Gaz. hebd.t 1859, p
pratique, et que je faisais quelques recherches pour donner au récit une teinte un peu scientifique.
M... n'est pas très partisan des petits travaux; il m'a souvent gourmandé doucement de n'avoir pas encore écrit le moindre, traité complet en un ou deux volumes. Il pense qu'on ne lit guère les observations isolées si elles sont longues, et il les trouve sans intérêt quand elles sont courtes, manière de voir qui ne laisse pas que d'être assez raisonnable.
— Finissez vite votre observation, me dit-il, envoyez-la à un journal et que tout soit dit.
— Vous en parlez fort à l'aise, ripostai-je; voici bientôt quinze jours que je travaille à l'assaisonnement de mon opuscule et je n'ai pas fini. Aujourd'hui même j'ai couru deux heures, et j'ai feuilleté vingt volumes pour savoir à quoi m'en tenir sur deux petits points d'histoire; tout cela pour écrire une phrase de six lignes environ qui passera inaperçue dans mon travail.
M... haussa les épaules et commença une tirade pour me démontrer que les bénédictins n'étaient plus démode, que si tout le monde en faisait autant, il ne paraîtrait plus de livres nouveaux, ce qui désolerait MM. les éditeurs, imprimeurs et libraires, en un mot son oraison pouvait se résumer de la façon suivante : si vous avez dépensé tant de temps pour si peu de chose, vous êtes un niais; si vous ne l'avez pas dépensé et que vous vous en vantiez, vous êtes un... arracheur de dents.
Je reçus l'averse sans sourciller. M..., vous le savez, est un peu flâneur, et la déambulation sur le bitume ne lui déplaît pas. Pour toute justification, je proposai de lui raconter mon odyssée bibliographique du jour.
En signe de consentement tacite, M..', tira un cigare de sa poche, v mit le feu, croisa ses mains derrière son dos, et écouta sans m'interrompre la narration qui va suivre :
— Sachez, lui dis-je, qu'un beau jour, pratiquant une amputation de la jambe, j'éprouvai les plus grandes difficultés à lier les artères, et surtout la terminaison du tronc tibio-péronier. Je parvins à arrêter le sang par un moyen que vous jugerez quand vous lirez mon mémoire, et me mis en devoir de chercher dans mes livres ce que nos maîtres avaient dit sur ce point. Ce matin donc, je commençai mon enquête par le Précis de médecine opératoire, de J. Lisfranc, et le Traité de médecine opératoire, de M. Sédillot.
Tous deux parlent des difficultés que l'on rencontre parfois à lier l'artère tibiale antérieure après l'amputation de la jambe au lieu
AMPUTATION DE LA JAMBE. 64, d'élection. Ils commencent par n'être pas tout à fait d'accord sur les causes de cette difficulté. « L'artère tibiale antérieure, dit Lisfranc, est quelquefois difficile à trouver, à saisir, à lier;' Gensoul attribue cette difficulté à sa rétraction considérable ; elle est alors masquée par les muscles, qui remontent moins haut, parce qu'ils adhèrent aux os dans une grande étendue1... »
M. Sédillot parle aussi de la rétraction ; mais, sans la nier absolument,, il lui préfère une autre explication qui lui est propre et qui a bien sa valeur : « Cette rétraction, dit-il, dépendrait de deux causes lune signalée par Ribes (nous y reviendrons plus loin)... ; l'autre' d'après M. Gendrin, serait la brièveté des fibres musculaires, qui ne pourraient se rétracter aussi haut que l'artère 2. »
La lecture de ces deux petits paragraphes me rendit perplexe Vous remarquerez, en effet, que ce que Lisfranc attribue à Gensoul' M. Sedillot en fait honneur à M. Gendrin. Lequel des deux a raison 9 Ils ne sont d'accord que sur les trois premières lettres du nom qu'ils citent. Cependant ils se rencontrent encore en ce point qu'ils ne donnent ni l'un ni l'autre l'indication bibliographique du lieu où ils ont puisé leur citation. Comment me tirer d'affaire ?
Lisfranc est mort, La science déplore également la perte de Gensoul; je ne me puis adresser ni à l'un ni à l'autre pour avoir des éclaircissements. M. Sédillot, Dieu merci, se porte bien; mais il faudrait lui écrire à Strasbourg. M. Gendrin, qui jouit d'une santé également florissante, a peu écrit, je crois, sur l'amputation de" la jambe et sur la ligature de l'artère tibiale antérieure; mais enfin il est vis.ble tous les matins à la Pitié, il me renseignera mieux que personne. Mon parti pris, j'endosse une mise simple, mais décente et je cours en omnibus à l'hôpital en question. Chance funeste ' j'arrive un quart d'heure trop tard ; M. Gendrin, ayant fini sa visite était parti; il aurait fallu aller dans le courant du jour l'attendre et le déranger dans son cabinet sans me comporter en client sérieux J y renonçai.
Je regagnai mon domicile aussi soucieux que Théramène, quoique dans d autres sentiments, et résolu à consulter une troisième autorité Cette fois je fus plus heureux, car je trouvai des éclaircissements tout à fait satisfaisants : ce L'artère tibiale antérieure assez souvent se retire fort loin dans les chairs. La raison s'en trouve dit M.Uibes, dans la double courbure qu elle éprouve pour se placer au
i. Précis de médecine opératoire, t. I, p. 83G, 1845.
- imite de médecine opératoire, t. I, p. 442, 2e édit., 1853.
YERNEUIL.
AMPUTATION 61 I.A IMHK devant du licament interosseux. B.GensotH pense, au contraire, .,.«■• cette rétraction lient à ce que tes &br«S charnues qui I enlouront, étaB, ,roP adhérentes pour remonter, font que l'artère parait se retirer bien pl»S quelle ne le fait réellement, bien pins que eellet de la partie postérieure, que les mufles entraînent plus baul . » M Velpeau est disposé à adopter celle manière de voir. ' Comme Lisfrane, ». Velpeau dit Gensoul et non t.endrm ; ; ,1 y a don une fouie d'impression dans le bvre de M Séddlot 1 ailleurs, i reMail quelque doute, nous avons iei l'ind.catmn b, hogr aphilm qui suffirai! à le lever. ». Velpeau renvoie à la thèse de Umsonl L a pour Une : Essai s»t U réunion immUiaU tes plans «prt* l'amputation des m*ms*. V*èmMm artérielle: yestincidemlie rai.ée. Au bas de la page fi se trouve une uole relative a ■ action des artères de la jambe. Je suis ton, étonne en lisan! cette »o,e de ne voir aucune mention spéciale pour la tibia le anleneure. e même raisonnement Rappliquant aux deux artères de ce non, Je constate de plus que ». Velpeau l lu avec quelque d,s,rachon ce assa.e, puisqu'il applique à la tibiale postérieure ce que -en, « .•r^ur les artères de la cuisse e, du bras. On vcu, qu il n etai 1 inutile de remonter jusqu'à la source pour rétablir la vente des Lfâ et l'exactitude des textes. Je vais, pour preuve, reproduire le passage de Gensoul; on pourra le comparer à l'analyse plus ou moins fldèiè qu'en ont donnée les auteurs :
« On a remarqué que la ligature médiate ttkrt plus souvent nécessaire après l'amputation de la jambe qu'après celle du bras ou de la duisse M. Ribes croit... (Gensoul rapporte ici l'opinion de Ribes; nous i reviendrons plus loin). Il me semble que ce phénomène de- !end "plutôt du peu de rétraction des muscles de la jambe Si fait auention, en effet, que le soléaire, les fléchisseurs et extenseurs des orteils les jambiers antérieur et postérieur s'insèrent tous a la partie supérieure du tibia et du péroné, on concevra aisément pourquoi les artères qui se retirent en vertu de leur contracté de tissu restent cachées entre les libres musculaires qui ont à peine quelques lianes à par ourir pour se rapprocher de leurs attaches, et pourquoi, au contraire, à la cuisse et au bras, les libres musculaires très longues, qui presque loules s'attachent au bassin, laisseront en se contractant les artères à découvert. »
j'étais ailé à la bibliothèque de la Faculté pour lire la thèse de
I Nouveaux éléments de médecine opératoire, t. Il, p. 313, 1839. 2. Thèses de Paris, ISS*, il* U>'.>, p. ».
AMPUTATION DE LA JAMBE Gi3
Gensoul. J'en profitai pour consulter un mémoire de M. SêdiUoi Surquelques moyens de remédier aux imperfections de quelques procédés pour les amputations de la jambe1. Un passage de ce mémoire, qui date de 1833, est consacré à la question que je traite ici Comme il est littéralement reproduit dans le Traité de médecine opératoire du même auteur, je n'en donne pas le texte; je constate seulement que la faute d'impression de 1853 est tout à fait patente car vingt ans plus tôt M. Sédillot disait Gensoul, comme tout le monde, et non pas Gendrin.
Voici, mon cher M..., continuai-je, quelques détails qui justifieront l'emploi de mon temps. Comptons ensemble quelle dépense de cette monnaie, comme diraient les Américains, m'a causée la faute d'impression de M. Sédillot : un quart d'heure pour lire Lisfranc; — autant pour chercher dans ma bibliothèque le livre du professeur de Strasbourg, l'ouvrir au bon endroit et y découvrir le passage incriminé; - dix minutes d'incertitude pour choisir entre Gensoul et Gendrin; - pour avoir été à la Pitié et en être revenu sans résultat, une heure; - chercher dans Velpeau et méditer son texte, quinze minutes; — transport à la bibliothèque de la Faculté lecture de toute la thèse de Gensoul et du mémoire de M Sédillot' retour dans mes foyers, une heure un quart ; - repos, réflexions profondes sur les vicissitudes bibliographiques, vingt minutes ■ total : trois heures et demie. Si j'énumère ensuite les profits tirés J'acquiers la conviction : 1° qu'il ne faut jamais confondre Gensoul avec Gendrin; K que les auteurs ne feraient pas mai de donner les indications bibliographiques des citations qu'ils font; 3» que quand ils ont donné par aventure les susdites indications, il est encore nécessaire d'aller à la source si l'on ne veut pas confondre ce que Gensoul dit pour l'artère numérale avec ce qu'il dit pour la tibiale postérieure.
Je ne suis certes pas fâché d'avoir appris toutes ces choses; mais dépenser trois heures et demie pour cela, c'est un peu cher et d ailleurs, ce n'est pas tout : je ne sortis de la précédente perplexité que pour tomber aussitôt dans une autre; Lisfranc, Gensoul MM Séddlot et Yelpeau parlent de Ribes ; mais chacun d eux en parle à sa manière.
Lisfranc nous dit : « Ribes croit que l'ascension du vaisseau tient aux deux courbures qu'il présente pour traverser le ligament interosseux. » {Précis de médecine opératoire, t. I, p. 836.)
t. Gazette médicale de Paris, 1833, p. 361.
Gensoul, qui cite d'après le Dictionnaire de médecine, article Amputation, rapporte le passage d'une autre manière : « M. Ribes attribue la rétraction plus grande qu'éprouvent les artères de la jambe à ce que l'artère tibiale antérieure, en passant au-dessus du ligament interosseux, retient en haut les vaisseaux et leur donne pour ainsi dire un point d'appui fixe vers lequel ils se retirent. »
M. Velpeau donne une autre version : «L'artère tibiale antérieure se retire assez souvent dans les chairs; la raison s'en trouve, dit M. Ribes, dans la double courbure qu'elle éprouve pour se placer audevant du ligament interosseux. »
M. Sédillot, dès 1833, parlait déjà de même : « L'artère tibiale antérieure parait quelquefois introuvable... cette difficulté a été attribuée cà la rétraction de l'artère et dépendrait de deux causes : l'une, signalée par M. Ribes, serait la double courbure que décrit le vaisseau pour se placer au devant du ligament interosseux ;
l'autre, etc. » .
La lecture de ces passages me fit réfléchir. Je me demandai d'abord sur quel sujet Ribes, bon anatomiste d'ailleurs, avait pu voir deux courbures à l'artère tibiale antérieure; puis, ces deux courbures admises, je me demandai encore comment elles auraient pu favoriser la rétraction de l'artère.
Je m'étonnais aussi que Lisfranc, MM. Velpeau et Sédillot, attribuassent à Ribes la fameuse double courbure dont Gensoul ne disait pas un mot. Un autre point me paraissait également louche. Vous avez vu plus haut que la théorie présentée par Gensoul ne s'appliquait pas exclusivement à la tibiale antérieure, mais bien aux artères de la jambe en général. Il semblait aussi, d'après la citation du chirurgien de Lyon, que la théorie de Ribes n'avait pas été conçue uniquement pourY artère tibiale antérieure, comme le faisaient supposer Lisfranc, MM. Velpeau et Sédillot. Qui donc, de ces messieurs ou de Gensoul, avait raison? C'est ce qu'il fallait voir, si je voulais à mon tour citer Ribes en connaissance de cause; et voici pourquoi je commençai, séance tenante, une seconde campagne, afin de savoir à quoi m'en tenir.
J'étais disposé à faire assez bon marché de la version donnée par Gensoul, car ce chirurgien, qui passait en 182i sa thèse inaugurale, n'avait pas pu lire alors le mémoire original de Ribes, qui fut publie en 1833.
Lisfranc, M. Sédillot peut-être, ne l'avaient pas lu davantage, puisqu'ils avaient oublié l'indication bibliographique. J'étais à peu près convaincu, au contraire, que M. Velpeau avait consulté la source,
puisqu'il en donnait deux au lieu d'une. Me voici donc reparti pour la bibliothèque, par acquit de conscience et croyant bien faire un voyage inutile, ou du moins superflu. M. Velpeau renvoie d'abord aux Mémoires de la Société médicale d'émulation; il néglige d'indiquer la date, le volume et la page. On me confie neuf volumes in-8 ; je dois le reconnaître en toute humilité, je ne songeai pas un seul instant à lire ces neuf tomes intégralement; je me bornai à compulser les tables. Vains efforts ! après trente minutes de recherches infructueuses, je dus renoncer à trouver le mémoire de Ribes. M. Velpeau, à la rigueur, aurait donc pu se dispenser de cette première indication bibliographique, et cela d'autant mieux qu'il en donne aussi une seconde qui, cette fois, ne laisse rien à désirer. J'entends dire par là que si l'on se transporte à la page 190 du tome III de la 2e série des Archives générales de médecine, on y trouve, comme l'annonce ie savant chirurgien, un mémoire de Ribes intitulé : Cause de la difficulté qu'on éprouve quelquefois à faire la ligature des artères tibiales, lors de l 'amputation de la jambe. J'étais en possession de ma source, tenebam lupum auribus.
Ceux qui ont lu mes Essaissur les erreurs, lacunes et imperfections de la littérature médicale, ont peut-êlre remarqué que le hasard m'avait conduit à relever dans les ouvrages de M. le professeur Velpeau quelques inexactitudes bien excusables chez un auteur qui a écrit de si nombreux et si gros volumes. Cette fois j'étais heureux de le constater : sur deux citations il n'y en avait qu'une de défectueuse; la seconde, du moins quant au recueil, au volume et à la pagination, était irréprochable.
J'ai la douleur de dire qu'il n'en est plus de même quand, non content de lire le titre du mémoire, on s'aventure à examiner le mémoire lui-même. C'est ce que je fis; je n'y perdis à la vérité pas grand temps, l'opuscule ayant un peu moins de quatre pages; mais j'acquis la certitude que, si M. Velpeau l'avait lu, il devait être en ce moment-là sous le poids d'une préoccupation singulière. Il me fut facile de voir d'abord que Ribes énonce les difficultés de lier les artères tibiales (remarquez bien le pluriel), et non pas seulement la tibiale antérieure; qu'en second lieu il n'attribue pas du tout ces difficultés à la rétraction, car il ne prononce pas même ce mot; — qu'enfin il ne fait pas la moindre allusion à la fameuse double courbure, ce dont je le félicite, cette découverte anatomique n'ayant pu lui être attribuée que par la malveillance.
Je lève la main que j'ai Iule mémoire de Ribes dans les Archives, je l'ai lu encore une seconde fois dans un recueil qui renferme les
travaux épars de ce chirurgien 1 ; mais, comme mou autorité est bien peu de chose en face de celle de M. Velpeau, je vais citer textuellement l'opinion de l'ex-chirurgien des Invalides sur les causes qui mettent obstacle à La ligature des artères tibiales :
«Plusieurs causes s'opposent à l'allongement ou à l'extension des artères tibiales quand il faut en faire la ligature lors de l'amputation de la jambe; la principale cause tient à ce que l'artère poplitée, arrivée près de la partie inférieure du quart supérieur de la jambe, fournit l'artère tibiale antérieure, qui se porte en avant et passe au travers du ligament interosseux; alors cette artère et celle qui lui donne naissance sont en quelque sorte enfourchées sur le ligament. Dans cet état, qu'on fasse des tractions sur l'artère tibiale antérieure ou sur l'artère tibiale postérieure, le ligament arrête ces arlères, elles offrent une égale résistance, et il est difficile d'obtenir une saillie suffisante pour y poser commodément une ligature. »
Ribes, comme on le voit, parle d'artères qui ne peuvent s'allonger et non pas de vaisseaux qui se rétractent. Quant aux artères tibiales antérieures. introuvables., il garde sur elles un profond silence. C'est en 1833 que notre auteur publiait cette note; mais il enseignait la même chose dans ses cours dès 1804. Une certaine fatalité, du reste, parait s'être attachée à ses opinions. Il nous en avertit dans la dernière phrase de son mémoire, car il reproche avec aménité à des hommes distingués, pour lesquels il a beaucoup d'estime, d'avoir été trompés par la tradition orale et d'avoir inexactement rapporté ses opinions dans leurs travaux écrits.
Il n'a pris la plume que pour restaurer ses idées; on peut juger, par les citations que j'ai empruntées à des ouvrages datés de 1839, 1845, 1853, jusqu'à quel point il a réussi.
Je consacre à mon tour quelques centigrammes d'encre à rétablir la vérité; ce qui ne m'empêcherait nullement de parier que dans les prochains gros livres de médecine opératoire qui paraîtront, le nom de Ribes sera accolé à la rétraction et à la double courbure de l'artère tibiale antérieure. Ce n'est donc pas pour corriger mon prochain que j'ai écrit ces lignes ; je veux tirer de lout ceci d'autres conclusions.
Un beau jour, à l'hôpital, comme je vous l'ai déjà dit, je rencontre des difficultés extrêmes à lier les artères de la jambe après une amputation. Je consacre beaucoup d'heures à soigner mon malade, je
1. Mrhnoires cl orne r rations <ïanatomie, de physiologie, de pathologie et de c]druriji<\ hfài e» 3 vol. 18i">.
AMPUTATION DE LA JAMBE. Ml
le guéris. Je rassemble ensuite les notes prises sur ce fait, et je rédige une observation, comptant la publier pour grossir le nombre restreint des faits de ce genre et fournir quelques indications à ceux qui rencontreraient plus tard pareille pierre d'achoppement. Je crois avoir, d'ailleurs, fait dons ce cas quelque chose de nouveau. Pour en être sûr et ne me point parer des plumes du paon, je cherche dans mes livres ce qui se rapporte à ce sujet; je vois que les difficultés de l'hémostase peuvent tenir à plusieurs causes. J'établis des catégories et j'étudie chacune d'elles en particulier. Les auteurs notent la rétraction artérielle et lui assignent plusieurs causes, que j'examine. A propos de l'une d'elles, deux noms sont reproduits partout, j'en dois tenir compterais je constate des variations assez différentes du même air; trois partis se présentent : reproduire servilement ces variations, je ne puis m'y résoudre; passer cavalièrement sous silence les noms de chirurgiens respectables, on crierait à l'omission, et des gens ignorant même le titre de ces travaux me reprocheraient sévèrement de ne les avoir ni cités, ni lus; le troisième parti consiste, à aller aux sources. Je découvre alors que les originaux disent blanc et les copistes noir; garderai-je pour moi les résultats de cette enquête? La chose serait infiniment prudente, car les originaux, étant morts, ne pourront pas me remercier, et les copistes, vivants, bien portants et puissants, ne me sauront qu'un gré médiocre de in' être aperçu de leur erreur et d'en avoir parlé.
Je pourrais sans doute me contenter de rétablir la vérité, l'erreur se trouverait implicitement corrigée; mais qui me croira quand je dirai autre chose que Lisfranc, MM. Velpeau et Sédillot? On pensera que je me suis fourvoyé; il me restera, il est vrai, la satisfaction d'avoir écrit quelques lignes que personne ne démentira plus tard, et comme la chose en vaut la peine, c'est à ce dernier parti que je m'arrêterai, lorsque je publierai définitivement le petit travail sérieux que j'achève.
Toute la substance de mon enquête se trouvera résumée, en cinq ou six lignes environ. Si vous vous rappelez l'addition que je faisais plus haut, vous pourrez en conclure que l'incident Gensoul et l'incident Ribes m'ont dépensé environ six heures de travail. Six heures de travail ! c'est-à-dire l'économie de loisir scientifique qu'on a souvent grand'peine à rassembler en deux ou trois jours. Deux ou trois jours passés en vain, et qui, mis au creuset, se résument en six lignes d'impression ! Et les mois n'ont que trente jours, et les ans que douze mois; et les mémoires, si petits qu'ils soient, combien ils renferment de fois six lignes! - - ■