SCÈNE I
ÉGISTHE, NARBAS, EURYCLÈS.
NARBAS.
Le tyran nous retient au palais de la reine,
Et notre destinée est encore incertaine.
Je tremble pour vous seul. Ah! mon prince, ah! mon fils 1 Souffrez qu’un nom si doux me soit encor permis.
Ah ! vivez. D’un tyran désarmez la colère,
Conservez une tête, hélas! si nécessaire,
Si longtemps menacée, et qui m’a tant coûté!
EURYCLÈS.
Songez que, pour vous seul abaissant sa fierté,
Mérope de ses pleurs daigne arroser encore Les parricides mains d’un tyran qu’elle abhorre.
ÉGISTHE
D’un long étonnement à peine revenu,
Je crois renaître ici dans un monde inconnu.
Un nouveau sang m’anime, un nouveau jour m’éclaire1. Qui? moi, né de Mérope! et Cresphonte est mon père ! Son assassin triomphe ; il commande, et je sers!
Je suis le sang d’Hercule, et je suis dans les fers !
Plût aux dieux qu’avec moi le petit-fils d’Alcide Fût encore inconnu dans les champs de l’Élide!
ÉGISTHE
Eh quoi ! tous les malheurs aux humains réservés2,
1 Égisthe parle la même langue que Gusmar. dans Aizire , art. Y, sc. v.I :
Je meurs , le roile tombe , un noureau jour m’éclaire.
2 « Mérope est de tous les ouvrages de Voltaire, celui où il s’est
76 MÉROPE
Faut-il, si jeune encor, les avoir éprouvés?
Les ravages, l’exil, la mort, l’ignominie ,
Dès ma première aurore ont assiégé ma vie.
De déserts en déserts, errant, persécuté,
J’ai langui dans l’opprobre et dans l’obscurité.
Le ciel sait cependant si, parmi tant d’injures,
J’ai permis à ma voix d’éclater en murmures.
Malgré l’ambition qui dévorait mon cœur, J’embrassai les vertus qu’exigeait mon malheur;
Je respectai, j’aimai jusqu’à votre misère;
Je n’aurais point aux dieux demandé d’autre père 1 ; Ils m’en donnent un autre, et c’est pour m’outrager. Je suis fils de Cresphonte, et ne puis le venger.
Je retrouve une mère, un tyran me l’arrache :
Un détestable hymen à ce monstre l’attache.
Je maudis dans vos bras le jour où je suis né;
Je maudis le secours que vous m’avez donné.
Ah ! mon père , ah ! pourquoi d’une mère égarée Reteniez-vous tantôt la main désespérée?
Mes malheurs finissaient; mon sort était rempli.
NARBAS.
Ah ! vous êtes perdu : le tyran vient ici.