SCÈNE I
MÉROPE, EURYCLÈS , ISMÉNIE.
MEROPE.
Quoi ! l’univers se tait sur le destin d’Égisthe1 !
Je n’entends que trop bien ce silence si triste.
Aux frontières d’Élide enfin n’a-t-on rien su?
EURYCLÈS.
On n’a rien découvert; et tout ce qu’on a vu,
C’est un jeune étranger, de qui la main sanglante D’un meurtre encor récent paraissait dégouttante ï Enchaîné par mon ordre, on l’amène au palais2.
MÉROPE
Un meurtre! un inconnu! Qu’a-t-il fait, EuryclèsV Quel sang a-t-il versé? Vous me glacez de crainte.
EURYCLÈS.
Triste effet de l’amour dont votre âme est atteinte!
Le moindre événement vous porte un coup mortel;
Tout sert à déchirer ce cœur trop maternel ;
Tout fait parler en vous la voix de la nature.
Mais de ce meurtrier la commune aventure N’a rien dont vos esprits doivent être agités.
De crimes, de brigands, ces bords sont infectés:
C’est le fruit malheureux de nos guerres civiles.
La justice est sans force, et nos champs et nos villes
1 Le sentiment est toujours naturel, mais l’expression touche à l’emphase par le mot d’univers que Voltaire aime à prodiguer.
2 Euryeiès a ses agents comme Polyphonte. On ne voit pas bien qui commande à Messône : c’est un reste d’anarchie.
MÉROPE
Redemandent aux dieux, trop longtemps négligés,
Le sang ües citoyens l’un par l’autre égorgés.
Écartez des terreurs dont le poids vous afflige 1 !
MÉHOPE.
Quel est cet inconnu? Répondez-moi, vous dis-je.
EURYCLÈS.
C’est un de ces mortels du sort abandonnés,
Nourris dans la bassesse, aux travaux condamnés :
Un malheureux sans nom, si l’on croit l’apparence.
MÉROPE
N’importe, quel qu’il soit, qu’il vienne en ma présence;
Le témoin le plus vil et les moindres chv -*s Nous montrent quelquefois de grandes wiiés.
Peut-être j’en crois trop le trouble qui me presse;
Mais ayez-en pitié, respectez ma faiblesse :
Mon cœur a tout à craindre, et rien à négliger.
Qu’il vienne^ je le veux ; je veux l’interroger2.
EURYCLÈS.
(A Isménie.)
Vous serez obéie. Allez, et qu’on l’amène ;
Qu’il paraisse à l’instant aux regards de la reine.
MÉROPE
Je sens que je vais prendre un inutile soin Mon désespoir m’aveugle: il m’emporte trop loin :
Vous savez s’il est juste. On comble ma misère ;
On détrône le fils, on outrage la mère.
Polyphonie, abusant de mon triste destin,
Ose enfin s’oublier iusqu’à m’offrir sa main.
EURYCLÈS.
Vos malheurs sont plus grands que vous ne pouvez croire. Je sais que cet hymen offense votre gloire;
Mais je vois qu’on l’exige, et le sort irrité Vous fait de cet opprobre une nécessité :
C’est un cruel parti; mais c’est le seul peut-être Qui pourrait conserver le trône à son vrai maître.
1 « Expressions inélégantes. Un poids accable plus qu’il n’afflige. » (La Harpe.)
•2 Cette persistance de Mérope est necessaire pour nouer 1 intrigue; elle paraît faiblement motivée; mais l’amour maternel, comme toutes les passions , a ses caprices , et cela suffit à la vraisemblance dramatique. Le spectateur entre volontiers dans les combinaisons qui doivent amener une situation théâtrale.