lésions fortuites surajoutées, qm par leur nature et ffîiè'ge aggravent le pronostic jusqu'à le rendre presque inev,-

^riSe et l'infection purulente doivent être conjointement Mndiées car elles sont inséparables... »

Dans la séance dernière, j'exprimais la même idée, mats en d autres ern es « La pyohémie, disais-je, n'est qu'une septicémie grave avec comn lications pédales; mais, en dépit de ses caractères specia^ufrlre dans la catégorie des fièvres traumatiques e, n en

T r— Imjourd'hui à la tribune pour compléter la démons-

traMardi dernier, j'ai pris soin de fixer rigoureusement le sens de ,7™es- i'ai choisi un nom pour le poison putride : la sep- Sun ut r ; ri'em oisonnement, la septicémie ; dès lors il m'a été faede de définir cette dernière : l'infection du sang par la sep-

^lu adoptais les idées qui ont cours depuis cinquante ans, je ferais de même pour l'infection purulente. Le nom du poison sera, tout de même pour v l'empoisonnement, la pyohemie,

EL deS^lfinirait d'eHe-même : .'infection du sang par

peureusement, il me faut dès l'abord me mettre en opposition i léë le plus universellement adoptées, et pour passer outre, avec les idées le plus un v sérieuserenverser un o g m e qm » a po r an, sx.d e, j

Si* Lfet m puXtelÏ maladieV^ attribue au mélange Î nus ve 1 sang! on a fait une pétition de principe tout s.mple- TZr on admet comme démontrées trois choses qui sont preci- Z t - it gf: la Propriété toxique du pus la réalité de son Xïge avec le sang, enfin les dangers de ce mélange.

(1) Séance du 25 avril 1871.

A l'époque déjà lointaine où s'est établie cette croyance que je combats, on ne s'était pas encore demandé si le pus était toujours identique, s'il n'était pas tantôt dépourvu et tantôt doué de propriétés délétères; si, dans ce fluide complexe, telle action pouvait être exercée par la partie fluide, telle autre par les éléments figurés ; si enfin la matière en question, que l'on considérait comme tout à fait étrangère à l'organisme, n'était pas au contraire constituée par la simple hypergénèse hétéroto pique d'un élément anatomique normal.

A la vérité, on a répondu depuis à ces questions en apparence secondaires, bien qu'elles dominent le débat; mais comme les réponses ont été parfois contradictoires, beaucoup de chirurgiens, fatigués des hésitations du dogme, ont fait bon marché des questions de cause première et de nature intime. Se contentant de reconnaître l'existence d'une maladie générale grave, caractérisée cliniquement par la fièvre, l'adynamie, la marche fatale et la terminaison presque toujours funeste, anatomiquement par la formation d'abcès dans les viscères ou les interstices celluleux, ils ont, faute de mieux, et sans sonder les profondeurs théoriques, conservé à cette réunion de symptômes et de lésions les noms commodes de pyohémie ou infection purulente.

En ce qui concerne les propriétés du pus, voici ce que la science moderne a définitivement établi :

1° Le pus, humeur qu'on peut qualifier d'inutile, sans la regarder nécessairement comme morbide, est composé, à la manière du sang, de substances organiques et minérales, suspendues ou dissoutes dans un sérum, et d'éléments figurés, dits leucocytes ou globules purulents ;

2° Les leucocytes ne diffèrent pas sensiblement des globules blancs qu'on rencontre normalement dans le sang : avec cette différence toutefois qu'ils sont en état d'ectopie, c'est-à-dire situés hors des vaisseaux dans les cas d'abcès, de sécrétion purulente et de plaie en suppuration;

3° Le pus complet, sérum et globules, peut, à la manière de toutes les humeurs du corps, sang, urine, etc., offrir deux états qu'il n'est pas toujours facile de distinguer, mais qui n'en sont pas moins incontestables : l'état de pureté et l'état d'altération;

4° Le pus pur, dit aussi frais, louable, non fétide, ne possède aucune propriété délétère et n'exerce sur l'organisme aucune action fâcheuse; il peut être porté par la voie expérimentale dans le tissu conjonctif, dans les cavités naturelles et jusque dans les vaisseaux eux-mêmes sans provoquer le moindre accident ;

m INFECTION PURULENTE.

5» Celle règle souffre une exception. Les globules purulents, introduits en trop grande quantité à la fois dans le torrent circulatoire, peuvent à la manière de l'air ou de toute substance insoluble très divisée, amener des obstructions capillaires. Ces embolies peuvent être -raves, mais n'exercent jamais qu'une action mécanique.

L'expérience de laboratoire qui consiste à asphjxier un animal en injectant d'un seul coup une grande quantité de pus dans les veines est curieuse, mais reste à peu près sans application à la théorie de la pyohémie humaine; elle explique toutefois comment l'ouverture dan abcès dans une veine a pu devenir rapidement mortelle dans un très petit nombre d'observations authentiques.

6» L'action nocive du pus louable porté directement dans les veines est imputable aux seuls globules; la sérosité soigneusement filtrée peut être impunément transfusée en quantité considérable; les troubles fonctionnels que certains auteurs ont constatés sont bemns et ne rappellent en rien les symptômes de la pyohémie;

1° La clinique confirme de plusieurs manières les données expérimentales. Le pus s'amasse en quantité parfois considérable dans les cavités naturelles ou accidentelles, et y séjourne des mois, des années même, sans amener la moindre réaction fébrile. 11 peut également être repris lentement par absorption, sans que survienne aucun svmptôme fâcheux, et au contraire au grand profit de la santé «énérale et de certaines fonctions compromises.

Dans la leucocythémie, les vaisseaux charrient les globules blancs en proportion incroyable; mais les symptômes de celte maladie d'ailleurs redoutable, diffèrent absolument de ceux qui caractérisent la pyohémie.

Conclusion unique et formelle : le pus normal, étant dépourvu c e propriétés toxiques, ne peut être considéré comme le poison de la

pyohémie. . / . ,

Ainsi se trouve démontrée la pétition de principe signalée précédemment. , , Une argumentation aussi irréfutable, et que les classiques ont beaucoup trop tardé à produire, va forcer les partisans de l'ancienne théorie à changer leur front de bataille. Ils citeront les expériences innombrables démontrant la possibilité de faire naître la pyohémie de toutes pièces par l'introduction directe du pus altère dans le torrent circulatoire. En fait, ils ont raison, mais la critique inexorable leur réserve des objections nouvelles.

L'expression de pus altéré est fort élastique, et il faut spécifier la nature de l'altération. Le pus syphilitique, varioleux, morveux,

charbonneux n'est pas normal; donc, il est altéré, mais d'une façon spéciale pour chacune des maladies correspondantes. Existe-t-il un pus pyohémique servant de substratum ou de véhicule à un poison spécial, comme dans les maladies susdites, et capable, par conséquent, de reproduire la pyohémie par contagion, miasme, inoculation ou tout autre procédé? 6a bien, par hasard, le pus altéré qui fait naître la pyohémie serait-il tout simplement chargé de sepsine, et tout aussi capable de produire la septicémie simple, s'il est introduit d'une certaine manière? Ce qui plaide en faveur de la seconde hypothèse, c'est que le pus, comme tous les fluides et les solides du corps, est très apte cà subir la putréfaction vulgaire, et que c'est alors qu'il fait naître le plus sûrement l'infection purulente; mais la question est trop importante pour que vous ne me pardonniez pas de lui donner tous les développements nécessaires.

Comme je l'ai fait pour le pus normal, je résumerai ce que cinquante années de recherches ont appris sur le pus putride :

1° Le pus putride, en quantité même restreinte, introduit artificiellement, et par une voie quelconque, provoque sûrement et rapidement une maladie générale, véritable intoxication.

2° Cette maladie présente deux formes assez distinctes : dans l'une, on reconnaît sans peine la septicémie ordinaire ; dans l'autre la marche est un peu différente, aussi bien que la symptomatologie : à l'autopsie, on trouve les abcès viscéraux. Bref, on a affaire à la pyohémie.

3° L'expérimentateur peut, à volonté et avec le même pus, reproduire l'une ou l'autre de ces deux formes. Pour la septicémie, il se servira seulement de la sérosité filtrée, qu'il injectera en un point quelconque, tissu conjonctif, cavités ou vaisseaux; s'il emploie le pus tout entier, il aura soin de ne pas le porter directement dans les veines. C'est au contraire par ce procédé qu'il reproduira sûrement la pyohémie, laquelle peut être, d'après cela, provisoirement définie : une maladie causée par l'introduction directe du pusjmtride dans les vaisseaux à sang noir.

La partie adverse triomphe, mais sur un point seulement ; car, loin d'être démontrée, la spécificité de la pyohémie est absolument contredite par ces expériences.

Pour faire naître expérimentalement une maladie véritablement spécifique, la syphilis, la variole, le charbon, la morve, il faut d'abord emprunter le toxique à un sujet bien dûment infecté, et, si l'on se sert du pus, il faut que ce pus soit pris d'un syphilitique, d'un varioleux, d'un charbonneux, d'un morve ix.

Mais une fois satisfaite la condition essentielle de provenance, toutes les parties du pus sont également efficaces : la sérosité filtrée, les globules seuls ou le liquide tout entier; de même toutes les voies d'introduction sont bonnes.

Pour la pyohémie, il n'en est point ainsi : la provenance importe peu, le pus putride suffit à quelque source et à quelque sujet qu'il soit emprunté. En revanche, la réussite exige deux conditions sine quâ non : d'abord l'emploi des parties solides du pus, c'est-à-dire des globules ; puis le transfert de ces globules directement dans les veines. Tout autre mode n'arriverait à produire que la septicémie.

Si, poussés dans leurs derniers retranchements, mes contradicteurs voulaient faire résider dans les globules la propriété spécifique, je renverserais sans peine ce dernier abri d'une doctrine insoutenable, en leur prouvant que les globules susdits n'interviennent aue comme particules solides, agissant mécaniquement, et comme simples véhicules de la matière septique.

Une troisième série d'expériences mettra hors de doute cette dernière proposition :

1° Tout corps étranger inerte, c'est-à-dire dépourvu de propriétés toxiques, introduit dans l'organisme, s'y comporte de deux manières : ou bien il est toléré, ou bien il provoque autour de lui un travail inflammatoire qui, une fois allumé, peut présenter toutes les terminaisons possibles de l'inflammation:

2° Si l'introduction a lieu directement dans les vaisseaux (je laisse à dessein de côté les corps étrangers extra-vasculaires), et que le volume du corps étranger soit un peu notable, il aborde à un moment donné un tube vasculaire qui refuse de l'admettre. Il s'y arrête, s'y implante de vive force, l'obstrue et consécutivement finit par faire naître toutes les lésions secondaires qu'entraînent l'ischémie d'une part et le travail inflammatoire de l'autre, c'est-à-dire le ramollissement, le sphacèle, les infarctus et les abcès dits métastatiques ;

Ces résultats ont été reproduits mille et mille fois par Cruveilhier, Darcet, Virchow, Coze et Feltz, et tant d'autres, avec le mercure, l'or, le caoutchouc, la moelle de sureau, la fibrine et les poussières les plus diverses. La théorie de l'embolie artificielle est aujourd'hui parachevée. ?sous avons déjà dit que les leucocytes du pus bénin jouissaient des mêmes propriétés en tant que corps solides, bien qu'ils s'arrêtent rarement lorsqu'ils sont isolés ou libres, leur volume étant en rapport avec les capillaires; mais leur arrêt est néanmoins possible et prouvé, dans tous les cas, pour les leucocytes du sang, puisque dans la leucocythémie rien n'est plus commun que l'ob-

struction des capillaires par les globules blancs accumulés. Ajoutons encore qu'à la suite de la thrombose les caillots sanguins, les plus bénins de tous les corps étrangers intra-vasculaires, peuvent se déplacer, devenir emboliques, et exercer à ce titre l'action mécanique déjà invoquée.

4° En résumé, l'action des corps étrangers inertes, qu'ils viennent du dehors ou prennent naissance dans l'intérieur même des vaisseaux, est la suivante en cas de migration : obstruction vasculaire en rapport avec le volume, tolérance possible, mais aussi imminence des lésions secondaires, inflammatoires ou autres.

Mais que va-t-il se passer si le corps étranger est toxique par luimême ou par imprégnation? Le résultat est facile à prévoir : la tolérance locale pourra s'observer encore si le poison n'est pas phlogogène, mais elle sera rare, et, dans tous les cas, l'intoxication deviendra presque inévitable. Si le corps étranger reste en dehors des vaisseaux, on a affaire aune plaie empoisonnée compliquée par le séjour du corps toxifère, c'est-à-dire à la réunion de toutes les conditions favorables au développement des accidents locaux ou généraux.

Si le corps étranger est transporté dans le torrent circulatoire, il infecte d'abord le sang dans son trajet ; puis, à l'endroit où il s'arrête, amène une obstruction, fait naître un foyer morbide et réalise enfin tous les effets et toutes les conditions d'une inoculation intravasculaire.

La théorie de la pyohémie expérimentale est là tout entière. Le pus putride est injecté dans les veines ; son sérum infecte le sang et aussi ses globules, qui cèdent une partie du poison qui les imprègne, d'où la septicémie préparatoire. Une fois parvenus au réseau capillaire, les mêmes globules s'arrêtent, font naître un infarctus, lequel suppure, et devient à son tour un foyer nouveau de septicité d'autant plus dangereux qu'il est inaccessible à la thérapeutique.

Mais n'allez pas croire que les globules purulents soient seuls capables de produire de tels effets : toute particule solide agira identiquement, pourvu qu'elle soit imbibée de poison. Prenez une poussière quelconque, arrosez-la de sérosité putride quelconque, soigneusement filtrée; à défaut de poussière, prenez certains fluides insolubles dans le sang, mercure, corps gras; prenez encore des caillots sanguins putréfiés et réduits en fragments, et injectez-les dans les veines : toujours et fatalement vous engendrez la pyohémie avec sa fièvre, son adynamie et ses abcès métastatiques.

Et ce n'est pas d'hier que date la démonstration de ce fait capital. Elle est faite depuis vingt-neuf ans, c'est-à-dire depuis l'expérience

de Darcet, si peu remarquée et pourtant si remarquable, que je ne résiste pas au désir de la rappeler.

On injecte dans la veine jugulaire d'un chien 10 grammes d'une solution aurifère; quarante heures après on introduit de la même manière 10 grammes de sérosité putride exhalant une odeur infecte. L'animal succombe six heures après, présentant exactement les symptômes ordinaires de l'infection putride. Mais à l'autopsie le poumon, au lieu d'être fortement engoué, offrait une foule d'engorgements tabulaires, dont quelques-uns. au nombre de six. contenaient du pus, tandis que les autres étaient à un point moins avancé d'inflammation.

De la série de ses expériences Darcet conclut « que l'infection purulente est une maladie complexe où l'on peut saisir deux ordres de phénomènes bien tranchés, mais tellement réunis, liés l'un à l'autre, qu'ils ont été confondus jusqu'ici. Ces phénomènes sont : 1° un obstacle mécanique local apporté à la circulation capillaire, et dû à l'introduction dans les vaisseaux de corps qui ne sont plus en harmonie d'usage et de volume: un état général des plus graves, présentant tous les caractères de Fadynamie, et causé par le développement dans l'organisme de matières putrides, sui generis, agissant peut-être à la manière d'un ferment, c'est-à-dire pouvant amener dans le sang des modifications telles que l'action délétère initiale persistera et continuera sous son influence. »

J'ai donné textuellement ces deux passages de la thèse de Darcet non seulement pour étayer mes opinions, mais encore pour rendre justice à un auteur qu'on ne cite qu'à titre de vivisecteur, malgré ses protestations anticipées et prévoyantes, et qu'on doit regarder comme le vrai créateur de la théorie moderne de la pyohémie.

Il eut fallu bien peu de chose à cet esprit clairvoyant pour arriver à la vérité complète : isoler d'abord la septicémie de la pyohémie, ne plus croire à la liaison nécessaire de cette dernière avec la suppuration, et tirer enfin de l'expérience rapportée plus haut ces conclusions paradoxales, subversives, hérétiques, que je vais formuler devant vous.

1° Il n'existe aucun rapport nécessaire entre les suppurations extérieures et les suppurations métastatiques ; il y a seulement coïncidence habituelle sans dépendance forcée.

2° La pyohémie implique la pyogénie comme effet et non comme cause, ou, en d'autres termes, l'infection purulente arrive à la suppuration, mais n'en part pas.

Vous trouverez tout naturel qu'après cet exposé des recherches

expérimentales, dont je défie qu'on nie l'exactitude, je me permette de revenir à mon tour sur la définition de la soi-disant pyohémie; mais, rassurez-vous, je serai bref, et je me contenterai de débaptiser cavalièrement la maladie en question. Je remplacerai la longue liste des dénominations tour à tour détrônées par celle de septicémie embolique. Comme je ne me fais aucune illusion sur le sort réservé aux néologismes les plus utiles, les plus irréprochables, j'accorde aux auteurs un délai de vingt ans pour adopter celui que je propose.

Ébranlés peut-être, mais encore hésitants, mes contradicteurs chercheront sans doute un dernier refuge. Les expériences, dirontils, sont indubitablement probantes, mais elles ont plus d'une fois égaré les cliniciens, et d'ailleurs il faut bien se garder de conclure des animaux à l'homme.

En général, j'apprécie médiocrement ces fins de non-recevoir ; mais, pour montrer que ma théorie ne craint la controverse sur aucun terrain, je vais me transporter sur celui de la pratique humaine. D'ailleurs, je désire répondre à des reproches qui, bien qu'articulés dans une autre discussion, s'adressent directement à la doctrine dont je me suis fait le défenseur.

« Pour moi, disait M. Chauffard, le virus traumalique estime pure chimère; vouloir expliquer à son aide toute fièvre traumatique, depuis le plus léger accès fébrile jusqu'à la fièvre purulente, estime entreprise qui va contre toute observation clinique. La constitution même de celte vaste unité qui comprend des choses aussi disparates que l'accès jugé par une sueur facile et le typhus purulent qui enlève tant de blessés; cette constitution est une œuvre destinée à avorter en pathologie, et que le sens pratique réprouve, malgré toutes les inductions téméraires. » Plus loin M. Chauffard ajoute encore : «Voilà une mode qui passera, voilà une théorie qui sera oubliée dans vingt ans, à Tégal de tant d'autres qui naissent au loin, nous arrivent apportées par l'amour de la nouveauté, brillent un instant et disparaissent ensuite devant les enseignements de ce qui ne passera jamais dans notre science : la clinique et les faits. »

Peu ému de ces véhémentes paroles, j'avais en réponse donné à M. Chauffard, et dans cette enceinte même, un rendez-vous prochain et presque solennel. Je l'aurais prié de remplacer les phrases sonores par des arguments solides, et d'édifier enfin sur les ruines de mes erreurs une doctrine conforme à l'observation clinique, incapable d'avorter, et que ne réprouverait plus le sens pratique.

M. Chauffard, par malheur, est absent, et pour cause légitime. Je l'excuse volontiers, mais je proteste néanmoins contre ses protes-

tations sans preuves; j'espère, d'ailleurs, qu'il nous reviendra avant la fin de la discussion et justifiera* ses anathèmes.

Je m'empresse de reconnaître tout d'abord plusieurs différences notables entre la pyohémie de laboratoire et celle que nous observons au lit du malade.

La première débute brusquement : les deux phases de la maladie sont confondues en une seule ; l'infection du sang et l'inoculation intra-vasculaire sont simultanées ou du moins contemporaines. Les symptômes propresà chacune d'elles naissent, évoluent parallèlement, et prennent conjointement part à la terminaison fatale. Chez l'homme les choses se passent tout autrement : la pyohémie ne débute guère le jour de la blessure, mais seulement au bout d'une, deux ou trois semaines, et parfois plus tard encore. Cette apparition tardive s'explique -aisément ; quelques jours au moins sont indispensables pour que, dans la plaie ou dans son voisinage, se réalisent les conditions nécessaires à la formation d'abord, puis à la migration des embolies toxiques.

Mais, à partir du moment où cette migration commence, l'homme est en tout semblable k l'animal en expérience.

Autre différence. La pyohémie du laboratoire débute à un moment précis bien connu ; elle surprend l'animal en pleine santé; elle n'a donc ni antécédents, ni prodromes, ni causes prédisposantes.

La pyohémie humaine commence, à coup sûr, à un moment donné, à la minute même où la première embolie s'arrête dans le réseau capillaire; mais aucun symptôme n'annonce d'une manière certaine ce fait initial. Nous savons seulement qu'en cas de blessure chez un sujet antérieurement sain, un certain laps de temps s'écoule toujours entre la blessure et l'invasion de la maladie; mais si le blessé est devenu déjà fébricitant, si la pyohémie se déclare chez un malade atteint d'une affection spontanée plus ou moins ancienne, nous avons la plus grande peine à reconnaître l'heure exacte de son début. Prenons l'exemple le plus simple : un blessé est pris de pyohémie vers la troisième semaine; que s'est-il passé dans les quinze jours écoulés entre l'accident et l'invasion de la maladie? L'observation des symptômes et les tracés thermométriques démontrent que l'organisme a été envahi par un état général sérieux, par un mouvement fébrile inévitable. Je ne crois pas qu'on puisse montrer une pyohémie survenue brusquement chez un blessé absolument bien portant et apyrétique; si le fait existe, j'affirme du moins ne l'avoir jamais rencontré. Or, quel est cet état général sérieux, quelle est la nature de cette fièvre? On pourra dire que l'un et l'autre constituent la phase prodromique de

INFECTION PURULENTE. 139 la pyohémie. Les maladies infectieuses, il est vrai, ne se dessinent pas dès le premier jour ; un certain cortège de symptômes équivoques précède l'apparition des phénomènes pathognomoniques. Mais, pour appliquer ce raisonnement à la pyohémie, il faudrait oublier que les maladies reconnues infectieuses, malgré les incertitudes des premiers jours, n'en ont pas moins une évolution réglée à l'avance et une marche chronologiquement déterminée. L'incubation oscille dans des limites assez étroites.

Pour une maladie spécifique, la pyohémie, il en faut convenir, aurait de singulières allures, pouvant rester latente depuis cinq ou six jours jusqu'à deux ou trois mois. En la considérant, au contraire, comme une complication, cette grosse difficulté s'évanouit.

Et d'ailleurs quand les symptômes généraux débutent quelques heures après la blessure et entraînent la mort avant la fin du deuxième jour (écrasement des membres, plaies par les gros projectiles de guerre), avant que la suppuration soit ébauchée et que les embolies aient pu se constituer, et quand, à l'autopsie, les abcès viscéraux manquent, comme de juste, faut-il donc attribuer la mort aux seuls prodromes de la pyohémie? Doit-on utiliser ici encore une hypothèse dont on a tant abusé jadis, et comme on a admis une variole sans variole, un érysipèle sans érysipèle, accepter une pyohémie sans embolie, ni infarctus, ni abcès viscéraux? Rapporter la fièvre et l'état général précurseur à la septicémie vulgaire me paraît à la fois plus simple, plus logique, et surtout plus conforme à la vérité. Cette maladie uniquement régie, comme je l'ai montrée précédemment, par la production, l'absorption, l'élimination variables de la sepsine, ^n'a aucun type régulier, et comporte toutes les anomalies possibles d'apparition et de durée; elle peut donc, sans violer ses lois d'existence, remplir indifféremment vingt-quatre heures ou une année.

Dans l'état actuel de la science, il en faut faire l'aveu, nous pouvons Ljien reconnaître une fièvre traumatique, mais non savoir si elle se terminera ou non par la pyohémie, ce qui revient à dire que cette dernière n'a point de phénomènes précurseurs univoques.

Je puis aller plus loin, et, invoquant le témoignage impartial de mes collègues, affirmer que le diagnostic différentiel entre la septicémie grave et la pyohémie commençante est fréquemment impossible, les phénomènes caractéristiques de cette dernière se développant dans les profondeurs inaccessibles de l'organisme, et que l'incertitude du diagnostic se prolonge parfois pendant toute la durée de la maladie, ne cessant bien souvent qu'à la salle d'autopsie.

Je ne trouve pas que Billroth ait tort de dire : « Il est tout aussi

difficile de déterminer exactement le moment on le malade devient pyohétïiique, qu'il est malaisé d'indiquer la transition de la fièvre traumatique primitive à la septicémie (1) » et je crois, de mon côté, avoir le droit de demander itérativement à mes collègues de réapprendre, au lit du malade, à quels signes certains on reconnaît l'invasion de la pyohémie, et comment, en certains cas, on peut même affirmer son existence avant l'autopsie.

Toutes nos prévisions sérieuses se bornent à ceci : la pyohémie étant toujours précédée de la septicémie, la première est d'autant pins à craindre que la seconde aura été plus favorisée par la nature de la blessure, la constitution du sujet et la composition du milieu.

J'attends une réfutation catégorique de ces assertions.

Voici une troisième différence. Dans les expériences, l'introduction delà sepsine et de l'embolie dans le système vaseulaire s'effectue par un mécanisme très simple : l'effraction; — par conséquent, nul besoin de s'ingénier à découvrir la route mystérieuse suivie par les agents générateurs de la pyohémie. Chez l'homme, au contraire, il faut s'enquérir du mode de pénétration de la sepsine, de l'origine, puis du moyen de transport des embolies.

Le poison septique,je le rappelle sommairement, s'insinue parles lymphatiques entiers ou ouverts, par les capillaires sanguins et les veines d'un petit calibre; sans doute, il traverse parfois leur paroi intacte, mais doit être arrêté par les caillots qui comblent leur cavité. Ces mêmes caillots, bouchant les orifices béants des vaisseaux ouverts, seraient théoriquement un obstacle à l'introduction du poison ; mais il est aujourd'hui démontré que ces caillots sont perméables aux liquides putrides qui les traversent sans peine ou les imbibent, et atteignent ainsi la couche de sang fluide qui baigne leur extrémité centrale.

Quant à l'embolie, elle est de nature différente et d'origine diverse. Au temps où l'on voulait toujours attribuer au pus le développement de la pyohémie, on fit des efforts inouïs pour faire arriver jusqu'aux vaisseaux remplis de sang liquide soit le pus de la plaie, soit celui que fournissait la phlébite des veines ouvertes. Toutes les théories rendaient compte de certains faits, mais venaient se briser devant d'autres. Les recherches de Virchow sur les caillots et sur la soidisant phlébite achevèrent la déroute; aujourd'hui on sait que le pus n'est point l'élément indispensable de l'embolie septique. La substance puriforme qui provient du ramollissement du tlirombus, les

(1) Pathologie générale, édition française, p. 4-17.

INFECTION PURULENTE. Ul

fragments mêmes de ce dernier, les leucocytes qui se trouvent en abondance dans les vaisseaux perméables au voisinage des parties enflammées, et jusqu'aux gouttelettes de graisse, tout peut devenir matière à embolie toxique, pourvu que ces diverses particules solides soient imbibées de liquide septique puisé dans le foyer morbide.

Quant à la migration des embolies, elle a pour agents le sang lui-même, diverses actions mécaniques, la contraction des muscles ou autres causes qu'il serait trop long- de rappeler ou de discuter en ce moment. Je m'arrête donc, ayant, je crois, suffisamment prouvé que, s'il existe des différences incontestables entre les recherches expérimentales et les faits cliniques, ces différences n'empêchent pas de reconnaître dans la pyohémie de laboratoire et dans la pyohômie chirurgicale un seul et même processus, ce qui permet d'appliquer à la seconde les conclusions si précises et si claires fournies par l'étude de la première.

Il faut donc renoncer pour toujours à cette opposition taquine que les cliniciens font trop souvent et depuis trop longtemps aux expérimentateurs, et les praticiens purs aux théoriciens érudits ou chercheurs. Quoi qu'on en dise, l'anatomie, l'a physiologie, la vivisection et autres moyens dits accessoires restent et resteront toujours les guides les moins trompeurs pour le médecin.

Une chose, Messieurs, me surprend beaucoup. J'ignore, en vérité, pourquoi les chirurgiens n'ont pas suivi la voie ouverte par les accoucheurs, et dans quel but théorique ou pratique ils ont scindé arbitrairement la série non interrompue et non divisible des fièvres traumaliques.

Depuis longtemps on décrit la fièvre puerpérale; on a constaté d'une accouchée cà l'autre, d'une salle à l'autre, d'un hôpital à l'autre, d'une ville à l'autre, des différences notables en ce qui touche la marche, les symptômes, les terminaisons, et les lésions cadavériques elles-mêmes; on a noté la mort foudroyante, ou retardée, ou tardive, l'infection putride ou lente, et l'infection purulente classique, l'absence de lésions cadavériques, et l'extrême variété de ces lésions isolées ou associées, métrite, péritonite, lymphangite, phlébite, état putrilagineux de l'utérus, inflammation purulente diffuse du tissu conjonctif sous-péritonéal, que sais-je encore?

Eh bien ! en dépit de ces dissemblances, et malgré les efforts opiniâtres des séparatistes, jamais les cliniciens sérieux n'ont consenti au morcellement de la fièvre puerpérale; toujours, passez-moi une expression surannée, ils ont reconnu V unité dans la variété.

Ce que les accoucheurs ont fait pour les accidents fébriles puer-

péraux, les chirurgiens doivent le répéter pour la pyohémie tout entière, et montrer que ses origines très diverses n'empêchent point de lui reconnaître des causes, une évolution, une nature identiques.

Il est avéré que La pyohémie est le plus souvent consécutive à des blessures ou à des opérations chirurgicales sanglantes et à foyer découvert. Mais il est tout aussi certain qu'elle complique et termine également une foule de maladies dites internes, non traumatiques, d'opérations non sanglantes, ou à siège profond, et de blessures légères cicatrisées depuis longtemps. J'en donne une liste qui n'a pas la prétention d'être complète :

Furoncle, anthrax, pustule maligne, érysipèle spontané sans plaie, fièvre typhoïde, variole, vaccine, peut-être scarlatine, pneumonie, endocardite ulcéreuse, arthrite, ostéo-myélite, ostéo-périostite diaphysaire ou épiphysaire suraiguës et. sans incision du foyer, phlébite variqueuse spontanée ou provoquée par une simple piqûre avec l'aiguille creuse de Pravaz, ligature de tumeurs et surtout d'hémorrhoïdes, fractures sous-cutanées, abcès de la prostate, scarification urélhraîe profonde, simple cathétérisme de l'urèthre ou de l'œsophage, lithotritie, etc.

Je suis prêt à justifier cette liste, avec observations à l'appui, et à montrer que ses membres, si disparates qu'ils puissent paraître, rentrent sans effort dans la théorie, car pour la presque totalité d'entre eux on a démontré ou l'on conçoit l'existence de la septicémie préparatoire, la formation et la migration d'embolies diverses; de sorte que nous retrouverions ici encore, et à notre tour, l'unité dans la variété.

Ces développements, pour lesquels je me tiens à la disposition de l'Académie, auraient d'ailleurs cet avantage de mettre en lumière une vérité encore obscurément entrevue, à savoir qu'il n'existe pas de maladies, d'accidents, de complications purement traumatiques, mais seulement des maladies, accidents ou complications qui apparaissent indifféremment par genèse spontanée ou à la suite du traumatisme, mais en somme sont communs aux deux grandes sections médicale et chirurgicale de la pathologie.

Du temps des théories exclusives, on a dit successivement : point de pyohémie sans suppuration préalable ; puis, point de pyohémie sans plaies ouvertes; puis, point de pyohémie sans phlébite. La formule actuelle — puisse-t-elle être la dernière — est celle-ci : point de pyohémie sans sepsine et sans' embolies !

Messieurs, on m'a accusé d'avoir été trop bref en 1869; peut-être suis-je tombé d'un écueil dans l'autre, et me reprocherez-vous d'être

INFECTION PURULENTE. 143 trop long en 1871. Et cependant pouvais-je laisser mes opinions succomber sous le poids des critiques? Hors de cette enceinte, on rapporte qu'un de mes collègues des plus autorisés à traité de roman la théorie que j'adopte. D'autres ont dit qu'en confondant les choses les plus disparates, j'embrouillais comme à plaisir un chapitre fort clair delà pathologie. M. Chauffard affirme que toutes ces conceptions seront oubliées dans vingt ans. Mon ami, M. Alph. Guérin, ne m'accorde pas même un si long délai: «Pourquoi, dit-il, M. Verneuil ne cherche-t-ilpas à démontrer des propositions qu'il trouve ingénieuses? 11 eût sans doute échoué dans cette tentative ; mais la discussion à laquelle il se fût livré nous eût gagnés à sa cause ou l'eût éclairé lui-même sur le peu de fondement d'une pareille théorie. » M. Guérin craint encore que, « si je persiste à soutenir mes premières propositions, je ne reste dans cette enceinte seul de mon avis ».

Vous le voyez bien, si je ne me rétracte pas, mes vaisseaux sont brûlés; il me faut vaincre ou mourir, vous entraîner avec moi ou rester seul..., sans déshonneur, mais avec le remords d'avoir usé votre temps et le regret d'avoir fait une sotte campagne.

Un seul reproche m'a touché, car il est mérité : M. Bouillaud a dit de ma théorie qu'elle n'était point nouvelle, et il a raison, lui qui soutient depuis quarante-cinq ans que l'infection purulente n'est qu'une forme de l'infection putride; mais j'ai reconnu dès le début mes nombreux plagiats, et j'ai cru devoir vous épargner les immenses développements qu'aurait exigés l'exposé historique des fièvres chirurgicales. Si j'étais encore accusé d'injustice, je serais heureux de rendre à chacun, et surtout à M. Bouillaud, la part qui lui revient dans la démonstration d'une idée grande et féconde.

Abondamment pourvu de citations précises et de textes pris aux sources, j'aurais plaisir, d'ailleurs, à prouver la puissance infinie de la méthode bibliographique (c'est ix dessein que j'emploie ces mots), qui, dès qu'elle sera largement pratiquée, économisera bien du temps et des peines aux travailleurs de l'avenir.

Dans la séance du 17 octobre, je fus amené, à la suite d'un discours de M. Bouillaud, à reprendre de nouveau la parole sur l'histoire de la pyohémie (1).

Je déclarai avoir, pour ma part, toujours rendu justice aux travaux remarquables de l'illustre école française de 1822 à 1847, qui, parmi tant d'autres titres de gloire, a si bien étudié la question de la fièvre

(1) Bull. Acad. méd, t. 46, p. 855.

et de la septicémie. C'est dans ces travaux que j'ai puisé les idées émises sur la lièvre traumatique. C'est en combinant ces doctrines avec les résultats des belles recherches expérimentales faites de Gaspard à Sédillot, que je suis arrivé à établir une théorie complète de la lièvre traumatique, maladie que l'on peut reproduire dans tontes ses formes et à tous ses degrés, depuis le plus léger jusqu'au plus grave.

Mais, tout en rendant justice à l'école à laquelle appartient M. Bouillaud, il convient de reconnaître qu'elle n'a pas tout créé et qu'elle a laissé quelque chose à taire à ses successeurs. D'ailleurs la démonstration expérimentale de ce fait, que L'introduction d'une matière septique dans le torrent circulatoire détermine la lièvre, n'appartient ni à M. BouiUaud ni à M. Piorry; elle est due à un modeste praticien de province, Gaspard, dont les travaux contiennent les véritables éléments de la doctrine définitive de la pyohémie.

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