‹ Mérope, tragédieChapitre 5 sur 62 · A M. LE MARQUIS SCIP10N MAFFEI · texte numérisé non relu

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de la religion, et par cette majesté de l’éloquence des prophètes. Vous n’avez point eu cette ressource, et cependant vous avez fourni cette longue carrière de cinq actes, qui est si prodigieusement difficile à remplir sans épisodes.

J’avoue que votre sujet me paraît beaucoup plus intéressant et plus tragique que celui d 'Athalie; et si notre admirable Racine a mis plus d’art, de poésie et de grandeur dans son chef-d’œuvre, je ne doute pas que le vôtre n’ait fait couler beaucoup plus de larmes.

Le précepteur d’Alexandre (et il faut de tels précepteurs aux rois), Aristote, cet esprit si étendu, si juste et si éclairé dans les choses qui étaient alors à la portée de l’esprit humain , Aristote, dans sa Poétique immortelle, ne balance pas à dire que la reconnaissance de Mérope et de son fils était le moment le plus intéressant de toute la scène grecque. Il donnait à ce coup de théâtre la préférence sur tous les autres. Plutarque dit que les Grecs, ce peuple si sensible, frémissaient de crainte que le vieillard qui devait arrêter le bras de Mérope n’arrivât pas assez tôt. Cette pièce, qu’on jouait de son temps, et dont il nous reste très-peu de fragments, lui paraissait la plus touchante de toutes les tragédies d’Euripide; mais ce n’était pas seulement le choix du sujet qui fit le grand succès d’Euripide, quoique en tout genre le choix soit beaucoup.

Il a été traité plusieurs fois en France, mais sans succès : peut-être les auteurs voulurent charger ce sujet si simple d’ornements étrangers. C’était la Vénus toute nue de Praxitèle qu’ils cherchaient à couvrir de clinquant. Il faut toujours beaucoup de temps aux hommes pour leur apprendre qu’en tout ce qui est grand on doit revenir au naturel et au simple.

En 1641, lorsque le théâtre commençait à fleurir en

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France, et à s’élever même fort an-dessus de celui de la Grèce , par le génie de P. Corneille, le cardinal de Richelieu , qui recherchait toute sorte de gloire, et qui avait fait bâtir la salle des spectacles du Palais-Royal pour y représenter les pièces dont il avait fourni le dessein, y fit jouer une Mérope sous le nom de Télèphonte. Le plan est, à ce qu’on croit, entièrement de lui. Il y avait une centaine de vers de sa façon; le reste était de Colletet, de Bois-Robert, de Desmarets et de Chapelain; mais toute la puissance du cardinal de Richelieu ne pouvait donner à ces écrivains le génie qui leur manquait. Il n’avait peut-être pas lui même celui du théâtre, quoiqu’il en eût le goût; et tout ce qu’il pouvait et devait faire, c’était d’encourager le grand Corneille.

M. Gilbert, résident de la célèbre reine Christine, donna, en 1643, sa Mérope , aujourd’hui non moins inconnue que l’autre. Jean de La Chapelle, de l’Académie française, auteur d’une Cléopâtre jouée avec quelque succès, fit représenter sa Mérope en 1683. Il ne manqua pas de remplir sa pièce d’un épisode d’amour. Il se plaint d’ailleurs , dans sa préface, de ce qu’on lui reprochait trop de merveilleux. Il se trompait; ce n’était pas ce merveilleux qui avait fait tomber son ouvrage Vîc’était en effet le défaut de génie, et la froideur de la versification ; car voilà le grand point, voilà le vice capital qui fait périr tant de poèmes. L’art d’être éloquent en vers est de tous les arts le plus difficile et le plus rare. On trouvera mille génies qui sauront arranger un ouvrage, et le versifier d’une manière commune ; mais le traiter en vrais poètes, c’estun talent qui est donné à trois ou quatre hommes sur la terre.

Au mois de décembre 1701 , M. de La Grange fit jouer son Amasis , qui n’est autre chose que le sujet de

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Mérope sous d’autres noms : la galanterie règne aussi dans cette pièce, et il y a beaucoup plus d’incidents merveilleux que dans celle de La Chapelle; mais aussi elle est conduite avec plus d’art, plus de génie , plus d’intérêt; elle est écrite avec plus de chaleur et de force : cependant elle n’eut pas d’abord un succès éclatant, et habent sua fata libelli. Mais depuis elle a été rejouée avec de très-grands applaudissements, et c’est une des pièces dont la représentation a fait le plus de plaisir au public.

Avant et après Amasis, nous avons eu beaucoup de tragédies sur des sujets à peu près semblables, dans lesquelles une mère va venger la mort de son fils sur son propre fils même, et le reconnaît dans l’instant qu’elle va le tuer. Nous étions même accoutumés à voir sur notre théâtre cette situation frappante, mais rarement vraisemblable, dans laquelle un personnage vient, un poignard à la main, pour tuer son ennemi, tandis qu’un autre personnage arrive dans l’instant même, et lui arrache le poignard. Ce coup de théâtre avait fait réussir, du moins pour un temps, le Camma de Thomas Corneille.

Mais de toutes les pièces dont je vous parle, il n’y en a aucune qui ne soit chargée d’un petit épisode d’amour, ou plutôt de galanterie; car il faut que tout se plie au goût dominant. Et ne croyez pas, monsieur, que cette malheureuse coutume d’accabler nos tragédies d’un épisode inutile de galanterie soit due à Racine, comme on le lui reproche en Italie; c’est lui, au contraire , qui a fait ce qu’il a pu pour réformer en cela le goût de la nation. Jamais chez lui la passion de l’amour n’est épisodique : elle est le fondement de toutes ses pièces; elle en forme le principal intérêt. C’est la passion la plus théâtrale de toutes, la plus fer-

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tile en sentiments , la plus variée : elle doit être l’âme d’un ouvrage de théâtre, ou en être entièrement bannie. Si l’amour n’est pas tragique, il est insipide ; et s’il est tragique, il doit régner seul : il n’est pas fait pour la seconde place. C’est Rotrou, c’est le grand Corneille même, il le faut avouer, qui, en créant notre théâtre , l’ont presque toujours défiguré par ces amours de commande, par ces intrigues galantes qui, n’étant point de vraies passions , ne sont point dignes du théâtre : et si vous demandez pourquoi on joue si peu de pièces de Pierre Corneille, n’en cherchez point ailleurs la raison; c’est que dans la tragédie d’Othon (II, i),

Othon à la princesse a fait un compliment Plus en homme de cour qu’en véritable amant...

Il suivait pas à pas un effort de mémoire ,

Qu’il était plus aisé d’admirer que de croire.

Camille semblait même assez de cet avis ;

Elle aurait mieux goûté des discours moins suivis... Dis-moi donc, lorsqu’Othon s’est offert à Camille,

A-t-il paru contraint ? a-t-elle été facile ?

C’est que, dans Pompée (II , i), l’inutile Cléopâtre dit que César

Lui trace des soupirs, et, d’un style plaintif,

Dans son champ de victoire il se dit son captif.

C’est que César demande à Antoine (II, ni)

S’il a vu cette reine adorable ?

et qu’Antoine répond :

Oui, Seigneur, je l’ai vue ; elle est incomparable.

C’est que, dans Sertorius, le vieux Sertorius même est amoureux à la fois par politique et par goût, et dit,

J’aime ailleurs : à mon âge il sied si mal d’aimer,

Que je le cache même à oui m’a su charmer...

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Et que d’un front ridé les replis jaunissants

Ne sont pas un grand charme à captiver les sens. ( II, i.)

C’est que, dans Œdipe (I, i), Thésée débute par dire à Dircé :

Quelque ravage affreux qu’égale ici la peste,

L’absence aux vrais amants est encore plus funeste.

Enfin , c’est que jamais un tel amour ne fait verser de larmes; et quand l’amour n’émeut pas, il refroidit.

Je ne vous dis ici, monsieur, que tout ce que les connaisseurs , les véritables gens de goût , se disent tous les jours en conversation ; ce que vous avez entendu plusieurs fois chez moi ; enfin ce qu’on pense, et ce que personne n’ose encore imprimer. Car vous savez comment les hommes sont faits; ils écrivent presque tous contre leur propre sentiment, de peur de choquer le préjugé reçu. Pour moi, qui n’ai jamais mis dans la littérature aucune politique, je vous dis hardiment la vérité, et j’ajoute que je respecte plus Corneille, et que je connais mieux le grand mérite de ce père du théâtre, que ceux qui le louent au hasard de ses défauts.

On a donné ene Mérope sur le théâtre de Londres en 1731. Qui croirait qu’une intrigue d’amour y entrât encore? Mais depuis le règne de Charles II l’amour s’était emparé du théâtre d’Angleterre, et il faut avouer qu’il n’y a point de nation au monde qui ait peint si mal cette passion. L’amour ridiculement amené, et traité de même, est encore le défaut le moins mongtrueux de la Mérope anglaise. Le jeune Égisthe, tiré de sa prison par une fille d’honneur, amoureuse de lui, est conduit devant la reine, qui lui présente une coupe de poison et un poignard, et lui dit : « Si tu n’avales a le poison , ce poignard va servir à tuer ta maîtresse. » Le jeune homme boit, et on l’emporte mourant. Il re-

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vient, au cinquième acte, annoncer froidement à Mérope qu’il est son fils, et qu’il a tué le tyran. Mérope lui demande comment ce miracle s’est opéré : « Une « amie de la fille d’honneur , répond-il, avait mis du « jus de pavot, au lieu de poison, dans la coupe. Je « n’étais qu’endormi quand on m’a cru mort; j’ai « appris en m’éveillant que j’étais votre fils, et « sur-le champ j’ai tué le tyran. » Ainsi finit la tragédie.

Elle fut sans doute mal reçue: mais n’est-il pas bien étrange qu’on l’ait représentée ? N’est-ce pas une preuve que le théâtre anglais n’est pas encore épuré? Il semble que la mêmeT cause qui prive les Anglais du génie de la peinture et de la musique leur ôte aussi celui de la tragédie. Cette île, qui a produit les plus grands philosophes de la terre, n’est pas aussi fertile pour les beaux-arts; et si les Anglais ne s’appliquent sérieusement à suivre les préceptes de leurs excellents citoyens Addison et Pope, ils n’approcheront pas des autres peuples en fait de goût et de littérature.

Mais , tandis que Te sujet de Mérope était ainsi défiguré dans une partie de l’Europe, il y avait longtemps qu’il était traité en Italie selon le goût des anciens. Dans ce xvie siècle, qui sera fameux dans tous les siècles , le comte de Torelli avait donné sa Mérope avec des chœurs. Il paraît que si M. de La Chapelle a outré tous les défauts du théâtre français, qui sont l’air manesque, l’amour inutile et les épisodes, et que si l’auteur anglais a poussé à l’excès la barbarie, l’indécence et l’absurdité, l’auteur italien avait outré les défauts des Grecs, qui sont le vide d’action et la déclamation. Enfin, monsieur, vous avez évité tous ces écueils; vous qui avez donné à vos compatriotes des modèles en plus d’un genre, vous leur avez donné.

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dans votre Mérope, l’exemple d’une tragédie simple et intéressante.

J’en fus saisi dès que je la lus : mon amour pour ma patrie ne m’a jamais fermé les yeux sur le mérite des étrangers; au contraire, plus je suis bon citoyen, plus je. cherche à enrichir mon pays des trésors qui ne sont point nés dans son sein. Mon envie de traduire votre Mérope redoubla lorsque j’eus l’honneur de vous -connaître à Paris en 1733 ; je m’aperçus qu’en aimant l’auteur, je me sentais encore plus d’inclination pour l’ouvrage : mais quand je voulus y travailler , je vis qu’il était absolument impossible de la faire passer sur notre théâtre français. Notre délicatesse est devenue excessive : nous sommes peut-être des sybarites plongés dans le luxe , qui ne pouvons supporter cet air naïf et rustique , ces détails de la vie champêtre, que vous avez imité du .théâtre grec.

Je craindrais qu’on ne souffrît pas chez nous le jeune Égisthe faisant présent de son anneau à celui qui l’arrête, et qui s’empare de cette bague. Je n’oserais hasarder de faire prendre un héros pour un voleur, quoique la circonstance où il se trouve autorise cette méprise.

Nos usages, qui probablement permettent tant de choses que les vôtres n’admettent point, nous empêcheraient de représenter le tyran de Mérope, l’assassin de son époux et de ses fils, feignant d’avoir, après quinze ans , de l’amour pour cette reine ; et même je n’oserais pas faire dire par Mérope au tyran : « Pour- « quoi donc ne m’avez-vous pas parlé d’amour aupara- « vant, dans le temps que la fleur de la jeunesse ornait « encore mon visage? » Ces entretiens sont naturels; mais notre parlerre, quelquefois si indulgent, et d’autres fois si délicat, pourrait les trouver trop familiers,

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et voir même de la coquetterie où il n’v a au fond que de la raison.

Notre théâtre français ne souffrirait pas non plus que Mérope fit lier son fils sur la scène à une colonne, ni qu’elle courût sur lui deux fois, le javelot et la hache à la main, ni que le jeune homme s’enfuît deux fois devant elle , en demandant la vie à son tyran.

Nos usages permettraient encore moins que la confidente de Mérope engageât le jeune Égisthe à dormir sur la scène, afin de donner le temps à la reine de venir l’y assassiner. Ce n’est pas, encore une fois, que tout cela ne soit dans la nature; mais il faut que vous pardonniez à notre notion, qui exige que la nature soit toujours présentée avec certains traits de l’art, et ces traits sont bien différents à Paris et à Vérone.

Pour donner une idée sensible de ces différences que le génie des nations cultivées met entre les mêmes arts, permettez-moi , monsieur, de vous rappeler ici quelques traits de votre célèbre ouvrage qui me paraissent dictés par la pure nature. Celui qui arrête le jeune Cresphonte., et qui lui prend sa bague, lui dit (I, iv) :

« ... Or dunque in tuo paese i servi « Han di co teste gemme? Un bel paese <1 Fia questo tuo ; nel nostro una tal gamma « Ad un dito regai non sconverrebbe. »

Je vais prendre la liberté de traduire cet endroit en vers blancs, comme votre pièce est écrite, parce que le temps qui me presse ne me permet pas le long travail qu’exige la rime.

Les esclaves, chez vous, portent de tels joyaux !

Votre pays doit être un beau pays, sans doute;

Chez nous de tels anneaux ornent la main des rois.

Le confident du tyran lui dit, en parlant de la reine,

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qui refuse d’épouser, après vingt ans, l’assassin reconnu de sa famille :

« La donna, comc sai, ricusa e brama. » (II, ni.)

La femme, comme on sait, nous refuse et désire.

La suivante de la reine répond au tyran, qui la presse de disposer sa maîtresse au mariage (II, iv) :

« Dissimulato in vano

« Soflfre di febbre assalto : alquanti giorni « Donare è forza a rinfrancar suoi spirti. »

On ne peut vous cacher que la reine a la fièvre; Accordez quelque temps pour lui rendre ses forces.

Dans votre quatrième acte, le vieillard Polydore demande à un homme de la cour de Mérope, qui il est. Je suis Eurisès, le fils de Nicandre, répond-il. Polydore alors, en parlant de Nicandre, s’exprime comme le Nestor d’Homère :

« Egli era umano

« E liberal ; quando appariva, tutti « Faceangli onor. Io mi ricordo ancora « Di quando ei festeggiô con bclla pompa « Le sue nozze con Silvia, ch* era figlia « D’ Olimpia e di Glicon, fratel d* Ipparco.

« Tu dunque sei quel fanciullin che in corte a Silvia condur solea quasi per pompa?

« Parmi l’altr’ieri. O quanto siete presti,

« Quanto mai v* affrettate, o giovinetti !

« A farvi adulti, ed a gridar tacendo « Che noi diam loco ! »

Oh qu’il était humain, qu’il était libérai !

Que, dès qu’il paraissait, on lui faisait d’honneur!

Je me souviens encor du festin qu’il donna,

De tout cet appareil alors qu’il épousa La fille de Glicon et de cette Olympie,

La belle-sœur d’Hipparque. Eurisès, c’est donc vous? Vous, cet aimable enfant que si souvent Sylvie

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Se faisait un plaisir de conduire à la cour?

Je crois que c’est hier. O que vous êtes prompte !

Que vous croissez, jeunesse ! et que dans vos beaux jours Vous nous avertissez de vous céder la place î -

(Acte IV, scène iv.)

Et, dans un autre endroit, le même vieillard, invité d’aller voir la cérémonie du mariage de la reine, répond :

« O curioso

« Punto i’ non son : passô stagione, assai « Veduti ho sacrifîcj. Io mi ricordo « Di quello ancora quando il rc Cresfonte « Incominciô a regnar. Quella fu pompa !

« Ora più non si fanno a questi tempi « Di cotai sacrifîcj. Più di cento « Fur le bestie svenate : i sacerdoti a Risplendean tutti, cd ovc ti volgessi « Altro non si vedea che argento ed oro. »

~ Je suis sans curiosité.

Le temps en est passé : mes yeux ont assez vu De ces apprêts d’hymen, cl de ces sacrifices.

Je me souviens encor de cette pompe auguste,

Qui jadis en ces lieux marqua les premiers jours Du règne de Cresphonte. Ah ! le grand appareil 1 Il n’est plus aujourd’hui de semblables spectacles.

Plus de cent animaux y furent immolés;

Tous les prêtres brillaient; et les yeux éblouis Voyaient l’argent et l’or partout étinceler.

(ActeV, scène v.)

Tous ces traits sont naïfs, tout y est convenable à ceux que vous introduisez sur la scène, et aux mœurs que vous leur donnez. Ces familiarités naturelles eussent été, à ce que je crois, bien reçues dans Athènes ; mais Paris et notre parterre veulent une autre espèce de simplicité. Notre ville pourrait même se vanter d’avoir un goût plus cultivé qu’on ne l’avait dans Alhè-

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nés : car enfin il me semble qu’on ne représentait d’ordinaire des pièces de théâtre dans cette première ville de la Grèce que dans quatre fêtes solennelles, et Paris a plus d’un spectacle tous les jours de l’année. On ne comptait dans Athènes que dix mille citoyens, et notre ville est peuplée de près de huit cent mille habitants, parmi lesquels je crois qu’on peut compter trente mille juges des ouvrages dramatiques, et qui jugent presque tous les jours.

Vous avez pu, dans votre tragédie, traduire cette élégante et simple comparaison de Virgile [Georg., IV, 511) :

« Qualis populca mcercns Philomela sub umbra

« Amissos queritur fœtus. »

Si je prenais une telle liberté, on me renverrait au poème épique : tant nous avons affaire à un maître dur, qui est le public.

« Nescis, heu! nescis dominæ fastîdia Romæ...

« Et pueri nasum rhinocerotis habent. » (Martial, 1,4.)

Les Anglais ont la coutume de finir presque tous leurs actes par une comparaison ; mais nous exigeons, dans une tragédie, que ce soient les héros qui parlent, et non le poète : et notre public pense que, dans une grande crise d’affaires, dans un conseil, dans une passion violente, dans un danger pressant, les princes, les ministres, ne font point de comparaisons poétiques.

Comment pourrais-je encore faire parler souvent ensemble des personnages subalternes? Ils servent chez vous à préparer des scènes intéressantes entre les principaux acteurs; ce sont les avenues d’un beau palais : mais notre public impatient veut entrer tout d’un coup dans, le palais. Il faut donc se plier au goût d’une nation d’autant plus difficile qu’elle est depuis longtemps rassasiée de chefs-d’œuvre.

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Cependant, parmi tant de détails que notre extrême sévérité réprouve, combien de beautés je regrettais! combien me plaisait la simple nature , quoique sous une forme étrangère pour nous! Je vous rends0 compte, monsieur, d’une partie des raisons qui m’ont empêché de vous suivre, en vous admirant.

Je fus obligé, à regret, d’écrire une Mérope nouvelle; je l’ai donc faite différemment; mais je suis bien loin d-î croire l’avoir mieux faite. Je me regarde avec vous comme un voyageur à qui un roi d’Orient aurait faitpré* sent des plus riches étoffes : ce roi devait permettre que le voyageur s’en fit habiller à la mode de son pays.

Ma Mérope fut achevée au commencement de 1736, à peu près telle qu’elle est aujourd’hui. D’autres études m’empêchèrent de la donner au théâtre; mais la raison qui m’en éloignait le plus était la crainte de la faire paraître après d’autres pièces heureuses, dans lesquelles on avait vu depuis peu le même sujet sous des noms différents. Enfin, j’ai hasardé ma tragédie, et notre nation a fait connaître qu’elle ne dédaignait pas de voir la même matière différemment traitée. Il est arrivé à notre théâtre ce qu’on voit tous les jours dans une galerie de peinture, où plusieurs tableaux représentent le même sujet : les connaisseurs se plaisent à remarquer les diverses manières ; chacun saisit , selon son goût, le caractère de chaque peintre; c’est une espèce de concours qui sert à la fois à perfectionner l’art, et à augmenter les lumières du public.

Si la Mérope française a eu le même succès que la Mérope italienne, c’est à vous, monsieur, que je le dois; c’est à cette simplicité dont j’ai toujours été idolâtre; qui , dans votre ouvrage, m’a servi de modèle. Si j’ai marché dans une route différente, vous m’y avez toujours servi de guide.

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J’aurais souhaité pouvoir, à l’exemple des Italiens et des Anglais , employer l’heureuse facilité des vers blancs, et je me suis souvenu plus d’une fois de ce passage de Rucellai :

« Tu sai pur che l’imagin délia voce « Che risponde dai sassi, ov’Eco alberga,

« Sempre nemica fu del nostro regno,

« E fu inventrice delle prime rime. »

Mais je me suis aperçu, et j’ai dit, il y a longtemps, qu’une telle tentative n’aurait jamais de succès en* France, et qu’il y aurait beaucoup plus de faiblesse que de force à éluder un joug qu’ont porté les auteurs de tant d’ouvrages qui dureront autant que la nation française. Notre poésie n’a aucune des libertés de la vôtre, et c’est peut-être une des raisons pour lesquelles les Italiens nous ont précédés de plus de trois siècles dans cet art si aimable et si difficile.

Je voudrais, monsieur, pouvoir vous suivre dans vos autres connaissances, comme j’ai eu le bonheur de vous imiter dans la tragédie. Que n’ai-je pu me former sur votre goût dans la science de l’histoire! non pas dans cette science vague et stérile des faits et des dates , qui se borne à savoir en quel temps mourut un homme inutile ou funeste au monde; science uniquement de dictionnaire, qui chargerait la mémoire sans éclairer l’esprit : je veux parler de cette histoire de l’esprit humain qui apprend à connaître les mœurs, qui nous trace, de faute en faute et de préjugé en préjugé, les effets des passions des hommes; qui nous fait voir ce que l’ignorance, ou un savoir mal entendu, ont causé de. maux, et qui suit surtout le fil du progrès des arts, à travers ce choc effroyable de tant de puis» sances, et ce bouleversement de tant d’empires.

C’est par là que l’histoire m’est précieuse, et elle rne

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