DANS L'AMPUTATION DES MEMBRES
Frappé des difficultés, de l'insuffisance, et même en certains cas des dangers de la compression préalable des artères dans les amputations des membres, j'ai longtemps cherché les moyens de supprimer ce temps opératoire.
Après avoir montré d'abord combien il est facile et avantageux d'y arriver dans la désarticulation scapulo-humérale par exemple, en enlevant le bras comme on extirperait une tumeur, je songeai à appliquer les mêmes principes aux autres amputations, et imaginai en conséquence une série de procédés nouveaux. Je parlai d'abord incidemment de cette innovation à la Société de chirurgie en présentant la brochure de M. Petit sur la phlébite inguinale1. Je dis alors que, pour éviter ce genre d'accident et remédier à l'insuffisance des aides, on pourrait se dispenser, en cas d'amputation, de comprimer les artères à l'avance, à la condition de les lier au fur et à mesure qu'elles seraient découvertes dans le cours de l'opération.
Dans la séance suivante, je donnai quelques détails complémentaires sur cette manière de faire, montrant qu'elle n'était pas beaucoup plus longue et qu'elle ne faisait pas perdre h l'opéré plus de sang.
Je me basais d'ailleurs sur un certain nombre de faits : trois désarticulations de l'épaule, deux de la hanche, une amputation du bras, deux de la jambe.
1. Séanco. du M décembre 1870. Bulletin, 2e série, t. XI, p. 341.
Une courte discussion s'engagea dans laquelle mon opinion fut généralement combattue.
Le 4 janvier 1871, j'apportai de nouveaux faits : deux amputations de la cuisse, une de la jambe, sans parvenir à convaincre davantage mes confrères.
Cela ne me découragea pas et je mis sous leurs yeux, le 7 juin suivant % un bel exemple de phlébite inguinale causée par la compression pendant une amputation de la jambe2.
Je débutai par les considérations suivantes : « Yous savez, messieurs, que je cherche depuis quelque temps à modifier le manuel opératoire des amputations en faisant la ligature préalable des artères, ou en liant ces vaisseaux à mesure qu'on les découvre. L'un des avantages de cette modification serait de débarrasserle chirurgien du souci de faire faire la compression de l'artère pendant qu'il opère, et de soustraire les malades aux dangers qui peuvent résulter de cette compression qui, portant aussi bien sur les veines que sur les artères, peut engendrer une phlébite mortelle. »
MM. Marjolin, Giraldès, Depaul, ne parurent pas touchés de mes arguments. M. Trélat accorda que mon procédé était rationnel et pouvait être pris en considération. Seul M. Desprès vint à mon aide en citant d'une part deux cas de phlébite consécutive à la compression et deux amputations faites à ma manière, c'est-à-dire sans comprimer l'artère principale et en liant les vaisseaux dès qu'ils étaient divisés.
Le choses en restèrent là devant la Société de chirurgie.
En 1872, un de mes élèves, M. Charles Pillet, prit pour sujet de sa thèse inaugurale la question susdite et fit sur elle un travail étendu et consciencieux.
Je ne me dissimule pas que ces essais ont perdu beaucoup de leur intérêt depuis les belles applications de l'ischémie artificielle à la chirurgie opératoire des membres, et qu'on trouvera plus aisé de rouler une bande de caoutchouc que d'aller à la recherche des vaisseaux, ce qui exige sans contredit des connaissances anatomiques précises. Néanmoins je persiste à croire que mes procédés peuvent être utiles encore, ne fût-ce que dans des cas particuliers, et que les chirurgiens feront bien de s'y exercer.
En effet, outre qu'on pourrait bien n'avoir à sa disposition ni aide habile pour faire la compression, ni bande de caoutchouc, il ne faut pas oublier que l'ischémie artificielle n'est pas exempte d'inconvé-