‹ Mérope, tragédieChapitre 60 sur 62 · ACTE V, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE VI

ISMÉNIE

Ah? laissez-moi reprendre et la vie et la voix.

NARBAS.

Mon fils est-il vivant? Que devient notre reine?

ISMÉNIE

De mon saisissement je reviens avec peine:

Par les flots de ce peuple entraînée en ces lieux...

NARBAS.

Que fait Égistlie?

ISMÉNIE

Il est... le digne fils des dieux; Égistlie! Il a frappé le coup le plus terrible.

Non, d’Alcide jamais la valeur invincible N’a d’un exploit si rare étonné les humains.

O mon fils! ô mon roi, qu’ont élevé mes mains1

ISMÉNIE

La victime était prête, et de fleurs couronnée ;

L’autel étincelait des flambeaux d’hyménée; Polyphonte, l’œil fixe, et d’un front inhumain, Présentait à Mérope une odieuse main;

Le prêtre prononçait les paroles sacrées;

Et la reine, au milieu des femmes éplorées,

S’avançant tristement, tremblante entre mes bras,

Au lieu de l’hyménée invoquait le trépas :

Le peuple observait tout dans un profond silence.

Dans l’enceinte sacrée en ce moment s’avance Un jeune homme, un héros, semblable aux immortels : Il court ; c’était Égistlie; il s’élance aux autels ;

11 monte , il y saisit d’une main assurée Pour les fêtes des dieux la hache préparée.

Les éclairs sont moins prompts; je l’ai vu de mes yeux, Je l’ai vu qui frappait ce monstre audacieux.

« Meurs , tyran, disait-il ; dieux, prenez vos victimes1. s Érox, qui de son maître a servi tous les crimes,

Ërox, qui dans' son sang voit ce monstre nager,

Lève une main hardie, et pense le venger.

Égisthe se retourne, enflammé de furie;

1 Voltaire est ici l’égal des plus grands poètes. Nulle part .a parole n’a représenté plus vivement les objets qu'elle décrit. Toute cette scène est présente aux yeux. On ne peut comparer à ce morceau, comme hypotypose, que le récit ae Rodrigue dans le Cid, act IV, sc. in.

$4 MEROPE.

A côté de son maître il le jette sans vie.

Le tyran se relève : il blesse le héros ;

De leur sang confondu j’ai vu couler les flots.

Déjà la garde accourt avec des cris de rage.

Sa mère... Ah ! que l’amour inspire de courage1 !

§uel transport animait ses efforts et ses pas!

a mère... Elle s’élance au milieu des soldats.

« C’est mon fils ! arrêtez! cessez, troupe inhumaine!

« C’est mon fils, déchirez sa mère et votre reine,

« Ce sein qui l’a nourri, ces flancs qui l’ont porté! *

A ces cris douloureux le peuple est agité ;

Une foule d’amis, que son danger excite,

Entre elle et ces soldats vole et se précipite.

Vous eussiez vu soudain les autels renversés ;

Dans des ruisseaux de sang leurs débris dispersés;

Les enfants écrasés dans les bras de leurs mères ;

Les frères méconnus immolés par leurs frères :

Soldats, prêtres, amis l’un sur l’autre expirants :

On marche, on est porté sur les corps des mourants,

On veut fuir, on revient ; et la foule pressée

D’uk bout du temple à l’autre est vingt fois repoussée.

De ces flots confondus le flux impétueux Roule, et dérobe Ëgisthe et la reine à mes yeux.

Parmi les combattants je vole ensanglantée:

J’interroge à grands cris la foule épouvantée.

Tout ce qu’on me répond redouble mon horreur.

On s’écrie : «Il est mort, il tombe, il est vainqueur! »

Je cours, je me consume, et le peuple m’entraîne,

Me jette en ce palais, éplorée, incertaine,

Au milieu des mourants, des morts, et des débris.

Venez, suivez mes pas, joignez-vous à mes cris :

Venez. J’ignore encor si la reine est sauvée,

Si de son digne fils la vie est conservée.

Si le tyran n’est plus. Le trouble, la terreur,

Tout ce désordre horrible est encor dans mon cœur 2.

1 Mon père... Ah 1 quel courroux animait ses regards.

Racine, Athalie , act. Il, sc. il.

Voltaire, dans la Henriade, ch. ii, nous offre la même coupe de vers, la même suspension, la même répétition :

Une femme... Grand Dieu I faut-il à la mémoire Conserver le récit de cette horrible histoire >

Une femme...

2 « Je ne balance pas à mettre ce récit au-dessus de tous les

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