Alph Guéri n, lue cit
Des compresseurs.
Pour suppléer à l'insuffisance ou au manque absolu des aides, et alors que l'on ne pratiquait pas la compression digitale, les chirurgiens ont eu souvent recours à une compression mécanique destinée à la remplacer.
Nous passerons sous silence les liens de Galien, signalés par Guy de Chauliac et Fabrice d'Acquapendente, et même le bandage roulé de Bernard de Genga, attribué à Theden, et qui paraît être, à proprement parler, le premier compresseur.
Au xviie siècle seulement, en 1674-, au siège de Besançon, Morel, chirurgien français, présenta le premier appareil méritant véritablement le nom de compresseur1. Il consistait en un simple lien circulaire, garrotté autour du membre au moyen d'un bâton. Morel appela cet instrument un garrot.
Plus tard, le garrot fut perfectionné : on glissa des compresses et des plaques de cuir sous le bâtonnet pour protéger la peau; enfin, on plaça sur le trajet de l'artère une compresse épaisse faisant coussinet.
Depuis, on a imaginé de nombreux modèles de compresseurs, ne différant guère que par des détails de construction. Ils se composent, en général, d'une pelote compressive, d'une pelote contre-compressive, et d'un système de liens, de vis ou de ressorts divers destinés à rapprocher les deux pelotes entre lesquelles le membre se trouve engagé. Les compresseurs furent pendant un certain temps très à la mode.P.-H. Dalh, chirurgien anglais, en avait préconisé l'usage dans les opérations, et tous les chirurgiens s'en servaient d'une façon presque exclusive2. Maintenant encore, le tourniquet de J.-L. Petit, modifié par Larrey, est fréquemment employé par les chirurgiens de campagne, et fait partie de toutes les boîtes à amputations.
Notre travail ayant pour but de remplacer la compression par une autre méthode, nous ne nous arrêterons pas plus longtemps sur les appareils compresseurs, qui n'ont sur la compression digitale que l'avantage d'éviter un aide, mais qui lui sont inférieurs sous tous les autres points. D'une application difficile, il faut, pour avoir avec eux une hémostase parfaite, employer une force considérable, comme avec le tourniquet de J. -L. Petit, par exemple. Du reste, quelque perfectionnés qu'aient pu être ces instruments, ils ne peuvent tenir lieu de la main, qui procède d'une manière intelligente et non aveugle, et ils ne sauraient remplacer la compression que dans des cas exceptionnels.
1 • Nouveau Dict. de médecine et de chirurgie pratiques, art. Compression, t. VIII. 2. Samuel Cooper, Dictionnaire chirurgical, t I, art. Amputation,
Difficultés de la compression dans quelques opérations.
Nous avons signalé déjà la difficulté de comprimer certaines artères à cause de leur situation même; c'est le cas pour l'artère sous-clavière, malaisée à comprimer sur la face supérieure de la première côte, dans le triangle sus-claviculaire. Nous citerons encore l'artère axillaire, qu'il est si difficile de comprimer dans l'amputation du bras à sa partie supérieure.
Si le sujet a de l'embonpoint, s'il a le système musculaire trèsdéveloppé, ou même s'il existe une de ces anomalies si fréquentes par bifurcation prématurée, la compression est presque impossible.
De tout temps, l'hémostase préliminaire a préoccupé les chirurgiens dans la désarticulation scapulo-humérale.
Vers 1715, Le Dran, et plus tard Garengeot, essayaient de la pratiquer en passant une aiguille munie d'un fil ciré à travers le bras, près de l'aiselle, et en embrassant dans cette ligature les vaisseaux, les chairs et la peau qui les couvre. Plus tard, Sharp et Lafaye, dans la même opération, pratiquèrent la ligature de l'artère, après l'avoir mise à nu au moyen d'une incision spéciale, ou des premières incisions destinées à la désarticulation.
Plus près de nous, Bromfield essaya aussi la ligature de l'artère pendant l'opération, mais en la faisant cependant précéder de la compression sus-claviculaire1.
Enfin, Richerand formait un lambeau contenant l'artère, le faisait saisir par un aide, et presser jusqu'à la fin de la désarticulation. Celle-ci terminée, il pratiquait l'hémostase définitive avec une ligature ordinaire. Ce procédé, auquel plusieurs chirurgiens ont encore recours, réussit à la vérité, mais exige d'abord un praticien habile, et un aide très-exercé et doué du sang-froid nécessaire. Il est difficile, en effet, de voir sans émotion le couteau de l'opérateur passer si près des doigts, surtout lorsque celui qui le tient n'est pas des plus expérimentés.
Nous empruntons, du reste, à la thèse de M. Chambaud, deux faits qui montrent à quels dangers peut exposer la désarticulation de l'épaule, alors que les vaisseaux n'ont pas été liés préalablement.
Pendant la guerre de Crimée, un chirurgien militaire très-distingué
1. Chambaud, De la désarticulation scapulo-humérale, thèse de Paris, 1870.
fut appelé une nuit à la tranchée pour pratiquer la désarticulation de l'épaule. Il approchait de la fin de l'opération, lorsque l'aide chargé de faire la compression ne sentit plus sous son doigt l'artère axillaire. Un jet violent de sang artériel se fit aussitôt hors de la plaie, et vint, par un malheureux hasard, frapper la hougie, qu'il éteignit. On fut tout à coup dans l'obscurité la plus profonde. Inutile de dire l'embarras du chirurgien et des aides, et les suites de cette malheureuse opération.
Un jour, dit M. Chambaud, que M. Verneuil démontrait devant nous sur le cadavre la désarticulation scapulo-humérale, il fit saisir par un de ses meilleurs élèves les parties molles qui maintenaient encore l'humérus après la désarticulation. La section faite, on s'aperçut que l'artère avait échappé à l'étreinte de l'aide.
Signalons encore, parmi les dangers de cette opération, la section de la veine axillaire, qui, tenue béante par les lames aponévrotiques du sous-clavier et de la région clavi-pectorale, permet l'introduction de l'air dans le sang, et peut ainsi causer la mort de l'opéré, comme cela est arrivé à Roux dans une désarticulation de l'épaule *. La ligature préalable de ce vaisseau, faite en même temps que celle de l'artère, empêcherait sûrement cet accident.
Pour remédier à la difficulté de pratiquer la compression dans les artères du membre supérieur, on a essayé d'y arrêter le cours du sang en mettant le membre en diverses positions : flexion ou extension forcée. Nous renvoyons l'examen des diverses méthodes employées pour atteindre ce but au chapitre traitant des opérations sur les extrémités du membre supérieur.
Dans les opérations sur le membre inférieur, la difficulté d'obtenir une hémostase parfaite par la compression augmente quand l'opération se fait dans la région la plus élevée de la cuisse ou au voisinage de l'articulation coxo-fémorale. Ici, la compression de l'artère fémorale ne suffit plus pour arrêter l'hémorrhagie, car la majeure partie du sang qui coule à la surface du moignon n'est pas seulement fournie par l'artère fémorale, mais bien parles terminaisons des vaisseaux pelviens : artères obturatrice, ischiatique, fessière , etc., et leurs nombreuses anastomoses.
La compression de l'artère au sortir de l'arcade crurale n'est pas toujours facile. C'est, en effet, un des points où l'on trouve le plus souvent des engorgements ganglionnaires, et si nous joignons à ces inconvénients les épaisses couches de tissu cellulo-graisseux